‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 2)Chapitre 4 sur 87 · POUR LA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

POUR LA PSYCHOLOGIE

En psychologie, deux grandes doctrines sont en présence : l'une admet une activité quelconque d'ordre mental; Tautre place toute l'activité dans l'organisme, dont les états de conscience et surtout les idées ne sont plus que des reflets successifs, sans lien réel entre eux, sans action réelle l'un sur l'autre, à plus forte raison sans action réelle sur le milieu extérieur.

Examinons sur quoi se fonde cette psychologie des idées-reflets. Trois ordres de considérations, mis en lumière par la psychologie et par la physique modernes, ont apporté dans la question des éléments nouveaux, dont l'interprétation nous parait abusive et inexacte.

I. — En premier lieu, on a appliqué à la psychologie la théorie biologique de l'évolution; mais l'essentiel est de savoir quel doit être ici le point de départ et quel est

IDÊBS-FORCBS. b

INTRODUCTION

point d'arrivée. Le point de départ est-il im réflexe purement mécanique ? Le point d'arrivée est-il une simple représentation inactive dans un appareil enregistreur ? C'est è l'acte réflexe que beaucoup de physiologistes et môme de psychologues demandent aujourd'hui l'origine des faits de conscience : pensées, émotions, désirs. Us croient avoir ainsi trouvé le phénomène vraiment élémentaire auquel se réduirait la complication de nos états inté' rieurs. Qu'est-ce pour eux que la pensée? Une action réflexe encore lente, qui prend le temps de se sentir elle-même ou de se raisonner. Qu'est-ce que l'émotion et la volonté? Des actions réflexes encore mal organisées, qui s'attardent dans la région de la conscience avant d'avoir acquis la sûreté mécanique de l'inconscient. En d'autres termes, la pensée, le sentiment, le désir sont du mécanisme encore " imparfait » qui ne doit sa conscience de soi qu'à sa lenteur. Voyez l'aile d'un moucheron qui bat trois ou quatre cents fois en une seconde : voilà l'idéal; le moucheron n'en sait rien, et c'est pour cela même que le battement de son aile est un éclair. — Telle est la doctrine en faveur, selon laquelle le réflexe purement mécanique, en se compliquant, serait devenu le mouvement appétitif. Mais on peut concevoir au contraire que le mouvement appétitif, en se consolidant, en se réduisant de plus en plus

INTRODUCTION. xix

à sa partie mécanique, soit devenu, par habitude d'abord, puis par hérédité, Faction réflexe purement automatique des physiologistes. En ce cas, le mouvement réflexe, au lieu d'être le principe des émotions et des appétits, serait au contraire de l'émotion refroidie, de l'appétit fixé et devenu mécanique. Cette question est cardinale pour la psychologie, disons plus, pour la biologie et la cosmologie.

Spencer, lui, a résolu le problème en deux sens contradictoires : sa psychologie se trouve séparée en deox tronçons " i chLhent vaine Jot à se rejoindre et finissent même par se combattre, loin de former ce qu'il appelle « une totalité entièrement sui generis ». On sait, en effet, que son système de psychologie est divisé en deux parties, l'une analytique, l'autre synthétique. Or, dans la partie analytique, de décomposition en décomposition. Spencer aboutit, comme à un élément irréductible, au « sentiment de différence » , c'est-à-dire à un acte conscient, quelque rudimentaire d'ailleurs que cet acte lui paraisse. Au contraire, dans la partie synthétique, Spencer prend pour point de départ, avec Huxley et Maudsley, l'acte réflexe conçu comme purement automatique et inconscient : « L'acte réflexe, dit-il, est la forme la plus inférieure de la vie mentale (1). »

(1) Psychologie^ I, p. 456.

U INTRODUCTION

— ■ Mais comment unréilexe, entendu comme simple transmission mécanique et avec exclusion absolue de tout élément d'ordre mental, peut-il être la forme la plus inférieure de la vie mentale? Comment surtout Tacte réflexe peut-il se confondre avec le sentiment d'une différence, s'il ne renferme aucune conscience, aucun sentiment? L'hiatus est visible. Les actes automatiques ne suffisent point à rendre compte de la vie psychique et ne peuvent être considérés comme les éléments primordiaux des états de conscience. S'il n'y a que mécanisme dans les actes réflexes , d'où vient cette conscience qui apparaît tout à coup dans le cerveau par nn simple ralentissement, comme s'il suffisait de tourner une roue de machine un peu moins vite pour produire de la pensée ou du sentiment ?

