‹ L'évolution religieuse dans les diverses races humaines;Chapitre 32 sur 555 · Tylor, L · texte numérisé non relu

Tylor, L

NATURE ET ORIGINEi DU SENTIMENT RELIGIEUX. 15

tamis. Pour les Sahariens Jes trombes de sable sont dues à des Djinns, qui se sauvent*.

Dans nombre de contrées, les astres, surtout le soleil et la lune, ont été transformés par Taninisme primitif en hommes ou en animaux. Au xvii'' siècle, les Algonquins disaient à un missionnaire français, le père Lejeune, que « la lune s'éclipsoit et paroissoit noire parce qu'elle tenoil son fils entre ses bras, qui empeschoit que Ton ne vist sa clarté, — Si la lune a un fils, elle est mariée ou Ta été, leur dis-je. — Oûy dea, me dirent-ils: le soleil est son mary, qui marche tout le jour ot elle toute la nuit; et, s'il s'éclipse ou s'il s'obscurcit, c'est qu'il prend quelquefois le fils qu'il a eu de la lune entre ses bras. — Oùy, mais ny la lune, nyle soleil n'ont point de bras, leur disois-je. — Tu n'as point d'esprit : ils tiennent toujours leurs arcs bandés devant eux; voilà pourquoi leurs bras ne paroissent point. — Et sur qui veulent-ils tirer? — Et qu'en sçavons-nous*? » Ce curieux dialogue nous fait prendre sur le vif le procédé mental qui ,est au fond de l'animisme. Durant la période animique, l'homme est incapable d'analyser de sangfroid, de contrôler ses impressions; il vit d'intuitions, d'assimilations rapides, du bien fondé desquelles il n'a môme pas l'idée de douter ; il raisonne à peine et uniquement pour fausser le témoignage de ses sens et le mettre quand même d'accord avec ses illusions. Los Algonquins du père Lejeune avaient décidé que la lune était une femme et le soleil un homme; à l'objection du missionnaire disant qu'on ne voyait pas leurs bras, ils trouvèrent à l'instant une réponse, pour eux satisfaisante. En étudiant, race après race, la mythologie du genre humain, nous rencontrerons quantité de faits du même genre. Je me garderai de déflorer maintenant cette intéressante

l.Tylor, I, 339.417, 341. 334.

2. Lejeune. Relations des Jétuite* de la Nouvelle-France, p. 26 (iôôï). Cité par Tylor, Cmlisaiion primitive, 329, 330.

enquèle; mais, pour compléter ces considérations générales, il me faut signaler encore une source de mythes, ceux qui oiit trait à la survivance après la mort.

La faiblesse intellectuelle de Thomme primitif est si grande, que non seulement il ne peut comprendre la mort naturelle, mais que même il lui est impossible d'admettre la disparition définitive des êtres, amis ou ennemis, qu'il a connus, fréquentés, aimés ou haïs, de ces êtres, qui, quoique morts, ne cessent pas de vivre dans sa mémoire et surtout, ce qui à ses yeux est bien plus probant, lui apparaissent dans ses rêves avec toute Tapparence de la vie. Pourtant, si rebelle que soit rhomme peu développé aux témoignages de ses sens, alors que ce témoignage contredit ses illusions, il voit les cadavres se décomposer sous ses yeux. Comment concilier cet anéantissement avec ridée de la survivance? Très simplement, en supposant qu'à la mort l'homme se dédouble, parfois, se détriple, et laisse derrière lui un résidu éthéré, un moi atténué, un fantôme impalpable, ayant tous les besoins, tous les désirs qu'on a connus au défunt de son vivant. — Comme on n'a encore aucune notion exacte de la lumière et de ses lois, on conclut ordinairement par une assimilation naïve et hardie que le résidu laissé par le décédé est simplement son ombre, et le sens donné alors au mot « ombre » est absolument concret; c'est réellement la tache sombre que l'individu projetait derrière lui de son vivant et dont on n'a jamais essayé de comprendre la cause. Aujourd'hui encore, les Basoutos croient qu'un crocodile peut très bien engloutir l'ombre d'un homme, alors qu'elle se projette sur une rivière, et ils évitent de lui en fournir l'occasion. Si singulière que nous paraisse celte conception, on en a constaté l'existence dans un grand nombre de pays. Les Tasmaniens, les Zoulous n'ont qu'un même mot pour dire âme et ombre; la même confusion existe dans la langue quichée; nos poètes la commettent couramment,

