‹ L'évolution religieuse dans les diverses races humaines;Chapitre 33 sur 555 · IV. l'aM.MISME LnrÉUAUiK · texte numérisé non relu

IV. l'aM.MISME LnrÉUAUiK

Tout à l'heure j'ai mentionné certains cas de survivance psychique, assez communs dans nos vieilles races civilisées, l'impulsivité réflexe des personnes qui se mettent en colère contre des obstacles matériels; mais, à vrai dire, le vieil animisme des premiers âges subsiste encore, et bien vivant, au fond de notre mentalité. C'est qu'en coni])araison des énormes périodes de sauvagerie préhistorique, les plus antiques civilisations datent d'hier; leur culture, même quand elle semble raffinée, n'est en réalité qu'un vernis recouvrant mal la fruste

1. Du Cliaillu. yvyage daiisVAfr'n^ue équalorialv, 2*28, 207,578, 579, 580. 2» H. Spencer. Sociologie, I, 584.

nalui'e dô l'homme primitif. 11 est donc bien facile de surprendre nos contemporains et parfois nous-mêmes en flagrant délit d'animisme; mais je ne veux m'occuper ici que de Tune des formes de cet animisme moderne, de Tanimisme littéraire. — A cet effet, et me bornant à effleurer le sujet, je ferai quelques citations, butinées presque au hasard dans un de nos recueils de morceaux choisis*. 11 va sans dire que Tanimisme litléraire est d'autant plus tranché, naïf, que le poème est plus ancien. Il s'accuse aussi davantage, comme il est naturel, dans les poèmes mythologiques : le Kalévala des Finnois, VEdda des Scandinaves sont des modèles d'animisme littéraire. Dans VIliade et VOdyssée, l'animisme, plus particulièrement anthropomorphique, se donne aussi libre carrière; mais j'entends me borner et ne prendre mes exemples que dans notre pays et à une époque relativement moderne. Dans ce cadre, de parti pris limité, il est facile de retrouver toutes les catégories de l'animisme. La plus primitive de toutes, celle qui consiste simplement à doter les objets inorganiques d'une mentalité humaine, est très commune.

Voici Ronsard, qui, fulminant Contre les biicherons de la foret de Gasline, prèle h cette forêt une sensibilité humaine :

Tu sentiras le soc, le coutreet la charrue;

Gilbert nous parle d'une lenipete et prête aux flots des intentions révolutionnaires:

L*océan révolté loin de son lit s'élance Et de ses flots séditieux Court, en grondant, battre les cieux.

llégésippe Moreau entend parler une petite rivière de son pays natal, la Voulzie:

L'onde semblait me dire : Espère, aux mauvais jours, Dieu le rendra ton pain. — Dieu me le doit toujours.

i. Anthologie des poètes français depuis te XV* siècle.

Lamartine dote un vieux crucifix d'ivoire d'intelligence, de méinoiœ, même de la parole :

0 dernier confident de l'àme qui s'envole, Viens, reste sur mon cœur! Parle encore et dis-moi Ce qu'elle te disait, quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi.

Victor Hugo, qui est un animique des plus intenses, donne aux flots la mémoire des naufrages et même le talent de les raconter :

0 flots, que vous savez de lugubres histoires î Flots profonds, redoutés des mères à genoux ; Vous vous les racontez en montant les marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir, quand vous venez à nous.

Comme je l'ai déjà remarqué, les primitifs distinguent mal rhomme de Tanimal. Les bêtes, croient-ils, sentent, parlent, raisonnent, comme les hommes, et, d'autre part, les sorciers revêtent facilement la forme humaine. Dans le langage de nos poètes, nous trouvons la même confusion. Le Cinna do Corneille fait d'Auguste un tigre :

Si Ton doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, A ce tigre altéré de tout le sang romain.

Théophile Gautier fait babiller les hirondelles se préparant à émigrer :

L'une dit : Oh ! que, dans Athènes, II fait bon sur le vieux rempart !

Le culte des végétaux animisés joue un grand rôle dans la mythologie primitive. Sur ce point encore le langage des poètes est, psychologiquement, digne des sauvages. Lamartine fait parler et raisonner les chênes du Liban :

Aigles qui passez sur nos têtes, Allez dire aux vents déchaînés Que nous délions leurs tempêtes Avec nos mâts enracinés.

Le même poète veut que les saules pleurent son absence :

Saules contemporains, courbez vos longs feuillages Sur le frère que vous pleurez.

Victor de Laprade va plus loin. Non seulement il animise les chênes, mais il veut que ces arbres laissent derrière eux, en mourant, un double, une ombre, une àme :

0 chêne, je comprends ta puissante agonie ! Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir. Je devine, ô Géant, ce que tu dois souffrir.

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? Où s>n vont ces esprits d'écorce recouverts?

