DE LA FORCE MENTALE
I. Corrélation de quantité entre les faits physiques et les faits physiologiques,
II. Corrélation de quantité entre les faits physiologiques et les faits psychologiques. — 10 Y a-t-ii transformation des premiers dans les seconds. Que nous apprend sur ce point Texpérience. Expérimentations qui seraient nécessaires pour démontrer cette transformation. Ces expérimentations ont -elles été faites. — Que nous apprennent l'analyse et le raisonnement. Impossibilité de concevoir la transformation du mouvement en faits de conscience. — 2o II y a seulement corrélation de quantité entre les faits psychologiques et les faits physiologiques. Confusions à éviter. Quels sont les deux termes, l'un physique, l'autre mental, dont il faut comparer les intensités. Tout changement de quantité entraîne un changement de qualité dans Tordre mental. Inversement, tout changement de qualité dans l'ordre mental implique un chanjrement de quantité. ^ Harmonie finale de l'énergie physique et de l'énergie mentale. ^ Vrai domaine de cette harmonie. — Distinction de la qualité psychologique et de la qualité morale ou sociale, ^ Le poids de carbone brûlé et la valeur morale d'une action. -~- A quel point de vue il y a harmonie entre la quantité physique et la valeur morale ou sociale. Examen des conséquences ultérieures d'un acte, par exemple des actes de Jésus, au point de vue mécanique et moral.
ni. Corrélation de quantité entre les divers faits psychologiques, — La corrélation et l'équivalence mutuelle des faits mentaux n est pas'une transformation de l'un dans l'autre. — L'absence ^'identité entre les divers faits mentaux n'exclnt pas la loi ùq proportionnalité quantitative qui les relie. — Lot de conservation ae lénergie psychique. Réponse aux objections. — Que l'impossibilité pour nous de mesurer exactement les forces mentales ou de déterminer une unité de mesure fixe n'implique pas qu'elles ne soient point mesurables en elles-mêmes. Exemples tirés du souvenir et de la sensation.
CozrélAtion de quantité entre les &itfl physiques et iee faits physiologiques.
Selon les plus récentes observations et inductions de la physiologie, la loi d'équivalence et de corrélation des forces
il6 FAITS PHYSIQUES ET FAITS PHYSIOLOGIQUES.
s'appligue au système nerveux comme à tous les appareils mécaniques : le système nerveux restitue sous forme de mowvement, et en quantité proportionnelle, ce qu'il a reçu sous forme A' excitations. Cette loi se vérifie d'abord par l'action des muscles (1). Un travail chimique et une conversion de la chaleur en mouvement s'opère aussi dans les nerfs comme dans les muscles; mais le travail est beaucoup moindre. Le nerf, en effet, n'a qu'une excitation à transmettre, et ce n'est pas lui, mais le muscle, qui accomplit le grand travail moteur. L'excitation à forme électrique transmise par le nerf ne fait que déclancher un mécanisme, ouvrir ou fermer un courant, comme la main du mécanicien ouvre ou ferme le passage à la vapeur dans la locomotive. Matteucci suspend un poids au muscle principal de la jambe d^une grenouille et il envoie un courant électrique dans le nerf attaché à ce muscle : la contraction musculaire soulève des poids facilement évaluables ; d'autre part, on peut évaluer la combustion du zinc produite par la pile pendant le temps très court de l'excitation du nerf; Matteucci trouve ainsi que le travail mécanique fait par le muscle est vingt-sept mille fois plus grand que le travail chimique ou calorique de l'excitation nerveuse.
