‹ L'évolution théâtraleChapitre 1 sur 36 · PN ISH SG · texte numérisé non relu

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AVANT-PROPOS

Nos articles de critique musicale et dramatique, publiés depuis une trentaine d'années, et principalement ceux qui parurent en feuilletons dans un journal quotidien, ont été les éléments essentiels de l'ouvrage que nous livrons aujourd'hui au public.

Cet ouvrage, certes, n'a point la prétention d'être une histoire complète du théâtre contemporain, mais simplement une sorte de contribution personnelle à une pareille histoire. On y trouvera des notes inégalement développées sur un assez grand nombre d'oeuvres, littéraires et lyriques, nées à la fin du XIX^ siècle et au début du XX% et sur l'interprétation d'œuvres classiques et romantiques par quelques artistes célèbres.

Le groupement de ces notes, coordonnées et complétées, fruits d'une expérience acquise pendant plus d'un quart de siècle, ambitionne uniquement d'être une esquisse, aussi fidèle que possible^ des différentes crises par où a passé l'art dramatique en cette période, fertile en crises de tout genre. Comme tous les arts, et plus qu'aucun autre, l'art du théâtre, en relations intimes avec la foule, a subi de tout temps une double évolution : celle du goût, chez le public, et celle des idées, chez les auteurs. En réalité, ces deux évolutions, étroitement liées, n'en font qu'une, les œuvres étant le reflet des moeurs et comme un écho de l'âme universelle. L'étude de cette évolution,

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pleine d'intérêt au point de vue moral non moins qu'au point de vue esthétique, nous avait servi de pensée directrice dans nos modestes travaux de critique : c'est elle encore qui sera notre guide ici, où ces travaux se trouvent mis en ordre, remaniés, soumis enfin à l'épreuve des événements.

Et ceci donnera peut-être à ces notes une portée qu'elles n'auraient pas eue si le cours régulier des choses n'avait été si subitement, si cruellement interrompu. L'histoire d'aujourd'hui est venue jeter sur l'histoire d'hier une lumière parfois éclatante; et il est indubitable que celle-ci sera pour celle-là un précieux enseignement.

La période qui fait le sujet de notre étude étant close, une autre s'est ouverte : que nous apporte-t-elle? Que nous réserve l'avenir? Des cendres du monde ancien^ un art nouveau surgira-t-il enfin? N'étant pas prophète, et bien que plus d'une de nos prévisions se soit réalisée, nous n'avons pu à cet égard qu'émettre, chemin faisant, des espérances. Des esthètes, des auteurs dramatiques même, ont cru pouvoir risquer des pronostics, que la réalité s'est tout de suite chargée de contredire. Il a semblé à beaucoup de juges très optimistes que le grand drame qui a bouleversé le monde allait refaire à celui-ci une virginité, et que, par la même occasion, le théâtre serait régénéré. Peut-être se sont-ils un peu hâté...

La fin du XIX* siècle et le début du XX^ nous avaient donné le spectacle d'un immense conflit d'aspirations élevées et d'appétits malsains, d'une recherche impatiente de formules nouvelles, sévères ou frivoles ; aucune période d'art n'avait peut-être été si féconde, si bruyante et si diverse; aucune ne nous avait montré une succession d'efforts en avant, de reculs, de mouvements capricieux... A quoi tout cela allait-il aboutir? Il y a quelques années déjà, dans une enquête ouverte par la Grande Revue, un grave critique nous annonçait pour bientôt le triomphe

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d'un art social et humanitaire; un autre, M. Nozière, disait : « Le public demande des pièces qui le font penser... » Puis, avant que la guerre ne fût terminée, les augures ont recommencé leurs vaticinations. M. Henry Bataille, estimant avec raison qu'il faudra attendre la fin d'une ère très longue de heurts, de conflits et de tâtonnements, souhaite voir cette ère « suivie d'un grand respect de l'art et de ses lois, d'une probité résolue dans l'accomplissement de la moindre œuvrette, d'une volonté vigoureuse de ne pas déchoir et de ne jamais se dégrader »...

Il nous est permis de constater que ces souhaits d'avant et d'après-guerre ont été, jusqu'à présent, pures illusions. Aucun d'eux ne paraît se réaliser. Jamais le théâtre ne fut plus éloigné de l'idéal entrevu. Les pièces d'idées sont abandonnées, comme ennuyeuses ; dans la révolution sociale qui nous enveloppe^ le théâtre social n'existe même plus de nom; l'outrance, le scandale, la danse, un luxe effréné de mise en scène, tout ce qui papillote, pétarade ou trépide constituent l'unique objectif des entrepreneurs de spectacles et des auteurs dramatiques. Une fièvre de folie neurasthénique agite les esprits et les corps... Attendons patiemment la conclusion de cette crise nouvelle, la plus déconcertante qu'on pût imaginer. Après quoi, il sera temps de songer au théâtre de demain. Et peut-être reconnaîtra-t-on alors cette chose très simple et très consolante, c'est que, pour qu'il fasse œuvre vraiment durable, quelles que soient ses formes d'expression, quelles que soient les aventures passagères où il peut se laisser entraîner, le théâtre ne saurait cesser d'être le miroir de la vie, « le témoin sensible et l'historien du cœur », l'interprète attentif de nos luttes, de nos amours et de nos haines. Tout le reste n'est que vanité.

En ce qui concerne le théâtre lyrique, ses destinées sont plus incertaines. L'extrême développement de la musique symphonique exercera sans aucun doute sur elles des

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influences que l'anarchie où elle se débat ne permet pas encore de déterminer.

Un mot encore, pour un fait personnel.

Le souci de faire admirer au public des œuvres saines et belles et, plus encore, l'ennui de le voir trop souvent s'éprendre d'oeuvres vulgaires ont valu maintes fois à la sincérité de nos jugements des reproches, voire des malédictions. Nous nous contenterons pour notre défense d'invoquer le témoignage, assez inattendu, je l'avoue, d'un écrivain qui, bien qu'Allemand d'origine et de naissance, mérita d'être considéré comme Français à cause de son esprit, — Grimm, l'ami et le collaborateur de Diderot. Dans sa correspondance avec l'auteur de V Encyclopédie, il écrivait ceci :

« Quand on est en état de sentir la beauté et d'en saisir le caractère, franchement on ne se contente plus de la médiocrité, et ce qui est mauvais fait souflfrir et vous tourmente à proportion que vous êtes enchanté du beau. Il est donc faux de dire qu'il ne faut point avoir de goût exclusif, si l'on entend par là qu'il faut supporter dans les ouvrages d'art la médiocrité, et même tirer parti du mauvais.

» Les gens qui sont d'une si bonne composition n'ont jamais eu le bonheur de sentir l'enthousiasme qu'inspirent les chefs-d'œuvre des grands génies, et ce n'est pas pour eux qu'Homère, Sophocle, Raphaël et Pergolèse ont travaillé. Si jamais cette indulgence pour les poètes, les peintres, les musiciens devient générale dans le public, c'est une marque que le goût est absolument perdu... Les gens qui admirent si aisément les mauvaises choses ne sont pas en état de sentir les belles. »

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