Comment la conscience naît-elle, si aucun germe ne la contient? Comment se développe-t-elle, si elle ne sert à rien? Un réflexe tout mécanique ne peut sembler capable de produire le sentiment et la pensée qu'à ceux qui admettent le matérialisme, et Spencer rejette ce système. Il répète à plusieurs reprises que les mouvements les plus compliqués ne sauraient rendre raison du plus simple des états de conscience. Rien de mieux; mais il faut en conclure que le mental était déjà dans le réflexe prétendu automatique; qu'avant le réflexe même, il était déjà dans la vie; qu'avant la vie, il était déjà au fond des mouvements dits inorga-

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niques; qu'avant tout, il était parmi les facteurs primitifs et efficaces de révolution. A vrai dire, le sentiment de la différence, la discrimination^ ce n*est rien moins que le discernement, c'est-à-dire l'intelligence; après avoir fait du pur mécanisme dans sa synthèse progressive. Spencer se met donc tout d'un coup à faire de l'intellectualisme dans son analyse régressive, sans montrer le lien des deux. Au reste, la discrimination même ne peut être le fond de la vie mentale, car, avant de discerner, il faut avoir quelque chose à discerner, qui ne peut être qu'un changement d'état; et un changement d'état ne peut se comprendre que par une action modifiant une autre action : la passivité implique quelque activité. Enfin cette activité est de nature appétitive. Le véritable fond mental du réflexe mécanique, selon nous, est l'appétit; la sensation^ Vémotion et la réaction motrice sont les trois moments de ce que nous nommerons le processus appétitif(l). Ce processus, à la fois mental et mécanique, que nous adopterons comme point de départ de toute explication en psychologie, nous semble seul offrir les caractères nécessaires et suffisants pour une vraie explication, parce qu'il contient tous les éléments essentiels et des mouvements automatiques et des mouvements voloïrfaires simples. C'est seulement quand on a

(i) Voir pins loin, livre deuxième.

INTHODCCTIOS.

ainsi restitué au mouvement, même le plus primitif, son côté mental ou plutôt son fond mental (sensation, émotion, appétition), qu'on peut admettre l'évolution graduelle des mouvements , d'un côté sous la forme des actes instinctifs, puis des actions réflexes proprement dites, de l'autre sous celle des mouvements volontaires, selon que l'élément de la conscience va diminuant ou croissant. L'explication des faits psychologiques est donc, à nos yeux, non seulement mécanique, mais encore et surtout appétitive : omnia mecanice /lunl, tout se fait par mécanisme, mais tout se fait aussi par appétition, au moins chez les êtres sentants. Et il n'y a pas là deux n aspects » , mais une seule réalité, qui se révèle directement à ellemême dans ïappélit et qui se représente indirectement ses rapports avec le milieu sous la forme dn mécanisme. L'appétit demeure donc le grand ressort psychologique, et les lois mécaniques ne sont que les lois de relation mutuelle entre l'appétit et son milieu.

II. — Le deuxième ordre de considérations invoquées à l'appui des idées-reflets, c'est la doctrine de l'inconscient. Tandis que l'ancienne psychologie ne tenait compte que des éléments qui arrivent à la pleine lumière de la conscience, la nouvelle a tracé une distinction entre la conscience, la suhconscience et l'inconscience.

INTRODUCTION. xxiii

Il importe seulement de savoir jusqu'où va cette distinction, et s*il existe , comme point de départ de l'évolution mentale, une inconscience absolue.

Les changements accomplis dans le système nerveux et cérébral doivent tous avoir un corrélatif mental : tel est le principe dont il faut ici partir. Nous n'avons, en effet, aucune raison de supposer que le corps soit d'un côté, l'esprit de l'autre, et que des choses puissent se passer dans le cerveau qui n'auraient pas leur contre-partie mentale. Nous avons, au contraire, toute raison d'admettre qu'il n'est point d'effet produit dans le cerveau qui ne s'exprime mentalement par une modification plus ou moins insensible de l'état de conscience général, de la cénesthésie. L'expérience confirme par les faits l'harmonie entre le cerveau et la conscience, harmonie dont la constance est admise à priori pour des raisons de simplicité, d'économie, d'intelligibilité. Nous avons, par exemple, des états d'humeur impossibles à analyser et à expliquer par raisons intellectuelles, et que nous savons avoir leur première origine dans l'état de l'organisme. Il existe donc sous la conscience claire et distincte une sphère de conscience confuse et indistincte. En d'autres termes, nous ne sommes pas tout entiers intelligence réfléchie, raison raisonnante ; nous sommes sensibilité et, en dernière analyse, volonté. Or, les états de sensibilité ne sont pas

INTBODUCTIO».

tous traduisibles eu termes intellectuels, encore moins les états de tension et les directions diverses de la voiontéj de l'appétit inhérent à la vie même. Il y a en nous quelque chose de plus fondamental que la raison, que la connaissance, que la c représentation d ; et comme cette chose se manifeste par le sentir, qiii lui-même suppose une appétition favorisée ou contrai'iée, il en résulte que les faits radicaux et mouvements primitifs de la vie mentale sont des faits d'appétition, des mouvements de la volonté, non de celle qui se raisonne elle-même, mais de celle qui est antérieure aux raisonnements qu'elle peut faire sur soi.

Cette vérité a été exagérée par les partisans de l'inconscient, qui ont représenté les éléments de la conscience comme absolument inconscients, tandis qu'il suffit de les représenter comme subconscients ou comme éléments indistincts de conscience. Et non seulement cette dernière hypothèse suffit à l'explication des faits, mais elle est la seule rationnelle, puisqu'on ne comprend pas que des " zéros de conscience », en s'accumulant, produisent la conscience {{). Ajoutons que cette hypothèse est, en réalité, le postulat raème de la psychologie. En eflet, la psychologie suppose : i" que les états de conscience sont résolubles par l'analyse en éléments plus simples, dont la nature et les relations expliquent

(1) Voir plus loin, livre prcraicr, chapitre quatriirae.

