‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 2)Chapitre 5 sur 87 · POUR LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

POUR LA MÉTAPHYSIQUE

De Tanalyse psychologique, passons à Tanalyse métaphysique. La matière se résout en mouvements^ qui supposent des changements de relations dans le temps et dans l'espace, entre des termes que nous ne pouvons saisir en eux-mêmes. Pour le physicien, ces termes demeurent x, y, z. Mais estil interdit au métaphysicien d'attribuer, par analogie, une valeur et une signification à ces x, y^zl Le même être qui, recevant un coup d'un être ayant la forme humaine ou animale, projette par induction quelque chose d'analogue à soi derrière la matière ayant ces formes, s'abstiendra-t-il absolument de rien projeter derrière la matière dépourvue de ces formes, surtout quand il sait que cette matière renferme les éléments intégrants de l'organisme animal ou humain ? Espérer que notre cerveau ne réagira pas à l'égard des éléments matériels comme il réagit à l'égard des autres cerveaux, qu'il fera le vide absolu dans sa représentation lorsqu'il se trouvera devant les prétendus atomes

xuviii ISTHODUCTION.

(lesquels sont eux-mêmes des représentatlous grossières), c'est chose aussi absurde que de vouloir arrêter tout d'un coup l'élan de la vitesse acquise. L'homme fera toujours des hypothèses métaphysiques sur la constitution interne de la matière , comme sur celle de sa propre conscience. Bien plus, après ce que nous a révélé l'analyse psychologique aidée de la physiologie, la voie est ici tout ouverte : les inconnues de l'équation ne peuvent pas ne pas prendre finalement elles-mêmes une valeur psychique. On en vient nécessairement à dire : • — D'une part, les éléments des changements physiques sont à ces changements mêmes comme les éléments des changements psychitpies sont aux changements psychiques; d'autre part, les changements psychiques et les changements physiques sont inséparables; si donc l'élément des processus mentaux est le processus élémentaire de Yappétitionse/isalion, il est naturel, le monde étant un, de transporter un processus analogue , mais plus rudimentaire , sous les mouvements physiques. Si on ne le faisait pas, on en resterait à un dualisme ininteUigible. Après avoir assimilé à nous-mêmes les autres hommes et les animaux, parmi lesquels les polypes presque impossibles à distinguer de la plante, nous nous arrêterions tout d'un coup à la plante, en disant : — Ici commence un monde numéro 2 qui n'a plus rien de

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commun dans ses éléments propres avec le monde numéro 1; nous allons tirer un grand trait pour séparer le monde qui ne sent absolument pas et n'a aucime espèce à'appétition d'avec le monde qui sent et fait effort. Puis^ arrivés aux minéraux, nous recommencerons l'opération et élèverons un nouveau mur infranchissable. La nature sera ainsi coupée en domaines séparés par des fossés béants. Il ne restera plus qu'à expliquer comment, de la foiœnaise minérale qui fut la terre encore embrasée, put sortir la vie végétative, puis la vie animale, puis l'homme. Il est vrai que Jéhovah est là pour venir à notre secours, pour faire apparaître les divers règnes de la nature et même, dans chaque règne, les diverses espèces, par autant de fiât distincts ou de miracles spéciaux. Mais alors le lien monistique refusé à la nature même, on le transporte au-dessus, dans un Homme éternel; pour n'avoir pas voulu projeter dans la nature un peu de ses sensations et appétitions rudimentaires, on projette son intelligence développée et sa volonté réfléchie dans un démiurge ou dans un créateur. C'est bien toujours une induction, mais à rebours et dans un sens contraire à celui de la psychologie, de la physiologie, de tout l'ensemble des sciences.

Selon nous, le dualisme est une position provisoire et intenable : la science, comme telle, présuppose quelque unité fondamentale entre le sujet

IDÉBS-FORCES. d

L INTRODUCTION

et l'objet, qui sans cela ne pourraient s'unir dans 1 connaissance, et la métaphysique est la recherche même de cette unité fondamentale. Mais, au lieu de la placer dans un monde transcendant, ce qui n'est qu'une unification illusoire, on doit la placer avant tout dans le monde même dont nous faisons partie; par conséquent, on doit admettre ime unité de composition et de lois primordiales entre les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques. Puis viendra la question finale : — Parmi les données de l'expérience, quelles sont celles qui se prêtent le mieux à une généralisation universelle et qui, en conséquence, doivent être rangées parmi les facteurs primitifs de cette évolution une dont le monde actuel est l'effet actuel?

