VOLTAIRE
Tancrède.
On eût bien étonné Voltaire, l'universel poète-philosophe, qui remplit le XVIIP siècle de son esprit, de son nom et de sa personne, si on lui avait dit que, de l'énorme bagage littéraire qu'il accumula en vue de sa gloire future, quelques contes légers, écrits en badinant, subsisteraient, presque seuls, pour le rendre immortel^ et que ses œuvres dramatiques pèseraient à peine dans la balance de la postérité.
Aucun genre littéraire n'est, autant que le théâtre, capable de donner la célébrité; aucun n'est plus séduisant : il crée la vie; il met l'auteur directement en communion d'idées avec le public; il émeut; il fait rire ou pleurer. Aucun ne donne plus de joie à ceux qui réussissent ; mais aucun aussi ne leur prépare plus de déceptions. A côté de quelques chefs-d'œuvre qui se sont maintenus dans l'admiration des siècles, que d'innombrables produits de l'imagination et de l'esprit, un moment acclamés, sont tombés, aussitôt, dans un pitoyable oubli ! Tant d'exemples d'incessantes désillusions n'ont cependant jamais eu prise sur l'âme des écrivains. Aujourd'hui, comme jadis, il n'en est guère qui, après avoir assis leur renommée sur des œuvres moins « extérieures », poèmes ou romans, ne cherchent à la fortifier en lui donnant ensuite la forme scénique. Le théâtre les attire tous, comme une sirène, au fond de l'abîme. Voltaire, en composant ses pièces, ne douta certainement pas qu'il compléterait avec Racine et Corneille la glorieuse trinité des grands tragiques français. Il le crut aux louanges dont la plupart d'elles furent couvertes. Louanges trompeuses, payées plus tard par d'excessifs dénigrements. C'est l'histoire, sans cesse renouvelée, des modes littéraires. Les réactions se suivent et ne se ressemblent pas. Racine lui-même en fut victime, pendant longtemps. Aujour-
d'hui, on lui est revenu. Pourquoi ne reviendrait-on pas un peu aussi à Voltaire, auteur dramatique? Il lui manqua une chose essentielle, sans quoi il n'est pas d'œuvre d'art durable : le style. Il se faisait honneur de bâcler en quelques semaines des tragédies qui eussent demandé de longs mois. Tancrède ne lui en demanda que huit; il l'appelle lui-même « une faible esquisse crayonnée » à la hâte. Mais il serait injuste de méconnaître à son théâtre des qualités supérieures, vraiment nouvelles à son époque 11 a élargi le champ d'inspiration où les imitateurs de Corneille et de Racine avaient tenu la tragédie. 11 l'a rapprochée de la foule, par l'émotion plus directe et le romanesque qu'il y a introduits, par la diversité des sujets et la pompe du spectacle. Voltaire avait vu à Londres les pièces de Shakespeare; sans en comprendre le caractère et la portée, il en avait saisi le pittoresque et le mouvement. « Shakespeare est le Corneille de Londres, écrivait-il, — grand fou d'ailleurs et ressemblant plus souvent à Gilles qu'à Corneille; mais il a des morceaux admirables. » Ce jugement est un peu vague; il signifiait, dans la pensée de Voltaire, la fougue débridée, la couleur, l'inten site d'expression, dont il tenta, à son tour, d'animer ses personnages. Et, en cela, il fut vraiment un novateur.
On a montré très justement en quoi les tragédies de Voltaire sont différentes de celles de Racine et de Corneille, et en quoi, par cela même, elles leur sont inférieures. Elles substituent l'action à la psychologie; l'intérêt purement anecdotique y est préféré à l'étude du cœur humain; elles sont moins des tragédies que des drames; elles annoncent le théâtre du XIX^ siècle. Elles préparent les drames de cape et d'épée de l'époque romantique. Et Tancrède n'est pas autre chose, en effet, qu'un drame de cette sorte.
Emile Deschanel a écrit une suite d'études sur le Romantisme des Classiques... Le romantisme remonte plus haut encore que les classiques; il règne souverainement, en France, avant Corneille. Tout le théâtre et toute la poésie d'avant lui en sont imprégnés. Il est dans le sang du peuple français. Corneille lui-même, le Corneille du Cid, de Don Saiiche d^ Aragon, de Pertharite, de la Toison d'Or^ ne faisait pas autrement que Voltaire, cherchant ses sujets ailleurs que chez les Grecs et les Romains, trop longtemps consacrés. Viennent un accent plus libre, une moins étroite obéissance aux « règles d'Aristote », un souci plus vif de la couleur locale, et voilà le drame romantique, qui n'avait jamais tout à fait cessé de vivre, ressuscité !