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les états plus complexes, mais qui ne sont pas immédiat^nent perceptibles et discernables dans ces états ; conséquemment que la vie mentale renferme des éléments autres que ceux qui apparaissent à la conscience distincte et immédiate. Mais la psychologie suppose aussi, 2* que, par l'attention ou Tintrospection, on peut distinguer dans les états complexes des éléments plus simples qui en sont les composants, et que, là où cette analyse par l'attention devient impossible, on se trouve simplement en présence d'un cas analogue à celui de l'analyse microscopique. Si, au-dessous d'une certaine limite, l'attention cesse de distinguer les états de conscience composants, ce n'est pas que l'élément de la conscience disparaisse tout d'un coup, mais c'est qu'il devient trop peu intense ou d'une qualité trop peu déterminée, ou d'une durée trop courte, ou d'une continuité trop indissoluble avec le reste pour pouvoir être aperçu à part* Avec un appareil d'introspection plus grossissant) si l'on peut ainsi dire, nous verrions de nouveau la nébuleuse intérieure se résoudre en étoiles ou en lumière diflPuse. Les expériences psycho-physiques sur la composition des sensations aboutissent à ce résultat que les sensations qui atteignent une intensité, ^ une durée, une détermination qualitative et une discontinuité assez grandes pour être aperçues à part dans la conscience réfléchie, sont composées de sensations indistinguées ou d'éléments de sen-

xsvi ISTROTHICTION.

sation indistingiiés, mais qui n'en sont pas moins, selon nous, de la conscience à l'état fluide et nidimentaire, en un mot du subconscient (1).

Ainsi, au lieu d'enseigner, avec M. de Hartmann, la philosophie de l'inconscient, nous professons (( la philosophie du conscient » ; sous l'action réflexe comme sous la volonté et l'intelligence, nous retrouvons la sensation, puis, sous la sensation même, le plaisir et la douleur avec l'appétition qui en est inséparahle, conséquemment un état de conscience non réfléchie où pourtant l'être se sent lui-même et n'est pas H abstrait de soi i>. Nulle part nous ne voyons la pure inconscience et la pure inditférence.

III. — • Le dernier ordre de considérations oîi la i théorie des idées-reflets croit trouver un appui est < l'unité de composition des états de conscience. On sait que les psychologues allemands ont appliqué avec succès à la théorie psychologique des sens les mé- ■ thodes de la physiologie expérimentale, et ils en ont tiré des conclusions relatives à la composition des états de conscience. Helmhoitz, Fechner, Weber, Wundt composent les sensations actuelles au moyen d'éléments de sensations dont elles sont la sommation. Mais le grand problème est de savoir quelle est l'unité primitive. Selon la doctrine des idées-

(1) Voir plus

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reflets, cette unité peut être définie un choc, et c'est la combinaison quantitative des unités primordiales de choc qui produit les différences qualitatives des sensations. On aboutit ainsi à une théorie atomique de l'esprit, pour faire pendant à la théorie atomique de la matière. Selon la doctrine des idéesforces, au contraire, l'unité psychique primordiale ne peut pas plus être le choc que le processus psychique primordial ne peut être le réflexe pincement mécanique. Nous avons vu, en effet, que la conscience ne saurait être un composé d'éléments vraiment inconscients, de zéros de conscience; et, une. fois admis que la conscience distincte est formée d'éléments subconscients^ c'est dans le domaine psychique, non dans le mécanique, qu'il faut chercher où se trouvent les états de conscience qui se rapprochent le* plus de ces éléments subconscients et, par cela même, sont les plus radicaux, les plus primitifs. Or l'introspection directe, la psychologie comparée, la psychologie animale, la psychologie infantile, enfin la psychologie morbide nous apprennent que ce n'est pas dans le domaine intellectuel qu'il faut chercher, puisque l'intelligence est, par excellence, la clarté, la distinction, la différenciation et l'intégration complexe des éléments de la conscience. C'est ce qui fait qu'il est inadmissible, par exemple, de composer l'esprit avec des raisonnements, et avec des « raisonnements inconscients », c'est-à-dire des

«*Tn INTRODUCTtOTJ.

