‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les anglais, les americains et lesChapitre 96 sur 135 · LÀ NOCE A COUGB-BEHAR · texte numérisé non relu

LÀ NOCE A COUGB-BEHAR

sentement de la fiancée, — enfin que les époux auraient à célébrer leAomoa homa, sacrifice du feu. — Ces prétentions furent communiquées à Keshub dans la soirée du 4 mars.

Toute la journée suivante se passa vainement à chercher une transaction. Cependant Keshub, pour ne pis interrompre le cours régulier de la cérémonie, avait déjà livré sa fille au cortège qui devait la remettre entre les mains des ranies, lorsque, poussé à bout par les exigences des pandits, il déclara préférer la rupture du mariage, quelque scandale qu'il dût en résulter. Mais on lui répondit qu'il était trop fard et qu'on ne lui rendrait pas sa fille, à moins qu'il ne consentît à supporter les premiers frais de la noce, — un lac et demi de roupies, — soit (rois cent soixante-quinze mille francs! Un instant, il voulut passer outre, mais ses amis le calmèrent, et, grâce àl'intervention du députécommissaire, un arrangement fut conclu sur les bases suivantes : La fiancée serait conduite à l'autel par son oncle, Krishna Biharî Sen, brahmaïste qui n'avait point perdu sa caste; on suivrait le rituel primitivement arrêté entre les négociateurs; la jeune épouse pourrait fe retirer après cette partie de la cérémonie, et le homa serait célébré en présence du râjah seul.

Il était deux heures du matin quand se terminèrent ces pourparlers qui duraient, sans interruption, depuis la veille, à l'aube. On se rendit immédiatement dans la cour d'honneur qui avait été aménagée pour la cérémonie. Les brahmaïstes, auxquels on avait solennellement promis de n'introduire aucun symbole d'idolâtrie furent désagréablement surpris d'y ren-

jM,Googlc

336 ÉGLECTISHE BRABHAÎSTE ET MYSTICISME HINDOD

contrer certains objets de forme équivoque, tels que des jarres d'eau à demi recouvertes par des feuilles de bananier et surtout deux espèces de piliers, hauts d'un mètre et demi, enveloppés dans des couvertures de drap rouge. C'étaient probablement les images de Hari et de Gouri, divinités tutélaires des mariages hindous, qu'on avait ainsi trouvé moyen d'inviter incognito à la noce. Cependant le député-commissaire apaisa tant bien que mal les défiances des brahmaïsfes, et la cérémonie se poursuivit sans encombre, jusqu'au moment où les amis de Keshub voulurent réciter les prières de leur liturgie. Leurs voix furent couvertes par les clameurs de l'assistance, et ce fut dans les appartements privés du prince que dut se passer l'échange des voeux, formalité particulièrement désagréable aux hindous de la vieille roche.

Une semaine plus tard, le jeune mahârâjah prenait la roule de Calcutta pour s'embarquer à destination de l'Europe. Ce voyage, qui devait compromettre ses privilèges de caste, causait aux orthodoxes de Couch- Behâr une impression peut-être plus pénible encore que sou mariage avec la fille d'un brabmaïste. Une dépêche, publiée par l'Indîan JUirror du 13 mars, rapporte qu'à l'annonce de son départ, les ranies, affolées de douleur, s'étaient frappé la tête contre les murs, « au point de saigner abondamment », et que le prince ava't dû chercher un refuge contre leur désespoir dans la résidence du député-commissaire, sans même se hasarder à leur faire ses adieux.

Voici un passage de la pétition que ces princesses adressèrent alors au commissaire de Couch-Behâr :

jM,Googlc

IHCIDElfTS DC URUGE 337

e Nous sommes de pauvres femmes sans appui. Vous êtes sage et puissant. LlionDeur et le prestige de notre maison se trouvent entre vos mains. Nous réitérons nos supplications pour que vous n'envoyiez pas en Angleterre, contrairement au vœu de tous, un prince qui est encore mineur. Ses serviteurs ont tous pris la Alite; son cuisinier refuse de le suivre, et nous ne pouvons pas lui en trouver d'autre parmi les hommes de sa caste. Si vous n'êtes pas insensible à cette dernière considération, si importante au point de vue de notre caste et de notre religion, nous vous prions de transmettre immédiatement cette pétition au gouverneur du Bengale, Quand la vie présente et la vie future sont également en danger, tout impuissantes et isolées que nous sommes, nous en appellerons, s'il le faut, jusqu'au trône brillant de l'impératrice de l'Inde. » — Il convient d'ajouter que les autres parents du râjah s'étaient même abstenus de parmtre à son mariage ^

