I. — DU SE.NTIMKNT RELIGIEUX
Dans ce volume, j'entreprends de passer en revue toutes les races humaines, en les interrogeant au sujet de leurs sentiments ou concepts dits religieux. Mais, avant d'entrer dans le vif de ce grand sujet, avant de résumer méthodiquement
â L'ÉVOLUnON RELIGIEUSE.
la masse de documents recueillis à ce propos par une armée de voyageurs, de savants, d'érudits, en commençant suivant mon habitude par les races humaines les plus humbles, il me faut au préalable, pour limiter et déblayer le champ de mon étude, éclaircir rapidement quelques questions préliminaires, et surtout préciser le sens qu'il convient de donner aux expressions vagues « religion, instinct religieux, etc. ».
Le mot « religion », qui résume toules les expressions dérivées, Irop souvent employées pour Téviterou le masquer, est un terme cxlrômemenl général, couvrant un assemblage d'idées et de pratiques souvent fort hétérogènes; c'est aussi un de ces mots, que j'ai déjà appelés « auréolés », correspondant à des sentiments à la fois flottants et violents, héréditairement incarnés dans le ccrvenu de tout homme appartenant à une race civilisée. Pour déterminer neltement la véritable valeur du mot « religion », il faut, de toute nécessité, procédera une enquête ethnographique; mais, dès à présent, nous pouvons fixer à peu près ce qu'on entend habituellement par le mol « religion », même peser la valeur de quelques-unes des nombreuses définilions quien ont élé données.
Les religions ont joué et jouent encore un tel rôle dans la vie sociale des peuples civilisés, que chacun de nous s'en est plus ou moins préoccupé, soit pour les admirer, soit pour les maudire. Comme le dit Pascal, il y a eu « des foisons de religions », et nombre d'entre elles ont exercé sur la destinée des nations une inoubliable influence. CependanI, pour quiconque ne s'est pas assimilé les données principales de l'anthropologie et de l'ethnographie, le mot « religion » n'a d'ordinaire qu'un sens beaucoup trop restreint ; car il ne rappelle guère à l'esprit que les grandes religions historiques : le Christianisme, le Judaïsme, l'Islamisme, le Brahmanisne, etc., vastes créations mythiques que des millions d'hommes vénèrent ou ont vénérées. Mais ces grands systèmes religieux ne
sont, en résumé, que la synthèse de toute une végétation mythologique; ils ne sont point nés subitement, par génération spontanée, mais après avoir germé, évolué, et en continuant des croyances plus simples, quoique de même essence psychique. Or, pour se faire une juste idée du chêne, il faut connaître le gland d'où il est sorti, et, de même, il est impossible de comprendre les grandes religions, si d'abord on ne s'est familiarisé avec les petites : c'est tout spécialement en mythologie que l'ethnographie peut éclairer l'histoire.
Toute définition du mot « religion » sera fausse ou incomplète, si elle ne peut s'appliquer également aux grandes religions et aux petites, au fétichisme du Dahoméen adorant un serpent et aux méditations d'un Çakya-mouni aspirant au nirvana a travers toute une série d'incarnations. C'est, par exemple, pour n'avoir point songé aux cultes différents du sien qu'un écrivain catholique a défini la religion « ce qui rattache l'homme à Dieu* ». Sans même parler des religions primitives, une telle formule ne convient pas au Bouddhisme, qui est une grande religion athée. Mais évidemment pour avoir du mot « religion » une définition raisonnable, ce n'est pas aux sectateurs fervents de telle ou telle grande religion qu'il faut nous adresser. Des esprits plus libres et beaucoup mieux renseignés ont essayé, sans grand succès, de définir ce qu'il faut entendre par religion. Un écrivain justement célèbre, Tylor, l'auteur du grand ouvrage intitulé Civilisation pr-imitive, veut que la définition minimum de la religion soit e la croyance en des êtres spirituels ». Mais quelque compréhensive que soit cette définition, elle ne saurait s'appliquer au fétichisme proprement dit. Les gri-gris, les talismans, les fétiches en général ne sont pas des esprits, ni des objets logeant des êtres spirituels, distincts de la matière : ce sont
i. Dictionnaire des Pasiiona, collection Ulgne. Article Religieux.
simplement des corps vivants ou inanimés, capricieusement choisis dans le monde ambiant et auxquels on attribue certains pouvoirs magiques. A son tour, Darwin, (}ans son ouvrage sur la descendance de Thomme, a essayé de définir la religion : C'est, dit-il, « un sentiment de dévotion religieuse, se composant d'amour, d'une soumission complète à un être mystérieux et supérieur, d'un vif sentiment de dépendance, de crainte, de respect, de reconnaissance, d'espoir pour l'avenir et peut-être encore d'autres éléments ».