raisonnements qui ne se raisonnent pas. Les doc- , trînes qui cherchent les éléments radicaux dans les sensations sont beaucoup phis plausibles; mais, ici encore, on commet d'ordinaire l'erreur de faire appel aux cinq sens, c'est-à-dire à des sensations nettement diiférenciées et intégrées, dues à des appareils compliqués qui sont le produit d'une longue évolution à travers les siècles. Pour se représenter les états vraiment primitifs, il faut au contraire supprimer les sens particuliers et externes, qui ne sont que des instruments de physique^ pour considérer les sensations internes et vitales, dues aux organes internes, qui sont de vrais instruments de physiologie. Même parmi ces sensations, il faut supprimer celles qui ont des qualités trop distinctives , marques d'une différenciation et d'une intégration ultériciu'es. Les qualités fondamentales, dans les sensations, sont celles qui ne sont pas représentatives, mais simplement affectives : ce sont les modes divers de plaisir et de douleur. Encore ces mots désignent-ils quelque chose de trop tranché et, par cela même, d'amplifié. Il faut, dans le plaisir et la douleur, ne considérer que les rudiments d'aise et de malaise. On arrive ainsi à concevoir un état de sourd bien-être ou de malaise sourd; c'est l'élément à la fois sensîtif et émotionnel. A son tour, cet élément implique ime réaction plus ou moins sourde qui a son type dans l'appétition, dans l'aspiration à un objet ou dans

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Taversion, avec les mouvements corrélatifs en avant ou en êurière. Le fond des diverses appétitions, enfin, est l'appétit général de vivre, — dernière chose qui disparaisse chez les animaux, et dans la vie morbide comme dans la vie normale. On voit donc de nouveau que les changements élémentaires de l'ordre mental doivent être appelés des appéHtions^ inséparables de ces modifications élémentaires qui sont le fond des sensations^ et de ces émotiom élémentaires qui constituent le bien-être vital ou le malaise vital. Quant au choc, il n'est pour nous que la réaction de quelque appétit sourd contre le milieu résistant, la marque physique et extérieure d'un conflit qui, vu du dedans, apparaîtrait d'une nature analogue à ce que le psychique renferme de plus rudimentaire. En ce cas, la vraie force primitive, au lieu d'être purement mécanique et mathématique, serait de nature mentale. La psychologie, par là-même, au Ueu d'être cette science de simples reflets dont on nous parle, nous introduirait au cœur de la vraie réalité, qui, se révélant à soi par la conscience, ne se perd pas au moment même où elle parait se retrouver, ne cesse pas d'être en se connaissant^ mais se connaît comme elle est et agit.

IV. — La doctrine des idées-reflets vient de ce que, par une abstraction illégitime, ou considère

uniquement dans les états mentaux le côté représentatif, auquel on prétend ensuite tout réduire. On finit ainsi par absorber le subjectif dans l'objectif, qui, à son tour, vient se réduire au mécanisme. Il ne reste plus alors qu'à imaginer en dehors du monde mécanique, supposé seul réel, ce monde de reflets, ce séjour de fantômes qu'on abandonne à la psychologie. Or, c'est là une hypothèse matérialiste, que tout véritable psychologue refusera d'introduire dans sa science. Au point de vue psychologique, en effet, une idée ou représentation peut être considérée sous deux rapports : ou bien comme ayant, statiquemeut, un certain contenu qualitatif, qui la constitue telle et non autre; ou bien , dynamiquement , comme une condition de changement dans le système psychique total dont elle forme une partie. La plupart du temps, les psychologues s'en tiennent au premier point de vue. Ils fixent alors leur attention tantôt sur la ressemblance ou différence de deux contenus d'idées présents à la conscience, ou sur d'autres relations constitutives du contenu actuellement représenté, tantôt sur la relation de l'idée aux objets qu'elle est supposée représenter, exprimer, refléter, etc. A ce point de vue, ils trouvent nécessairement dans l'idée absence entière de tout ce qui peut s'appeler force, énergie, efficacité, action, même d'ordre purement psychique. Par exemple, la ressemblance et la dilférence entre deux idées ne sont nullement,

INTRODUCTION. XXXI

selon eux, des modes d'action mutuelle, pas plus qu'elles ne le sont entre deux tableaux immobiles contre un mur. Chacune des idées reste ce qu'elle est tout en ressemblant à l'autre ou en s'opposant à l'autre par son contenu actuel. De même , les variations qui peuvent se produire dans notre idée d'un objet n'altèrent pas l'objet lui-même et ne le font pas varier : ce n'est point notre idée qui agit sur l'objet; c'est, au contraire, l'objet qui est supposé agir sur l'idée et qui la fait varier, comme le mouvement du feuillage fait varier les taches d'ombre sur le sol lumineux. Tant qu'on n'accorde ainsi aux idées qu'un simple contenu représentatif et actuellement présenté à la conscience, tant qu'on se les figure comme des sortes à! empreintes immobiles ou de reproductions photographiques, toute notion d'un dynamisme psychique^ c'est-à-dire d'une action mutuelle des faits psychiques capable de faire apparaître l'un et disparaître l'autre, en un mot toute notion d'idéesforces devient inconcevable. Mais cette façon exclusivement statique de représenter les idées et faits de conscience est une métaphore matérialiste que le psychologue n'a pas le droit d'ériger en principe. Au point de vue de la conscience, on peut et on doit concevoir tout état de conscience, par exemple la douleur, comme contenant en soi des conditions de changement pour d'autres états de conscience. Quand la douleur me fait

IMTRODUCIION.

m'écarter d'un objet, c'est bieu, pour ïa conscience, la douleiii' qui explique Vaversio?t, parce que la douleur a en soi cei-taines conditions indispensables du changement intérieur appelé aversion. Toute autre explication est en dehors de la psychologie. La notion même à'influence, d'aclion, à'efficacité, de force^ est tout empmntée au point de vue psychologique : c'est l'impulsion causée par le désir ou la répulsion causée par l'aversion qui me donne l'idée d'une contrainte interne et d'une force réagissant contre un obstacle. La psychologie ne peut pas , sans une sorte de suicide, abandonner ce point de vue : elle doit renvoyer les hypothèses matérialistes, comme les hypothèses spirituahstes, à la métaphysique.

