VARIATIONS DE L'INTENSITÉ PSYCHIQUE
serait étrange, n'y eût-il point d'autre raison à invoquer, ue cette faim ou ce désir fussent de simples apparences^ es phénomènes de conscience superflue, un éclairage de luxe.
III. Variations fonctionnelles de l'intensité. — Recherchons maintenant de quelles choses l'intensité des états de conscience est fonction. Cette intensité varie : 1° avec celle des excitations extérieures, 2° avec celle des réactions intérieures. Examinons d'abord les excitations extérieures.
La première condition nécessaire pour produire un état de conscience, ayant par conséquent une certaine intensité, c'est une intensité d'excitation nerveuse suffisante pour s'étendre des nerfs jusqu'au cerveau, et, dans le cerveau même, une suffisante intensité d'onde nerveuse. Quand un son décroît, il y a un moment où l'on entend encore et un moment où l'on n'entend plus : c'est la limite ou le seuil de la conscience ; cette limite marque, pour le son, le minimum sensible. Cette loi tient, selon nous, à des raisons toutes physiques et n'implique nullement que la conscience soit elle-même composée d'états inconscients peu intenses. Nous reviendrons plus tard sur ce point. Toujours est-il qu'il faut, pour produire la sensation, un ébranlement des nerfs assez prolongé ; il faut non seulement un faible coup dans les centres inférieurs, mais un contre-coup et un écho durable dans le cerveau. Une impression trop faible, en effet, peut se perdre le long de la route, ou se transformer dans les nerfs en mouvements intestins, en augmentation de chaleur, en actions chimiques. De là les lois bien connues, découvertes par les psychologues modernes, sur le minimum d'excitation perceptible à la sensibilité, et sur les rapports généraux de l'excitation à la sensation consciente. Faut-il rappeler que la sensation croit plus lentement en intensité que Y excitation nerveuse? Deux lumières n'éclairent pas deux fois plus qu'une seule, et il faut multiplier les lumières selon une progression rapide pour produire une sensation qui, elle, ne croît que selon une progression lente. Un nombre double de chanteurs ne produit
f)as sur notre oreille une sensation d'une intensité double. De à la loi de Weber et de Fechner sur l'accroissement relatif des excitations et des sensations. L'exactitude mathématique et absolue de cette loi a été niée, principalement par M. Delbœuf(l); mais ce qui demeure incontestable, cest
1. Cette formule devient exacte, croyons-nous, si on dit que la différence de deux excitations doit croître proportionnellement aux grandeurs des excitations extérieures pour produire des différences de sensation égales par rapport à notre aperception.
que, plus une excitation est déjà forte, comme celle d'une liqueur alcoolique, plus forte doit être l'excitation ajoutée
Sour produire une différence perceptible : la sensation croît onc bien plus lentement que l'excitation. Cette loi s'explique par l'usure des nerfs. Toute excitation produit un double effet : elle est cause de sensation, et elle est cause aussi d'épuisement nerveux; or l'épuisement diminue la sensation (1). Le toucher, après s'être exercé sur des objets rudes, ne sent bientôt plus les aspérités ; une saveur acre enlève momentanément le goût; une odeur forte, l'odorat; une rose dont on respire d'abord le parfum avec plaisir ne procure plus aucune sensation au bout de quelques instants. Regardez un objet très rouge, puis un objet blanc, le blanc vous paraîtra verdâtre; c'est que les nerfs du rouge sont émoussés, et ceux de la couleur complémentaire, qui avec le rouge forme le blanc, ne le sont pas ; de là, en présence de l'objet blanc, la prédominance des sensations qui produisent le vert. En général, une seconde sensation ne peut jamais être aussi forte que la première : c'est ce qui cause la déception des buveurs de liqueurs fortes, qui ne peuvent accroître un peu leurs sensations qu'en augmentant beaucoup la dose des excitants.
Dès lors, nous ne voyons pas que la loi de Fechner réduise la conscience, comme M. Ribot semble le dire, à un jeu d'optique en grande partie illusoire, car l'illusion porte bien plutôt sur l'objet extérieur que sur l'état de conscience lui-même : ce sont nos inductions et non pas notre conscience qui sont ici suspectes. Par exemple, si la conscience n'augmente pas l'intensité de sa sensation de son dans la même mesure que l'excitation extérieure, c'est que l'usure des nerfs contrebalance en partie cette excitation : la conscience est donc fidèle dans son apparente infidélité et reflète l'état exact, sinon des objets extérieurs, du moins du système nerveux.
La loi psycho-physique, à nos yeux, n'est pas vraiment psychique, mais simplement physique. Nous ne voyons pas de quel droit Wundt maintient le caractère psychique de cette loi, où il a voulu voir un « problème de logique inconsciente à forme mathématique »; c'est chercher bien loin, dans la logicpie inconsciente, une explication que la physiologie et la physique peuvent fournir avec plus de simplicité.
Quant à cette loi, plus générale, qui veut qu'au-dessous d'une certaine limite d'intensité les impressions extérieures ne
i. Voir sur ce point M. Delbœuf, Examen de la loi psycho-physique.