La proportionnalité, sinon Téquivalence, entre l'excitation et la réaction nerveuse se manifeste aussi dans les actions réflexes de la moelle épinière (2). Quant au cerveau, s'il est un appareil capable de compliquer et de multiplier les effets, les effets ne cessent pas pour cela d'y être en corrélation mécanique avec leurs causes. Supposer la loi d'équivalence quantitative suspendue dans le cerveau, c'est
(i) Le fait caractéristique qui accompagne la contraction musculaire, c'est une forte absorption d'oxygène, qui est exactement proportionnelle à la quantité de travail accompli par le muscle. C'est même cette action chimique produite dans le muscle qui en change la forme et le contracte : ainsi, quand on mouille les cordes qui soulèvent un poids, elles se gonflent, se tendent et ont pour effet une traction considérable. En même temps que le muscle s'oxyde, il produit de la chaleur; Béclard a montré, dans une série d'expériences ingénieuses, que la chaleur due à Taction chimique est diminuée de celle qui se transforme en travail mécanique. Dans tout son corps, l'homme rend en travail environ 12 pour 100 de ia chaleur emmagasinée; c'est à peu près le rendement de nos meilleures machines.
(2) Chez l'animal dont la moelle a été séparée de l'encéphale, pincez légèrement un membre, des mouvements se montreront dans ce membre seul; pincez un peu plus fort, les mouvements se manifesteront à la fois dans le membre qui reçoit l'excitation et dans celui du côté opposé : serrez fortement entre les mors d'une pince les doigts d'une patte, les mouvements convulsifs envahissent les quatre membres et le tronc. Augmentez l'intensité de l'irritation, vous aurez des mouvements généraux, des cris mêmes, si la section a porté au-dessus du bulbe rachidien. V. Rouget, Physiologie des actions réflexes, p. 51.)
FAITS PHYSIQUES ET FAITS PHYSIOLOGIQUES. il"?
faire une pure hypothèse et une hypothèse antiscientifique. Les fonctions physiologiques et les phénomènes physiques sont donc corrélatifs, au point de vue purement mécanique, comme le sont entre elles les diverses forces de l'univers, gravitation, chaleur, lumière, électricité ; et le système nerveux est l'organe dé cette corrélation.
Entre les faits psychologiques et les faits physiologiques il
;■ a aussi une corrélation de quantité. Si Ton considère d'abord es mouvements antécédents et concomitants des fonctions mentales, on peut admettre avec Herzen les lois suivantes : 1' L'intensité de la conscience est en proportion directe de l'intensifé de la désintégration nerveuse, qui la précède ou l'accompagne. Le sentiment, par exemple, suppose une désintégration de la force accumulée dans les nerfs, tantôt agréable si la dépense est inférieure à la provision, tantôt pénible si elle est supérieure; et l'intensité du sentiment varie selon l'intensité même de cette désintégration nerveuse. J
2° L'intensité de la conscience est en proportion ÏDverdH de la facilité et de la rapidité avec lesquelles le travi^V interne de chaque élément nerveux se décharge sur un' autre élément nerveux. Le sentiment, par exemple, perd de son intensité et de sa distinction en raison de la facilité el de la rapidité avec laquelle se produit le mouvement. C'est qu'il y a alord une diminution de la résistance organique, grâce aux canaux creusés par le mouvement même ; l'action intérieure diminue alors avec la réaction que lui oppose la résistance extérieure ; la victoire de l'action finit donc par être un repos et une cessation d'action. Il en résulte que le bien-être, W,îovo xaTa£rt>i[i«Tixiî, peut persister, mais que l'^jSovJi îv xivQOEi, le plaisir contrasté et mouvementé disparaît. Ce ' en ce sens qu'on peut dire qu'il n'y a point de plaisir saï. peine, sans une exertion de mouvement rencontrant une ced laine résistance, dont elle triomphe en se réparant l'exercice même.
3" Les faits mentaux se traduisent plus ou moins direct ment en faits corporels dont l'intensité est proportionnella-i leur intensité propre ; la douleur, par exemple, prodm des troubles en rapport avec son énergie.
De ces faits il est inexact de conclure que les phénomèa mentaux soient une transformation des phénomènes ph;
FAITS PHYSIOLOGIQUES ET FAITS PSTCHOLOOIQUES. Ii9
signes et physiologiques. La doctrine de Spencer, sur ce
Çoint, offre des variations et même des contradictions, 'antôt il dit : a Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment est transformable en un équivalent de motion mécanique, et par conséquent en des équivalents de toutes les autres forces que la matière manifeste (1). » Tantôt, au contraire, il ne renferme point le sentiment dans la liste des forces mutuellement équivalentes et transformables; les actions musculaires ou autres d'un organisme sont toutes, dit-il, des chaînes d'action mécanique qui se développent sans aucune « interférence » possible du sentiment.