La conception des sentiments-forces, des appétitions-forces, des idées-forces, est donc essentielle en psychologie. Mais elle peut être interprétée ea deux sens profondément différents, selon que la force attribuée aux idées et états mentaux est conçue comme celle d'oèjets divers agissant les uns sur les autres , ou comme celle d'un sujet capable d'appétition et agissant sur des objets. La première théorie est celle des associationnistes et de Herbart. Les associationnistes se figurent les idée» comme des forces distinctes et même comme .

des atomes distincts, La théorie de l'associatioii aboutit ainsi à des séries d'idées discrètes. Herbart,

INTRODUCTION. xxxiii

lui, rétablît la continuité : il considère la conscience non plus comme une série d'états mutuellement exclusifs, mais comme un seul tout continu déterminant les relations simultanées ou successive!^ de ses parties ou aspects. Les facteurs qui coopèrent à la production d'un état quelconque persistent, en tant que facteurs, à travers tous les autres états (1). Cette conception est beaucoup plus vraie; mais Herbart n'en continue pas moins de transférer toute la force aux représentations considérées dans leur action mutuelle : les idées s'attirent ou se repoussent, entrent en conflit ou en harmonie. Nous n'avons plus sans doute, comme dans la vieille psychologie, des facultés:, pou-voirs, etc.; mais nous avons des « attractions, répulsions, associations, complications, fusions », qui font reparaître du côté des seuls oôjets l'activité attribuée au sujet. Le sujet même se réduit à une (c idée complexe » qui iuait sous des conditions particulières.

Ce point de vue tient à ce que Herbart a considéré exclusivement dans les états de conscience le côté représentatif c'est-à-dire la propriété d'avoir un contenu qualitatif venant du dehors, de l'objet, et exprimant l'objet même. Le côté appétitif, au lieu d'être fondamental, paraît dérivé à Herbart : l'appétition n'est plus à ses yeux qu'un

(1) Voir la remarquable exposition du système de Herbart par G. Stout, dans Utnd, 1889.

IDÉKS-FORCBS. C

«ïXiv INTRODUCTION.

rapport de représentations, une " tension dérivant de ieur conflit n . Le plaisir même et la douleur sont encore des " rapports de représentations » . Faut-il enteudre les idées-forces d'une manière analogue? — Nous ne le croyons pas. La théorie anglaise de l'association des idées et la théorie allemande du conflit des idées, en paraissant douer de forces diverses les idées diverses, leur retirent en réalité l'énergie véritable; car, tout devenant représentation et la représentation n'étant que Vexpression du dehors dans le dedans, la force qui semblait appartenir aux idées appartient réellement aux seuls objets, dont le contenu des idées est <i Veffet » . Aussi les physiologistes n'ont-ils pas manqué de dire aux psychologues de l'association et aux disciples mêmes de Herbart : — Votre prétendue association d'idées et votre prétendu conflit H'idées n'existent pas : ce ne sont point les idées mêmes qiii s'associent ou qui luttent ensemble ; ce sont les vibrations cérébrales, dont les idées sont simplement les indices. Les ombres chinoises ne se succèdent pas dans tel ordre parce que la première agit sur la seconde, mais parce que la main qu'on ne voit pas les fait apparaître dans cet ordre. Un nuage ne prend pas dans le ciel la forme d'une tour parce qu'il avait auparavant la forme d'une montagne, mais il a pris successivement ces deux formes sous l'action du vent qui le pousse. La

HïTRODUCTION.

psychologie de l'association et celle de Herbart sont une étude sur les fonnes habituelles des nuages, non sur les causes de ces formes.

Au lieu de vraies idées-forces, on revient ainsi aux idées-reflets. C'est que l'aspect objectif, dans eette théorie, a entièrement absorbé le fond subjectif : le sujet n'existe vraiment plus. La chose reste tolérable tant qu'on s'en tient aux phéno^mènes intellectuels, à l'étude des représenta^ tions proprement dites. Il suffit, en effets de poser des représentations ayant : 1" un contenu représentatif, 2"" une intensité, poiu* expliquer avec ces deux éléments un grand nombre d'états intellectuëlsr. Mais la doctrine est de moins en moins satisfaisante quand on passe à ces manifestations beaucoup plus proprement subjectives qu'on appelle plaisirs ou peines, désirs ou aversions, et qui, outre les éléments représentatifs qu'elles présupposent, outre Vintensùé du caractère dynamique qu'elles possèdent, ont encore en plus un caractère sui generis qu'on peut nommer hédonistique ei appétitif. Gomment expliquer une douleur ou une jouissance par un simple rapport entre des représentations? Dira-t-on qu'une représentation plaît à une autre représentation ou lui fait de la peine? Dira-t-oa que l'idée du pôle nord intéresse l'idée de naviguer vers les mers glaciales? Evidemment, les contenus des idées, en tant que représentatifs d'objets, ne rendent pas compte de leur caractèjFa

tïlïi INTRODUCTION.

