‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 3)Chapitre 55 sur 84 · LIAISON DU CHANGEMENT INTÉRIEUR ET BU MOU VB MB NT · texte numérisé non relu

LIAISON DU CHANGEMENT INTÉRIEUR ET BU MOU VB MB NT

élément mental auquel est lié le mouvement.

L'élément mental auquel est lié le mouvement est-il le sentiment seul, si bien que notre moteur serait exclusivement la recherche du plaisir ou la fuite de la peine? En d'autres termes, toute la force est-elle dans l'émotion et aucune dans l'idée ? Ou, au contraire, tout fait de conscience, quel qu'il soit, tendil à déterminer du mouvement comme à entraîner la volonté?

C'est là une question de haute importance, sur laquelle les esprits se divisent. Bain, par exemple, admet que la loi normale de la volonté et des mouvements qui l'expriment est la recherche du plaisir, mais que trois exceptions sont possibles à cette loi et qu'il existe trois moteurs étrangers au plaisir : Y habitude, la sympathie, Vidée fixe. Stephen Leslie, au contraire, réduit toute idée à de l'émotion latente,

3ui doit passer à l'acte pour devenir un mobile, et y passer ans la mesure nécessaire pour contre-balancer les autres mobiles : le conflit de la raison et de l'émotion n'est donc, selon lui, que le conflit de l'émotion latente et de l'émotion actuelle. Enfin, selon d'autres philosophes, comme Sidgwick, c'est le désir et non le plaisir qui meut. De plus, Sidgwick admet que certaines actions peuvent être accomplies en vertu de pures idées. William James admet également qu'une simple idée d'un mouvement peut suffire à produire le mouvement (1).

Les principes psychologiques que nous avons précédemment établis contiennent implicitement notre réponse au problème ; car ils ont pour conséquence l'indissoluble union, à des degrés divers, des trois éléments psychiques, — représentation, émotion, appétition, — auxquels répond le mouvement. Supposer un mouvement produit par le sentiment seul, c'est supposer que le sentiment peut en effet être seul; or, c'est chose impossible. De même, comment admettre une appétition, un désir, qui ne serait accompagné d'aucune sensation ou représen-

(1) Mêmes discussions en Italie. À prop03 de notre théorie des idées- forces^ MM. Poletti et Puglia ont publié d'intéressantes observations, l'un dans son livre intitulé : Del sentimento corne movente dell'umana azione, l'autre dans un article de la Rivisla di filosofia scientifica, intitulé : II sentimento e VimpuUo motore.

tâtion obscure, tout au moins d'aucun sentiment de plaisir ou de gêne, et qui cependant produirait tel mouvement déterminé? Il y a donc quelque chose d'artificiel dans la manière dont on pose le problème. Enfin, supposer une pensée pure, une pure idée produisant le mouvement, c'est supposer qu'il y a des idées absolument dépourvues de tout ton émotionnel et de toute impulsion appétitive ; chose non moins impossible. Tout mouvement qui n'est pas purement mécanique, mais appétitif, enveloppe, selon nous, une émotion de plaisir ou de peine plus ou moins sensible. Selon W. James, au contraire, la seule cause connue de l'exécution d'un mouvement volontaire serait la « pure idée de l'exécution de ce mouvement », car, quand cette idée vient à l'esprit vide d'autres idées, cela suffit pour que le mouvement même ait fatalement et infailliblement lieu. — C'est là pousser à l'extrême la théorie de l'idée-force. S'il était en effet possible d'avoir, dans un esprit vide, l'unique idée de l'exécution d'un mouvement déterminé, en cet état-limite de monoïdéisme, le mouvement concomitant de l'idée unique prendrait la direction de l'objet représenté par cette idée, ou plutôt des membres qui peuvent agir sur l'objet, et le mouvement se réaliserait dans ces membres. Mais c'est là une fiction' psychologique ; car il n'y a point de conscience vide. Même dans le cas de l'idée unique, cette idée représenterait encore la forme unique prise à ce moment par l'ensemble de nos appétitions internes, de notre activité demandant à se dépenser et à se déployer. Notre moi serait tout entier dans cette idée, et avec Ja tendance à l'action en ce sens unique coïnciderait le sourd plaisir de l'action déployée selon la ligne de la moindre résistance et de la plus grande aise. Nous retrouverions donc toujours les trois éléments inséparables du processus psychique, de l'appétition. Nous avons, en somme, aussi bien le droit de dire Vidée-force ou le sentiment-force ou le désir-force^ parce que ces divers moments du processus mental s'impliquent l'un 1 autre et impliquent tous le mouvement.

