LES MISSIONNAIRES DU BRAHMAÏSME
destine des alcools, déclarèrent non recouvrables par voie légale les dettes de cabaret et interdirent aux débitants d'accepter des marchandises en gage; enfin le lieutenant-gouverneur du Bengale reçut le pouvoir de transférer aux juges de paix, dans toute localité où il le croirait opportun, le droit de retirer la patente des débits ^
Ces exemples montrent à quel point les brahmaïstes en étaient venus à personnifier vis-à-vis du gouvernement anglo-indien les tendances réformatrices de la société indigène. Le dernier vice-roi, lord Northbrook, leur a rendu pleine justice à cet égard, lorsqu'on i876, à son départ de Calcutta, il témoigna publiquement à leur secrétaire ses vives sympathies pour leur œuvre de moralisation et de progrès, « abstraction faite de toute divergence sur le terrain de la théologie ».
Cependant le prosélytisme religieux du brahmaïsme marchait de pair avec sa propagande sociale. De toutes parts on accourait écouter la parole ardente et inspirée de Keshub qui, dans certaines circonstances, réunit des auditoires de deux à trois mille personnes. En même temps, d'innombrables tracts, renfermant des prières, des sermons, des conférences, des dissertations morales ou religieuses, étaient distribués dans tout le pays, avec cette infatigable prodigalité dont nos réformateurs avaient emprunté le secret aux sociétés bibliques d'Angleterre.
Mais c'est surtout par les missionnaires que le brah-
1 Brahmo Year-Booh de 1876.
maïsme étendait ses conquêtes dans l'intérieiir de la péninsule. Ces missionnaires, formés dans l'institut théologique du Brahma Samâj, ont à la fois pour but d'entretenir la foi chez les fidèles et de la répandre chez les autres. Chaque année, vers l'époque du principal brahmostab, ils se réunissent en conférence à Calcutta, d'où ils se répandent ensuite jusqu'aux extrémités de l'Inde, suivant un itinéraire tracé d'avance, inspectant les congrégations déjà établies et s'efforçant partout d'en fonder de nouvelles. Leurs familles restent à la charge de la communauté, afin qu'ils puissent se vouer tout entiers aux intérêts de l'Église. S'arrêtant là où ils peuvent espérer un auditoire sympathique ou seulement attentif, ils prêchent la bonne parole sur les places publiques, dans les foires, sous un arbre, au bord d'un étang, voire sur le toit d'une maison, ou bien ils chargent un de leurs coreligionnaires de rassembler quelques amis dans sa demeure, à portes fermées. Dès qu'ils ont ainsi réuni un premier noyau d'adeptes, ils l'organisent en une congrégation régulière qui s'occupe aussitôt de recueillir des fonds pour s'édifier im mandir.
Ce n'est pas que les brahmanes et en général les Hindous orthodoxes n'essayent de leur susciter des embarras de toute nature. Plus d'une fois, surtout au Bengale, on a vu la populace insulter et disperser les réunions, envahir et même incendier le local, après avoir maltraité les assistants, comme il est arrivé à Cagmari en 1871. Mais ces violences, qui répugnent aux mœurs hindoues, sont assez rares et elles ne se renouvellent jamais dans la même localité. L'opposi-
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tion se manifeste plus fréquemment par une de ces excommunications sociales que la loi est impuissante à prévoir et à réprimer. Il y a quelques années se forma dans le Bengale une association dont les membres s'engageaient à rompre toute relation avec les adeptes du brahmaïsme, ceux-ci fussent-ils même leurs plus proches parents. Dans certaines localités on vit les barbiers, les blanchisseurs et les boutiquiers se mettre en grève contre les brahmaïstes de leur clientèle. Ces faits n'ont, d'ailleurs, rien de particulier à l'Inde, car ils se produisent tous les jours aux dépens des libres-penseurs égarés dans les villages catholiques des Flandres belges. Ces persécutions, directes ou indirectes, ne pouvaient toutefois arrêter les progrès du brahmaïsme : rien que durant l'année 1876, on vit ses Samâjes s'élever de 108 à 128 ^
Toutes ces congrégations, dispersées à la surface de l'Inde, s'efforcent plus ou moins d'imiter la congrégation-mère. En général, l'influence exercée par chaque samâj dépend moins du chiffre de ses membres que de leur activité et de leur énergie. Souvent de petites congrégations, surtout dans les districts éloignés, deviennent des foyers ardents do prosélytisme, envoyant des missionnaires dans toutes les directions et créant des bibliothèques ou même des écoles à l'usage des populations environnantes.
Voici, d'après miss Collet, les principales institutions
1 Sur ce chiffre, soixante et un se trouvaient dans le Bengale, où certaines villes en possédaient même deux. A Bengalore, des officiers du cantonnement indigène avaient établi un samâj militaire avec une école pour filles de soldat. A Lahore, la femme du ministre avait ouvert un samâj exclusivement féminin, où elle célébrait elle-même le culte.
qui caractérisent un Samâj dans son plein développement :
A. Religion. — 1° Culte en commun, au moins une fois par semaine, mais en général à des intervalles plus rapprochés;
%^ Fêtes religieuses dans des occasions spéciales;
3° Emploi d'un rituel théiste pour la célébration des naissances, des mariages et des funérailles ;
4° Un cercle de discussions religieuses {Sangat sabhâ) ;
S'^ Une bibliothèque théiste ;
6*^ Une propagande organisée au moyen de missionnaires, de brochures, ainsi que d'un journal.
B. Philanthropie. — 1^ Distribution d'aumônes; %^ Dispensaires pour les malades;
3° Associations pour combattre l'intempérance, les mariages prématurés, etc.
C. Éducation. — 1° Instruction des femmes par diverses méthodes, cours, journaux spéciaux, associations féminines, etc. ;
^^ Écoles pour les deux sexes ;
3° Écoles de nuit pour les classes ouvrières ^
Lorsque je visitai Calcutta, à la fin de 1876, il était question d'y réunir, en assemblée générale, les délégués de toutes les congrégations affiliées au Bhâratbharsia Samâj. Celte réunion se tint, en effet, le 23 septembre suivant, sous la présidence de Keshub. On y jeta les bases d'une organisation représentative, destinée à régir les intérêts communs de l'Eglise néo-
1 Préface du Brahmo Year-book de 1880.