‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 2)Chapitre 42 sur 87 · M. Colsenet, la Vie inconsciente j p · texte numérisé non relu

M. Colsenet, la Vie inconsciente j p

même ; ii faut doDC que chacun des sons composants produise mi effet propre « dans l'esprit « quand nous avons conscience du tout. De plus, pour expliquer la multiplicité des sensations et leurs rapports, on admet que certaines parties de l'oreille, soit les fibres de Corti, soit, selon la dernière hypothèse, les fibres de la membrana basUaris (1) peuvent être considérées comme les cordes d'un instrument dont chacune répond par influence à un son déterminé. Dans un son composé, chaque harmonique provoque donc les vibrations d'une fibre spéciale ; « dès lors, conclut M. Colsenet avec Ilelmholtz, il est difficile de croire qu'une sensation propre, un fait psychologique élémentaire ne réponde pas à ces vibrations : aussi la simple attention peut-elle rendre consciente l'une ou l'autre de ces sensations correspondantes. "

Il y a ici, ce semble, une inconséquence de raisonnement. Il est parfaitement vrai qu'une perception particulière n'est pas une sensation simple, mais oîen un composé de « faits psychiques élémentaires ; " seulement, au lieu de supposer qu elle soit composée de faits inconscients, on peut aussi bien croire qu'elle est composée de sensations, émotions, motions plus ou moins conscientes. M. Colsenet en donne luimême la preuve quand il dit que « la simple attention » peut faire distmguer les éléments. — Comment, demande aussi Helmboltz, notre attention peut-elle s'attacher à l'élément particulier et distinct de la sensation, s'il n'a encore aucune existence dans notre esprit (2) ? — L'argument peut se retourner, et nous demanderons nous-même à Helmhoitz : — Comment pouvez-vous faire attention à cet élément et en prendre une conscience distincte, s'il n'est pas déjà présent à votre conscience sous une forme vague ? Dans l'attention, l'idée de ce qu'on cherche, ou une idée voisine, est un facteur qiii coopère à faire discerner par la conscience l'objet cherché : l'attention met le courant nerveux dans la direction convenable pour susciter la représentation à l'état naissant; elle agit comme un courant inducteur. Une représentation, plus l'attention à cette représentation, devient alors une représentation renforcée. C'est la conclusion qui nous semble ressortir du résumé même que fait Helmhoitz de ses belles recherches :

« 1 " Les harmoniques, correspondant ans vibrations simples d'un mouvement aérien composé, existent dans la sensation

l'RÉTENQUBS SENSATIONS ISCONSCIBNTES. 53

même, mais n'arrivent pas toujours jusqu'à la \ibratioD consciente; )) dites plutôt : jusqu'à la discrimination consciente, jusqu'à l'analyse.

« 2" On peut en avoir la perception consciente sans autre secours qu'une direction régulière imprimée à l'attention, » — Donc, encore une fois, l'attention ne fait qu'analyser dans la conscience ce qui existait déjà synthétiquement dans la conscience même. Ainsi, quand on produit au moyen des résonateurs deux sons déterminés, d'abord successivement, puis simultanément, on arrive encore à les distinguer tous deux au moment où ils résonnent ensemble, mais pas pendant longtemps : « Peu à peu la note aiguë se fond tout à fait dans la note grave et produit un changement de timbre caractéristique, comme le changement d'un ou en o, » — C'est la fusion de deux états de conscience, non de deux états inconscients.

