XL INTRODUCTION
De vouloir. La conscience est la manière dont l'être s'apparaît à lui-même, la volonté est la manière dont l'être agit et existe. Si la forme essentielle de notre existence est la pensée consciente, le fond de notre existence est l'action déterminée par Vappétition de quelque bien et jointe au sentiment de quelque bien. Activité et sensibilité se pénètrent, se supposent, sont les deux aspects d'un seul et même vouloir. Nous sentons parce que nous désirons, parce qu'il y a en nous appétit favorisé ou contrarié, volonté satisfaite ou non satisfaite. L'évolution de la conscience recouvre donc une évolution de la volonté. Les sentiments particuliers et les désirs particuliers ne sont que des exertions limitées de la volonté, qui n'arrive pas à sa pleine satisfaction dans son commerce avec son milieu. Dès qu'il y a obstacle, limitation du vouloir, il y a réflexion de la volonté sur soi : la volonté sent alors du plaisir si elle surmonte l'obstacle, de la peine si elle en est surmontée; en même temps elle devient tel désir ou telle aversion. Mais ,1a volonté elle-même est incapable de résolution en quelque chose de plus simple. Les mouvements volontaires, avons-nous dit, ne peuvent naître de mouvements réflexes et purement automatiques; au contraire, ce sont les mouvements réflexes qui sont nés de mouvements d'abord appétitifs et volontaires. Dans les plus bas animaux, il y a des actions appétitives, et variables
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selon les circonstances, avant qu'il y ait des réflexes offrant un caractère d'appropriation constante et uniforme a un résultat utile. Les deux points principaux de la théorie qui admet l'irréductibilité de la volonté ou , comme dit Wundt , son « autogénie », sont, en premier lieu, que toute action extérieure est précédée d'une activité intérieure, qui, étant accompagnée d'un sentiment immédiat de soi-même plus ou moins confus, porte en soi les marques essentielles d'une activité volontaire; en second lieu, que les formes les plus simples de la volonté sont les actions qui ne sont précédées d'aucun conflit de motifs ou mobiles, mais qui suivent immédiatement un seul motif ou mobile. Ce mobile lui-même, si on y regarde de près, se résout en un acte de vouloir qui a eu lieu à un stage plus ancien et qui a ainsi créé un précédent. C'est donc le vouloir qui, une fois posé dans sa spontanéité première, se fait à lui-même un mobile par l'action qui est résultée de son déploiement et de sa rencontre avec le milieu. L'action, une fois accomplie, devient un motif de recommencer, une capitalisation prête pour une dépense future. On veut parce qu'on a voulu, si bien que, vous avez beau remonter sans cesse en arrière, vous ne pouvez trouver un commencement de la volonté, qui se confond avec l'existence et la vie. Les actions qui, aujourd'hui, dérivent de l'opération immédiate d'un seul motif, sont un reste des actions
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volontaires à l'état simple et impulsif; les actions qui résultent d'un conflit de motifs sont des actions* volontaires réfléchies, délibérées s mais la délibération n'est point de l'essence de la volonté. On ne pourrait pas vouloir par choix si, antérieurement à tout choix, il n'y avait pas déjà un certain vouloir spontané, au delà duquel l'analyse ne peut descendre (1). Aussi est-il impossible de définir la volonté; tout ce qu'on peut faire, c'est de résoudre les opérations plus complexes en cette opération plus simple, de montrer qu'elles enveloppent une conscience primitive d'agir, de tendre, de vouloir. « Au commencement, dit le Faust de Goethe, était l'action. »
L'action, étant la part du sujet même en tant qu'il concourt comme facteur à la production d'un phénomène, est toute subjective de sa nature et, en conséquence, doit échapper non seulement à la définition, mais encore à la représentation proprement dite. La représentation est toujours, en elle-même, quelque sensation ou quelque ensemble de sensations affaiblies, une image et un résidu d'impressions subies. Vouloir se représenter objectivement l'action subjective, c'est vouloir se représenter l'activité sous les formes de la passivité. Le plaisir et la douleur eux-mêmes, en un mot les sentiments, dans ce qu'ils ont de pro-
(1) Voir la Liberté et le Déterminisme.