SÉLECTION NATURELLE ET MINIMUM SENSIBLE. il
parviennent pas au cerveau, et à la conscience, elle s'explique surtout, selon nous, par la sélection naturelle. Dans la concurrence pour la vie, les animaux qui ont triomphé sont ceux qui pouvaient le mieux réagir sur l'extérieur pour s'y adapter, par cela même pour se conserver et se développer. Or il y a eu ici deux excès possibles, tous deux nuisibles à l'être vivant : un excès d'insensibilité, un excès de sensibilité. Supposez un être trop insensible pour être averti d'un ennemi qui le menace, d'une influence extérieure qui lui est contraire : cet être et sa postérité finiront par disparaître. L'insensibilité et l'inconscience presque complètes ne sont admissibles que chez les minéraux, dont la constitution n'a pas la complexité „ et la fragilité des êtres vivants, surtout des animaux, et n'exige pas de leur part une réaction motrice à forme complexe. De là, chez les animaux, la supériorité de ceux qui ont acquis des sensations plus intenses, plus nombreuses et plus variées, en correspondance avec l'intensité, la multiplicité, la variété des circonstances favorables ou défavorables. Mais, d'autre part, supposez un être d'une sensibilité exagérée, chez qui tout retentisse dans la conscience centrale. Cet être sera en entier absorbé par une continuelle réaction vers l'extérieur; il sera dans un état de surexcitation maladive d'où dérivera l'usure rapide du système nerveux. Toute son énergie se dépensera à jouir ou à souffrir : il ne lui restera même pas une portion d'énergie à convertir en pensées, en réflexions, en résolutions, pour comprendre et écarter le danger. Un tel être ne pourra vivre ou faire vivre ses descendants : la sélection naturelle l'éliminera. Qu'il s'agisse des centres nerveux inférieurs ou du centre cérébral, l'excès d'impressionnabilité sera également nuisible. Si les centres inférieurs, par exemple ceux qui sont le siège de mouvements réflexes, réagissent contre de trop faibles excitations, s'ils ne sont pas modérés par des ce centres d'arrêt » ou autrement, et s'ils absorbent tout le courant nerveux, ils feront comme les nerfs malades et dépenseront toute l'énergie qu'ils tiennent emmagasinée contre les faibles excitations qui se jouent sans cesse autour d'eux : ils rendront un son intense et douloureux comme une harpe qui se plaindrait au plus léger souffle, ils réagiront par des mouvements excessifs et convulsifs contre les moindres excitations. C'est ce qui a lieu quand, par l'ablation des centres supérieurs, on concentre toute l'activité dans les centres réflexes : les mouvemens réflexes s'exagèrent alors; chez le blessé dont la moelle n'est plus en communication avec le cerveau, les mouvements réflexes des jambes deviennent, au moindre attouchement,
de véritables convulsions. 11 est donc nécessaire que le courant nerveux se répande de proche en proche dans tout l'organisme au lieu de se concentrer sur un ou plusieurs points. D'autre part, il est contraire à la survivance de l'individu et de sa race que toutes les impressions viennent retentir dans le cerveau à un degré suffisant pour pénétrer dans la conscience centrale : le cerveau n'a besoin d'être averti, de jouir, de souffrir, de percevoir, que quand il peut réagir par son
Souvoir intellectuel et moteur de manière à écarter la cause 'un mal. A quoi servirait-il que les moindres influences nuisibles exercées sur les battements de mon cœur fussent traduites et télégraphiées au cerveau sous forme de sensations conscientes pour le moi? Je ne puis rien sur mon cœur. L'animal surtout, étranger à la médecine, ne peut rien par son cerveau pour guérir une altération plus ou moins durable du cœur. Aussi le cerveau des animaux est-il resté étranger aux mouvements de cet organe, tandis qu'il n'est pas resté et ne
{>ouvait rester étranger à tous les mouvements des membres ocomoteurs, à tous les dangers menaçant les organes externes des sens, les yeux, les oreilles, etc. Qu'en est-il résulté par un mécanisme naturel? — En premier lieu, certaines sensations possibles en elles-mêmes, par exemple les sensations électriques, ne se sont pas développées chez la plupart des animaux, auxquelles elles demeuraient inutiles; elles sont, au contraire, utiles à la torpille ou au gymnote. En second lieu, parmi les sensations utiles ellesmêmes, la sélection a produit une échelle moyenne d'intensité répondant à l'utilité, avec un minimum et un maximum déterminés par l'utilité même. Les animaux chez qui s'est organisée mécanicpement une transmission aux centres cérébraux vraiment utile en ont retiré une force dans la lutte pour l'existence. Quand, au contraire, l'avertissement donné à la conscience du moi se trouvait être inutile, il est resté nécessairement passager et n'a pas développé par sélection des organes appropriés à un service superflu. C'est donc là une question de voies de communication qui s'est résolue elle-même mécaniquement.
Si l'on définit l'animal une société de centres vivants dont chacun a une sensibilité plus ou moins rudimen-' taire, comme les segments d'un ver coupé en deux, la même loi devient encore plus claire et prend la forme d'une loi sociale, administrative ou politique. Une certaine centralisation est nécessaire dans un Etat, mais, au delà des justes limites, elle devient nuisible. Si le pouvoir central est averti