agréable ou pénible. Dira-t-on alors que ce sont leurs inlensUés qui rendent compte de ce caraetère ? — Assurément, l'intensité des représentations joue un grand rôle dans le plaisir ou la peine qu'elles causent; mais Wundt et James Ward ont montré que, dans la « courbe du sentiment », il y a un point singulier, un r point d'arrêt » où les plaisirs intenses, en augmentant encore d'intensité, se changent plus ou moins rapidement en peines. L'intensité n'est donc pas une condition suffisante. Pour sortir de cette difficulté, Wundt et James Ward ramènent l'activité à l'aperception ou attention, et ils expliquent le plaisir et la peine par le rapport des représentations à la puissance « d'attention effectÏTe » ou « d'aperception ». II y a plaisir, dit James Ward, (1 lorsque le maximum d'attention est efficacement exercé ; il y a peine quand cette attention effective est irustrée par des distractions, des cbocs, par des adaptations incomplètes ou iautives, dues à l'étroitesse du champ de la conscience, à la lenteur ou à la petitesse des changements qui s'y produisent (1). » Cette théorie pourrait se soutenir des plaisirs inlelleduels et eslkétigues^ mais non des plaisirs en général. Faire attention à une douleur, sans distraction, sans choc, avec des changements rapides et forts dans le champ

INTRODUCTION. XMVli

de la conscience, ce n'est pas éprouver du plaisir. Il faut donc, selon nous, sous l'attention re^ placer l'appétition, qui d'ailleurs explique l'attention même. Et l'appétition, à son tour, ne s'explique pas par un simple rapport d'intensités entre les représentations; mais c'est, au contraire^ l'intensité de ces représentations mêmes qui a en partie son explication dans l'intensité de la réaction produite par le désir. Les idées, en d'autres termes, ont une force empruntée à deux sources : 1" les objets extérieurs qui agissent sur l'organisme conscient, 2'' la réaction de Forganisme conscient, provoquée par le plaisir ou la douleur, et qui constitue l'appétition. Toute idée, comme nous le verrons, implique ce processus à trois termes que nous avons appelé le processus appétitif : représentation, émotion, appétition; c'est dans ce processus, qui aboutit toujours physiologique^ ment à la motion^ que réside la farce propre de l'idée, considérée du côté mental. Le contenu représentatif, à lui seul, n'explique pas cette force, et répond plutôt a la force des objets, à leur action; avec le plaisir et la douleur commence vraiment la part du sujet. Tout plaisir, il est trai, toute douleur impliquent un contenu qualitatif représenté à la conscience, qui permet de les discerner d'un autre plaisir, d'une autre douleur; ainsi le mal de tête et le mal d'estomac sont différenciés par des sensations ou

HSVIII IMnODUCTION.

représentations ayant leurs " signes locaux leur couleur locale, leurs qualités distinctives . originales. Mais le plaisir comme tel, îndépeûp damment de ses causes, de ses objets, de toute les sensations ou représentations qui le pn voquent, n'en est pas moins un état du sujet, ou plutôt une réaction du sujet (jui, par elle-même, ne représente nullement l'objet. L'exagération de cette vérité a fait soutenir que les plaisirs comme tels, indépendamment des sensations ou représentations concomitantes, diffèrent seulement en intensité, non en qualité. Pour notre part, nous admettons qu'ils diffèrent réellement en qualité, mais en qualité subjective et représentative du sujet, non en qualité objective et représentative de l'objet. S'il n'y avait qu'intensité dans la sensibilité, le plaisir intense ne différerait pas qualitativement de la douleur intense, ou n'en différerait que par des qualités représentatives concomitantes; ce qui est absurde. Quant à l'e/ipi^ tition^ elle est plus évidemment encore ime réaction du sujet conscient {de quelque manière qu'on se représente la nature métaphysique de ce sujet); c'est la réponse du dedans au dehors, dont l'attention est la forme intellectuelle, dont le plaisir ou la douleur est la forme émotionnelle. Le subjectif, c'est-à-dire le sentiment et l'appétition, est donc un élément essentiel à la psychologie, qui ne peut se résoudre tout entière en une étude

INTRODUCTION. xxxix

de représentations et d'idées sans force. Il est vrai que tous les faits de conscience» pour pouvoir devenir objets de science, doivent prendre la forme de représentations et d'idées; mais il faut que le psychologue maintienne toujours, sous cette forme représentative, le fond appétitif et conséquemment actif. Toute idée doit, pour lui, envelopper le processus à la fois sensoriel, émotionnel et volitionnel ; dès lors, au lieu d'idées immobiles et inertes, statiquement considérées, il considérera dynamiquement des idées en action, des idées-forces. Ainsi reparaîtra dans l'ordre mental la vie, c'est-à-dire l'activité interne.