« 3° Môme dans le cas où les sons harmoniques ne sont pas perçus isolément et où Us se fondent dans la masse, leur existence est accusée dans la sensation par la modification du timbre. « — Oui, mais cette modification a lieu dans la conscience, entre des sensations dont chacune était déjà dans la conscience. Les faits invoqués par Helmholtz prouvent donc simplement que la sensation consciente est composée, comme nous l'avons reconnu tout à l'heure ; qu'elle n'est pas seulement une addition, une somme arithmétique, mais un mélange et une combinaison des sensations élémentaires. Ce qu'on ne nous a nullement démontré , c'est que les sensations composantes soient hors de la conscience. Loin de là, la seule conclusion légitime, c'est que le conscient est une combinaison de faits de conscience qui, pour être indistmgicés dans la conscience, ne sont pas inconscients. Bans un morceau exécuté par un orchestre, un Meyerbeer distinguera toutes les parties des divers instruments; il pourra suivre l'un ou l'autre et le prendre en faute au besoin, même pour une nuance négligée (i). Au contraire, le premier auditeur venu ne pourra pas se livrer à ce travail d'analyse. Cependant tous les deux ont la même sensation générale de l'ensemble. Peut-on en conclure que la sensation de l'ensemble soit composée d'éléments inconscients? Non; car chacun des instruments produit pour sa part une sensation consciente, et il la produit sur l'auditeur ordinaire comme sur Meyerbeer ; seulement ce dernier peut faire une analyse qui est impossible

\. C'eat ce çue Meïei'beer lil un jour, i l'Opéra, pour une simple nuance d'un

au premier. Comme chaque instrument, à son tour, et même chaque son de chaque instrument est à lui seul un orchestre, selon les découvertes de la physique moderne, on peut étendre la même analogie aux sons isolés et croire qu'ils sont composés d'éléments conscients, mais fondus ensemhle.

Cette réflexion nous amène à d'autres expériences, citées par M. Taine : celles où une sensation consciente semble composée de sensations qui, cette fois, seraient inconscientes à l'état isolé. C'est ici que la difficulté se comphque. Examinons d'abord les prémisses dont part M. Taine. Soit une roue à deux mille dents qui fait une révolution en une seconde ; eUe donne deux mille chocs en une seconde, et parlant deux chocs enunmiUième de seconde. Si on lui ôte toutes ses dents, sauf deux contiguës, les deux chocs qu'elle donnera en tournant de nouveau n'occuperont qu'un milhème de seconde. Or ces deux chocs forment un son déterminé et appréciable. « Donc, dit M. Taine, le son qu'elle donne en une seconde, lorsqu'elle est pourvue de toute ses dents, comprend mihe soTis pareils, successifs et perceptibles à la conscience. En d'autres termes, la sensation totale, qui dure une seconde, est formée par une suite continue de mille sensations pareilles qui durent chacune un millième de seconde, et qui sont toutes perceptibles à la conscience (1). » Avant de continuer la série de conclusions que va tirer M. Taine, remarquons qu'il induit trop vite des facteurs externes à la sensation interne. Entre les dents de la roue de Savait et la sensation il y a bien des milieux à traverser : l'air, l'oreille, le nerf acoustique, le cerveau ; rien ne prouve que les éléments de la sensation soient en nombre exactement égal à celui des dents de la roue. Le premier son n'est pas encore achevé ou parvenu à la conscience que le deuxième est déjà commence. Il faut un certain temps, comme nous l'avons vu, pour qu'une impression arrive au cerveau, s'y organise, soit perceptible à la conscience ; il n'est donc pas admissible que la sensation produite par deux dents de roue dure seulement un millième de seconde. L'ébranlement de l'air persiste plus longtemps, l'ébranlement des nerfs persiste aussi. Il doity avoir superposition des ondes aériennes entre elles ou des ondes nerveuses ; c'est un dessin nouveau, c'est un rythme nouveau qui se produit dans le cerveau et engendre uue sensation nouvelle. Cette sensation est composée, oui; mais nous ne pouvons savoir si sa composition répond exactement au nombre de dents de la roue sonore.

i. Taine, Chitelligmce, i, ]i. 180.