Tous ces incidents, si ridicules et futiles qu'ils puissent apparaître à distance, n'ont rien d'étonnant pour quiconque réfléchit au caractère profondément formaliste de l'antique société hindoue, subitement mise en contact avec les influences dissolvantes de la civilisation européenne. Quand on voit les dilîîcultés, sinon la défaveur, querencoutrent les unions mixtes, même dans un grand nombre de pays où existe l'institution du mariage civil, on ne peut être surpris de l'importance attachée aux moindres formalités qui devaient faire de cette union princière un mariage hindou ou

I Brahmo Year- Book ie IS78, pagas 9^.

jM,Googlc

338 ËCLEGTESHE BRABHAÏSTE ET MYSTICISME HINDOU

tm marine brahmaïste. On ne s'étonnera pas davantage d'apprendre qu'orthodoxes et réformateurs se trouvèrent également désappointés du résultat. Les hindous se plaignaient qu'on eût omis, au profit d'un culte hérétique, certaines formalités essentielles de leur liturgie; les brahmaïstes déploraient qu'on eût sanctionné un mariage prématuré, transigé avec l'esprit de caste et subi les rites de l'idolâtrie.

A mon avis, il ne faut pas juger avec trop de sévérité la conduite de Keshub dans cette circonstance, car il lutta de son mieux, bien que sans succès, pour maintenir l'intégrité des principes brahmaïstes. H parvint à obtenir que le mariage ne serait pas con- . sommé avant le retour du mahârâjah dans l'Inde, et lorsque celui-ci revint d'Angleterre, le jeune couple fut définitivement uni à Calcutta, d'après le rituel brahmaïste '. Mais Keshub n'en avait pas moius manqué à ses propres principes, et là où un simple particulier serait exciisable d'avoir cédé aux exigences du milieu et du moment, un chef d'école est tenu à une logique plus rigoureuse. Le premier soin de quiconque veut exercer un ascendant religieux ou politique sur ses concitoyens, doit être de conformer sa vie privée à sa vie publique, ses actes à ses enseignements.

En violant, dans sa propre famille, les règles qu'il avait préconisées à l'usage des autres, le réformaleur qui s'était séparé de l'Adi Samàj avec tant d'éclat, parce qu'on ne s'y montrait pas assez dégagé des traditions et des préjugés hindous, avait commis

> Srahmo Year-Book de 1881, page 76.

jM,Googlc

FOUDATIOH m SÂDHJRA» SAHÂJ 339

une de ces iQconsi^quences que la nécessilé même ne suffit pas à justifier, et ce fut pis encore lorsque, pour se défendre des attaques qui l'assaillirent, il se pelrancha derrière sa fameuse doctrine de l'âdesh, affirmant avoir agi suivant l'inspiration directe de Dieu. Devant cet étrange plaidoyer, nul, même parmi ses adversaires, n'a révoqué en doute sa bonne foi, et c'est à coup sûr un dp s plus beaux bommages qu'on ait rendus à son caractère ; — mais sa sincérité même ne faisait que mieux ressortir les périls d'un pareil syslème et l'urgence de le répudier hautement.

Sur cinquante-sept samâjes qui firent connaître leur opinion en cette circonstance, il s'en trouva cinquante pour blâmer la conduite de Kesbub; vingt-six d'entre eux demandèrent même sa déposition immédiate. Finalement, le 21 mars 1878, les brahmaïstes de Calcutta, à ta suite d'un meeting que Keshub avait luimême convoqué, adoptèrent une résolution le déclaraot a impropre à remplir les fonctions de miuisire dans le mandir de Calcutta ». Mais il contesta la validité de cette décision, sous préteste d'irrégularité dans l'inscription des votants, et lorsque, le dimanche suivant, les opposanis se présentèrent pour prendre possession du mandir, il parvint à les repousser avec l'aide de la police.