V. — La dernière conclusion de la psychologie des idées-forces, conclusion qui ressort de tout ce que nous venons de dire, c'est le caractère primordial et irréductible de la volonté ou appétit. Si les idées sont des forces mentales, c'est parce qu'elles sont des directions de la volonté, d'abord sourdement conscientes, puis se multipliant par la conscience plus vive qu'elles acquièrent. Une idée abstraite, formelle, un pur cadre n'a de force que comme un cadre peut en avoir, une force de délimitation et de régularisation, non d'impulsion véritable; pour être une idée-force, il £eait que l'idée soit une pensée vivante, conséquemment sentante, désirante et agissante»

De quoi avons-nous conscience, en définitive?

XL INTRODUCTION

De vouloir. La conscience est la manière doni' l'être n'apparaît à lui-même, la volonté est la manière dont l'être agit et existe. Si la forme essentielle de notre existence est la pensée consciente, le fond de notre existence est l'action déterminée par Vappétition de quelqne bien et jointe au sentiment de quelque bien. Activité et sensibilité se pénètrent, se supposent, sont les deux aspects d'un seul et même vouloir. Nous sentons parce que nous désirons, parce qu'il y a en nous appétit favorisé ou contrarié, volonté satisfaite ou non satisfaite. L'évolution de la conscience recouvre donc une évolution de la volonté. Les sentiments particuliers et les désirs particulierS'j ne sont que des exertions limitées de la volonté, qui n'arrive pas à sa pleine satisfaction dans son commerce avec son milieu. Dès qu'il y a obstacle, limitation du vouloir, il y a réflexion de la volonté sur soi : la volonté sent alors du plaisir si elle surmonte l'obstacle, de la peine si elle en est ; montée; en même temps elle devient tel désir telle aversion. Mais la volonté elle-même est incapable de résolution en quelque chose de plus simple. Les mouvements volontaires, avons-nous dit, ne peuvent naître de mouvements réflexes et purement automatiques ; au contraire, ce sont les mouvements réflexes qui sont nés de mouvements d'abord appétitifs et volontaires. Dans les plus bas animaux, il y a des actions appétitives, et variable»

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INTRODUCTION. XLE

selon les circonstances, avant qpOi y ait des réflexes o&ant un caractère d'appropriation constante et uniforme à un résultat utile. Les deux points principaux de la théorie qui admet Firréductibilité de la volonté ou, comme dit Wundt, son « autogénie ))^ sont, en premier lieu, que toute action extérieure est précédée d'une activité intérieure, qui, étant accompagnée d'un sentiment immédiat de soi-même plus ou moins confus, porte en soi les marc[ues essentielles d'une activité volontaire; en second lieu, que les formes les plus simples de la volonté sont les actions qui ne sont précédées d'aucun conflit de motifs ou mobiles, mais qui suivent immédiatement un seul motif ou mobile. Ce mobile lui-même, si on y regarde de près, se résout en un acte de vouloir qui a eu lieu à un stage plus ancien et qui a ainsi créé un précédent. C'est donc le vouloir qui, une fois posé dans sa spontanéité première, se fait à lui-même un mobile par l'action qui est résultée de son déploiement et de sa rencontre avec le milieu. L'action, une fois accomplie, devient un motif de recommencer, une capitalisation prête pour une dépense future. On veut parce qu'on a voulu, si bien que, vous avez beau remonter sans cesse en arrière, vous ne pouvez trouver un commencement de la volonté, qui se confond avec l'existence et la vie. Les actions qui, aujourd'hui, dérivent de l'opération immédiate d'un seul motif, sont un reste des actions

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volontaires à l'état simple et impuls-if; les lions qui résultent d'un conflit de motifs sont des actions volontaires réfléchies, délibérées, mais la délibération n'est point de l'essence de la vo-* lonté. On ue pourrait pas vouloir par choix si| antérieurement à tout choix, il n'y avait pas déjà un certain vouloir spontané, an delà duquel l'analyse ne peut descendre (1). Aussi est-il impossible de définir la volonté; tout ce qu'on pei faire, c'est de résoudre les opérations plus com* plexes en cette opération plus simple, de montrer qu'elles enveloppent une conscience primitive d'c^zV, de tendre, de vouloir. « Au commencement^ dit le Faust de Gœthe, était l'action,

L'action, étant la pai-t du sujet même en tant qu'il concourt comme facteur à la production d'un phénomène, est toute siibjective de sa nature et, en conséquence, doit échapper non seulement la définition, mais encore à la représentation pri prement dite. La représentation est toujours, en elle-même, quelque sensation ou quelque ensemble de sensations affaiblies, une image et un résidu d'impressions subies. Vouloir se représenter objectivement l'action subjective, c'est vouloir se représenter l'activité sous les formes de la passivité. Le plaisir et la douleur eux-mêmes, en un mot les sentiments, dans ce qu'ils ont de pi