Passons cependant aux dernières conclusiuns de M. Taine sur l'inconscient. Il ajoute que, si l'on enlève à la roue toutes ses dents moins une, iln'y a plus sensation du son, tandis crue, si on lui laisse deux dents contiguës, il y a sensation de son musical; de là il conclut que cette sensation perceptible à la conscience est formée de deux sensations dont chacune, prise à part, est imperceptible à la conscience, el que, par conséquent, deux se}tsatto}is incojiscientes forment une sensation consciente. — Nous nous retrouvons toujours devant la même conclusion précipitée. M. Taine, pas plus que Helm holtz, ne peut conclure légitimement, de ce qu'un son est composé d'une foule de notes, que toutes ces notes soient actuellement présentes à X'esprit d'une façon inconsciente. D'abord il est certain qu'elles ne sont pas présentes à part, car, pour qu'un état d'esprit soit séparé et distingué des autres, il y a une condition nécessaire : ['absence au même moment d'autres états propres à se mêler avec te premier. En outre, il n'est pas certam que les notes soient présentes d'aucune manière. Supposons un voyageur dans une voiture fermée ; si un cheval ne suffit pas à la traîner, le voyageur ne s'apercevra du mouvement de la voiture que quand il y aura deux chevaux ; il n'aura pas pour cela la représentation inconsciente de chaque cheval; on peut sentir un effet final sans en sentir toutes les causes.

Leibniz, étendant jusqu'au bout l'induction, en arrivait à croire, comme Spinoza, que le monde entier est représenté confusément dans toute perception. En un sens on peut le soutenir, si on veut dire simplement que !a complète explication d'un seul état de conscience supposerait l'explication du monde entier. Mais, sans nous perdre dans des considérations métaphysiques, il s'agit actuellement de savoir si un état de notre conscience peut se diviser en autant ^'éléments qu'il a de conditions. Or, il est clair qu'il ne faut tenir compte, ici, que des conditions immédiates, par conséquent cérébrales et nerveuses. Toute partie d'une cause produisant immédiatement un effet doit avoir son efiet particulier dans l'effet total ; mais, s'il s'agit de causes médiates et plus ou moins lointaines, leurs effets peuvent, nous l'avons vu, se composer, se neutraliser, se transformer avant d'arriver à la conscience. Nous admettons donc que les cellules cérébrales qui concourent à produire, par exemple, une sensation de son ou de lumière, sont représentées soit par un élément, soit par un degré de cette sensation ; cela suffit pour faire induire que la sensation est composée, mais cela ne suffit plus pour faire

iscienls. Atif ^

Sfi CRITIQUE DES SENSATIONS INCONSCIENTES.

admettre qu'elle soit composée d'éléments inconscients. contraire, ce que produit enaque cellule cérébrale dans la conscience, c'est un certain degré et un certain élément de conscience, qui, pour n'être pas saisissable àpartdanslareyZexion, n'est pas par cela même hors de la conscience totale et synthér tique. Concluons qu'on transporte indûment dans le mentait^, sous forme inconsciente, les causes extérieures et les élémentt\ physiques de nos sensations (1).

Leibniz, Kant, Harailton, Helmholtz, Wundt et M. Taine ne se sont pas seulement appuyés sur la composition purement arithmétique des sensations et sur les lois de la divisibilité ; ils ont aussi mis en avant la composition en quelque sorte chimique des sensations, où le tout n'est pas une simple somme des parties, mais une chose douée de propriétés nouvelles : telle est l'eau par rapport à l'oxygène et à l'hydrogène. Déjà Leibniz avait entrevu cette « chimie mentale, » qui fournit aujourd'hui auxpartisans de la pensée inconsciente une nouvelle série de preuves. — Quand, disait-il, on mêle deux poudres, l'une bleue etl'autrejaune, l'esprit perçoit les deux, car, si une partie du mélange ne l'affectait pas, le tout ne l'affecterait pas non plus ; mais cette perception est confuse et demeure latente dans la sensation de la couleur verte. — Ce raisonnement n'est pas concluant, car la combinaison des rayons bleus et des rayons jaunes peut se faire extérieurement; elle peut se faire dans les nerfs optiques et dans le cerveau; les vibrations nerveuses peuvent « se composer » d'une certaine manière avant d'arriver à la conscience. I! n'est pas nécessaire d'imaginer dans la conscience même la combinaison d'une perception inconsciente de bleu et d'une perception inconsciente de jaune produisant une perception consciente de vert. Tout ce qu'on peut dire, — et nous l'avons dit déjà, — c'est que la conscience n'a