, Dans une explication physique^ par exemple celle des mouvements de la peur, on ne peut . pas faire intervenir le mental, par exemple Vémo- Hon même de la peur, comme un anneau intermédiaire placé entre un mouvement cérébral et un autre mouvement cérébral. Etant données les cellules du cerveau avec leurs mouvements actuels, les mouvements ultérieurs suivent selon les lois de la mécanique. Mais la question philosophicpie est de savoir si les cellules du cerveau et leurs mouvements, si même les atomes composants des cellules pourraient être réellement donnés^ sans qu'il y eût parmi les facteurs premiers de leur existence concrète des facteurs.

INTRODUCTION. u

d'ordre mental tout autres que les facteurs purement algébriques et mécaniques; en un mot, il s'agit de savoir si la matière, dont l'évolution produit les organismes, n'enveloppe que figure et mouvement, ou si elle enveloppe quelque chose de psychique, un germe de sensation et d'appétition. Or, il est clair que l'exclusion des facteurs psychiques du nombre des facteurs primordiaux de l'évolution ne peut être démontrée expérimentale-ment; rationnellement, elle ne peut pas davantage être démontrée; de plus, elle est à ce point de vue insoutenable, parce qu'alors le problème, pour le matérialisme, revient à tirer des facteurs d'une équation ce qu'on en a préalablement éliminé. Toute la philosophie des idées-forces n'a d'autre but que de montrer l'impossibilité philosophique d'une telle élimination et le caractère purement algébrique d'une conception mécaniste du nionde sans éléments psychiques.

Outre qu'elle est un monisme, la doctrine des

idées-forces est donc un évolutionnisme à facteurs

psychiques, et non plus à facteurs exclusivement mécaniques. Spencer, au contraire, prend pour loi primordiale l'évolution entendue mécaniquement; or^ évolution mécanique et même, en général, l'évolution n'est pas vraiment une loi : elle est un résultat de lois, qu'il s'agit précisément d'expliquer. Les faits historiques du dix-neuvième siècle n'ont pas lieu parce que le monde évolue^ passe de l'homo-

INTRODOCTION.

gène à l'hétérogèue, du simple au complexe, de l'indéfini au défini ; mais le monde évolue parce qu'il y a dans les éléments de la réalité quelque chose qui aboutit à la réciprocité d'action universelle, à un passage de l'homogène à l'hétérogène. La fleur n'existe pas parce qu'elle a tel nombre réglé et déterminé de pétales, mais elle a tel nombre réglé de pétales parce que les éléments produeteiu-s viennent s'encadrer dans cette forme fit dans ce dessin régulier. Spencer prend la conséquence pour le principe, le résultat de rentrecroisement des lois pour la loi primordiale, coraraei si on croyait que ce sont les dessins de la toile qui ont fait la toile, sans les fils, la navette et le tisserand. Les lois mécaniques, dont l'évolution n'est qu'une résultante générale, sont déjà elles-^' mêmes des résultantes; elles ne sont pas les vraies, lois radicales de la nature, mais des produits déjà' complexes et estériem's de lois plus fondamentales. On fait toujours de la ra;y'thologie et même de la théologie jusque dans des explications mécanistes du monde. On considère le mécanisme comme une nécessité imposée aux choses du dehors, h.vxyv:n ou Zeûs; on croit que le mécanisme de la nature extérieure est, en quelque sorte, une corf^ dition préalable, une pré-coitdition des choses elles-' tûêmes. Le mécanisme, au contraire, n'est que l'expression de lem* propi*e activité dans son rapport avec le milieu, la conséquence de leurs pro-