Bain, avec cette prudence dont il a l'habitude de ne se départir aue par exception (nous verrons plus loin qu'il a des monnents d'imprudence), déclare la question aussi insoluble qu'elle est intéressante. Il formule d'ailleurs le problème en termes frappants. Il y a, dit-il, sous toute série de faits mentaux, une série d'actions physiques, avec dépense ou transport de forte motrice ; et ces actions ont leurs résultats physiques, en même temps que leurs concomitants subjectifs. Eh nien, voici la question : ces résultats physiques sont-ils moindres qu'ils Be seraient s'il n'y avait aucun côté mental? « En d'autres termes, la conscience et les faits de conscience coûtent-ils Quelque chose, physiquement parlant, et dépensent-ils de la force ? Nous pouvons concevoir un moyen de soumettre la chose au contrôle de l'expérimentation, mais probablement les procédés de recherche les plus avancés ne peuvent encore sur- I monter les difficultés de la question. » Le problème que Bain ■ pose ainsi peut être éclairé par le cas de la lumière, consiuérée comme l'une des forces en corrélation dans la nature : tandis que l'énergie mécanique, la chaleur et la force chimique ont obtenu des équivalents numériques déterminés, on n'a encore établi rien de semblable pour la lumière. « Nous pouvons convertir, dit Thomas Grahara, un poids de charbon en acide carbonique dans l'obscurité parfaite, et nous savons la quantité précise de chaleur engendrée; nous pouvons
(1) Et encore : ^ « Les modes de l'Inconnaissable que nous appelons mouvement, ehaleur, lumière^ affinité chimique, etc., sont transformables les uns dans les antres, et dans ces modes de Tlnconnaissable que nous distinguons sous les noms d*émotion, de sensation, de pensée, celles-ci à leur tour peuvent, par une transformation inverse, reprendre leurs premières formes. Aucune idée, aucun sentiment ne se manifeste que comme résultat d'une force physique qui se dépense pour le produire : tel est le principe qui ne tardera pas à devenir un lieu commun scientifique ; tous ceux qui savent apprécier Tévidence verront qu'une seule cause peut encore en expliquer le rejet, c'est l'entrainement irrésistible d'une théorie préconçve. {Principes, p. 232, traduction française.)
i20 FAITS PHYSIOLOGIQUES ET FAITS PSYCHOLOGIQUES.
brûler le même poids de charbon de manière à produire une grande quantité de lumière ; estimez la lumière en bougies ou de toute autre façon, mesurez aussi la chaleur dégagée en même temps que la lumière ; soustrayez la quantité de lumière de la quantité de chaleur de l'autre morceau de charbon, qui n'a donné aucune lumière; la différence serait l'équivalent de la lumière. Quoique cette opération n'ait pas été actuellement accomplie, elle est manifestement du domaine de nos ressources expérimentales et ne sera probablement pas longtemps différée. » Le cas de la force nerveuse dans son rapport avec les faits subjectifs est jusqu'ici semblable : nous avons des actions nerveuses sans subjectivité apparente pour nous, non saisies par notre conscience, par exemple les actions qui président à la digestion ; et il y a au contraire d'autres actions avec subjectivité et conscience. Dans les deux classes de faits il y a une dépense de force, avec des résultats physiques. Ceci posé, il faudrait observer si, dans le cas où la sensibilité et la conscience accompagnent le phénomène, les résultats physiques ne demeurent pas toujours le plein équivalent physique des forces dépensées. Le problème est ainsi tout à fait intelligible, mais personne, dit Bain, ne peut « même deviner la réponse expérimentale ». En somme, cela revient à la question : — Les phénomènes objectifs dont un animal est le théâtre auraient-ils