QUESTION DE LA VALIDITÉ DES MARIAGES BRAHMAÏSTES
progresser en sagesse, foi et vertu. — La congrégation du Brahma Mandir de l'Inde adorera Dieu dans le présent local, conformément à ces principes.
Paix ! Paix ! Paix !
Le Bhâratbharsia Samâj eut bientôt rallié à son organisation la grande majorité des Samâjes qui existaient déjà en province, et le chiffre de ses adhérents ne tarda pas à dépasser la force numérique de l'association primitive. Il y avait toutefois un obstacle légal qui écartait du brahmaïsme mililant nombre d'esprits déjà gagnés à ses doctrines. La législation de l'Inde n'admettait que le mariage religieux, c'est-à-dire le mariage régulièrement célébré suivant les rites d'une religion reconnue. Quelle était dès lors la valeur d'unions célébrées entre Hindous, sans les formalités requises par le rituel de leur religion traditionnelle? On vit bientôt l'importance de cette question par une consultation de l'avocat général de l'Inde, M. T. H. Cowie, portant que les mariages brahmaïstes n'étaient pas valides et que les enfants issus de ces unions restaient illégitimes. Aussitôt les brahmaïstes s'empressèrent de pétitionner, pour que le gouvernement mît leur nouveau rituel sur le pied des rites hindous.
Rien de plus fondé en équité, rien de plus simple en apparence. Dès 1868, malgré la réserve et la lenteur avec lesquelles le gouvernement anglais se hasarde, surtout chez ses sujets d'Asie, à intervenir dans le développement des traditions et des coutumes nationales, sir H. Sumner Maine, qui dirigeait le département de la justice dans le cabinet du vice-roi, avait proposé un 6/// qui, dépassant même le but des pétitionnaires, intro-
duisait le mariage civil à titre facultatif parmi les indigènes de l'Inde ; — c'est-à-dire que les cultes reconnus conservaient le droit de célébrer des unions valables ; mais il était loisible à tous — sauf aux chrétiens — de se marier, en dehors de formalité religieuse, devant un fonctionnaire de l'état civil (registrar) désigné par le gouvernement.
Ce projet souleva naturellement, chez les orthodoxes de tous les cultes reconnus, des protestations qu'en Europe nous connaissons de longue date. Pârsîs et brahmanes oublièrent leurs controverses pour dénoncer à l'unisson le péril qu'allaient courir la religion, la famille et la société, si l'on autorisait leurs coreligionnaires à se passer du prêtre dans l'acte le plus solennel de la vie. En présence de cette agitation, le gouvernement retira le Mil, et ce fut seulement après deux années d'intervalle, au commencement de 1871, que le successeur de sir Sumner Maine, M. Fitzjames Stephen, déposa un nouveau projet, le Brahmo Marriage Act, rédigé cette fois dans les termes réclamés par les brahmaïstes. En y donnant la consécration légale au rituel de Keshub Chunder Sen, le gouvernement sanctionnait du coup certaines réformes d'une haute importance pour l'Inde :
Ainsi, malgré lestextes formels desVêdas, qui reconnaissent une certaine indépendance aux femmes, cellesci sont tombées, à la suite des invasions musulmanes, dans une condition d'assujettissement qui ne laisse aucune part à leurs préférences dans le choix d'un seigneur et maître. Le brahmaïsme, qui a tant fait pour l'émancipation de la femme hindoue, ne pouvait
LE MARIAGE CIVIL DANS l'iNDE 3H
accepter un pareil oubli de l'égalité des sexes et, dès la réforme de son rituel, il s'était hâté d'introduire dans la cérémonie nuptiale la condition, inconnue jusque-là, du consentement de la femme « librement formulé à la face du Dieu tout-puissant » . — Une autre innovation du projet, également adoptée sur l'initiative de Keshub Chunder Sen, qui prêchait depuis longtemps contre le fléau des mariages prématurés, établissait un minimum d'âge, fixé à 18 ans pour les garçons et à 14 ans pour les filles. — Enfin le bill introduisait la monogamie dans les codes hindous, en la rendant obligatoire pour tous ceux qui contracteraient mariage sous le bénéfice des présentes dispositions.
Bien que confiné à une secte spéciale, le nouveau bill rencontra la même opposition que le précédent, et, détail caractéristique, parmi ses adversaires les plus acharnés, se trouvaient des membres de l'Adi Samâj. Deux mille soi-disant brahmaïstes pétitionnèrent même au conseil législatif de l'Inde pour qu'il rejetât le projet comme inutile, exorbitant et dangereux. On adopta alors un moyen terme entre le système de M. Stephen et celui de sir Sumner Maine. Le conseil législatif effaça du bill le nom des brahmaïstes et le rendit applicable, sous le nom de Native Marriage Act, « à toute personne ne professant ni le christianisme, ni le judaïsme, ni le mahométisme , ni le parsisme, ni le bouddhisme, ni la religion des sikhs ou des jaïnas ^ », énumération négative qui avait pour but de
' Secte assez nombreuse dans l'est de l'Inde qui professe des doctrines religieuses voisines des bouddhisme.
