‹ L'évolution théâtraleChapitre 32 sur 36 · DICKENS · texte numérisé non relu

DICKENS

La gloire de M. Conan Doyle et de ses émules a effacé complètement, même en Angleterre, celle de Dickens. Et pourtant, Dieu sait si Dickens y fut populaire ! Il n'}»- a guère d'auteurs qui aient su conquérir le grand public de toutes les nations par autant de qualités sympathiques; et il n'en est pas qui, en même temps, porte aussi profondément les marques de son origine. Charles Dickens est l'Anglais par excellence. Ses romans suintent l'âme anglaise. Et son style ne saurait se comparer à aucun autre, si ce n'est au « style anglais », dans ce que ce style a tout à la fois de plus charmant et de plus horripilant. C'est de Y extra-dry dans la plus complète acception du mot.

Le nom de Dickens s'était subitement éteint en ces derniers temps, je viens de dire pourquoi. A l'occasion de la célébration du centenaire de sa naissance, ce nom s'est remis à flamboyer aux vitrines des libraires et sur les affiches de théâtres. Les jubilés ont d'excellents côtés : ils ressuscitent les morts^ en faisant l'affaire des vivants. Comme le théâtre est le meilleur propagateur des idées littéraires, on a mis les romans de Dickens en pièces, comme on fit naguère d'un roman de Conscience; ces pièces ne ressemblent pas toujours aux romans; mais ils ont le même titre et les mêmes personnages; cela suffit. C'est ainsi que Paris a pu applaudir un David Copperfield et un Monsieur Pickwick, où l'entente cordiale anglo-française était parfaite. Mais il y avait eu, avant cela, un Grillon^ traduit par M. Francmesnil. Ce grillon date de quelques années déjà; c'est une fort jolie pièce, très française par la clarté et la sobriété, et qui a, en outre, le mérite de mettre en relief les sentiments, les caractères et la morale du romancier anglais. Elle ne nous apprend rien sur l'écriture et l'esthétique de l'auteur; mais elle nous renseigne sur son cœur, et elle nous le fait aimer.

Je doute qu'on lise encore beaucoup Dickens dans son texte. La lecture du Grillon du Foyer, qui fait partie du recueil bien connu des Contes de Noël, est plutôt pénible. On lisait Dickens il y a trente, quarante ans et plus, quand on avait encore le temps de lire. Je parle des lecteurs français; les Anglaises, jeunes et vieilles, jouissent de privilèges spéciaux, — et encore! Aujourd'hui time is

money. Nos préférences littéraires ont changé avec nos mœurs. Ces interminables descriptions, cette multiplicité de détails, cette abondance d'imagination se prodiguant à chaque pas, à propos de la moindre chose, l'importance donnée aux infiniment petits, tout cela ne saurait plus retenir sans impatience notre attention fiévreuse. 11 nous faut des histoires passionnantes et rapides, des drames brutaux, des situations bien nettes, encadrées dans des décors que quelques traits suffisent à planter, et avec des personnages dont la psychologie et la plastique s'évoquent sommairement. Il nous est impossible de nous attarder aux anciennes bagatelles, dont le romantisme fit un précieux abus, à moins que ces bagatelles n'aient une saveur particulière.

En célébrant le centenaire de Charles Dickens, et pour que nous y trouvions du plaisir, il était bon que Charles Dickens nous fût présenté à travers le crible d'adroites adaptations. Le vrai Charles Dickens, si populaire pourtant, n'est plus guère qu'un objet de curiosité, auquel peuvent s'intéresser les amateurs, non le gros public. Et il n'est intéressant que parce qu'il incarne si bien en lui le goût anglais, — non pas celui que l'on aime en France, le goût anglais d'exportation, mais le vrai, l'authentique, l'original, celui qui constitue l'esprit même de la nation. On a dit souvent, et non sans raison, que Dickens était non pas seulement un poète, — combien désordonné! — mais un peintre. Il l'est, essentiellement; il l'est à la façon anglaise. La minutie a toujours été chère aux peintres de ce pays. 11 speignent les sujets intimes à la loupe. Pour eux, les plus infimes détails ont leur signification ; ils n'en oublient aucun ; ils voient tout, ils notent tout scrupuleusement ; et ils mettent dans tout des intentions. Ainsi naquit et s'est développée l'école des préraphaélistes, qui a donné le ton à l'art anglais contemporainentraînant dans son cercle toutes les autres manifestations de la pensée. Le règne de ce que j'appellerais le fait-divers philosophique s'est imposé à tous. La nature est, bien moins que l'imagination, l'inspiratrice de chacun. Rossetti peignait ses héroïnes non d'après des modèles, mais « d'idée » ; Watts faisait poser devant lui les gens dont il voulait faire le portrait, mais il ne les regardait pas : s'il les avait regardés, « l'être vivant aurait pu modifier l'idée qu'il s'était faite du mythe » ! Les artistes anglais expriment leur esthétique en deux mots : tout doit être pour eux « signe d'idée ».