Soint la simplicité qu'on lui attribue d'ordinaire : elle comprend es sommes arithmétiques et des combinaisons ; mais laquestion reste toujours de savou' si les éléments de ces sommes et combinaisons sont des faits à la fois inconscients et mentaux,

1. Dfl même, on ne paiil dire, avec M. Colsenef, que l'oreille, selon te Leibniï. applinne d'une fai^on inconsciente le calcul et les lois de l'harmonie parce n qn'elle ne tolère les sons simnitanée oa successifs qu'à k condilion que 1er nombres de leurs vibrations soient entre em dans des rapports simples. » An liei de voir là une pensée inconsciente, ily Tant voir le rèsnltal mécauiqiie du Tonction nemeal nerveui : l'hannonie des sons rend ce ronclionnement facile sans produire répnisemenl des nerfs; la discordance des sons, au contraire, est !a ause (' — trouble et d'nne allération dans le tisan netveui par des chocs trop violei de li, dails un cas, le plaisir, dans l'antre le déplaisir.

si ce sont des faits de conscience confuse que leur nombre ou leur fusion empêche de discerner à part.

Pareillement, dans l'expérience de la roue aux sept couleurs, on n'a pas le droit de dire que la sensation du blanc soit composée de sept sensations inconscientes de bleu, de rouge, de jaune, etc., ni même de trois sensations inconscientes de rouge, de vert et de violet ; car, quand la roue tourne assez rapidement, les vibrations nerveuses et cérébrales se superposent et se composent^ si bien que les ondulations propres du rouge, du vert, du violet, ont disparu pour ne laisser que Tondulation du blanc. Inutile de supposer que le vert, le rouge et le violet subsistent dans le blanc, ou encore que la sensation inconsciente du vert, du rouge, du violet subsiste dans la sensation consciente du blanc. D'autre part, il n'est pas moins étrange de prétendre que la sensation consciente de blanc soit composée d'une sensation consciente de rouge, d'une de vert et d'une de violet : nous aurons beau contempler notre conscience, nous ne trouverons aucune sensation de rouge dans la sensation du blanc.

Des sensations et perceptions passons aux raisonnements inconscients. Selon Helmholtz, Wundt, Lange et M. Taine, il

Ja dans la perception extérieure des « actes à'inférence » ont nous ne nous doutons pas, des jugements et raisonnements dont les résultats seuls apparaissent à la conscience. Telles sont les conclusions si familières que nous tirons quant à la distance et à la grandeur des objets; telles sont aussi les illusions d'optique, qui sont des illusions d'inférence inconsciente {Unbewusste Schlûssé).

Lange a invoqué plusieurs expériences curieuses en faveur de ces inférences inconscientes. On sait que la tache aveugle de la rétine ne peut percevoir les couleurs ; malgré cela, placez sur une feuille de papier rouge un petit disque blanc et dirigez l'axe de vos yeux de manière à faire tomber ce disque sur la tache aveugle ; vous verrez alors une feuille rouge sans interruption. Placez un disque noir sur un fond vert, vous verrez un fond vert sans interruption. Lange en conclut que nous complétons la surface colorée par une inférence inconsciente, en dépit de la tache aveugle. Variez l'expérience. Appliquez sur le papier blanc ime baguette noire, dont le milieu tombe sur la tache aveugle, la baguette ne paraîtra pas brisée; fûtelle réellement brisée à l'endroit de la tache aveugle, elle Earaîtra continue. Maintenant, posez à l'œil un intéressant prolème au moyen d'une nouvelle variante de l'expérience. Fa-

