LE MOUVEMENT DU BAIRAGYA 3'2S
lanthropie, méditation, bonnes œuvres, abnégatioD, culture intellectuelle, sentimenls d'affection domestiques et sociaux, toutes ces tendances sont unies dans mon ascétisme. Vous me demanderez peut-être : Pourquoi cette explosion de zèle ascétique en ce moment? Parce que c'est nécessaire, voilà ma réponse. La Providence a iodiqué cet expédient pour certains maux qui sévissent actuellement dans notre Samâj. Un peu d'ascétisme est nécessaire comme antidote... Considérez-le donc comme un remède simplement temporaire, mais aujourd'hui indispensable '. »
Cependant, au commencement de 1876, le mouvement prit un caractère plus accentué encore, sous la forme dite bairâgya {renoncement), « en vue de faciliter la disparition des obstacles que les passions charnelles opposent au progrès moral et religieux ». Ses adeptes furent répartis en quatre ordres ou sections : yogia (communion avec Dieu) ; — Maft/t (amour de Dieu) ; — gyan (recherches sur Dieu) ; — skaha (service de l'humanité)*. Ces quatre ordres comprenaient
1 Brahnto Year-Book de 1877, page 22,
! Voici an âchaatillon da a« qui s'enseignait dans la cloBse do j/oga; — on 7 Toit comment Kesbub entendait l'aacétisme, qui est pintôt chez lui du mysticisme pur:
•■ toi qui fais ton éducation de yogui, sache que la Traie communion n'est pas possible, si tu ne te retires entiéremeut en toi-même. Tous tes sens, bien plus, toutetapersonne,do<Tentêtre absorbas dans une profonde coatem plat ion de l'objet du yoguieme. Et cependant, il ne faut pas que tu te concentres toujours entoi-mâma. II te reste A procéder en sens inverse, du dedans au dehors, non pas en tournant ie dos au Dieu vers lequel tu t'étais dirigé, mais en obéissant â l'impulsion de son esprit qui te ramène vers ce monde. Le vrai yoguisme est comme un cercle, comme une roue toujours an monvement du monda interne au monde extérieur et du monde extérieur au monde interne. A mesure que tu progresses, les révolutions deviennent plus rapides et plus fréquentes, tant que la distance et la différence entra iea deux mondes e'anniliilent gradneliement. Les formes
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chacttn deux degrés : l'initié ou novice (sadhac) et le « parvenu » (sibha); ce dernier grade donnait à celui qui en était revêtu une autorité particulière sur ses coreligionnaires : « Il y aura désormais une différence entre vous et ceux qui vous entourent, disait l'officiant au néophyte. Le message dé lumière viendra par votre entremise, et ils auront à le recevoir de vous. » — On voit là, pris sur le fait, comment naît, même dans les cultes originairement les moins dogmatiques et les moins ritualistes, cette distinction entre clercs et laïques qui finit par engendrer les théocraties saxierdo taies, si rien n'en vient entraver le complet développement.
Une preuve du péril qui menaçait le Brahma Samâj de l'Inde, c'est que les deux premières sections, où dominait l'esprit contemplatif, absorbèrent immédiatement toute l'activité de la congrégation au détriment des études philosophiques ou littéraires et des institutions de réforme sociale. Dès 1876, Keshub interrompt ses conférences publiques et passe la majeure partie de son temps dans un jardin des environs de Calcutta pour s'y livrer à la contemplation et à la prière avec ses principaux disciples, assis, pendant des heures entières, à l'ombre des arbres, sur des nattes ou sur des peaux de tigre. Dans la revue Tke Theistic Quarlerly de 1877, Protâb Chunder
deviennent informeB; l'iarorme prend forme. L'eaprit sedécouvredansla matière ; la matière se Iranaforme en eiprit. Dana le glorieas soleil se réeèle la gloire des gloires . La lune sereine remplit l'âme de tontae les sérénitéB. Dans le grondement do tonnerre, c'est la voit du Seigneur qnl se fait entendre au loin. Toutes les choses sont pleines de Lui. Tu ouvres les yeux : voilà qu'il est au dehors. Tu les fermes ; voila qu'il est an dedans. Alors ton yognisme, disciple, sera complet : aspire sans cesse & cette plénitude. ■ — Yoga TeachiYtgi{Aa.aa\« BrahmoYear-Sook de ISTT).
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MABllGE PRÉHATURË DE LA FILLE DE RESBCB 331
Mozoumdiir, — qui néanmoins partageait les tendances de Keshub, — se plaint de l'abandon où ses compagnons commençaient à laisser « les utiles éléments de vie, de pensée et de sentiment introduits par l'influence cceidenfale. » Dans son rapport de l'année suivante, il constate à regret que les écoles du Bhâratbharsia Samâj étaient en décadence. En 1877, le Brakmo Niketan ^ s'élait fermé, et, quelques mois plus lard, l'école normale de filles, fondée par Keshub, se vit relirer, pour cause d'insuffisance, le subside du gouvernement.
Il y avait bien, dans la congrégation de Calcutta, quelques esprits sobres, qui réagissaient contre cette fâcheuse tendance; mais ils n'y gagnaient que d'être accusés de tiédeur ou de jalousie. Déjà, plusieurs années auparavant, des adversaires de Keshub, prenant texte de sa doctrine sur les prophètes, non moins que des témoignages de vénération qu'une partie de ses disciples lui prodiguaient à la modeorienlale, l'avaient accusé de vouloir ressusciter à son profit la théorie des avatars. Mais l'exagération même de ce reproche avait contribué à raffermir son influence tant à Calcutta qu'en province, et plus que jamais il semblait personnifier le brahmaïsme, lorsqu'à la fin de 1877 éclata dans le Brahma Samâj, la nouvelle qu'il allait marier sa fille au mahârâjah de Conch-Behàr.
