CHAPITRE XIII
Ii'octoctisme da Bralima Dharma aux prises avec le myaticiame hmdoa.
Tbéodicée et morale da brahmalame. — Ses attacbea avec las écoles de la philosophie Têdàutïue et de l'idéatisnie allemand. — Ëclecliame rationaliste dn Brahma Dliarma. — Théoi'ies mystiques de Keshub Chander Sen Bor la mission des grands hommes, le rôle de l'inspiration et de la prière. — L'aecéCisma dans la ^âratbiiarsia SamAj. — Lettre da Keshub A miss Collet. — Le mouvement dn bairflgya. — Velléités sacerdotales de Keshub. — Opposition qu'elles soulèvent. — Projet de mariage entre la âUe de Keshub et le jeune mahârâjah de Couch-Behâr. — Mécontentement causé parmi les brabmalstes par r&ge prématuré des époui. — Incidents de la noce à la cour de Couch- Behâr. — Concessions de Keshub aux pratiques nuptiales de l'hindouisme. — Tentative de l'opposition brahmatste pour provoquer sa déposition à (Calcutta. — Fondation du Sàdhâran Samâj. — Programme de la nouvelle Ëglise brabmatste. — Ses rapides développements.
Théodicée et morale, [e brahmaïsme procède à la fois de l'idéalisme vêdântin, qui est encore la philosophie dominaDte parmi les hindous éclairés, et de l'idéjisme allemand, qu'ont popularisé, jusque dans l'Inde, les écrits de Carlyle, de Coleridge et, plus tard, des théistes anglais, ainsi que des transcendantalistes américains. A l'instar de ces derniers, le Brahma Dharma proclame que « l'intuition est la racine du brahmaïsme ». Il admet en conséquence deux méthodes pour atteindre àla vérité : « Les vraies Écritures
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rédigées par Dieu, dit-il, sont au nombre de deux : le livre de la nature et les idées implantées dans l'osprit. La sagesse, la puissance, la bonté du Créateur sont écrites en lettres d'or dans l'univers : nous connaissons Dieu par l'étude de ses œuvres. En second lieu, toutes les vérilés fondamentales se rencontrent detns la constitution de l'homme, sous forme de convictions primordiales et tirant leur évidence d'ellesmêmes. »
Le Dieu du brahmaïsme est o l'Être par excellence, infini dans le temps et dans l'espace, créateur et conservateur de tout ce qui est, à la fois juste et miséricordieux.» Le brahmaïsme rejette formellement ladoctrine des incarnations. On litdanslcBrahmaDharma: « Dieu lui-même ne se fait jamais homme en revêtant un corps humain. Sa divinité habite dans tous les hommes et se manifeste plus ostensiblement chez quelques-uns. Mais Jésus-Christ, Moliamraed, Nânak, Chaitanya et lous les grands éducateurs qui ont paru à des époques déterminées, ont rendu d'éminents services au monde religieux. Ils ont droit à la gratitude et à l'amour de tous. Us n'étaient pas absolument saints ou infaillibles; c'étaient seulement des hommes doués. »
Le brahmaïsme distingue quatre espèces dedevoirs : l» devoirs envers Dieu : la foi, l'amour, le culte, la pratique de la vertu, etc.; 2* decoirs envers soi-même: Il conservation de la sauté, la poursuite de la science, la sanctification, etc.; 3* devoirs envers autrui : la véracité, la gratitude, l'amour des proches, la justice, l'accompUssement des promesses, la bienfaisance au
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sens le plus étendu, etc.; ^'devoirs envers tes animaux, tels que les bons truitements, etc.
Le brahmaïsme est natiirellemeut une religion universaliste et éclectique. Le Brahma Dharma proscrit la distinction des castes et déclare que tous les bommes sont frères : « Le brahmaïsme est distinct de toutes les religions et pourtant il est l'essence de toutes. Il n'est pas hostile aux autres croyances; il accepte ce qu'elles ont de vrai ; il ne rejette que leurs erreurs. Il est basé sur la constitution de l'homme, par conséquent permanent et universel. Il n'est conriné ni dans une époque, ni dans un pays. Les hommes de toute contrée et de toute race qui professent cette religion naturelle sont des brahmaïstes. »
Quant à l'âme, — et c'est ici surtout que le brahmaïsme se sépare radicalement des doctrines panthéistes, — Dieu l'a créée, comme toute chose matérielle ou immatérielle, mais, si elle a eu un commencement, elle n'aura pas de fin. Dieu seul est éternel; l'âme n'est qu'immortelle. A la dissoluliou de l'organisme qu'elle anime, elle quittera les régions terrestres avec ses vertus et ses vices, afin de poursuivre indéfiniment dans d'autres sphères la lutte pour la vérité et la perfection. C'est ainsi qu'il faut entendre ce précepte du Brahma Dharma, que « le paradis du brahmaïste consiste en la société de Dieu ».