Du drame au mélodrame, il n'y a qu'un pas. Du drame romantique, il n'y a pas même cela... Jules Lemaître s'est amusé un jour, dans un de ses plus spirituels feuilletons, à prouver que Voltaire ne fit jamais que du mélo. Voltaire a inventé, dit-il, tous les ressorts de ce genre misérable : les complications, les coups de théâtre, les méprises, les reconnaissances, et jusqu'à la « croix de ma mère ». Jules Lemaître se vantait d'avoir lu, d'un bout à l'autre, tout le théâtre de Voltaire, et déclarait en avoir éprouvé un profond ennui. Sa démonstration était une manière de vengeance. Mais il disait vrai. Seulement, cette démonstration était, en même temps, la justification de Voltaire vis-à-vis de la foule, amoureuse précisément de tout ce que l'éminent critique condamne, et la raison même de son succès. Bien plus, en y réfléchissant, on pourrait trouver, dans ces pièces trop injustement méprisées, d'autres raisons encore de les admirer. Non seulement elles ont eu le don de faire pleurer la foule, de l'apitoyer sur les malheurs d'héroïnes faussement accusées, de la faire trembler d'effroi à l'idée de la mort^ jadis dédaignée par des héros trop sublimes, et d'êtres romanesques et invraisemblables à souhait; mais si elles sont ennuyeuses par d'autres côtés, si elles sont pleines de dissertations, de discussions, de philosophie et d'abstractions, comme on le leur a souvent reproché, cela n'indiquet-il pas qu'elles réalisaient aussi, déjà, ce dont on est si friand aujourd'hui, le théâtre d'idées?... Voltaire ne craignait pas de traiter sur la scène les plus épineux cas de conscience ; Zaïre fait pressentir Israël et la Route de Jérusalem. Il n'y a guère de ses tragédies où, avec un peu d'attention, on ne découvrirait en germe quelque drame contemporain. Voltaire précurseur de MM. Bernstein, de Curel, Hervieu et Brieux, — pourquoi pas?...
Déjà, (Ml l'a fait remarquer. Scribe et, à plus forte raison, Sardou s'y pourraient reconnaître en maint endroit. Prenons Tancrède, qui ne saurait certes revendiquer l'honneur d'être une pièce « d'idée», mais seulement d'intrigue et d'aventure très romantiques. L'histoire de cette jeune Syracusaine que son amant arrache au supplice en combattant pour elle, bien qu'il la croie coupable envers lui de la plus noire infidélité, n'est-elle pas digne du Sardou des meilleurs jours? N'y a-t-il point là un de ces problèmes que l'auteur de Patrie aimait à se poser et à résoudre? Quel est, se fùt-il demandé, la plus grande preuve de générosité que puisse donner à sa «dame» un chevalier français? Et il eût répondu : donner sa vie pour sauver celle qui l'a trahi. C'est le sujet de
Tancrède. Et quel touchant dénouement à cette admirable abnégation! L'amant, vainqueur, ayant accompli son sacrifice, court, désespéré, chercher dans la mort l'oubli de sa peine; mais, au moment où il va expirer, il revoit celle qu'il croit infidèle, apprend qu'elle l'a toujours aimé et que, si elle a paru coupable, c'est justement parce qu'elle voulait le sauver lui-même d'un péril mortel... Cruelle méprise! Inextricable situation!... Tout le théâtre de Voltaire est plein de méprises de ce genre ; et c'est sur elles que le poète a construit la plupart de ses contes tragiques. Mais combien on aurait tort de les lui reprocher! Ne sont-elles point, dans la vie même, la source des grandes catastrophes? Sur la scène. Voltaire trouva, pour 1 encourager sur ce point, plus d'un exemple mémorable. La lamentable fin de Roméo et de Juliette, sur laquelle tant de générations ont pleuré et pleureront encore, n'est-elle pas le fait d'une méprise semblable? Qui songerait à regretter que Shakespeare ait eu recours, pour nous attendrir, à un pareil artifice?