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prement subjectif, échappent à la représentation intellectuelle. Quand vous croyez vous représenter le mal de dents, ce que vous vous figurez, outre les mots de mal de dents, ce sont vos dents, le trajet de la douleur à travers vos dents, tous les rapports plus ou moins précis de cette douleur à l'espace et au temps, ses associations avec telles idées ou images; mais, pour vous représenter la douleur en elle-même, il n'y a qu'un moyen : la renouveler, l'éprouver de nouveau à son degré initial. Le fond subjectif et caractéristique du sentiment, pour n'être pas objet d'intellection ni même de représentation, n'en existe pas moins; c'est même ce fond qui constitue proprement le plaisir ou la peine et qui, dans telles associations représentables, devient tel plaisir, telle peine, représentable elle* même par son cadre plutôt que par son contenu. A plus forte raison l'activité volontaire, qui est au fond du plaisir et de la peine comme exertion vitale favorisée ou contrariée, échappe-t-elle par sa nature vraiment subjective à l'objectivation. On se représente seulement le cadre de l'action, son milieu, ses associations de toutes sortes avec des impressions sensitives de résistance ou de concours ; en un mot, on se représente l'action incorporée dans un ensemble concret de sensations, l'effort proprement dit et surtout l'effort musculaire, si bien qu'il peut paraître que les sen-
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sations, ici, soient tout. Mais il n'en est rien. Quelque irreprésentable et inimaginable que soit l'agir, nous le distinguons nettement du pâtir par une conscience immédiate qui, pour n'avoir pas les formes de la représentation, n'en est pas moins une conscience très réelle et qui même est le fond de toute représentation, la flamme vivante de ce spectacle qu'elle éclaire du dedans. La représentation, en outre, a pour première condition une certaine discontinuité ou intermittence des états de conscience, qui produit leur, différenciation en moments et même en parties, qui donne ainsi à chacun d'eux une sorte d'individualité ou de forme distinctive, qui enfin rend les états de conscience susceptibles : 1° de reproduction, 2° d'association avec d'autres états, 3° de classification avec «d'autres états du même genre, en un mot de connaissance proprement dite. Or, l'action appétitive qui constitue la vie même et la volonté est constante, sans véritables intermittences ; elle est toujours présente tant que nous existons et présente à tous nos états successifs; elle ne peut donc être ni vraiment reproduite par un souvenir, ni associée et classée avec d'autres faits du même genre, car elle est sui generis. Voilà pourquoi elle n'est pas proprement objet de connaissance. S'ensuit-il que, ne \di connaissant pas, nous Y ignorions? Nullement. Février et James Ward ont dit avec raison : « Il ne peut y avoir ignorance que de ce dont il
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peut y avoir science. » L'antithèse entre science et ignorance est une opposition appartenant ad seul côté objectif de nos états de conscience, au seul domaine des représentations d'objets. Cette antithèse est donc beaucoup moins large que F antithèse plus générale entre les facteurs subjectif et objectif de notre conscience, sur lesquels elle ne porte plus. En un mot, d'une part, nous avons conscience immédiate du subjectif, c'est-à-dire de \ action et du sentiment, de leurs qualités propres et de leurs degrés divers d'intensité, qui y introduisent un commencement de différenciation; mais nous n'en avons ni vraie science ni ignorance; d'autre part, nous avons science ou ignorance des objets de nos sensations et représentations. Enfin, nous pouvons aussi avoir la science des effets produits par l'action et le sentiment sur la qualité, la quantité, la succession et la durée de nos représentations ; et c'est par ce moyen indirect que les actions et sentiments rentrent dans le domaine de la science psychologique. Le psychologue les étudie en tant qu'appliqués à telles représentations et influant sur elles : il étudie, par exemple, l'effort intellectuel de l'attention, l'effort volontaire, l'effort cérébral corrélatif, l'effort musculaire, etc.
Si l'idée de l'action est impossible à déraciner de l'esprit humain, si elle se retrouve sous les idées d'effort, de force, de cause, d'efficacité, de volonté, etc, c'est qu'elle répond à un processus
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constitutif de la conscience. . Prétendre, avec certains psychologues, que ce processus est lui-même un mode de sensation, une manière de pâtir sans agir ni réagir, c'est une pure hypothèse, contraire aux faits et par elle-même inintelligible, puisque tout se trouve passif sans rien d'actif. Dans les sciences physiques, il est utile de supprimer toute notion de force proprement dite, d'effort, d'action, d'efficacité, pour y substituer des symboles de mouvements dans l'espace; on obtient ainsi un monde abstrait de fantômes, un songe bien lié : la physique mathématique s'absorbe dans un idéalisme où la matière s'est évanouie en relations et immatérialisée. Mais la psychologie ne peut procéder de la même manière; elle ne peut faire abstraction du fond vivant et actif : voilà pourquoi nous la concevons essentiellement comme une psychologie des idéesforces, où la représentation est inséparable de Y action et même de la motion.