INTRODUCTION. un

priétés intimes et constantes ainsi que de leurs rapports mutuels. En un mot, il n'est pas la cause, mais FefFet, il n'est pas le démiurge^ mais la forme du cosmos engendré. L'évolution mécanique présuppose donc une évolution interne, et celle-ci présuppose des lois plus radicales encore dont elle n'est que le complexus. Les êtres évoluent, selon nous, parce qu'ils ont essentiellement tels modes d'agir et de pâtir, telles appétitions élémentaires et telles sensations élémentaires. Le processus réel de la nature qui aboutit à faire tomber un corps est tout différent de ce que nous appelons la loi physique de la chute des corps; la nature ne connaît pas cette loi^ ni même probablement aucune loi, toute loi étant une formulation mentale et un symbole. Métaphysiquement, le corps ne peut tomber qu'en vertu de certaines actions et passions, de certaines énergies intimes. Ou bien nous ne pouvons nous faire de ces énergies aucune représentation, quelle qu'elle soit, pas plus une méca- « nique qu'une autre, ou nous ne pouvons nous en faire qu'une représentation par analogie avec nous, aiçec ce que nous faisons et sentons nous-mêmes. Il faut donc se souvenir que l'évolution n'est pas une loi antérieure aux facteurs mêmes et les régissant comme un code, mais qu'elle est la forme et le signe du processus appétitif qui constitue l'existence interne en nous et, vraisemblablement, en toutes choses.

Liv INTRODUCTION.

Darwin se montrait, au fond, plus philosophe que Spencer lorsqu'il considérait l'évolution comme un phénomène « expliquer par des relations plus

I fondamentales, telles (pie la sélection naturelle résultant de la concuiTence pour la vie. La conacrrence

[ yiot/r la vie est un principe plus profond que le mé-

' ■canisme, parce que la vie se rapproche davantage 'de l'action et de la passion. Si les espèces se produisent et prennent telles ou telles formes, ce n'est pas, en quehpie sorte, poiu* les beaux yeux de la loi

I d'évolution ni pour le plaisir de passer de l'homogène à l'hétérogène; les espèces se produisent parce que les cellules et les organismes ont faim; et ils ont faim parce qu'ils ont des appétitions, parce qu'ils agissent et pâtissent, parce qu'ils font effort et souffrent. Le darwinisme peut s'interpréter plus psychologiquement que le mécanisme de Spencer, Au lieu de voir dans les lois biologiques ou psychologiques des complications de lois mécamques, le danvinisme nous invite plutôt, par le spectacle de la lutte pour la vie, à comprendre ■le mécanisme lui-même comme ime forme de cette lutte pour la vie, qui, tout bien considéré, se résout à son tour en lutte pour ta moindre peine et le plus grand bien-être, c'est-à-dire en lutte d'appétitions et de volontés.

11 est temps qu'un évolutionuisrae à faetem-s psychiques, à seusations-forces, à idées-forces, volontés-forces, remplace l'évchitioimisme

né- J

INTRODUCTION. lt

caniste. Il existe sans doute entre les choses certaines relations qui peuvent se définir com^ plètement et exclusivement par les mathématicpies ou par la mécanique : par exemple les relations des masses, des vitesses, des directions, etc.; on peut donc dire que, dans ce domaine, c'est le mécanisme qui qualifie les choses, et on peut dire aussi que, dans la même mesure, c'est le mécanisme qui les conditionne. Mais, dans Tunivers, il est bien évident qu'il y a des relations qui ne peuvent se définir que partiellement par les mathématiques et par la mécanique.

Quand même il serait vrai que « les nombres régissent le monde entier », il est certain que les relations numériques, géométriques et mécaniques ne définissent pas d'une manière adéquate la sensation, le sentiment, l'idée; il y a dans le domaine mental des phénomènes, des qualités, des relations qui ne sont pas totalement réductibles à des nombres, à des figures et à des mouvements : ici donc, le mécanisme ne qualifie pas tout. Maintenant, dans ce même domaine mental, canditionne-t-il tout? — Qu'il soit la condition partielle et antécédente des phénomènes, c'est ce qui est incontestable, mais en est-il la condition unique^ adéquate et suffisante ? Les partisans de Tévolutionnisme mécaniste l'affirment; ils ne le prouvent pas. En retranchant le psychique du nombre des conditions qui concourent à l'évolution

LVi INTHODUCTION.

