‹ L'évolution religieuse contemporaine chez les Anglais, les Américains et les HindousChapitre 21 sur 146 · LE THÉISME CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

LE THÉISME CONTEMPORAIN

grande différence que les premiers formulaient une conception mécanique de l'univers et faisaient de Dieu un Être extérieur à la création, tandis que les seconds se basent sur le principe de l'immanence divine dans l'univers et, par conséquent, font de la raison ainsi que de la conscience les organes du divin dans l'homme.

Cette doctrine a aujourd'hui pour principaux représentants, en Angleterre, M. Francis Newman et Miss F. Power Cobbe. « Leur pur théisme, remarque le D'" Martineau\ est un si noble produit de la plus haute capacité intellectuelle et de l'observation interne la plus fidèle, qu'il régénérerait le monde, si seulement il reposait sur une base historique, au lieu d'être un don individuel, et s'il pouvait venir aux hommes comme inspiration, non comme raison. »

L'ouvrage de M. F. Newman sur l'âme, ses peines et ses aspirations {The Soûl, her Sorrows and Aspirations], bien que publié il y a trente-trois ans, est resté classique, comme exposé des méthodes et des doctrines qui caractérisent le théisme anglais. Quanta Miss Cobbe, qui s'est également engagée dans les voies de l'idéalisme subjectif, elle a su allier à une puissance de raisonnement philosophique, assez rare dans son sexe, une vivacité d'imagination et une chaleur de sentiment qui donnent à son style une saveur toute particulière.

Cette école, qui remonte à Kant, en passant par Coleridge et Carlyle, reste aujourd'hui aussi jeune et

1 Introduction à la deuxième édition de l'ouvrage de M. Tayler, p. 38.

aussi vivante que jamais. Ancrée sur la raison pure, dégagée de tout compromis avec la théologie révélée, professantunemétaphysiquequis'accordesuffîsamment avec la tendance actuelle des sciences positives pour suivre sans contradiction le courant de leurs découvertes et parfois y puiser de nouveaux arguments, elle tend de plus en plus à prendre la tète de la résistance aux envahissements des récentes doctrines qui ébranlent les assises de la religion naturelle et qui s'attaquent même aux principes regardés jusqu'ici comme le fondement de la philosophie et de la morale. En tout cas, elle a le grand mérite d'avoir été la première à démontrer, rien que par le fait de son existence, la possibilité de concilier le sentiment religieux et même un certain mysticisme avec l'usage illimité du libre examen et des méthodes scientifiques.

L'émancipation qui s'est ainsi poursuivie dans les intelligences ne pouvait manquer d'avoir son contrecoup dans les lois. Dès les premiers temps de la Réformation européenne, des esprits généreux avaient élevé la voix en faveur de la tolérance religieuse la plus large. Mais la notion de la liberté des croyances était trop en contradiction avec les idées de l'époque pour qu'ils eussent la moindre chance de se faire entendre des gouvernements et surtout des peuples. Parmi tous les pays protestants, l'Angleterre est peut-être celui où cette liberté a été le plus tôt pratiquée en fait; mais c'est aussi celui où elle a le plus tardé à être reconnue en droit, — résultat inévitable d'un régime où la soumission de l'Église à l'État fait de toute hérésie, sui-

l'lntolérance dans la législation 29

vant la théorie de Hobbes, un acte de révolte contre les institutions du pays.

Il y a deux siècles, l'édit De hœretico comburendo venait à peine d'être abrogé. Toute réunion de plus de cinq personnes, pour se livrer à des actes de culte,, était interdite hors de l'Église établie, sous peine d'emprisonnement et de transportation. Aucun ministre non-conformiste ne pouvait s'approcher des villes et des bourgs municipaux dans un rayon de cinq milles; nul dissident ne pouvait enseigner, même dans une école privée. Le délit d'hérésie s'aggravait à mesure qu'on s'écartait du type oflSciel en matière de culte ou de croyances. La profesi<ion d'unitarisme était assimilée au blasphème; le catholique romain ne pouvait ni acquérir, ni même hériter, sans abjurer sa foi. Vers la fin de la Restauration, quinze cents quakers pourrissaient en prison. Les formalités de l'état civil étaient confondues avec les sacrements de l'Église établie. Aucun citoyen ne pouvait exercer d'emplois s'il n'avait communié dans l'année, et, pour éviter les fraudes, on édicta des peines contre les dissidents qui se présenteraient à la communion dans une église anglicane K

L'adoucissement de ces rigueurs a commencé après la révolution de 1688, où anglicans et dissidents s'étaient donné la main pour renverser les Stuarts. Toutefois, c'est seulement depuis la fin du siècle dernier que l'Angleterre est résolument entrée dans la voie de la tolérance. Aujourd'hui, comme le constatait

1 Thomas Erskine May, The Constitutional History of England, t. III, p. 76.

dernièrementlordColeridge,racquittemeDtdeM.Bradlaugh, poursuivi du chef de blasphème pour ses attaques contre le christianisme ^ a établi que la religion chrétienne a cessé d'être la loi du pays.

Toutes les confessions ont obtenu le droit de s'affirmer au grand jour, de posséder en pleine propriété leurs temples et leurs collèges, de propager leurs doctrines par l'enseignement et parla prédication. Nul ne peut plus être contraint de participer aux actes, aux cérémonies ni même aux frais d'un culte quelconque. Il a été interdit aux universités — sauf pour ce qui concerne les grades conférés par les facultés théologiques — de subordonner à une profession de foi la fréquentation des cours ou l'obtention des diplômes. Tout enseignement confessionnel a été supprimé du programme des écoles publiques. Les écoles privées, soumises à l'inspeclion de l'État, ne peuvent plus obtenir de subvention que si l'enseignement religieux y est facultatif et donné en dehors des heures de classe. L'organisation d'un état civil a rendu possible l'enregistrement des naissances et des mariages sans le concours de l'Église anglicane et même sans les

1 MM. Foote et Ramsay ont été moins heureux dans un cas analogue. Mais il paraît que les caricatures publiées par le Free-thinher avaient une portée toute différente des attaques proférées par M. Bradlaugh. Ainsi M. Bradlaugh et M'»'' Annie Besant ont déposé tous deux, au cours du procès, que depuis novembre 1881 ils avaient cessé de se prêter à la propagande du Free-thinher, à raison du caractère grossier de ses dessins. (V. YInquirer du 28 avril 1883.) Cependant on peut répondre que, si MM. Foote et Ramsay étaient réellement coupables d'une offense à la morale,' il aurait fallu les poursuivre en vertu des lois qui protègent la moralité publique et non en vertu d'une législation surannée, qui peut donner le change sur la nature du délit, ainsi que sur les motifs de la condamnation.

Page 1