68 ClUTIQUE DES RAISONNEMENTS INCONSCIENTS,

çonnez une croix de différeotes couleurs et faites tomber sur la tache aveugle l'endroit où les deux baguettes se croisent. Quelle branche l'esprit contînuera-t-il maintenant, les deux branches ayant des droits égaux ? Verra-t-il le miheu en rouge ou en bleu, par exemple? On admet généralement que, dans ce cas, la victoire reste à la couleur qui produit l'impression la plus vive. Parfois aussi il y a changement : c'est tantôt la baguette rouge, lantflt la bleue qui paraît prolongée. De plus, si on répète et modifie souvent l'expérience, la vision finit par être complètement supprimée au point d'intersection; on ne voit çlus se prolonger ni une branche ni l'autre; l'œil semble avoir rectifié sa fausse conclusion primitive. Ces faits sont fort curieux, mais leur interprétation par les raisonnements inconscients est aventureuse. D'abord, résoutelle vraiment le problème? Suffit-il de conclure, avec ou sans conscience, qu'un fond rouge doit être rouge partout, pour la voir rouge ? Quand cela a lieu, c'est qu'alors l idée ou 1 mî(^»] du rouge, présente à notre esprit, et qui suppose un commeiV' cernent de sensation du rouge, devient assez dominante pour produire une sensation plus complète, voisine d'une hallucination. Ce serait une des preuves de la force qui ajipartient aux idées ou images réfléchies. Si cette seconde explication, déjà plus plausible que celle du m raisonnement inconscient, » parait encore insuffisante , si l'on a la perception trop vive et trop immédiate d'une surface continue pour l'expUquer uniquement par une idée qui se réahserait elle-même, n'est-il pas alors plus scientifique de chercher le complément de l'explication dans un effet de simple mécanisme cérébral? L'œil est mobile, la tache aveugle est aussi mobile, et nous sommes habitués à ne pas tenir compte de cette tache : les ondulations nerveuses qui produisent la vision vont s'étendant dans le cerveau et engloutissent, pour ainsi dire, la tache aveugle dans l'ensemble. C'est une fusion d'impressions qui se produit à une certaine distance, comme les mouvements irréguhers d'une eau qu'on agite se fondent au loin en ondes régulières. Les courants cérébraux finissent par trouver des voies toutes tracées, et il suffit d'une sensation même incomplète pour ouvrir ces voies, pour produire par contagion la sensation complète dans les parties plus centrales du cerveau. Peut-être aussi y a-t-il ici une onde nerveuse centrifuge, comme celles qui, selon M. Sergi, sont nécessaires à toute perception parfaite. Aussi est-ce la couleur la plus intense qui l'emporte dans la croix aux couleurs diverses, à moins que l'imagination ne soit déjà occupée de l'autre cou-

CBITIOOE DSS HAISONNKHENTS INCONSCIENTS.

leur, ce qui donne à cette dernière une intensité artificielle. Enfin, quand l'esprit a reconnu son erreur après des expériences nombreuses, des courants s'établissent qui tendent à contre-balancer les anciens : il se produit à la fin une neutralisation des diverses tendances et la contagion des couleurs est suspendue. Toujours est-il que, si on ne peut expliquer le phénomène dans tous ses détails, eu égard à la complexité du mécanisme cérébral, la méthode la plus scientiflque est de lui attribuer une explication mécanique jusqu'à preuve du contraire, au lieu d'invoquer un raisonnement inconscient qui luimême ne saurait produire une sensation.