Nous pouvons donc poser la loi suivante : Tout état actuel de conscience, en raison de son intensité même ou de sa force, tend à déterminer des mouvements plus ou moins intenses et étendus. En effet, à considérer d'abord les choses du côté mécanique, tout processsus de conscience implique une excitation du cerveau, et cette excitation, étant elle-même un mouvement plus ou moins faible ou énergique, ne saurait se perdre tout d'un coup; le

mouvement se continue donc nécessairement sous une forme ou sous une autre, soit comme mouvement moléculaire de tension, soit comme mouvement visible de translation. Aussi n'y a-t-il pas un seul état de conscience, si faible qu'il soit, qui ne s'accompagne d'une onde de mouvement, et cette onde s'étend plus ou moins, meurt plus ou moins vite, ou au contraire se propage plus ou moins loin selon que, toutes choses égales d'ailleurs, elle a plus ou moins à intensité. Cette intensité a son pendant dans l'intensité même de l'état de conscience corrélatif. D'où il suit qu'il est impossible qu'un

Srocessus quelconque de conscience, en tant qu'inséparable 'un mouvement cérébral, n'enveloppe pas une certaine force motrice, dont il est comme la révélation interne et la conscience plus ou moins obscure. Par le seul fait d'exister, et d'exister à un degré quelconque d'intensité, faible ou forte, l'état de conscience est l'indice d'un mouvement et la révélation d'une force ayant elle-même un degré d'intensité, petite ou grande.

D'autre part, à considérer les choses du côté mental, un état de conscience est toujours un processus appétitif plus ou moins intense, et il tend à déterminer du mouvement en raison de l'intensité même de la représentation, du sentiment et de l'appétition qu'il enveloppe. Un fort désir, par exemple, tend fortement à produire les mouvements nécessaires pour le réaliser. Une douleur qui émeut fortement meut aussi fortement. Une représentation intense enveloppe une tendance forte à se réaliser, toutes choses égales d'ailleurs.

Trois principaux degrés d'intensité sont possibles et dans l'excitation extérieure et dans 1 état de conscience corrélatif; selon ces divers degrés, l'un des trois moments du réflexe mental prédomine, sans que les autres puissent jamais être entièrement absents. Au premier degré, prédomine la sensation; au deuxième, l'émotion; au troisième, la volition. Quoique toujçurs mêlées, ces différentes fonctions de la conscience peuvent ainsi, par leurs relations et proportions diverses, caractériser différemment les faits mentaux.

En premier lieu, l'excitation peut être assez modérée pour ne dépasser que faiblement ce que les psycho-physiologistes appellent « le seuil de la conscience » ; il en résulte alors une modification voisine de l'indifférence au point de vue de la sensibilité. Cette excitation très faiblement agréable ou très faiblement pénible, n'ayant encore qu'une forme peu déterminée, prend plus particulièrement le nom de sensation. La

réaction émotionnelle et appétitive qu'elle provoque est si faible, qu'elle expire presque en naissant et se perd dans la masse des impressions qui se contre-balancent.

En second lieu, si l'excitation est plus énergique, elle intéresse par diffusion nerveuse un grand nombre d'éléments et même le cerveau tout entier ; elle peut intéresser la vie même, dont le cours est favorisé ou contrarié. Il se produit alors la conscience dune action générale exercée sur notre vie par le milieu extérieur et d'une réaction générale du dedans vers le dehors : c'est Yémotion, avec ses deux formes du plaisir ou de la douleur.

