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GRILLPARZER

Combien d'œuvres, mieux faites, plus correctes et plus raisonnables, nous paraissent moins intéressantes! Telle est la Sappho de Fr. Grillparzer, qui, traduite, fut aussi, pour beaucoup, une révélation...

Au siècle dernier, les œuvres étrangères, même allemandes, ne franchissaient pas aussi facilement qu'aujourd'hui nos frontières protectionnistes. Avant M™^ de Staël, la littérature allemande était pour ainsi dire inconnue en France. Et puis, Grillparzer, poète viennois, écrivait des tragédies : Sappho ; Les Vagues de l^ Amour et de la Mer ; Ottokor ; La Toison d'or ; Libussa... Quel directeur de théâtre aurait été tenté de faire traduire ces pièces-là et de les jouer? Heureusement, tout vient à point... Il s'est trouvé enfin un directeur de théâtre pour en représenter une : Sappho, la plus célèbre, traduite par une femme de lettres également versée dans les deux langues, M™^ Stéphanie Chandler.

Il y a dans cette Sappho énormément de choses, — belles et vilaines, selon la façon dont on la considère. Et, ma foi, les unes et les autres sont très explicables. Comme la langue dont parle Ésope, il n'est pas difficile à une œuvre d'art de paraître tour à tour ce qu'il y a au monde de pire ou de meilleur. L'imagination d'un poète pare de beauté les plus tristes vulgarités de la vie. Pour les uns, la Sappho de Grillparzer est d'une admirable idéalité; pour les autres, c'est l'histoire la plus triviale et la plus répugnante. Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que les uns et les autres ont également raison.

Une femme, riche et célèbre, a installé chez elle un jeune homme, qu'elle aime et qu'elle héberge. On appelle cela aujourd'hui un « gigolo ». Le gigolo tombe amoureux de la servante, une gentille fillette qui regrette son village et qu'il console fort agréablement. La patronne surprend le manège et chasse la servante. Le jeune homme, pris de colère et de pitié, plaque la patronne et part avec la petite. Et la pauvre femme reste seule, maudissant le sort qui la prive à la fois de deux bons serviteurs. Telle est l'aventure réduite aux proportions prosaïques d'une simple « tranche de vie ». Ainsi présentée, elle est peu digne d'attention, et les personnages n'ont rien d'héroïque. A peine en ferait-on un opéra-bouffe amusant. Ce n'est pas ainsi qu'il convient de la considérer. Ce qu'elle a de prosaïque, cette histoire de faux ménage à trois, c'est justement, hélas! ce qu'il y a en elle d'éternel; c'est la part de réalité que l'auteur a mise dans son œuvre ; c'est par là qu'elle se rapproche de nous, qu'elle nous touche et qu'elle nous attendrit. L'amour, la jalousie, l'ingratitude, — y a-t-il autre chose au fond de tous les drames? Sappho, poétesse illustre et divine, se conduit envers le beau Phaon, qu'elle a conquis par son génie, et envers sa petite esclave Melita, qu'elle chérit d'une affection que Grillparzer a eu la discrétion de ne pas nous expliquer très nettement, comme la femme la moins distinguée et la plus actuelle. Ses fureurs et son désir de vengeance sont de tous les temps, et j'ajoute que c'est là, tant il a servi, un texte peu noble pour inspirer un dramaturge. Mais, combien ce texte s'élève, se purifie, se transfigure sous la parure que peut lui donner un poète, encore qu'une traduction en prose, si bien faite qu'elle soit, ne saurait nous rendre qu'un faible écho du rythme et de la couleur de l'œuvre originale! Quelle haute portée acquiert soudain cette histoire, en apparence si banale, quand elle nous est présentée revêtue des commentaires flatteurs dont le s}Tnbolisme sait orner les fables les plus insignifiantes et les plus ordinaires ! Le cadre suffirait, à lui seul, pour l'ennoblir : la Grèce antique, son ciel merveilleux, sa mer azurée, et la gloire de l'île fameuse où se passe l'action; puis, l'héroïne, dont si souvent nos rêves inquiets furent hantés, sa lyre d'or, ses chants immortels, et tout ce qu'elle dit d'admirable, par la bouche du poète... Du coup, voilà que la lumière se fait en nous. Ce que nous avions cru voir avec les yeux de notre fragile intelligence, ce n'est plus de l'amour, ce n'est plus de la jalousie, ni de la vengeance, ni du dépit, ni le désespoir d'une femme trahie qui se jette à l'eau

parce que son amant s'est enfui avec sa femme de chambre... Non! C'est la lutte sublime de la Vie et de l'Art; c'est la Douleur, consolée par l'Idéal, le Pardon plus fort que la Misère humaine, l'Ame victorieuse d'elle-même, — à moins que ce ne soit, qui sait? le contraire peut-être, la Réalité triomphant de la Poésie, l'Esprit vaincu par la Matière, avec, pour couronner le tout et obéir au goût allemand, la Rédemption dans la Mort, c'est-à-dire dans l'Eternité, — ou dans le néant, comme on voudra...