universelle, ils aboutissent à cette proposition invraisemblable : — ïl y a des choses qui ne sont définissables et qualifiables que psycliiquement et qui cependant n'ont aucune fondition psychique, aucun fadeur psychique; toute l'efficace est du côté des relations mathématiques et mécaniques, dont le mental est un simple reflet. Il est clair que cette assei'tion est une thèse de métaphysique dépassant de beaucoup notre expérience et, de plus, contraire à toutes les probabilités rationnelles. On a en effet, dans l'univers, toute une région de phénomènes, de qualités et de relations mentales sans qu'il y ait pourtant nulle part de raisons inenCa/es. Les sentiments, désirs et idées sont exclus, comme des parias, du nombre des causes ou des forces, et toute relation causale est identifiée avec une relation mathématique. On aboutit ainsi à faire sortir du mécanisme tout un monde qu'il ne peut expliquer; on trouve dans la solution finale de l'équation un surplus psychique qui u'était nullement dans les données initiales, et ou se tire alors d'afFaii'e en appelant le psychique un épiphénomène, une sorte d'aubaine miraculeuse grâce à laquelle le mécanisme se met tout d'un coup à sentir et à penser. Un tel résultat est absolument inexplicable. Dans l'hypothèse où le mouvement est la cause de la pensée, tant que l'on constate la persistance du mouvement dans le cer»^

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veau, si la pensée vient à se produire^ la pensée se trouve être une addition sans cause, puisque le mouvement subsiste toujours équivalent à luimême. La pensée ne pourrait avoir pour cause le mouvement que si celui-ci disparaissait pour lui laisser place et se trouvait ainsi transformé en pensée; mais, c'est ce qui n'a pas lieu et ne peut avoir lieu, car le mouvement, tel qu'il est défini par le matérialisme même, n'enveloppe dans sa définition aucun élément psychique. Comment donc la pensée pourrait-elle venir du mouvement comme tell II faut admettre dans le substratum réel du mouvement quelque chose qui, outre le mouvement même, enveloppe la racine de la pensée, du sentiment, de l'appétition, en im mot du psychique. N'affirmez donc pas que le mouvement, à lui seul, explique et conditionne tout, puisque à lui seul il ne définit pas tout et ne qualifie pas tout. Là où se produisent des qualités nouvelles, il faut qu'il y ait des conditions nouvelles; des apparences nouvelles supposent elles-mêmes des conditions nouvelles. Et ici, les prétendues apparences sont précisément les seules réédités immédiatement connues et saisissables eu elles-mêmes, à savoir les faits de conscience, où 1'^^^^ ne peut plus se distinguer du percipi. D'une réalité réduite à des atomes, à des chocs, à des mouvements, ne peut sortir la nature entière telle que nous la connaissons, avec son activité, sa vie, sa

i-Viii INTRODCCTION.

pensée. De la géométrie plane à deux dimensions on ne dédnira pas la géométrie des solides, parce que la troisième dimension ne se trouve pas contenue dans les deux auti'es : il faut évidemment faire appel à des données et hypothèses nouvelles; et de même, dans la philosophie de la natiu'e, il faut faire appel à des faits nouveaux. Notre idée du mécanisme universel n'enveloppe pas la pensée, mais la cause réelle des choses doit envelopper la pensée; notre idée n'est qu'un réseau au moyen duquel nous essayons d'atteindre l'être, comme l'enfant le papillon, et nous l'atteignons en effet, en ce sens que nous l'emprisonnons; mais nous n'avons pas pour cela pénétré en lui. Le mécanisme, pour notre expérience, constitue l'élément représentable des phénomènes , parce qu'il esl la condition de la représentation numérique, spatiale et temporelle, conséquemment de l'intelligibilité; mais le mécanisme n'est pas pour cela la réalité ultime : il en est seulement la manifestation générale dans l'ordre de la quantité, de l'espace et du temps. Le système un des choses réelles, distinctes par la qualité et non pas seulement par la qtiantité [nombre, espace et temps), donne lieu^ en vertu de ses actions et réactions réciproques, non pas seulement au monde mécanique, mais aussi au monde de la conscience, dans lequel seul, eu définitive, les lois du mécanisme

INTRODUCTION. lïx

ùême trouvent place en tant que lois^ sont conçues et promulgées. L'évolutionnisme exclusivement mécaniste est une métaphysique qui subslantifie^ qui hypostasie la partie de notre expérience réductible au mécanique, et qui en fait ainsi un tout se suffisant à lui-même, ime sorte de réalité absolue.