On a cité encore à ce sujetdcs expériences très intéressantes sur les illusions visuelles. Nous voyons ou croyons voir un objet avec une couleur qu'il n'a pas réellement. Dans le volet d'une chambre obscure pratiquez deux ouvertures, l'une laissant passer de la lumière blanche, l'autre munie d'une vitre coloriée qui ne laisse entrer que de la lumière rouge. Le mur blanc placé en face sera éclairé par de la lumière rouge affaiblie, mélange des deux autres. Placez alors un crayon sur le passage des deux faisceaux lumineux, l'un de lumière rouge, l'autre de lumière blanche : le crayon projettera deux ombres sur la paroi. L'une de ces ombres ne sera aucunement éclairée par la lumière blanche, dont le crayon intercepte le faisceau ; elle ne le sera que par la lumière rouge, dont le faisceau n'est point intercepté. Et, en effet, cette ombre paraîtra d'un rouge vif sur la paroi, qui est d'un rouge pâle et mêlé de blanc. Jusque-là, rien de plus simple. Mais que sera l'autre ombre projetée par le crayon?Gette ombre, ne recevant aucun rayon ûe la lumière rouge que le crayon intercepte, sera uniquement éclairée par la lumière blanche émanée de l'une des ouvertures; elle sera donc eti re'a/ii^ blanche, ou plutM grise, car le gris n'est qu'un blanc moins clair. Et cependant vous la jugerez d'un vert intense. Le vert étant précisément la couleur complémentaire du rouge, on devine sans peine que l'ombre grise doit nous paraître verte sur un fond rougeiltre comme celui du mur. Mais voici qui est plus curieux. Considérez cette môme ombre, qui vous parait verte sur le fond rougeâtre, à travers un tube étroit qui vous permette de voir désormais l'ombre seule sans voir le fond rougeâtre dont elle est entourée : elle persistera à vous paraître verte, comme si vous l'aperceviez sur le même fond. Qu'on supprime la vitre rouge pendant que vous continuez à regarder l'ombre à travers le tube, il n'y a plus de fond rougeâtre qui doive provoquer l'apparence verte, et cependant 1 ombre parait toujours

CRITIQUE DES HilSONXEMENTS INCONSCIENTS.

verte. Bien plus, qu'on remplace la vitre rouge par une \iti9de toute autre couleur, l'omÈre vous parait toujours verte. — Maintenant faisons l'expérience en sens inverse. Qu'on supprime la vitre rouge et le tube, l'ombre vous parait grise, comme elle l'est en réalité. Reprenez ensuite le tube et considérez l'ombre; elle vous paraît toujours grise. Pendant que vous êtes dans cette position, replaçons la vitre rouge, puis une vitre verte, bleue, etc. ; votre jugement est toujours le môme : l'ombre est grise. Et c'est cette ombre que, tout à l'heure, dans les mêmes conditions physiques, vous jugiei.l verte.

Pour expliquer ces apparences, il faut se rappeler d'abord que nous avons l'habitude de reconnaître la couleur des objets a travers les teintes de la lumière ambiante. C'est le principe dont part M. Delbœuf, mais pour en tirer une conséquence contestable. « Nous avons fini, dit-il, par savoir juger du vert à travers le rouge. Physiquement parlant, le vert vu à traversa du rouge doit paraître grisâtre ; mais notre jugement redresi cette erreur : comme nous voyons que le gris qui frappe noti œil est perçu à travers le rouge, nous en concluons que oegris provient nécessairement du vert, car le vert seul est vu gris à travers le rouge (1). » C'est par une conclusion semblable que nous jugeons l'ombre verte tant que nous croyons la voie au milieu d'une limiière rougeâtre, et la môme ombre gris( tant que nous croyons la voir au milieu d'une lumière blanchâtre. On peut répondre à M. Delbœuf qu'il y a là plus qu'une conclusion logique : nous sentons réellement du vert ou du gris ; une sensation ne se fabrique pas avec des raisonnements. Nous pouvons seulement par l'imagination, quand nous cpoyons voir un objet vert, provoquer en nous une image de couleur verdâtre à l'état naissant. C'est mieux alors qu'un raisonnement, c'est une représentation, conséquemment une sensation naissante et un commencement de vibration nerveuse, qui tombe ensuite sous les lois ordinaires de la raéca? nique. Nouvelle preuve de la force qui appartient aux idées images.

Une expérience plus simple consiste à recouvrir complètement un papier rouge d'une feuille de papier blanc assez mince pour laisser passer la couleur rouge du fond; glissez alors entre les deux feuilles un petit morceau de papier gris : ce morceau paraîtra vert. Le papier transparent, bien que blanc, nous fait l'effet d'être un papier rose, même à l'endroit où

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