Si fidèle qu'elle fût, l'adaptation de cette œuvre curieuse à la scène française ne saurait nous faire apprécier, cela va sans dire, la forme harmonieuse et énergique de Grillparzer : elle nous rend pourtant très sensible tout ce qui différencie la poésie viennoise de la poésie du Nord de l'Allemagne. Cette différence, très ancienne, subsiste encore aujourd'hui. Malgré des traits communs, un air de famille, les méridionaux et les septentrionaux allemands ne se ressemblent guère : la tragédie de Grillparzer marque nettement cette différence. Un sentiment de l'hellénisme moins rude, quelque chose de plus chaleureux, de plus ardent, animent cette abondance d'images, cette éloquence un peu débridée, où semble flotter un vague parfum de l'Italie voisine.

CONAN DOYLE et le DRAME POLICIER

Du théâtre anglais, - ou américain (c'est tout un), — le public d'aujourd'hui ne connaît plus qu'un nom... Ce n'est pas, vous pensez bien, celui de Shakespeare : c'est celui de M. Conan Doyle, le populaire auteur de Sherlock Hohnès. Adapté en français par M. Decourcelle, le drame que l'on a tiré du roman n'est rien moins qu'une épouvantable et d'ailleurs très amusante histoire de brigands. Je m'empresse d'ajouter que les brigands de Sherlock Holmes n'ont rien de commun avec ceux de Schiller, ni même, dans un genre assez différent, avec ceux d'Offenbach. Ils se doublent d'ailleurs d'un personnage que ceux-ci ne connaissaient pas et qui, naguère, a fait fureur en France et en Angleterre : le policier. Radies le mit à la mode, il y a quelques années. Cette pièce, anglaise aussi,

mettait aux prises, comme Sherlock Holmes^ un audacieux cambrioleur avec un détective émérite. Vers le même temps, nous vîmes M. Bernstein lui-même, dans le Voleur, faire d'un policier amateur un des ressorts de sa pièce et montrer comment, avec un peu d'esprit de déduction, on pouvait pincer le plus adroit tire-laine, fût-il de la nieilleure société.

On pourrait s'étonner de l'intérêt que le public a témoigné tout à coup à ce genre dramatique. Il s'explique très naturellement. Le sujet nous tient au cœur; c'est^ en somme, de nous-mêmes qu'il s'agit, de notre bien, de notre sécurité; notre égoïsme y est à la fête. On nous montre la puissance de la police bien faite, combattant les progrès du cambriolage et les neutralisant : quelle plus douce joie peut-on nous procurer ? Voilà nos inquiétudes soudainement apaisées.

Le vieux thème mélodramatique : la vertu triomphant du vice, au cinquième acte, après avoir été persécutée pendant tout le reste de la soirée, est agréablement modernisé par la condition nouvelle de personnages beaucoup plus rapprochés de nous, et avec lesquels, demain, cette nuit peut-être, qui sait ? au sortir du spectacle, en rentrant chez nous, nous aurons la triste occasion de faire connaissance. Comment ne nous intéresseraient-ils point ? Ajoutez-y cette autre circonstance, qui achève de nous gagner tout à fait... Jadis, le policier était, et il est resté encore, on ne sait pourquoi, un être un peu suspect, avec lequel même les honnêtes gens (est-ce crainte instinctive?) n'aiment pas de fréquenter; on ne s'imagine pas un agent judiciaire jouant le rôle d'un héros de roman; faire partie de « la rousse », ce n'est pas très goûté. Or, Sherlock Holmes, comme le policier de Raffles et celui du Voleur^ n'est pas un professionnel ; c'est un détective privé, un amateur, qui fait ce métier en artiste : ce n'est pas un flic ; c'est presque un gentleman; on peut le recevoir chez soi. Et voici qui achève de calmer nos susceptibilités : il est Anglais ! Tout ce qui nous vient d'Angleterre est bien porté.

La génération actuelle, qui n'a pas connu les héros de Gaboriau, devait s'éprendre des héros de M. Conan Doyle. En réahté^ celui-ci n'a rien inventé. Son Sherlock Holmes n'est autre chose que le Tabaret du Procès Lerouge, qui, lui aussi, reconstituait un crime par sa science de déductions. Les critiques qui l'ont proclamé l'àme du théâtre scientifique moderne ont été un peu loin dans l'enthousiasme. Le drame de Gaboriau s'inspirait, du moins, de la vie même; il y avait là de vrais crimes, de la vraie horreur. Mais

^6o DRAME ET COMÉDIE.

M. Conan Doyle n'entend pas nous séduire par de la réalité. Il lui suffit de nous divertir par les péripéties d'un duel entre deux adversaires d'égale force. Et c'est moins horrible, en effet. Mais c'est aussi moins émouvant. L'émotion même y est nulle et remplacée par de la simple farce. L'artificiel de tout cela est désarmant. On se prend d'abord au jeu: ce jlaborieux étalage de petits moyens semble, dans les premiers actes, promettre quelque chose ; mais cela tourne peu à peu au grotesque, et nous n'avons plus bientôt devant les yeux qu'un paquet d'épaisses ficelles agitant dans le vide des pantins grossiers. Les derniers tableaux sont à peine dignes d'un théâtre forain.