été les mêmes sans le côté subjectif? — Des savants d'Edimbourg, Dewa et Mac Kendrick, voulant vérifier la loi de Weber, ont trouvé, par des expériences sur l'œil, que la sensation est proportionnelle à rintensité du courant nerveux transmis au cerveau, car le courant nerveux est proportionnel au logarithme de l'excitation ; s'il était donc possible d'établir que ce courant nerveux, parvenu dans le cerveau, ne se retrouve pas et ne se continue pas sous forme de mouvement, la pensée apparaîtrait comme une transformation du mouvement. La force emmagasinée dans l'organisme dont nous disposons, dit encore à ce sujet Delbœuf, a la faculté de se transporter d'un point à un autre de l'organisme et de se mettre au service d'organes différents : je puis la dépenser soit en produisant des effets musculaires, soit en éprouvant des sensations visuelles, auditives, etc., ou en produisant de la pensée. Pendant un effort musculaire violent, — marche rapide, saut, danse, exercices gymnastiques, — la sensibilité auditive, visuelle, olfactive, tactile, de même que la pensée et l'attention, est émoussée et inerte ; il y a donc lieu de se demander si la
iMCDéme force peut se manifester successivement sous forme "le mouvement et de pensée.
Selon nous, Texpérience ne pouvant résoudre la question jnsi posée, il faut s'adresser à l'analyse et au raisonnement. V, si un mode de mouvement, comme la chaleur, peut se •ansformer en un autre mode de mouvement, comme un ^fcravail mécanique, il est absurde d'imaginer la transformad'un pur et simple mouvement en une chose qui n'est
dus un mouvement, comme la pensée. Au point de vue
ixnécanique, la transformation des forces n'est qu'une con- '^inuation du mouvement; il n'y a de transformé^ quand ^nous passons de la chaleur à la lumière, que nos sensations '^e chaleur et de lumière; objectivement, c'est toujours la ^laaême quantité de mouvements qui se combinent et aboutissent à des directions diverses. La liste des énergies trans- Jormables n'est donc que la liste des divers genres de mou- "^ements : on fait abstraction de leurs causes inconnues, et on les classe artificiellement par rapport aux sensations diverses qui peuvent nous les révéler; — ce qui est un rapport ^lout extrinsèque. D'après ces définitions, comment mettre le sentiment et la pensée, comme tels, dans la liste des éner- £ies transformables ? — Nous ne pouvons pas réduire le sen- 'timent et la pensée à de simples rapports changeant dans J^espace^ à des mouvements au sens mécanique, c'est-à-dire considérés comme simples relations spatiales et indépendamment de toute cause proprement dite. Il y a dans les change^ fnents psychiques autre chose que des changements locaux; il "y a, outre leur intensité et leur durée, une qualité interne, irréductible à la simple relation externe de la droite et de la gauche, du bas et du haut; on ne peut expliquer une sensation, comme celle de lumière, par une disposition extérieure et locale de molécules qui, dans leur intérieur, n'auraient subi aucun changement. Dès lors, quand on dit que le sentiment ne fait pas partie des énergies transformables, on ne fait que dire : le sentiment n'est pas un simple mouvement. Faut-il conclure de là qu'il ne soit pas une force au sens métaphysique, c'est-à-dire une cause que le« mouvement manifeste, ou le mode d'action et de réaction d'une cause? — Nullement ; c'est au contraire parce que le sentiment est une vraie force, ou la réaction d'une vraie force et d'une activité, qu'il n'est pas « transformable » en un pur rapport extrinsèque et local, en une sorte de nombre pythagorique. Il n'en résulte nullement que le mental soit un pur
12Î FAITS PHïSIOLOOIDUBS ET FAITS PSYCHOLOOIODES.