L'évolutionnisme des idées-forces repose sur une conception plus compréhensive de notre propre expérience. Celle-ci nous montre à la fois et le processus mécanique et le processus conscient de îappétition; et ce ne sont pas là deux réalités disparates qui pourraient être indifférentes Tune à l'autre, ni deux a aspects » dont l'un, le mental, serait Tépiphénomène d'un phénomène; mais c'est une même réalité en voie de développement qui se diversifie par la diversité des moyens de la saisir. La loi fondamentale de notre connaissance à double forme, c'est que le sujet, tel qu'il est organisé, ne peut jamais saisir son propre caractère et ses propres actes à la fois comme partie des faits de ï expérience extérieure et comme développement de vie intérieure. Si je me considère intérieurement, je me vois tendre au plus grand bien par un acte de volonté; si je me considère extérieurement, ma volonté semble une simple rémltante des mouvements antérieurs dans Tautomatisme cérébral. L'action volontaire est donc la révélation immédiate au sujet de la même

LX INTRODUCTIOX.

activité qui, pour uu spectateur, apparaîtrait mé-l diaiement comme processus cérébral.

Aussi, au point de vue de la réalité fonda-jj mentale, on peut très bien dire : la i de la loi mécanique, conçue par nous et pj nous formulée, n'est pas plus objectivement réelle que la nécessité impliquée dans la relation des moyens aux fins. Cette dernière relation , il est vrai , ue peut trouver place dans le mécanisme de la nature à titre d'explication scientifique, ni pour expliquer une partie, ni pour expliquer le tout; mais, dans le domaim de l'appétition consciente ou de la volonté, de Isy conduite et de la pratique, la finalité immanente a évidemment une place, et une place aussi assurée que celle de la nécessité mécanique dans le royaume de la nature. Il est certain que j'écarte ma main de la flamme parce que la brûlure me cause une douleur et que je ne veux pas souffrir: toutes les explications mécaniques n'empêcheront pas celle-là d'èti'e en même temps vraie et, en dernière analyse, d'être la plus vraie. Au point de vue métaphysique, la finalité immanente doit donc avoir, elle aussi, sa réalité objective, dans l'unité profonde qui, sous la divei'sité de notre expérience, constitue le support commun des phénomènes matériels et des phénomènes mentaux. Tout, à l'origine, . n'était pas uniquement et exclusivement mécanique, même en d&-

INTRODUCTION. LXi

Jiors de nous, puisque dans la nature un être appai'aît, à savoir nous-mêmes, qui sent, veut, pense, cherche le plaisir ou fuit la douleur, et trouve aussi raisonnable de vouloir ce qui est bon, ce qui contribue au bonheur (finalité), que de relier im mouvement au mouvement antécédent par quelque transformation de mv^ (mécanisme).

S'il en est ainsi, le philosophe ne peut plus supposer, avec le physiologiste, que Thonmie soit une machine qui fonctionnerait aussi bien sans la conscience qu'avec son concours. Il y a entre le mental et le physique un rapport moins superficiel et plus intime. Dans le déterminisme universel, on n'a pas le droit de rien dédaigner comme accidentel, stœérogatoire et, selon l'hellénisme de Maudsley qui a fait fortune, comme épiphénoménal ; il n'y a point A' épiphénomènes ^ il n'y a que des phénomènes également nécessaires et en détermination réciproque : « l'ombre même qui accompagne les pas du voyageur » est une partie aussi intégrante du cosmos que le voyageur, et la conscience de ce voyageur n'en est pas moins partie intégrante. « Il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter, » disait Spinoza; pourquoi donc ce mépris de la conscience, de l'idée, du sentiment, de la volition, du prétendu reflet mental? Les lois de la liunière réfléchie sont aussi objectives et aussi essentielles que

