SÉLECTION NATURELLE ET MINIMUM SENSIBLE
de tout et chargé de tout, il ne pourra tout faire. Il faut donc que certaines relations demeurent particulières entre tels individus ou entre tels groupes, sans s'étendre jusqu'au gouvernement central; il faut, en revanche, que ce dernier soit averti de tout ce qui est assez grave pour menacer la vie de l'ensemble. De même, dans le corps vivant, une faible action n'excite que la réaction des centres secondaires les plus voisins de la périphérie; plus forte, l'action intéresse des centres de mouvements réflexes plus nombreux et plus profonds ; si elle devient violente, destructive, le cerveau et la conscience centrale sont avertis, excités à réagir par un mouvement de tout le corps ou par une intervention de toute l'intelligence. Cette adaptation progressive de l'impression consciente, sous le rapport de l'intensité, à l'importance qu'acquérait la réaction volontaire ne pouvait donc pas ne pas se produire en vertu des lois de la sélection naturelle. C'est celle-ci qui a fait la part du conscient et de l'inconscient pour le moi (1).
L'intensité des états internes n'est pas seulement fonction de l'intensité des excitations externes ; elle dépend aussi de la réaction intérieure, principalement de cette concentration d'activité qu'on nomme attention. D'une part, il y a des cas où, sans changement apparent d'attention, nous trouvons cependant l'intensité d'une représentation accrue ou diminuée, par l'effet de certains concomitants physiques qui sont eux-mêmes accrus ou diminués : stimulus, processus nerveux, usure ou réparation des nerfs, etc. D'autre part, les conditions extérieures et périphériques restant les mêmes, l'intensité d'une représentation peut s'accroître ou diminuer selon qu'elle est plus ou moins en rapport avec nos propres tendances, nos désirs et notre attention. Nous reviendrons plus tard sur la nature de l'attention et sur les causes de son intensité; il suffit actuellement de formuler cette conclusion : l'intensité des états de conscience est fonction de l'intensité des excitations externes et de V intensité de la réaction interne.
IV. Le nombre dans les états de conscience. — Outre l'intensité, les états de conscience ont en commun avec les faits extérieurs un second caractère de haute importance : la multiplicité, le nombre. Si le monde extérieur offre une diversité extrême, que dire du monde intérieur, aux passions mobiles,
1. Il reste toujours à savoir si ce qui est inconscient pour le moi est inconscient et insensible en soi, — question que nous réservons.
aux pensées toujours changeantes, aux désirs toujours renouvelés ? À vrai dire, le monde extérieur lui-même ne nous est connu qu'à la condition de réfléchir en nous sa multiplicité et sa variété. Si c'est, — comme le croyaient Platon, Àristote et les anciens, — le multiple qui fait le matériel, le matériel ainsi entendu existe dans l'esprit même.
Ce n'est donc point sans raison que Pythagore et Platon plaçaient le nombre dans l'esprit, cpie Leibniz concevait une sorte de mathématique mentale où les possibles, tendant à l'existence, se combinent pour produire un plus grand effet avec une moindre dépense ; que Wolff rêvait une Psy chômétrie appliquant à l'âme humaine la connaissance mathématique : animam quoque, in eis qu& ad quantitatem spectant y leges mathematicas sequL Herbart a tenté de construire a priori et par déduction la mathématique mentale. Les grandeurs psychologiques, il est vrai, sont des quantités variables qui ne peuvent être évaluées numériquement d'une manière complète ; mais, dit Herbart, ce on peut soumettre au calcul les variations de certaines quantités, et ces quantités ellesmêmes en tant qu'elles sont variables, sans les déterminer complètement ; c est sur cela que repose toute Y analyse infinitésimale. Tant que le calcul de l'infini n'était pas inventé, les mathématiques étaient trop imparfaites pour cet objet. » Cette méthode est nécessairement spéculative et hypothétique , puisque nous ne pouvons évaluer absolument les grandeurs mentales ; mais on peut partir d hypothèses vraisemblables, appuyées autant que possible sur Y expérience, leur appliquer le calcul, enfin vérifierons l'expérience les résultats théoriques. On procède ainsi comme dans l'astronomie mathématique et dans la physique mathématique. Le tort de Herbart est de n'avoir pas assez expérimenté (1); la psycho-physique et la psychométrie contemporaines ont corrigé sur ce point sa méthode ; mais on peut dire avec le disciple le plus éclairé de Herbart, Volkmann, que la psychologie mathématique est légitime, soit dans . ses spéculations, soit dans ses expérimentations, pourvu qtjùelte ne prétende pas être « toute la psychologie ».