La définition est meilleure, mais combien incomplète encore, sans compter qu'elle pourrait s'appliquer à certaines passions, à l'amour sexuel par exemple,' qui revêt souvent un caractère d'exaltation presque mystique. Sans doute un sentiment d'amour craintif et soumis se rencontre souvent parmi les éléments psychiques du sentiment religieux, mais cet amour religieux est mieux dénommé « vénération ». Bien d'autres sentiments peuvent prendre une couleur religieuse, par exemple l'étonnement, l'admiration, et surtout un sentiment beaucoup plus commun dans les religions, surtout dans les religions embryonnaires, la crainte, sur laquelle se greffe ordinairement une vénération intéressée. Le Primus in orbe (leos fecit timor de Pétrone est vrai pour une large part, mais pourtant c'est encore une définition incomplète. — Comme nous le verrons cent fois au cours de cet ouvrage, chez l'homme primitif, toute émolion forte, donnant lieu à une application, ordinairement erronée, du fameux dicton posl hoc, ergo propter hoc, peut susciter l'idée d'un pouvoir mystérieux, résidant dans tel ou tel objet du monde ambiant. 11 faut donc entendre par « religion » l'ensemble des croyances au surnaturel. Cette définition, aussi large que possible, a l'avantage de comprendre non seulement tous les concepts relatifs aux dieux, aux personnages mythiques, mais aussi toutes les hypothèses relatives à la vie future, aux ombres.
aux mânes des décédés, et môme cette religion masquée et exsangue qu'on appelle métaphysique. Comment naissent ces éléments primaires, comment ils évoluent, se compliquent, deviennent toute une floraison mythique, engendrent des cultes, des castes, influent sur la marche des sociétés, sur leur morale, etc., nous le verrons dans les chapilres suivants. Pour le moment, il me suffit d'avoir délimité en gros le sujet de ces études.
Ces prémisses posées, il devient presque oiseux de se demander si, comme l'ont prétendu quelques anthropologistes, la religion ou la religiosité peut constituer un caractère spécial, d'ordre supérieur, une faculté mentale privilégiée, glorieuse parure de la seule humanité et par suite creusant un abime infranchissable entre l'homme et les autres animaux, mettant, par exemple, entre le plus stupidedes Fuégiens ou des Australiens et le plus intelligent des mammifères autant de distance qu'il y en a entre un chimpanzé et un chêne, entre un chêne et un bloc de granit. — Qui oserait aujourd'hui contester la fondamentale identité des centres nerveux et par suite des facultés mentales chez l'homme et les animaux supérieurs? Personne, pas môme l'un des principaux créateurs du singulier règne que l'on a appelé règne humain ou hominaU basé sur la prétendue existence, jusque chez les types humains les plus inférieurs, d'une faculté essentiellement relevée : la religiosité. « L'animal, reconnaît loyalement le savant auquel je fais illusion, a sa part d'intelligence; ses facultés fondamentales, pour être moins développées que chez nous, n'en sont pas moins les mêmes au fond. L'animal sent, veut, se souvient, raisonne, et l'exactitude, la sûreté de ses jugements ont parfois quelque chose de merveilleux, en même temps que les en*eurs qu'on lui voit commettre démontrent que ses jugements ne sont pas le résultat d'une force aveugle et fatale. Parmi les animaux, d'ailleurs, et d'un
groupe à Taulre, on constate des inégalités très grandes* ». « L'animal aime et hait.... Tous, nous connaissons descliiens affectueux, caressants, aimants, peut-on dire; tous, nous en avons rencontré, qui étaient colères, hargneux, jaloux, haineux.... C'est peut-êlre par le caractère que l'homme et l'animal se rapprochent le plus^ » Mais, apràs de pareils aveux, comment peut-on rester encore l'un des fauleurs de l'étrange règne humain? — N'est-il pas évident que, pour se créer une illusion félichique, les propriétés et facultés incontestablement communes à l'homme et à Tanimal supérieur suffisent amplement? Pour craindre et vénérer, comme un èlre supérieur, un crocodile, un tigre, un éléphant, un ours, il n'est sûrement pas besoin d'être doté de facultés spéciales. Le singe, le chien, etc., peuvent, tout aussi bien que l'homme, se créer des illusions de ce genre, et il est infiniment probable qu'ils le font, puisque, comme l'homme, ils sont susceptibles non seulement de faux raisonnements, mais encore de haine, d'amour, de crainte, etc., pour des êtres étrangers à leur espèce. Le chien, on l'a dit plus d'une fois, a sûrement la religion de l'homme : c'est un animal anthropolâtre. Comme il admire et redoute son maître! Comme il le regarde avec amour et vénération ! Comme il le flatte et le caresse! Comme il l'implore! Comme il s'humilie, s'avilit, se prosterne devant lui! Après une absence, ainsi que le remarque Darwin, le chien et le singe, retrouvant leurs maîtres ou gardiens, se conduisent à leur égard autrement qu'avec leui*s semblables. D'autre part, les animaux supérieurs raisonnent, c'est-àdire sont très capables de rapporter un effet à sa cause apparente et d'agir en conséquence. Quand le cheval de Houzeau venait, chaque jour, hennir près de sa fenêtre, pour lui dire qu'il avait soif et le prier de lui tirer du puits un seau d'eau,
i. A. de Quatrefages. Eêpèce humaine, 19.