mais sans la prendre au sérieux. Il n'en était pas encore ainsi au xiu" siècle et dans le troisième chant de son Purgatoire, Dante nous dit, que durant sa promenade aux enfers son conducteur Virgile n'avait pas d'ombre ; même il s'en inquiète et le poète latin doit lui expliquer que, seul, son corps enterré d'abord à Brindisi, puis transporté à Naples, avait la faculté de projeter une ombre mais parce qu'il y résidait, lui, esprit :

E Tcorpo, dentro al quale io face va ombra, Napoli rha, e da Brandizio è tolto *.

Pourtant le résidu, que l'on suppose survivre au corps, n'est pas toujours conçu comme une ombre. C'est souvent une vapeur, une image éthérée ayant conservé la forme et l'aspect ilu vivant; fréquemment aussi, ce double gazéiforme est sorti delà bouche du défunt; c'est son dernier souffle, d'où les mots « esprit » (spiViïw») des Latins, xveyjjLadesCirecs', âtman du sanscrit, etc. — Mais, sous quelque forme que se présente le défunt à la mémoire de l'homme primitif, cette image le hante presque toujours, le préoccupe, l'inquiète, souvent le terrifie. Chez presque tous les peuples nous retrouverons le souci de cette survivance. Ce souci domine dans la plupart des rites funéraires. 11 a inspiré, il inspire encore d'horribles hécatombes, que j'aurai bien souvent à signaler et à décrire. Enfin cette croyance presque universelle aux Mânes a été une des principales sources mythiques. L'imagination troublée des survivants a doué l'ombre, Tesprit, de qualités utiles ou nuisibles aux vivants, en a fait un être invisible et supérieur qu'il importait extrêmement d'implorer et d'apaiser et que l'on a placé à côté des mythes résultant simplement du spectacle de la nature. 11 est vraisemblable que les pratiques propitiatoires du culte ont eu fréquemment pour origine le désir de se concilier ces esprits funéraires, reflets de personnes que l'on

i. Divitia Commedia. Purgatorio, III, v. 15-30. 2. Tylor. Civil, pnmitive, I, 500.

18 L'ÉVOLUTION HELIGIEUSE.

avait connues, pratiquées de leur vivant, et qui avaient par suite laissé dans la mémoire de leurs compagnons une empreinte profonde, plus nelte que celles résultant de fugitives émotions, suscitées par le milieu physique ambiant. C'est ainsi qu'au Gabon on prend la peine de bûtir des cases à certains esprits nomades et malveillants qui errent en qxiHe de méfaits à commettre, saisissent et même dévorent les voyageurs, entrent parfois dans le corps des hommes ou des femmes, lesquels, possédés par eux, battent, assomment tout ce qui se trouve sur leur chemin'. Quand II. Spencer affirme que le lieu sacré, le temple primitif, a toujours été Fendroit où reposent les morts, et que, par suile, les esprits sont censés hanter; savoir, la caverne, la maison, le tombeau des décédés% son assertion contient une part de vérité; il a seulement le tort de la généraliser outre mesure ; car rEvhémérismo n'est pas, il s'en faut, Tunique source des créations mythiques. Mais l'examen des faits observés par toute la terre, chez les races les plus diverses, nous permettra seul de nous faire, sur ce sujet controversé, une opinion conforme à la réalité.

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