Dans une conception aussi élevée de nos rapports avec Dieu, la « voie du salut » est forcement la poursuite de l'idéal par la recherche du vrai et par la pratique du bien. Toutefois, le brahmaïsme ne serait pas une religion s'il n'y ajoutait la nécessité d'un culte
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pour permettre à ses adeptes d'entrer en communioa avec l'absolu, — culte que, à vrai dire, il fait consister tout entier, non dans la forme des rites, mais dans la valeur des sentiments condensés sous forme d'amour, d'adoratiou et de prière. C'est surtout à la prière individuelle et spontanée qu'il assigne un rôle important dans sa liturgie, non envued'obtenir une modiGcation miraculeuse des lois naturelles ou même d'écarter l'expiatiou desfautes commises, mais afin de procurer au pécheur, purifié par le repentir, la force de ne plus retomber dans ses anciens égarements.
Sur cette théologie aussi simple que rationnelle, Keshub vint greffer des théories qui semblent une réaction inconsciente du mysticisme hindou contre la rigidité des tendances rationalistes développées dans le brahmaïsme au contact de la philosophie européenne. Déjà dans un sermon sur les « grands hommes » qui fit beaucoup de bruit à Calcufta, en 18G6, il cherchait à éîablir qu'outre la conscience et la nature, il existe un troisième canal par où Dieu se révèle à l'esprit humain : c'est l'action des hommes providentiels, qui représentent particulièrement H Dieu dans l'histoire ». Les bienfaiteurs et les réformateurs de rhumatiité, ajoutait-il, peuvent donc être regardés comme des incarnations divines, non dans l'acceptiou vulgaire qui prête à l'Être infini une enveloppe humaine, mais en ce sens que Dieu, présent dans chaque homme, se manifeste davantage chez certaines natures d'élite : «Que les Églises aujourd'hui hostiles interprètent de la sorte le dogme de leurs
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KESHUfi SUR l INSPIRATION 333
hommes-Dieu, et rien n'empêchera plus qu'elles ne s'unissent par la foi en un Père commun, ainsi que par l'estime et la gratitude pour leurs prophètes respeclifs. » — C'était là une conclusion fort élevée; mais, par les développements qTi'il donnait à sa dé6nition des hommes providentiels, Keshub en faisait une classe d'esprits à part, intermédiaires entre la masse et Dieu, supérieurs aux lois apparentes de la morale universelle, et infaillibles dans leur conduite, lorsqu'ils agissaient sous le coup d'une inspiration divine.
A quels signes reconnaîtra-t-on les élus de la Providence? Keshub n'en dit rien; il se borne à expliquer que ce rôle de prophète peut devenir l'apanage de quiconque, par l'application et l'intensité de sa prière, sait en quelque sorte prendre possession de la Divinité. n disait en 1873, dans un sermon sur l'Inspiration, prononcé à l'occasion du 43^ anniversaire du Bi-ahma Samâj :
L'inspiration et la prière sont deux faces du même phénomène de la vie spirituelle. Dans la mystérieuse unité de cette action réciproque entre l'esprit de l'homme et l'esprit de Dieu, c'est à peine si la cause et l'effet peuvent se distinguer. A peine.le cœur a'eat-il entr'ouvert par la prière qu'il éprouve les atteintes de l'inspiration, comme le doigt ressent une brûlure quand il se met en contact avec le feu. La conséquence est immédiate, inévitable, nécessaire... Par l'inspiration, Dieu agit sur l'âme; mais Tâme à son tour réagit sur Dieu : de là une suite d'actions et de réactions qui remuent l'âme dans ses profondeurs ; elle projette jusqu'à Dieu son amour, sa gratitude, son énergie, qui lui sont renvoyés avec un redoublement de grâce et de puissance. Ainsi, d'one union à peine sensible
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avec Dieu, noua nous élevons graduellement à cet état d'inspiration où notre volonté s'absorbe complètement dans la Divinité. Heureux celui qui a réalisé cet état, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie!... Par l'inspiration, l'homme de Dieu sent sa propre personnalité faire place à la vie divine. Le vieil homme meurt et disparaît; c'est un homme régénéré qui lui • succède. Mais l'inspiration va même plus loin : l'esprit inspiré ne se contente pas de dépouiller le vieil homme et de revêtir un homme nouveau : il aspire à revêtir la Divinité. Oui, c'est avec la plus profonde humilité que je le déclare: il est possible à l'homme de revêtir la Divinité, lorsque notre moi est complètement absorbé dans la conscience divine, que noua ne sommes plus maîtres de nous-mêmes, que toutes nos pensées, nos paroles, nos actions sont le souffle même de l'Esprit-Saint. C'est le spectacle que noua offrent les grands prophètes des anciens jours : ils se sentaient forts de la force de Dieu, purs de sa pureté, et c'est k lui qu'ils faisaient remonter tout honneur et toute gloire '.