Les dissidents résolurent alors de sortir du Bhâratbharsia Samâj pour former une organisation nouvelle, le Sddhâran Samâj (Samâj universel). Dès le 16 mai, les bases en furent arrêtées, dans les termes suivants, par une réunion de plus de quatre cents brahmuïstes :

Nous tenons pour naturelle à l'homme la crojance en Dieu

jM,Googlc

340 ÉCLECTISME BHAHMAÏSTE ET MYSTICISME HIHDOU

et en la vie future; noue considérons les rapports entre Dieu et rhomme comme directs et immédiats, c'est-à-dire que nous ne croyons à l'iu&illibilité d'aucun homme, ni d'aucune Ecriture; tout livre qui renferme des vérités capables d'ennoblir l'esprit ou d'éleverle caractère est une Écriture sainte pour le brahmaiste; quiconque enseigne ces vérités est à ses yeux un guide et un maître. Nous attachons une égale importance à la culture de la raison, de la conscience, du sentiment et de la foi. Nous considéroDS comme une calamité toute autorité absolue d'un homme dans une association religieuse, et, loin de réprouver la liberté de penser, nous la regardons comme une sauvegarde contre la corruption et la décadence. Toute doclrine qui fait d'un individu l'instrument du salut ou le lien nécessaire entre Dieu et les hommes nous parait indigne d'un théiste, et nous repoussons de nos rangs quiconque la professe. Enfin, nous considérons comme ud blasphème envers Dieu de revendiquer le privilège de l'inspiration divine en faveur de tout acte cootraire aux' injonctions de la raison, de la vérité et de la morale '.

A la fin de septembre. Le travail du comité provisoire était terminé et le Sèdhâran Samâj se constituait définitivement avec le double caractère de congrégation brahmaïsîe pour Calcutta et de centre pour les congrégalions affiliées de province. Toute son organisation était, du reste, calquée sur celle du Bhâratbharsia Samâj, sauf qu'il remettait la direction suprême de ses affaires à un comité de quarante membres, directement élus par l'assemblée générale, plus un membre délégué par chacun des samâjes affilîc^s.

L'sÊÉcle â de ses statuts définit ainsi les principes auxquels doivent souscrire les membres du Sâdhâran Samâj : l'* l'existence d'un Créateur infini; 2° l'im-

1 Brahmo Tear^Bookàé 1878, page £4.

jM,Googlc

PROGRÈS DU SIDHArAN SAHÂJ 34t

mor.'alité de l'âme; 39 le devoir et la nécessité de rendre à Dieu un culte spirituel; 40 le rejet de la croyance que le salut s'obtiendrait par l'intermédiaire d'un livre ou d'un homme infaillibles ^.

Le 22 janvier 1881, le Sâdhâran Samâj inaugurait soIeDiielIemeat le vaste mandir qu'il s'était édifié à Calcutta, dans la rue Cornwallis. Dès l'aube, la congrégation s'était réunie dans son local provisoire, où, après les prières, le pandit Sivanâth Sâstri lui rappela « comment il fallait chanter le nom de Dieu dans les mes, sans en faire parade ». Après quoi les assistants se rendirent processionncllemeut au nouveau temple, en chantant un hymne de circonstance. Chemin faisant, leur nombre s'accrut si bien que le cortège, au dire d'uo témoin oculaire, formait «une mer de tètes découvertes, s'avançant avec lenteur dans la même direction ». Douze et même quinze cents personnes assistèrent continuellement aux exercices pieux ainsi qu'aux solennités de l'inauguration, qui prit deux journées entières *.

Ou voit si les adhérents du Sâdhâran Samâj méritent lappellation de hrahmHÏstes sécularîates que leur a ironiquement décerné le parti de Keshub. Bien au contraire, ce sont eux qui représentent dans toule son intégrité le véritable idéal du brahmaïsme. Il convient d'ajouter qu'ils ont déjà reproduit ou développé les principales institutions réformatrices qui s'aient groupées autour du Bhâratbharsia Samâj, écoles et

» The Neie Dispensation and the Sâdhâran Brahmo Samâj, par le pandit SivAKlTH SISTRI. Madras, 1681, page 90. « Brahmo Year-Sook de 1881.

jM,Googlc

342 ËCLECTISHE BRAHHAÏSTE ET MYSTICISME HINDOU

collèges pour les deux sexes, bibliothèques, Sangat sabhâs, missions et conférences, sociétés philanthropiques, journaux en plusieurs langues, associations de femmes, etc. Sous le rapport de l'émancipalion féminine, ils sont même en avaace duBhârathharsia Samâj, qui, tout en réclamant pDur les jeunes filles le bienfait d'une éducation int'^grale, ne va pas cependant jusqu'à lejp accorder la Ubert? d'allures caractéristique des mœurs occidentales '. Eufin, comme nous l'avons vu, il a organisa d'une façon complète et sincère le principe du self-government dans les affaires de l'Église.

1 SitanIth SlSTRi, op. cit., page U.

Page 1