Le Couch-Bebâr est un Étal tributaire de l'empire anglo-indien, situé dans le nord du Bengale, au pied de l'Himalaya, avec une superficie de l,â92 milles
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caiTés et une population de 532,000 âmes. Son souverain, encore mineur, avait reçu une éducation libérale qui l'avait plus ou moins affranchi des préjugés de religion et de caste. On pouvait espérer que cette union, tout en accroissant l'influence morale de Keshub, achèverait de gagner le jeune prince aux principes du brahmaïsme, si même elle ne devait l'amener un jour à jouer dans sa principauté le rôle d'un Constantin.
CependaDl la nouvelle de ce mariage fut loin de recevoir un accueil favorable parmi toutes les fractions du brahmaïsme. Le râjah ne comptait que 15 ans et la jeune fille 13, c'est-à-dire que ni l'un ni l'autre n'avaient atteint l'âge exigé par le Native Marrîage Acl, et l'un se rappelle que Keshub avait été un des premiers à l'éclamer cotte disposition, en vucde couper court aux mariages prématurés. A la vérité, la loi n'élait applicable ni au territoire de Couch-Behâp, ni à la personne de son souverain. Mais était-ce un motif pour ne pas respecter une disposition, dont l'introduction dans la législation anglo-indienne avait été regardée comme une des conquêtes sociales les plus importantes du brahmaïsme? Bien plus, si le mariage ne devait pas se célébrer suivant les clauses du ISatice Marriage Act, il ne restait qu'à employer le rituel hindou, plus ou moins expulsé de ses formules polythéistes, ainsi que cela se pratiquait dans l'Adi Samâj, et il ne faut pas oublier que ce rituel, outre qu'il comportait plusieurs cérémonies eo contradiction avec l'esprit du néo-brahmaïsme, laissait la porte ouverte à la polygamie et à d'autres abus encore. Si le jeune
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PROTESTATIONS CONTRE KESHGB 333
râjah était un véritable hrahmaïste, que ne rendait-il le Native Marriage Act exécutoire dans ses États, et que n'attendait-il une année de plus, pour se marier conformément aux principes de ses coreligionnaires, après avoir atteint la majorité matrimoniale prescrite par la loi?
Keshub Chunder Sen, qui était entré en rapports avec le député-commissaire de Cou<h-Behâr, fonctionnaire anglais investi de la fuîelle du jeune râjah, avait d'abord subordonné son consentement aux conditions suivantes il" le mahârâjah adhéreriiit explicitement au brahmaisme; 2° le mariage serait célébré suivant le rite duBbâratbharsia Samâj, sauf à y intercaler tel'es formalités locales ou traditionnellesqu'on jugerait nécessaires, pourvu qu'elles n'impliquassent aucune pratique idolàtrique; 3° la noce serait retardée ju qu'à la majorité matrimoniale des deux époux, — Sur les deux premiers points il obtint toutes les promesses qu'il voulut; mais à l'égard du troisième, il re^ut du gouvernement anglo-indien la réponse que le râjah, ayant formé le projet d'un prochain vuyage en Angleterre, devait absolument être marié avant son départ. Il finit par céder, et, le 9 février 1878, Ylndian Mirror de Calcutta annonça officiellement que la noce aurait lieu à Couch-Behâr, dans les premiers jours de mars.
Aussitôt les protestations commencèrent à pleuvoir chez Keshub. En huit jours, il n'en reçut pas moins de quarante-quatre, l'une signée par vingt-trois de ses principaux disciples de la capitale, une autre par les étudiants de Calcutta, une troisième par des dames brahmaïstes ; trente tiu moins venaient de
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différentes congrégations provinciales. En m^me temps se constituait, dans la congrégat'on de Calcutta, un comité « pour veiller aux intérêts du Brabma Samâj pendant la crise actuelle » . Ce comité convoijua immédiatement à l'hôtel de ville plusieurs meetings, dont l'un, composé, suivant Vlndian Daily News, d'au moins trois mille personnes, condamna formellemi'nt le mariage projeté, ajoutant, par une résolution votée à une forte majorité, que, « par son rôle dans cette affaire, comme par son dédain de l'opinion, le secrétaire du Bhârdtbharsîa Samâj avait perdu ses droits à la confiance de l'association. » La veille de cet:e réunion, Keshub était parti pour Coueh-Behâr avec sa fille et une suite nombreuse.
Sa situation était plus délicate encore qu'on ne le pensait à Calcutta. Il existait à la ciur de Couch- Beliàr, comme dans la plupart des principautés indigènes, deux partis : le parîi réformateur, plus ou moins directement encouragé pac le gouvernement anglais, qui dirigeait l'administration pendant la minorité du souverain, et le parti orthodoxe, ouvertement soutenu par les princesses de la maison royale, Jes ranies. Alors que tes fjtes préliminaires avaient déjà duré cinq jours, la mère et la grand'mère du jeune prince déclarèrent, à l'instigation de leurs pandits, que Keshub, ayant perdu sa caste, ne pourrait assister à la cérémonie nuptiale dans l'enceinte consacrée, — que les brahmanes revêtus du cordon symbolique seraient seuls admis à oiEcier; — qu'on retrancherait du rituel toutes les expressions introduites par les brahmaïstes, y compris le passage relatif au con-
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