La croyance à la survivance des mânes, des ombres, des revenants, même du cadavre, est si fréquemment exprimée par les poètes, que j'en citerai seulement un exemple. Pour J. Autran, les noyés dorment au fond de la mer, mais s'éveillent et regardent passer les animaux marins, dont ils sentent les morsures, elc, etc. :

Plaignez-nous ! Plaignez-nous ! C'est là que nous dormons. Sur un lit de varechs, d'algue ou de goémons.

Les morts les plus glacés tressaillent cependant ; Ils revivent d*horreur quand ils sentent la dent Des milandres et des lamproies.

Dans une pièce intitulée le Revenant, Viclor Hugo va jusqu'à croire ou feindre de croire à la métempsycose.

La personnification d'êtres abstraits est particulière à la phase dernière de l'animisme; aussi l'imagination des poètes y a souvent recours.

L'anthropomorphisation de la mort, par exemple, est des plus fréquentes. Malherbe nous dit que :

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. La Fontaine fait dialoguer la Mort et le Bûcheron; mais la

ff^bleest, par excellence, un genre littéraire plein d'animisme. La jeune captive d*André Ghénier apostrophe la Mort :

OMort! tu peux altendre; éloigne, éloigno-toi!

Nous savons, d'autre part, qu'un très grand nombre de religions ont personnifié la mort.

Par le même procédé, la poésie, comme les religions, a donné un corps humain à des êtres moraux, à des vertus, à des sentiments. Dans une pièce célèbre, Victor Hugo fait du remords un œil humain, ne perdant pas de vue le coupable :

L'œil élait dans la tombe et regardait Caïn.

Alfred de Musset voit dans la vérité une amie :

Quand j*ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie.

Une les poètes ne prennent pas au pied de la lettre les expressions métaphoriques dont ils se servent , cela est bien certain, au moins dans la plupart des cas; mais le fait môme que, pour nous plaire, pour nous toucher, ou simplement pour obéir à leur inspiration, il leur faille donner cette forme animique à leurs fiction?^ poétiques, proclame assez haut que Tanimisme est encore latent dans leur esprit et dans le nAtre.

Le plus animique de nos poètes modernes a sûrement été Victor Hugo; car nous le voyons, même dans sa prose, s'abandonner à de vraies débauches d'animisme, et là, il semble vraiment prendre au sérieux ses illusions. Je citerai, pour appuyer mon dire et terminer cette courte revue, quelques passages des Travailleurs de la mer pris dans la Description de la tempête.

« Le vent mord ; le flot dévore; la vague est une mâchoire, . . . L'ouragan, comme une bête, vient boire à l'océan; l'eau monte vers la bouche invisible.... Ils (les vents) ont une colossale joie composée d'ombre.... Ils s*amusent; ils font

aboyer après les roches les flots, ces chiens. — Une lempête, cela se complote.... L'entente de Télément avec l'élément est nécessaire. Ils se distribuent la tâche.... Il y a derrière rhorizon chuchote ment préalable des éléments, — Là, se laissait entrevoir, sorte de linéament sinistre, la sombre ruse de Tabîme. — On entendait la vague respiration de Torage.... On entendait des voix sans nombre. Qui donc crie ainsi? — L'orage heureusement divague pendant quelque temps.... Il y a dans les tourmentes un moment insensé; c'est pour le ciel une espèce de montée au cerveau. L'abîme ne sait pas ce qu'il fait. Il foudroie à tâtons. — Impossible de bâillonner ce/^(? bouche, le vent; impossible d'édeuier cette gueiile, la mer. — Il y a quelqu'un derrière l'horizon, quelqu'un de terrible, le vent. Le vent, c'est-à-dire cette populace de Titans. que nous appelons les souffles, Virnmense canaille de V ombre. . . . Ce sont les invisibles oiseaux fauves de l'infini. »

Ces fragments, écrits par un homme auquel on ne saurait contester le titre de grand poète, constituent un échantillon aussi parfait que possible de littérature animique. Sous ce rapport, ils sont complètement assimilables à certains passages du Rig-Véda ou du Kalévala. On y trouve les deux phases principales de Tanimisme : l'attribution imaginaire d'une mentalité humaine aux agents inorganiques, et la personnification des énergies aveugles de la nature. Le flot a une mâchoire; le ciel a un cerveau; les vents sont les souffles et ils constituent une populace, une canaille, des oiseaux fauves. Les poètes polynésiens donnaient à leurs conceptions naturalistes du monde une forme tout à fait analogue. Mais le langage poétique ne saurait se passer de ce manteau métaphorique; la vivification animique lui est indispensable; car c est la forme initiale qu'a revêtue la pensée humaine, durant les premiers âges de l'humanité, quand elle était encore, tout entière, impression, sensation, image; quand elle créait

les langues et les mythes. Or ce fonds animique constitue l'essence même des religions; on le trouve à nu encore chez les races inférieures; chez les autres, on le voit se diversifier, se couvrir de toute une végétation mythologique dont il faut décrire la germination, pour faire l'histoire mythologique du genre humain. Je me borne ici à en indiquer seulement lorigine, la croissance et la floraison.

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