G. — LA RELIGION DES TOUAREQ
Les Guanclies, malheureusement trop mal étudiés par les Espagnols, qui mirent pourtant plus de quatre-vingts ans à les soumettre, sont néanmoins, pour l'anthropologie, d'un extrême intérêt, puisqu'ils nous représentent un fragment ethnique de notre âge de la pierre miraculeusement conservé jusqu'au XVI* siècle. Des autres populations incontestablement berbères, celles des Touareg sont les seules qui, à notre point de vue spécial, soient intéressantes; car elles n'ont pas trop subi l'influence des civilisations et des religions d'Europe et d'Asie, le Sahara et la vie nomade les en ayant garanties dans une large mesure. Aujourd'hui les Touareg sahariens sont musulmans de nom, mais ils ne.praliquent guère, si Ton fait exception de leurs marabouts et de quelques dévots. Chez eux, ni imâmy ni mufti, ni mosquées, ni chapelles ; comment
i. R. Verneau. Loc. cit. 84, 86.
observeraient-ils les pratiques les plus obligatoires du culte islamique? Il leur manque le temps pour prier, le superflu pour faire Taumône, l'eau pour les ablutions. Et comment s'astreindre à des jeûnes religieux, quand on a toujours faim*?
On a donc grande chance de rencontrer chez les Touareg plus d'une croyance primitive. Nous y trouvons d*abord la distinction entre les aliments purs et impurs, mais traditionnellement et sans qu'on en donne la raison, ce qui rend le fait plus intéressant encore. Ainsi les Touareg nobles ne mangent que la viande de chameau, de mouton et de chèvre; ils refusent et repoussent les poissons, les oiseaux et leurs œufs tandis que tous les Sahariens non Touareg dévorent indifféremment toute substance alibile, même le chien et le lézard. Cette abstinence singulière des Touareg, dans un pays où le problème de l'alimentation est assez dificile à résoudre, est donc singulière et il est permis de la rapporter à d'anciennes observances religieuses dont l'origine est oubliée.
Mais il existe, chez lesToudreg, d'autres survivances mythiques, notamment la terreur des esprits, des morts, des revenants. On ne pleure pas les morts; on s'efforce môme, non d'en garder le souvenir, mais de les oublier. Après le décès d'un compagnon, on change vite de campement et l'on se garde soigneusement de nommer le défunt, de peur d'évoquer son double; aussi jamais on n'appelle un homme c un tel, fils d'un tel », comme le font les Arabes. Les Touareg évitent soigneusement les tombes et ne permettent même pas qu'on parle des morts en leur présence'. Pourtant, en cas de très longue absence d'un homme, les femmes vont sur les tombes chercher des renseignements. Pour cela, après s'élre parées de leurs plus beaux atours, elles se couchent sur une sépulture et invoquent un esprit. Cet esprit, idebui, leur apparaît
i. Duvcyrier. Touareg du nord, 413, 414. 2. Duveyrier. Loc, cil. 415-431.
ordinairement sous la forme d'un homme, et, si révocalrice a SU lui plaire, il lui raconte ce qu'elle désire savoir; sinon il Tétrangle*. Cette coutume est en usage dans le Sahara, depuis une très haute antiquité, puisque Pomponius Mêla en parle : « Les Âugiles (Augilae) regardent les mânes, comme autant de dieux ; ils jurent par eux; ils les consultent comme des oracles, et après les avoir priés en se couchant sur les tombes, ils considèrent leurs songes comme des réponses »'.
D'autres croyances anciennes, quelque peu modifiées, sont encore debout. Les Touareg croient à l'existence d'un grand esprit, nommé Amanaï^ à un paradis céleste où les hommes sont récompensés, à un enfer brûlant où règne le diable. Partout, sur l'alphabet, les armes, les boucliers, le pommeau de la selle, les vêlements, les ornements, les Touareg portent un signe crucial, une croix à quatre branches égales, qu'ils se tatouent aussi sur le front et le dos de la main. Les poignées des sabres, celles des poignards sont également façonnées en croix\ et il est permis de voir là un signe cabalistique, aussi antérieur au christianisme que l'était en Egypte la croix ansée.
Dans les croyances religieuses des Touareg, nous ne retrouvons rien de bien original; rien surlout qui rappelle particulièrement rÉgypte, sauf peut-être les vives préoccupations au sujet des doubles des morts; c'est que, tout en élant congénères des Guanches, les Touareg n'ont pu vivre comme eux en dehors du mouvement général de l'humanité. Les Guanches, ces derniers survivants des âges primitifs, ont été, grâce à leur situation insulaire, conservés comme les mammouths dans les glaces sibériennes.
i. Duveyrier. Loc, cil. 4i5.