reflet; au contraire, nous le ■verrons, ce sont les changements externes dans l'espace qui, ne pouvant se comprendre par eux-mêmes, reflètent nécessairetnent des changements internes dans le temps; et ceux-ci, à leur tour, doivent refléter des actions et réactions d'ordre psychique, A la question de Bain et de Delbœuf : la même force peut-elle se manii'ester sous forme de mouvement ou sous forme de pensée ? Nous répondrons donc : non, si vous entendez par force la mèma quantité de mouvement de tension; cette quantité se manifesta simplement dans divers organes, sous formes de divers mouvements dans l'espace. Je puis soustraire au cerveau una partie des conditions physiques du fonctionnement intellectuel : afflux du sang;, innervation, chaleur, etc., et alors ma. pensée s'affaisse; mais l'état général de l'organisme est tou — jours exprimé d'une manière adéquate dans ma conscience^ sinon sous forme de pensée claire, du moins sous forme de»^ sentiment obscur plus ou moins voisin de l'équilibre. Si don(7 l'on mettait d'un côté tous les mouvements accomplis dans le cerveau, dans les centres de la moelle, dans les moindres parties et particules du corps, de l'autre tous les états psychiques qui existent dans la conscience centrale et ceux qui peuvent exister aussi dans les centres médullaires, dans tes cellules mêmes, dans les particules de tout le corps, on aurait une équation exacte entre les deux sommes : on verrait que l'ensemble des mouvements corporels d'un organisme correspond à l'ensemble de ses états psychiques. Comme on n'a point d'instrument pour mesurer avec exactitude l'intensité des phénomènes mentaux, on ne peut sans doute montrer expérimentalement que la corrélation de cette intensité avec celle des phénomènes physiologiques correspondants soit univePselle et constante, mais la déduction et l'induction doivent l'aire admettre cette corrélation, car tous les faits connus sont en sa faveur.
Plusieurs philosophes (Lange, Renouvier, Bersot, etc.) ont cependant objecté que l'impression produite sur la rétine ou sur l'oule par la lecture ou l'audition d'une nouvelle foudroyante : « votre mère est mourante » ou « votre père est miné 11, est sans proportion avec les phénomènes consécutifa d'agitation, de mouvement, de locomotion, etc. Ils en ont conclu qu'il n'existe ici aucune équivalence entre les forces. — Nous répondrons qu'il y a un certain équilibre cérébral répondant à notre équilibre moral et que toute cause qui tend à détruire celui-ci tend à détruire l'autre. Sans doute la lecture
FAITS PHYSIOLOGIQUES BT FAITS PSYGHOL09IOUKS. 123
de cette phrase : votre mère se meurt, en tant que simple lecture, ne produit pas plus d'excitation sur la rétine que la lecture de cette autre phrase : votre mère se porte bien; raais, dans le premier cas, l'équilibre moral et l'équilibre cérébral correspondant sont entièrement bouleversés : un tourbillon d'idées et de sentiments se produit, avec un tourbillon cérébral corrélatif; ce tourbillon cérébral provoque à son tour une sorte de tempête physique, — pleurs, cris, mouvements, agitation, battements de cœur, course rapide au chemin de fer, etc. Le ressort du centre même de la vie morale et aussi de la vie cérébrale a été pressé, tandis que le courant nerveux produit par la lecture de lignes indifférentes ne presse aucun ressort, n'ouvre ou ne ferme aucun circuit d'importance capitale. Prenez d'une seule main une bouteille de Leyde, vous ne ressentirez rien; touchez le bouton de lautre main, vous éprouverez la secousse. Quelques mots, en ouvrant un courant intérieur, peuvent faire qu'un homme saute sur un pistolet : il en applique la gueule sur sa tête, presse la détente et meurt. La disproportion apparente de la cause et de TefTet se changerait en harmonie, même au point de vue mécanique, si nous pouvions suivre tous les trajets, toutes les répercussions, toutes les ruptures d'équilibre, tous les désordres intérieurs, depuis la faible vibration de l'ouïe jusqu'au coup de pistolet anal. Dans ce pistolet même, le petit mouvement du doigt qui a pressé la détente a mis en liberté une somme considérable de force motrice; faut-il croire pour cela que les effets n'y soient pas proportionnels aux causes et qu'il y ait création de force dans l'arme à feu ? Quelques gouttes d'acide cyanhydrique produisent la mort; faut-il croire qu'une puissance mystérieuse et créatrice a tiré du néant les effets considérables d'une cause en apparence minime ?