LUI INTRODUCTION

celles de la lumiùre directe, les lois de l'iutellii geuce (pie celles de l' automatisme. — Tout se passerait, dit-on, de la même manière s'il n'y avait ni reflet ni conscience; la locomotivesuivrait aussi bien les rails si elle ne produ: sait aucune réverbération. — Hypothèses enfantines, raisonnements sur des possibilités en l'air. La locomotive et son mouvement sont liés à la chaleur de la chaudière, elle-même en liaison avec sa lumière : c'est par abstraction qu'on sépare ce qui est nni dans la réalité. C'est par une abstraction encore plus fantastique qu'on dit : — Le monde, et même le monde humain, marcherait de même s'il n'y avait point de conscience pour lui servir de miroir; Constantinople eût été prise par des automates inconscients et insensibles tout aussi bien que par des Turcs conscients et sentants. — On oublie que, si la conscience existe, c'est qu'elle a ses conditions, et que ces conditions font partie de l'ensemble des conditions universelles, autant qu'en font partie les vibrations cérébrales aboutissant à diriger sur Constantinople des corps armés de cuirasses et d'engins de guerre. Etant donnés les cuirasses et leurs mouvements à tel moment de la durée, un Laplace idéal, plus savant encore que ne fut le Laplace réel, pom'rait prédire la prise de Constantinople sans se préoccuper de savoir s'il y a des corps sous les cuirasses, encore moins des pensées et des

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passions sous les corps. Cela tient à ce que, dans Tunivers, toute chose est fonction des autres et qu'on peut substituer une série de choses à une autre dans les équations de l'algèbre abstraite; mais, en réalité, il n'y a point de cuirasses mouyantes sans corps dedans, ni de corps sans quelque chose de mental qui les anime. Les équations de l'algèbre universelle n'agissent qu'à la condition d'être traduites en molécules, et les molécules n'agissent qu'à condition d'envelopper quelque chose d'autre que des éléments purement logiques et quantitatifs, comme sont l'identité, la différence, le nombre, le temps et l'espace.

L'hypothèse d'automates inconscients, faisant la même besogne que la conscience, peut d'ailleurs se retourner. Supposez une série de faits imiquement psychologiques et plus ou moins conscients, reliés par des lois régulières : une pensée sera suivie d'émotion, l'émotion sera suivie de volition : en outre, parmi ces pensées, il y en aura de toutes les formes, y compris la représentation de certains objets apparents, comme les cuirasses, les armes, les lieux divers, Constantinople et ses murailles. Tout se passera alors comme si les faits mentaux existaient seuls, sans faits réellement matériels, et de la même manière. Les Turcs prendront Constantinople, c'est-à-dire que les séries de pensées, d'émotions et de volitions

MIT INTRODDCTION.

aboutiront au mèiae résultat que dans l'hyiiothèai où des automates inconscients, revêtus de cuirasses, prendraient d'assaut des murailles aussi insensibles qu'eux-mêmes. La fiction idéaliste- a et la fiction matérialiste se valent, ou plutôt Itf première est plus logique que l'autre, car^ en fait, le monde extérieur se réduit pour nous* à la série des représentations que nous nous etf* formons.

La philosophie évolutionuiste peut rester en dehors de ces hypothèses transcendantes, mais alors elle ne doit pas, avec Spencer et son école, chercher dans des actes supposés mécaniques et purement automatiques l'explication des faits de! conscience. Par cette méthode, elle se fait illu-^ sion à soi-même et renverse l'ordre des choses^ Expliquer les fonctions réflexes et automatique! de la moelle par une dégradation et une dispersion de quelque sensibilité primitive, par ua«! organisation de plus en plus machinale des effets d'un appétit accompagné de conscience sourde, ce serait là une induction légitime, qui ne violerait pas la loi de continuité; mais prendre pom* point de départ un mécanisme hi'ut, ne placer pai'mi les données initiales de l'évolution que ces corpuscules insensibles et sans vie, ces petites têtes de mort qu'on nomme atomes, c'est se mettre dans l'impossibilité d'arriver, sans (i un saut mortel », à lu vie et à la eon-

INTRODUCTION. lxv

science. Il est donc antiphilosophique de voir des (c facteurs », des causes et des conditions de changement en toute chose, excepté dans ce qui voit, sent, pense les facteurs mêmes, les conditions et les causes.

IDiBS-FORGBS.

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