En somme, Sherlock Holmes et toutes les autres pièces bâclées sur ce modèle ne font qu'exprimer, sous une forme particulièrement familière, le conflit qui constitue le fond même de l'art dramatique. Il n'y a d'intérêt au théâtre, comme dans la \ie, que là où il 5^ a lutte. Et cette lutte n'est vraiment attachante que lorsque les deux combattants sont de force égale. Passions, intérêts, sentiments, c'est toujours le ^^eil antagonisme entre le Bien et le Mal. Hamlet vengera-t-il, oui ou non, la mémoire de son père? Hortense épousera-t-elle son cousin Edouard?... L'un et l'autre conflit nous font éprouver les mêmes émotions. Il n'en va pas autrement dans l'aventure extraordinaire du mystérieux Samson, que nous content les auteurs américains Armstrong and Cy dans une pièce du même genre intitulée Le Mystérieux Jinuny. Le détective Evans parviendra-t-il à prouver que Jimm)" Samson est l'audacieux perceur de cofïres-forts que la police recherche en vain depuis longtemps? Trois actes s'emploient à nous faire assister au duel de ces deux adversaires. Duel terrible et palpitant! La plupart des pièces policières nous en faisaient prévoir, dès le début, l'issue. Nous savions que le malheureux taureau, poursui^^ par les toreros obstinés, acharnés et sans pitié, succomberait iné\'itablement : la victime, traquée par la meute, était perdue d'avance. Le Mystérieux Jiiiwiy a cette supériorité sur ses devanciers, que le résultat nous est soigneusement caché; jusqu'à la fin, les auteurs nous laissent dans l'ignorance ; ce qui est un défaut, généralement, dans le métier dramatique est ici un mérite et une originalité.

Le Mystérieux Jimmy a sur ses aînés une autre supériorité, que Raffles (soyons juste !) nous avait déjà laissé entrevoir. Ceux-ci nous représentaient invariablement la rertu faite homme dans la personne du policier, gardien sévère de la société ; le vice, fatalement

puni au dénouement, après une défense héroïque, c'est le voleur qui l'incarnait. Cette fois, tout est retourné : le voleur est le personnage sympathique, aimable et aimé ; le policier est l'être détestable et détesté. 11 n'est pas un spectateur qui ne fasse des vœux pour voir le premier triomphant et l'autre vaincu. Le policier est antipathique, méchant et maladroit; l'autre a toutes les qualités : il est noble^ chevaleresque, intelligent; ce forçat libéré, ce perceur de coffres-forts, conquiert le cœur d'une riche héritière et la confiance d'un grand financier; banquier génial, il fait la fortune de son patron; et ses anciens compagnons d'infortune ne sont pas moins admirables. Tous ces gens sont les plus honnêtes de la terre. Il n'y a qu'une canaille dans l'affaire : c'est le fils même du financier.

Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais cette curieuse société ne cause pas un seul moment d'étonnement au bon public qui vient la contempler. Il se révolterait sans aucun doute s'il voyait, au dernier acte, la riche héritière donner sa main au détective qui a réussi à pincer définitivement le cambrioleur ; il applaudit de tout cœur en voyant, au contraire, la belle jeune fille dire au cambrioleur : « Je savais que tu étais coupable, mais je t'aime et je t'épouse ! » Quel est donc cet instinct qui nous pousse à prendre ainsi parti avec tant d'ardeur pour le voleur, contre le policier, alors que notre égoïsme devrait nous inspirer un sentiment contraire?... Je n'ose approfondir ce mystère. J'y trouverais peut-être une explication très généreuse dans le penchant qui nous attire tout naturellement vers le faible et l'opprimé; mais le faible ici, c'est le détective : il est faible de toute l'étendue de sa sottise et de son entêtement, et le public se réjouit de sa faiblesse!... Quoi donc alors? Ah! M. Armstrong savait bien ce qu'il faisait en auréolant le front de son voleur de toutes les vertus, et en faisant si désagréable et si mal armé son autre héros î Du coup il conquérait le cœur du parterre — voire des fauteuils d'orchestre et des loges, et se préparait un succès assuré. Car, sachez-le bien, toujours au fond, le public est avec le voleur. Il a beau en avoir peur, il l'aime et il l'admire, — peut-être justement parce qu'il en a peur. Du policier, qui le garde et le défend, il n'a pas peur, et c'est pourquoi, celui-là, non seulement il ne l'aime pas, mais il le méprise. Et puis, il sait trop bien, parfois, ce qu'il lai en coûte d'être gardé et défendu, et de quelle façon des gardiens de l'ordre s'y prennent pour remplir leur mission.

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