Il faut seulement, ici, se garder de diverses confusions. Quand on compare l'intensité d'un phénomène mental à l'intensité d'un phénomène nerveux correspondant, il ne faut pas borner ce phénomène nerveux à l'excitation extérieure produite sur le nerf afférent ; il ne faut pas non plus faire entrer seulement en ligne de compte l'effet produit sur les nerfs efférents qui aboutissent aux muscles : tous ces antécédents ou conséquents du fait mental sont périphériques et plus ou moins lointains. Ce qu'il faudrait pouvoir comparer avec le fait mental, ce serait la transformation moléculaire opérée dans le cerveau même, ce serait la condition immé"
diate ou la conséquence immédiate du fait mental. Si Ton compare l'excitation ^mem^ni physique et extérieure^ comme l'intensité d'un son ou d'une lumière, à la sensation correspondante, la loi psycho-physique montre qu'il n'y a plus simplement équivalence; c'est qu'alors la comparaison a lieu entre un antécédent physique éloigné et un effet mental ultérieur. Mais il n'en résulte pas qu'il n'existe point une équivalence quantitative entre le mouvement cérénral et le changement mental, par exemple que la quantité de sensation ne soit pas proportionnelle à la quantité de transformation moléculaire^ de dégagement de lorce qui a lieu dans les centres cérébraux affectés à la sensation.
Un changement de quantité dans les conditions physiques d'un fait mental n'entraîne pas seulement un changement de
Juantité dans le fait mental ; il entraine aussi un changement e qualité. Une sensation de chaleur plus forte diffère à la fois par la quantité et par la quaUté d'une sensation moindre : le changement de qualité peut môme aUer jusqu'au contraste tranche du plaisir et de la douleur.
Réciproquement, le changement de qualité implique toujours un changement de quantité. Par exemple, si je passe d'une pensée gaie à une pensée triste, c'est qu'il y a de nouveaux antécédents psychiques ou une nouvelle combinaison des mêmes antécédents ; or, à chacun de ces antécédents est attachée une certaine intensité, une certaine quantité d'énergie : toute sommation d'antécédents suppose donc une sommation d'énergies ; toute modification d'antécédents suppose une addition ou soustraction de quelque antécédent, de quelque énergie. En fait, je sens qu'il y a en moi un conflit d'énergies quand je pense à quelque chose de triste : il y a tension et lutte ; dans la pensée gaie, il y a une énergie dont la direction est toute différente et aussi l'intensité tout autre. Quoique je ne puisse exprimer par des nombres ces rapports d'énergie mentale, les nombres les régissent cependant, et, si je pouvais analyser, mesurer les divers états de la force dans l'organisme, je reconnaîtrais une parfaite harmonie entre l'énergie physique et l'énergie mentale sous le double rapport de la quantité et de la qualité.