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(l) Voir la Liberté et k Détern

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prement subjectif, échappent à la représentation intellectuelle. Quand vous croyez vous représenter le mal de dents, ce que vous vous figurez, outre les mots de mal de dents, ce sont vos dents, le trajet de la douleur à travers vos dents, tous les rapports plus ou moins précis de cette douleur à l'espace et au temps, ses associations avec teljbs idées ou images; mais, pour vous représenter la douleur m elle-même^ il n'y a qu'un moyen : la renouveler, l'éprouver de nouveau à son degré initial. Le fond subjectif et caractéristique du sentiment, pour n'être pas objet d'intellection ni même de représentation, n'en ejdste pas moins; c'est même ce fond qui constitue proprement le plaisir ou la peine et qui, dans telles associations représentables ^ de-^ vient tel plaisir^ telle peine, représentable elle* même par son cadre plutôt que par son contenu. Â plus forte raison l'activité volontaire, qui est au fond du plaisir et de la peine comme exeriion vitale favorisée ou conirariée, échappe-t-elle par sa nature vraiment subjective à l'objectivation. On se représente seulement le cadre de l'action, son milieu, ses associations de toutes sortes avec des impressions sensitives de résistance ou de c<»cours ; en un mot, on se représente l'action incorporée dans un ensemble concret de sensa*lions, l'effort proprement dit et surtout Teffort musculaire, si bien qu'il peut paraître que les sen-

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sations, ici, soient tout. Mais il u'eo est rien. Quelque irreprésentable et inimaginable que soit l'agir, nous le distinguons nettement du pâtir par une conscience immédiate qui, pour n'avoir pas les formes de la représentation, n'en est pas moins une conscience très réelle et qui même est le fond de toute représentation, la flamme vivante de ce spectacle qu'elle éclaire du dedans. La représentation, en outre, a pour première condition une certaine discontinuité ou intermittence des états de conscience, qui produit leur différenciation en moments et même en parités, qui donne ainsi à chacun d'eux une sorte d'individualité ou de forme distinctive, qui enfin rend les états de conscience susceptibles : i° de reproduction, 2° A'assO' dation avec d'autres états, 3° de classification avec d'autres états du même genre, en un mot de connaissance proprement dite. Or, l'action appétitive qui constitue la vie même et la volonté est constante, sans véritables intermittences ; elle est toujours présente tant que nous existons et présente à tous nos états successifs; elle ne peut donc être ni vraiment reproduite par un souvenii', ni associée et classée avec d'autres faits du même genre, car elle est sui generis. Voilà pourquoi elle n'est pas proprement objet de connaissance. S'eusuit-il que, ne la connaissant pas, nous Yignorions ? Nullement. Ferrier et James Ward out dit avec raison : <i 11 ne peut y avoir ignorance que de ce dont il

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peut y avoir science. » L'antithèse entre science et ignorance est une opposition appartenant au seul côté objectif de nos états de conscience, ati seul domaine des représentations d'objets. Cette antithèse est donc beaucoup moins large que l'an^ tithèse plus générale entre les facteurs subjectif et objectif de notre conscience, sur lesquels elle ne porte plus. En un mot, d'une part, nous avons conscience immédiate du subjectif, c'est-à-dire de Yaciian et du sentiment^ de leurs qualités propres et de leurs degrés divers d'intensité^ qui y introduisent un commencement de différenciation; mais nous n'en avons ni vraie science ni ignorance; d'autre part, nous avjons science ou ignorance des objets de nos sensations et représentations. Enfin, nous pouvons aussi avoir la science des e/fets produits par l'action et le sentiment sur la qualité, la^ quantité , la succession et la durée de nos représentations ; et c'est par ce moyen indirect que les actions et sentiments rentrent dans le domaine de la science psychologique. Le psychologue les étudie en tant qu'appliqués à telles représentations et influant sur elles : il étudie, par exemple, l'effort intellectuel de l'attention, l'effort volontaire, l'effort cérébral corrélatif, l'effort musculaire, etc.

Si ridée de l'action est impossible à déraciner de l'esprit humain, si elle se retrouve sous les idées d'effort, de force, de cause, d'efficacité, de volonté, etc., c'est qu'elle répond à un processus

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coostitatif de la conscience. Prétendre, avec certains psychologues, que ce processus est lui-même un mode de sensation, une manière de pâtir sans agir ni réagir, c'est une pure hypothèse, contraire aux faits et par elle-même inintelligible, puisque tout se trouve passif sans rien d'actif. Dans les sciences physiques, il est utile de supprimer toute notion de force proprement dite, ^effort, à^actioriy d'efficacité, pour y substituer des symboles de mouvements dans l'espace; on obtient ainsi un monde abstrait de fantômes, un songe bien lié : la physique mathématique s'absorbe dans un idéalisme où la matière s'est éva* nouie en relations et immatérialîsée. Mais la psychologie ne peut procéder de la même manière; elle ne peut faire abstraction du fond vivant et actif : voilà pourquoi nous la concevons essentiellement comme une psychologie des idéesforces, où la représentation est inséparable de Vaction et même de la motion.

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