On retrouve bien dans ce langage, entremêlé de tebleaux extatiques et d'évocations ardentes qui rappellent les visions de Dieu chez nos mystiques da moyen âge, un descendant de la race contemplative et exaltée qui déifia la prière sous le nom de Brahmà " et soumit la volonté des dieux aux incantations des hommes. Sans doute, Keshub se défend de verser dans le panthéisnre, qu'il accuse d'avoir « déshonoré Dieu et dégradé l'homme », en sapant dans la société hindoue les fondements de la morale et de la vraie religion : « Dans le panfhéisme, dit-il, l'homme, avec tonte son impureté, se figure qu'il est Dieu. Dans notre
1 Inspiration, a lecture delivered on the occasion of the Forty-lhirâ Ânnieersary of the Brahma Saimy. Calcutta, 1873. — Lea principsns sermons et discours de Keshub ont été râunis dans un Tolume publié en anglais, à Calcutta, en 1883.
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L ASCÉTISME DAT4S LE BUÂRATBUAHSIA SAMÀJ 397
théisme, la volonté humaine purifiée se conforme tellement à la volonté divine qu'elle devient une avec elle. Le paradis du théisie n'est pas l'absorption dans l'essence divine, mais l'annihilation de t'égoïsme. Au plus haut degré de l'inspiration, notre unique dogme se traduit par la sentence : Seigneur, que la volonlé soit faite ! » — II n'en est pas moins vrai qu'en assignetnt ainsi à l'homme, comme but suprême, l'union avec Dieu par le renoncement et par l'extase, Keshub fournissait un dangereux aliment à l'esprit d'ascétisme et de contemplation, si puissant chez ses compatriotes, en même temps que, par sa théorie de Vâdesh, c'est-àdire de l'inspiration directe et spéciale, il plaçait les écarts de la conscience individuelle au-dessus des lois générales de la logique et de la morale.
L'appel aux sentiments du bhakH avait incontestablement contribué aux progrès rapides du Bhâratbharsia Samâj, par la ferveur et par la persévérance dont il avait pénétré les adhérents de Keshub, .après leur sortie de l'Adi Samâj. Miss Collet lui atlribue même d'avoir sauvé te brahmaïsme d'une dissolution finale '. Mais, comme tout mouvement de co genre, confiné dans le domaine du sentiment et de l'imagination, il' élait exposé au péril de dépasser le but et d'empiéter sur les autres sphères de l'activité mentale. Dès 1874, Keshub fait ressortir l'enlhonsiasme de ses amis qui leur permettait de rester six heures « encom-
> Brahmo Year-book de 1B77. — Un des premiers «oiaa de Keshub, quand il constitua le Btiâratbliaraia Sam^, avait été d'organiser, outre une école Ihéologtqae, ua Saugat sabhâ (association de conversation religieuse], uue Société des Amis théistes des courérences de mu'sionnaires et d'autres associations pour la culture et l'exaltation du sentiment religienx sous ses diversea formes.
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munion continue avec Dieu » et qui les poussait parfois à se retirer dans la solitude « pour y chanter le nom divin avec une ferveur passionnée^ ». — En même temps il organisait des pèlerinages dans l'Himalaya avec une petite compagnie de dévots. Ceux-ci, logés dans un site romanlique qui commandait un vaste panorama de cimes neigeuses, s'en allaient chaque matin dans une direction différente pour se livrer isolément à la méditation et à la prière; puis ils se rejoignaient pour prier et chanter en commun, tantôt dans une clairière ou sur le flanc d'une vallée, tantôt au bord d'une source ou d'une cascade *.
Accusé, non sans raison, de favoriser le déveIop"pement de l'ascétisme, Keshub s'en excusait de la façon suivante par une lettre à miss Collet, en date du 10 décembre 1875 : « On a fort exagéré le degré d'ascétisme que nous admettons. Si vous veniez nous voir, vous seriez surprise de trouver combien nous pratiquons peu cet!e espèce d'ascétisme, qui a pi-ovoqué tant d'anxiété et de crainte parmi nos amis d'Angleterre . Si nous imitions les catholiques romains ou les ermites de l'Inde, les vives critiques qu'on nous adresse seraient justifiées. Mais ceux qui sont ici au couraut des fciits savent qu'il n'en est rien. Toutefois, je ne veux pas vous dissimuler que j'aspireet que j'aime à encourager l'ascétisme. Mais mon ascétisme n'est pas ce qu'on entend d'habitade par ce mot... Énergie, phi-
1 Votraes essaie dans lea premières années àeVIndian Mirror. Une partie de ces articles ont été reproduits en 1B14 dans un petit Tolnme intitulé : Essays, theological and ethteal, front the Indian Mirror, où sa ravalent d^à toutes les tendances qui se sont déTeloppées plas tard dans la Non- Telle Dispensation.
* Essaya : theological and ethical, p. 147,
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