Mais, remarquons-le, nous ne parlons ici que de la qualité psychologique, non de la qualité morale et sociale. Il ne faut pas confondre, comme on le fait trop souvent, ces deux ordres de qualité, pour en conclure ensuite l'absence d'harmonie entre
Torganisme et la conscience. La qualité morale et sociale est une appréciation de conséquences, par laquelle on sort du présent pour anticiper l'avenir, de l'individu pour embrasser la société, etc. Il peut assurément y avoir une extrême disproportion, au point de vue moral, entre des actes qui ont dépensé à peu près la même somme d'énergie physique et consumé à peu près le même poids de carbone. On a dit à ce sujet : — a Connaît-on le prix du travail intellectuel, quand on sait que l'équivalent mécanique en est un peu plus considérable que celui d'un travail musculaire moyen de même durée? (1) » — Non sans doute, répondrons-nous, mais il faut comparer les choses sous les mêmes rapports : le prix du travail intellectuel ne tient pas à son intensité actuelle, même psychique, il tient à ses conséquences : s'il faut chercher ici une proportion quantitative, c'est seulement entre l'intensité présente du travail intellectuel et le poids de carbone consumé; or, cette proportion existe. Quant aux conséquences ultérieures, morales ou sociales, du travail intellectuel, — par exemple celui de Leibniz découvrant le calcul infinitésimal, — ce n'est pas avec le poids de carbone actuellement consumé qu'il faut comparer cet ensemble de conséquences^ ni avec la quantité actuelle de mouvement dans la tête de Leibniz, c'est avec toute la série de mouvements et de changements physiques, physiologiques, sociologiques, qui se déroulent non seulement chez lui, mais dans l'humanité et sur la terre. Un maçon qui soulève une pierre peut dépenser à peu près, dans le moment présent, la même force que Leibniz ; mais, une fois la pierre mise en place, les conséqiiences ne s'étendront pas en nombre, en variété, en nétérogénéité, en fécondité, comme les conséquences du travail de Leibniz. Les résultats de ce dernier travail se retrouvent dans presque toutes les constructions de la science et de l'industrie moderne : quand on fait un télescope, un pont, quand on construit un navire, on développe encore les conséquences des découvertes de Leibniz. Si donc on voulait comparer la quantité et la variété de mouvements qui résultent d'un effort manuel et d'un effort intellectuel, on verrait que l'harmonie et la proportion subsistent, et que le prix du travail intellectuel pourrait se déduire de l'énorme quantité de mouvements dont il est l'origine , — mouvements qui peuvent aller jusqu'à transformer la société humaine et
(1) M. Boutroux, De la Contingence dans les lois de la nature.
Siii&
ISe FAITS fUÏSIOLOalQlïas et faits FSÏCUOLOOigUBS.
les cerveaux humains. — « Jugera-t-on, demande encore* M. Boutrouï, de la vaieur d'un plaisir, de la vérité d'une pea^ — sée, du mérite d'un acte, par le poids qu'on aurait pu sou — lever au moyen du carbone oxydé à l'occasion de ce plaisir, de cette pensée ou de celte action? » — Non, mais la valeur" du plaisir a pour corrélatif la quantité de mouvements vitaut qu'il favorise dans l'individu ou dans la société entière; la. vérité d'une pensée est l'anticipation d'une quantité indéfinie de mouvements dont elle fournit d'avance la formule et avi lesquels elle est en harmonie; le mérite d'un acte est rapport non pas seulement avec le poids qu'on pourrait ai tuellement soulever au moyen du carbone que l'acte dépense, mais avec la quantité d'efforts antérieurs ou postérieurs qu'il présuppose ou annonce, avec ses conséquences individuelles et sociales, qui, en définitive, se traduiront toujours par des efforts, des mouvements, des poids soulevés de toute sorte. Le mérite de Jésus enseignant l'amour par l'exemple de sa mort pourrait s'évaluer, même mécaniquement, par le sillage cérébral que son action et sa parole ont laissé après elles ; ce siUage, traversant tous les cerveaux les uns après les autres comme les ondes d'une mer, a produit dans les sociétés chrétiennes une distribution d'énergie et de mouvements infiniment différente de ce qui aurait eu lieu sans le christianisnie. Un grand exemple moral aide tous les hommes qui le connaissent et l'imitent à soulever, comme on dit, tes fardeaux de la vie, et chaque ellort, même moral, a sa contrepartie possible dans un poids matériel que le nerf et le muscle pourraient soulever, dans une quantité de carbone que le cerveau dépense effectivement. Ne méprisons pas le carbone, et reconnaissons que la mort de Jésus, du baut de la croix, a brûlé dans l'humanité plus de carbone cérébral, nerveux et musculaire, que n'eût pu en consumer un incendie grand comme Jérusalem ou comme la Judée.
On a dit également : a II n'y a pas de proportion entre la différence physiologique et la différence psychologique qui distinguent, par exemple, la folie d'avec le génie; et, quand on juge de l'âme par le corps, on est porté à identifier ces deux états (1), 11 C'est qu'on juge alors aussi superficiellement que celui qui, regardant du dehors un volume de Chapelain ou un volume de Victor Hugo, estimerait que les deux se valent, ayant à peu près même aspect et même grosseur. Une machine
(1) Bontroux, ibid., 133.