Et rien n'est plus louable, d'ailleurs, que leur but. En racontant ses histoires tendres et grotesques, sentimentales et amusantes ; en

faisant défiler devant nous les braves gens dont il a rempli ses livres; en nous apitoyant sur leurs misères; en implorant notre compassion, Charles Dickens croyait sincèrement travailler à régénérer la société moderne, à la rendre meilleure et plus charitable; il rêvait l'égalité chrétienne et le relèvement des humbles. C'était le programme de Ruskin, de Burne-Jones, de Morris, de Holiday^ de tous les néo-préraphaélistes. L'art, selon leurs principes, doit être à la fois très noble et très populaire : il doit dire les choses les plus philosophiques, et les dire à tous. Charles Dickens ne se proposa pas autre chose. Il est d'accord avec la nature et l'âme de son pays : pays de brumes, de songes et de vie familiale, avec sa campagne sèche de tons et de lignes, 011 les chaumières ont l'air d'être tirées au cordeau et où les moutons blancs dans les prés semblent sortis d'une boîte à jouets.

Un jour, on proposa à Dickens, encore au début de sa carrière, de venir s'établir en Russie. Ses premiers livres y avaient produit un immense effet. Le Mercure de France nous a rappelé avec quel enthousiasme la société intellectuelle russe s'était passionnée pour son démocratisme. Elle voyait dans Olivier Twist, dans Nicolas Nickleby, dans Barnabe Rudge, dans Dombey et Fils, autant de plaidoyers en faveur des victimes de l'égoïsme et du mensonge dont la Russie souffrait sans oser le dire. Dickens décHna une si flatteuse invitation. Il eut raison. Son âme anglaise et libérale se fût sentie vite dépaysée dans ce pays d'autocratisme et d'esclavage.

Même chez lui, je crains bien que l'action de Dickens n'ait jamais été que très artificielle. Le monde chimérique, aimable ou grotesque, qu'il a créé est si loin de la réalité que l'on n'}'- peut trouver qu'avec peine de vrais exemples de conduite. Combien de pauvres gens ont rêvé d'avoir dans leur foyer un grillon familier qui leur portât bonheur I Mais combien ont fait ce rêve en vain ! Il y a bien un grillon, parfois; mais son chant ne leur dit rien, et ils lui parlent inutilement. Dans la pièce, tous ces personnages qui rient et pleurent autour de la petite Dot, si innocente et si gentille, sont terriblement invraisemblables! Ils sont trop bons. Le méchant Tackleton lui-même finit par fondre en larmes, avec tous les autres. C'est à dégoûter de la vie.

Une vertu aussi obstinée est décourageante. Dans l'œuvre de Dickens, elle n'est pas une exception, ou une adresse, comme elle l'est en France chez les romanciers et les dramaturges qui spéculent sur la sensibilité du public. Elle est très sincère. Elle fait partie du

« style » national. L'hypocrisie anglicane affecte volontiers la vertu, même en ne la pratiquant pas. Taine a fait très justement remarquer qu'elle est tout le contraire de l'hypocrisie française, qui affecte généralement le vice. Les fanfarons d'immoralité sont inconnus de l'autre côté du détroit. De ce côté-ci, par contre, les fanfarons de vertu seraient insupportables.

Dickens, heureusement pour lui, a conquis les enfants, tant il les a aimés. Il est leur chantre attitré; il peuple leur imagination de jolies choses sentimentales et folles; il leur parle leur langage. Et il adore aussi les bêtes. Ah! il est bien Anglais par là également! Comme son compatriote le peintre Landseer, il donne aux bêtes une physionomie et une âme humaines. Le petit grillon^, dont il note les cris si anxieusement, est un être important et très raisonnable; il joue son rôle comme une grande personne. Quel moment d'angoisse quand John, désespéré, l'interpelle violemment et lui reproche ce qu'il croit être une trahison ! Furieux, le brave homme jette sa pipe après lui, dans la cheminée, et voilà soudain le petit grillon qui cesse de chanter... Pourquoi ne chante-t-il plus? John l'aurait-il tué?... Et nous tremblons, dans la crainte d'une catastrophe... Déjà vous voyons le pauvre petit grillon couché par terre, expirant... Quel malheur! Et John, plein de remords, se jette à genoux; il implore la petite bête : « Chante, chante encore! supplie-t-il... Parle-moi... J'ai eu tort... Pardon!... » Et alors, tout à coup, le bon petit grillon se remet à chanter. Nous respirons; la joie rentre dans notre âme.

Taine a résumé toute l'esthétique de Dickens en une phrase : « Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les émotions du cœur; la sensibilité est tout l'homme. Celui-là seul a vécu qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou qu'il a reçu. . . »

Bercez-nous doucement, chères illusions!

Fin du tome premier.

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