MARIAGE PRÉMATURÉ DE LA FILLE DE KESHUB
Mozoïimdar, — qui néanmoins partageait les tendances de Keshub, — se plaint de l'abandon où ses compagnons commençaient à laisser « les utiles éléments de vie, de pensée et de sentiment introduits par l'influence occidentale. » Dans son rapport de l'année suivante, il constate à regret que les écoles du Bhâratbharsia Samâj ' étaient en décadence. En 1877, le Brahmo Niketan ^ s'était fermé, et, quelques mois plus tard, l'école normale de filles, fondée par Keshub, se vit relirer, pour cause d'insuffisance, le subside du gouvernement.
Il y avait bien, dans la congrégation de Calcutta, quelques esprits sobres, qui réagissaient contre cette fâcheuse tendance; mais ils n'y gagnaient que d'être accusés de tiédeur ou de jalousie. Déjà, plusieurs années auparavant, des adversaires de Keshub, prenant texte de sa doctrine sur les prophètes, non moins que des témoignages de vénération qu'une partie de ses disciples lui prodiguaient à la modeorienlale, l'avaient accusé de vouloir ressusciter à son profit la théorie des avatars. Mais l'exagération même de ce reproche avait contribué à raffîermir son influence tant à Calcutta qu'en province, et plus que jamais il semblait personnifier le brahmaïsme, lorsqu'à la fin de 1877 éclata dans le Brahma Samâj, la nouvelle qu'il allait marier sa fille au mahârâjah de Couch-Behâr.
Le Couch-Behâr est un État tributaire de l'empire anglo-indien, situé dans le nord du Bengale, au pied de l'Himalaya, avec une superficie de 1,29;^ milles
1 Sorte de pension-modèle, organisée par Keshub en 1873, à l'usage des étudiants brahmaïstes.
carrés et une population de 532,000 âmes. Son souverain, encore mineur, avait reçu une éducation libérale qui l'avait plus ou moins affranchi des préjugés de religion et de caste. On pouvait espérer que cette union, tout en accroissant l'influence morale de Keshub, achèverait de gagner le jeune prince aux principes du brahmaïsme, si même elle ne devait l'amener un jour à jouer dans sa principauté le rôle d'un Constantin.
Cependant la nouvelle de ce mariage fut loin de recevoir un accueil favorable parmi toutes les fractions du brahmaïsme. Le rajah ne comptait que 15 ans et la jeune fille 13, c'est-à-dire que ni l'un ni l'autre n'avaient atteint l'âge exigé par le Native Marriage Act, et l'on se rappelle que Keshub avait été un des premiers à réclamer cette disposition, en vue de couper court aux mariages prématurés. A la vérité, la loi n'était applicable ni au territoire de Couch-Behâr, ni à la personne de son souverain. Mais était-ce un motif ponr ne pas respecter une disposition, dont l'introduction dans la législation anglo-indienne avait été regardée comme une des conquêtes sociales les pins importantes du brahmaïsme? Bien plus, si le mariage ne devait passe célébrer suivant les clauses du Native Marriage Act, il ne restait qu'à employer le rituel hindou, plus ou moins expurgé de ses formules polythéistes, ainsi que cela se pratiquait dans l'Adi Samâj, et il ne faut pas oublier que ce rituel, outre qu'il comportait plusieurs cérémonies en contradiction avec l'esprit du néo-brahmaïsme, laissait la porte ouverte à la polygamie et à d'autres abus encore. Si le jeune
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rajah était un véritable brahmaïste, que ne rendait-il le Native Marriage Jet exécutoire dans ses États, et que n'attendait-il une année de plus, pour se marier conformément aux principes de ses coreligionnaires, après avoir atteint la majorité matrimoniale prescrite par la loi?
Keshub Chunder Sen, qui était entré en rapports avec le député-commissaire de Couch-Behâr, fonc tionnaire anglais investi de la tufelle du jeune rajah, avait d'abord subordonné son consentement aux c )ndit;ons suivantes : 1^ le mahârâjah adhérertiit explicitement au brahmaïsme; 21*^ le mariage serait célébré suivant le rite du Bhâratbharsia Samâj, sauf à y intercaler tel 'es formalités locales ou traditionnelles qu'on jugerai» nécessaires, pourvu qu'elles n'impliquassent aucune pratique idolâtrique; 3° la noce serait retardée ju qu'à la majorité matrimoniale des deux époux. — Sur les deux premiers points il obtint toutes les promesses qu'il voulut; mais à, l'égard du troisième, il reçut du gouvernement anglo-indien la répense que le rajah, ayant formé le projet d'un prochain voyage en Angleterre, devait absolument être marié avant son départ. II finit par céder, et, le 9 février 1878, VIndian Mirror de Calcutta annonça officiellement que la noce aurait lieu à Couch-Behâr, dans les prem'ers jours de mars.
Aussitôt les protestations commencèrent à pleuvoir chez Keshub. En huit jours, il n'en reçut pas moins de quarante-quatre, l'une signée par vingt-trois de ses princi[!aux disciples de la capitale, une autre par les étudiants de Calcutta, une troisième par des dames brahmaïstes ; trente au moins venaient de
différentes congrégations provinciales. En môme temps se constituait, dans la congiégat;on de Calcutta, un comité « pour veiller aux intérêts du Brahma Samâj pendant la crise actuelle ». Ce comité convoqua immédiatement à l'hôtel de ville plusieurs meetings, dont l'un, composé, suivant Vlndian Daily News, d'au moins trois mille personnes, condamna formellement le mariage projeté, ajoutant, par une résolution votée à une forte majorité, que, « par son rôle dans cette affaire, comme par son dédain de l'opinion, le secrétaire du Bbâratbharsia Samâj avait perdu ses droits à la confiance de l'association. » La veille de cet :e réunion, Keshub était parti pour Cou3h-Behâr avec sa fille et une suite nombreuse.
Sa situation était plus délicate encore qu'on ne le pensait à Calcutta. Il existait à la cour de Couch- Eeliâr, comme dans la plupart des principautés indigènes, deux partis : le parti réformateur, plus ou moins directement encouragé par le gouvernement anglais, qui dirigeait l'administration pendant la minorité du souverain, et le parti orthodoxe, ouvertement soutenu par les princesses de la maison royale, les ranies. Alors que les fjtes préliminaires avaient déjà duré cinq jours, la mère et la grand'inère du jeune prince déclarèrent, à l'instigation de leurs pandits, que Keshub, ayant perdu sa caste, ne pourrait assister à la cérémonie nuptiale dans l'enceinte consacrée, — que les brahmanes revêtus du cordon symbolique seraient seuls admis à officier; — qu'on retrancherait du rituel toutes les expressions introduites par les brahmaïstes, y compris le passage relatif au con-