FAITS PHTSIOLOSIÛUES ET FAITS PSYCHOLOGlOUEfll. 127
détraquée vaut-elle une machine qui fonctionne avec la pré-
i cisîon d'un chronomètre ? Si nous connaissions mieux Tin-
I térieur des cerveaux, nous trouverions entre le génie et la
f folie une différence n^écanique proportionnelle à la différence
psychologique; quant à la valeur des deux états en ce qui
concerne leurs conséquences individuelles et sociales, encore
une fois, ce n*est pas seulement Tétat actuel du cerveau qu'il
faut regarder, mais la vie entière de l'individu et ses consé-
çuences pour l'humanité.
En somme, d'après ce qui précède, l'harmonie existe !• entre les rapports de quantité dans Tordre physique et les rapports de quantité dans Tordre mental, par exemple entre les rapports d'intensité dans les excitations et les rapports d'intensité dans les sensations. Elle existe 2* entre les changements nerveux et les changements psychiques, en ce sens qu'un grand changement dans la conscience suppose un grand changement corrélatif dans l'équilibre cérébral et organique. Elle existe 3"* entre la direction des changements internes et la direction des changements externes; c'est-à-dire que, si l'un des deux ordres de change- Djent conserve la même direction, l'autre conserve aussi la sienne; s'il s'écarte peu de sa direction primitive, l'autre s'en écarte peu ; s'il s'en écarte beaucoup, l'autre s'en écarte beaucoup. Enfin il y a harmonie 4"* entre les changements nerveux et la qualité des changements psychiques ; par exemple, si nous
fî^ssons d'un son à son octave, il y a un rapport entre les quaîtés du son pour la conscience et Tintensité, la vitesse ou la dturée des vibrations cérébrales qui en sont les antécédents MXUnédiats.
i28 CORRÉLATION DES FORGES MENTALES.
Corrélatioai de quanti^ entre les divers faits psychologiques
Maintenant un dernier problème se présente, et c'est le plus délicat. S'il y a des rapports de quantité entre les actions nerveuses et les actions psychiques, y a-t-il aussi des rapports de quantité entre les divers changements psychiques comparés entre eux ? Existe-t-il une loi d'équivalence ou de mutuelle corrélation des forces mentales?
Cette loi nous paraît être une conséquence inévitable des corrélations précédemment admises. D'une part, en effet, il j a proportionnalité entre les changements physiques et les changements nerveux ; il y a aussi proportionnalité entre les divers changements nerveux comparés l'un à l'autre. D'autre part, il y a une proportionnalité entre les changements nerveux et les changements psychiques qui y sont inmiédiatement liés. De là résulte cette conséquence, que les changements psychiques, comparés entre eux, doivent avoir des énergies variables en raison des énergies également variables de leurs corrélatifs nerveux. L'état des centres nerveux a toujours un corrélatif mental, en ce sens que l'état général du cerveau s'exprime par l'état général de la conscience et les changements de cet état par les changements de la conscience ; les rapports quantitatifs des changements cérébraux doivent donc avoir leur contre-partie dans les rapports quantitatifs des changements psychiques. Si, par exemple, la commotion cérébrale est deux fois plus forte, on ne comprendrait pas que la commotion mentale qui y est immédiatement liée, c'est-à-dire Vémotion, ne fût pas deux fois plus forte, toutes choses égales d'ailleurs. Les antécédents et les conséquents doivent être harmoniques.
L'équivalence des forces mentales, d'ailleurs, ne doit pas plus être prise au sens d'une véritable transformation que celle des forces physiques. Dans le monde matériel, avonsnous dit, il n'y a que continuation du mouvement avec des directions différentes; pareillement, dans le monde mental, un changement entraîne une série de changements et se continue selon des lois régulières avec des directions diverses et des formes diverses. Une pensée d'abord dégagée d'émo-