V. La durée dans les états de conscience. — Un troisième caractère des états de conscience, que nous trouvons d'abord en eux seuls et cpie nous projetons ensuite au dehors tout comme l'intensité et le nombre, c'est la durée. Or la durée
i. Voir M. Ribot : la Psychologie allemande.
est encore ud des éléments essentiels de l'idée de force, et cet élément appartient à toute sensation, à toute représentation, à tout désir, à tout fait de conscience susceptible de devenir un objet de conscience, une « idée, » depuis l'acte de discernement le plus simple (par exemple la perception de la différence entre l'obscurité et une lumière subite) jusqu'aux comparaisons les plus complexes, aux jugements, aux raisonnements, aux volitions.
Les astronomes, chacun le sait, ont les premiers constaté que la durée de la perception est variable selon les personnes. Plus tard, les physiologistes instituèrent des expériences intéressantes pour mesurer la durée des « actes psychiques », perceptions et volitions. Mais comment interpréter cette nécessité d'un certain temps pour toutes les opérations de la conscience? C'est là le point délicat et controversé. Selon nous, cette nécessité du temps prouve que les opérations de la conscience distincte sont toutes liées à des mouvements. S'il n'y avait pas à la fois concours et conflit de forces quand nous essavons de penser, de comparer, de vouloir, on ne verrait pas de raison pour que tous ces actes ne fussent pas instantanés, comme par le fiât omnipotent d'un moi solitaire et se suffisant à lui-même. Si le temps est nécessaire, c'est qu'il y a plusieurs forces en jeu, c'est (râ'il y a des harmonies et des conflits de forces ; s'il y a conflit de forces, c'est qu'il y a milieu résistant; s'il y a milieu résistant, c'est qu'il y a mouvement dans l'espace et non point seulement un changement dans le temps ; donc tous les changements psychiques sont liés à des mouvements physiques et exigent le concours d'un certain nombre de centres nerveux. L'ancienne psychologie se figurait à tort un moi absolument simple et identique, seul doué de sensibilité, agissant sur une machine brute comme un pilote sur un navire ; selon la psychologie moderne, au contraire, tout acte de conscience implique un concert de forces diverses qui exige un certain temps pour se produire. Il résulte de ces considérations que la conscience, la force et le mouvement sont inséparables. Les faits de conscience ont donc déjà les trois principaux caractères des réalités et non des apparences : intensité, nombre et durée.
Considérés sous le rapport de la durée, les états de conscience offrent les deux formes de la succession et de la coexistence, que nous projetons ensuite dans le monde extérieur. On établit d'ordinaire un contraste absolu entre les états de conscience et les objets externes en se fondant sur ce que les premiers sont essentiellement successifs, sous la forme de la
durée, et les seconds essentiellement coexistants, sous la forme de l'espace. C'est par ce contraste que Spencer distingue l'objet de la psychologie et l'objet des sciences physiques. Il y a, selon nous, dans cette opposition trop tranchée quelque chose d'artificiel. D'abord, nous n'admettons pas que la succession linéaire soit la forme essentielle des états de conscience (1). Une pensée peut coexister avec une volition ou un sentiment ; deux sensations, comme celle du noir et du blanc, peuvent coexister si je regarde la ligne d'intersection d'une surface blanche et d'une surface noire, etc. La coexistence est donc une forme de la conscience et non pas seulement des objets extérieurs.
VI. Vextensivité dans les états de conscience. — C'est cette coexistence dans la conscience même qui rend possible la conception de l'espace. Ici encore, nous ne saurions admettre la distinction absolue des états intérieurs et des états extérieurs fondée sur ce fait que les premiers sont en dehors de l'espace, que les seconds y sont plongés. Il y a dans tout état de conscience, selon nous, un rapport plus ou moins implicite à l'espace, une certaine qualité particulière qui rend possible, sous une forme plus ou moins nette, leur localisation, et qu'on peut appeler pour cette raison le caractère local. Par exemple, supposez deux sensations parfaitement semblables en degré et en qualité, comme les sensations de deux pointes de compas placées sur la peau à une certaine distance ; ce sont deux sensations similaires et cependant distinctes. Comment reconnaissez-vous leur distinction, qui ne se manifeste qu'au moment où les deux pointes sont écartées d'une certaine quantité ? Il faut bien que, dès l'origine, la seconde sensation diffère de la première par un certain caractère qui vous permettra plus tard, après une longue élaboration, d'attribuer cette sensation à un point différent de votre corps. On aura beau dire que cette localisation est une illusion, une hallucination; cela est vrai dans une certaine mesure ; mais, à ce compte, on peut dire aussi que l'apparence de l'étendue n'est elle-même qu'une apparence. Toujours est-il que X apparence, qui seule nous intéresse, suppose des différences de caractère local entre les sensations similaires sous les autres rapports. Il faut d'ailleurs distinguer ce caractère local, primitif et spontané, de l'interprétation ultérieure qui lui est donnée et qui aboutit à la localisation
1. C'est un point sur lequel nous reviendrons plus d'une fois.