rassurer les sectateurs de ces différents cultes contre l'abandon de leurs autels par des fiancés sceptiques ou impatients ^
La véhémence même de l'opposition, que les néobrahmaïstes avaient eu à vaincre pour faire admettre la validité de leurs mariages, ne pouvait que servir leur propagande en signalant leur groupe à tous ceux qui, comme autrefois Keshub Chunder Sen, cherchaient un centre de rénovation religieuse et sociale. Dès son retour du voyage qu'il fit en Angleterre, avec quatre disciples, à la fin de 1870, le ministre du Bhâratbharsia Samâj fonda à CalcntiaV Indian Reform Association, « en vue de poursuivre la réforme morale et sociale des natifs de l'Inde ». Ouverte à tous les indigènes sans distinction de race ni de culte, mais composée en majeure partie de brahmaïstes, elle fut subdivisée en cinq sections, sous les titres suivants : 1^ amélioration du sort des femmes; %^ éducation; 3° littérature à bon marché; 4^ tempérance; 5*^ bienfaisance.
Dès les premiers jours, on trouve cette société à la
1 Voici le texte de la déclaration que la nouvelle loi, promulguée le 22 mars 1872, fait signer aux parties en présence du registrar et de trois témoins : « Je soussigné atteste : 1° que je ne suis pas marié ; 2° que je ne professe pas la religion chrétienne, juive, hindoue, mahométane, guèbre, bouddhiste, sikhe ou jaïna; 3° que j'ai dix-huit (ou quatorze) ans accomplis; 4° que je ne suis pas allié à mon conjoint dans un degré de parenté prohibé par le statut personnel auquel moi ou mon conjoint nous nous trouvons soumis ; 5° {pour la femme, si elle n'a pas vingt et un ans accomplis, à moins qu'elle ne soit veuve) que le consentement de mon père {ou, à son défaut, de mon tuteur) a été donné à ce mariage et n'a pas été révoqué ; 6° qu'il est à ma connaissance qu'en faisant dans cet acte une déclaration fausse, je m'exposerais à la prison et à l'amende . » (V. le Brahmo Year Booh de 1879.)
l'émancipation des femmes 313
tête de toutes les entreprises qui poursuivent la régénération morale et matérielle de l'Inde. L'éducation de la femme et la répression de l'intempérance semblent surtout avoir attiré son activité. En 1871 elle fonda, à rintent|on des femmes indigènes, une école d'adultes, ainsi qu'un institut normal, auquel fat annexée une école primaire de filles pour servir de champ d'expériences. En 1875, les élèves de l'institut normal avaient formé entre elles une société d'instruction mutuelle qui organisait des conférences périodiques sous la direction de Keshub et qui publiait ses travaux dans l'organe de l'Association, le Bâmâhodhini Patrikâ, fort répandu parmi les familles du Bengale. Une autre école, la Bengal Ladies Schoolj fut ouverte à Calcutta en 1876, pour préparer à l'examen d'institutrice organisé par le gouvernement; parmi les élèves qui s'y firent immédiatement inscrire, on remarquait quatre veuves. A côté de ces écoles se trouvait le Bhârat Asraniy sorte de pension que Keshub fonda en 1872 pour servir d'asile aux femmes indigènes désireuses d'y vivre en commun sous l'égide du Brahma Samâj. Ces institutions, imitées en plusieurs points par les congrégations locales, ont eu pour résultat immédiat non seulement de relever la condition de la femme chez les adeptes du brahmaïsme , mais encore de leur assurer indirectement un solide point d'appui dans leur lutte contre les religions dominantes de rinde. Miss Collet constate, dans son Year-Book de 1876, que les femmes brahmaïstes rivalisent d'activité et d'enthousiasme avec leurs initiateurs. Or, plus une réforme est en désaccord avec les mœurs et les
traditions nationales, plus la coopération de l'élément féminin lui est nécessaire pour surmonter la résistance du milieu social. C'est par la femme que les idées nouvelles conquièrent la famille, et c'est par la famille que commence la régénération de la société. Les brahmaïstes ont saisi là une vérité qui est encore trop souvent méconnue dans nos propres pays.
En même temps VIndian Reform Association s'appliquait, avec non moins de succès, à chercher des remèdes contre les habitudes d'intempérance qui sont un vice récent de l'Inde. Avant l'arrivée des Anglais, il est avéré qu'Hindous et mahométans se piquaient d'une sobriété, d'ailleurs commandée par le climat. Avec la civilisation européenne s'introduisit malheureusement le goût des liqueurs fermentées, et, depuis un tiers de siècle, l'ivrognerie s'est étendue dans l'Inde comme une lèpre.
L'Association commença par fonder un journal Mad na Garai? (Vin ou poison?) et par organiser des conférences pour prêcher l'abstention des liqueurs fortes. Mais ces efforts n'ayant pas produit de résultats suffisants, Keshub, à la suite d'une enquête qu'il avait poursuivie lui-même dans tout le Bengale, présenta au vice- roi une pétition, appuyée par 16,^00 Bengalais, où il demandait au gouvernement de mettre des restrictions à la vente des boissons fermentées. Il fut fait droit à cette demande dès la revision des tarifs généraux en 1876, où l'on éleva considérablement les droits d'entrée sur les vins et les liqueurs; en outre, l'année suivante, des dispositions spéciales restreignirent le nombre des débits, frappèrent la vente clan-