En troisième lieu, l'émotion ainsi définie provoque nécessairement Yappétition et s'accompagne d'une série de mouvements qui se répandent de toutes parts. Ces mouvements d'appétition et de réaction générale, qui constituent le dernier stade du processus mental, se manifestent eux-mêmes sous diverses formes, selon qu'ils sont plus ou moins énergiques. A leur premier degré, ils n'apparaissent au dehors que comme des mouvements généraux ft expression. A un degré supérieur, ils deviennent impulsions particulières, c'est-à-dire

3ue la réaction, au lieu de rester générale, se détermine ans une certaine direction, qui est la plus propre à retenir le plaisir ou à écarter la douleur. Dans 1 ensemble des mouvements faits d'abord au hasard par l'animal, il y en a qui s'adaptent à ce résultat; ces mouvements sont triés par sélection, et ils aboutissent les uns aux efforts musculaires, les autres aux actions réflexes. Il y a alors action proprement dite, action dirigée vers le but, conscient ou inconscient, d'écarter la douleur, de conserver le plaisir, de protéger la vie et la volonté primitive. On voit de nouveau que, grâce à l'irradiation plus ou moins intense et étendue du mouvement appétitif dans l'organisme, tous les éléments essentiels de la fonction mentale doivent se trouver mis en jeu à des degrés divers. Celui qui prédomine impose son nom à l'ensemble, mais, encore une fois, ils sont toujours tous présents.

Si nous résumons ce qui précède, nous voyons que tout état de conscience détermine ,aes mouvements pour deux raisons, l'une mécanique, l'autre psychologique : 1° parce que tout état de conscience a pour concomitant mécanique un ensemble de mouvements qui ne peuvent tout d'un coup disparaître, 2° parce que, psychologiquement, tout état de conscience enveloppe de Yappétit à un degré quelconque et

constitue une impulsion, générale ou particulière. Aussi avons-nous reconnu que les états les plus indifférents en apparence ont encore un certain ton appétitif, si faible qu'il soit : ils nous intéressent à un degré quelconque, ne fût-ce que par la seule loi machinale et vitale qui fait que ce qui est tend à persévérer dans l'être. Alors même que le sentiment lié à l'appétit semble avoir tout à fait disparu, il subsiste à l'état latent, et, s'il ne paraît pas sous la forme distincte d'un plaisir proprement dit, d'une douleur proprement dite, il persiste sous la forme soit de résistance passive, soit d'action continue et monotone; il oppose cette résistance ou cette action à certaines idées ; il se laisse aller à d'autres par paresse ou habitude, mais, sous une forme ou sous une autre, il est toujours là.

Force des idées.

Sentir, penser, vouloir, ne semblent séparés de mouvoir que dans la conscience adulte. Nous pouvons, aujourd'hui, nous représenter et penser un mouvement de notre corps sans l'exécuter réellement et complètement; mais alors nous arrêtons un mouvement qui avait été commencé par cela même qu'il avait été représenté. Nous sentons même, en ce cas, une impulsion au mouvement, à laquelle nous résistons ; si la représentation est énergique, l'impulsion est énergique, et l'effort pour arrêter le mouvement est lui-même obligé d'être énergique. On sait que l'enfant et le sauvage ne peuvent se représenter avec vivacité un mouvement sans l'exécuter. S'ils aperçoivent ce mouvement accompli par un autre et qu'aucune force contraire ne vienne à la traverse, ils l'imitent. Ce n'est donc qu'ultérieurement que la pensée paraît privée du pouvoir moteur. La séparation du penser et du mouvoir n'est pas nrimitive, elle est acquise : elle provient d'un conflit >de représentations ou de sentiments, par cela même d'impulsions, qui produit un arrêt. Cet arrêt est une neutralisation mutuelle entre des impulsions contraires, c'est une composition de forces, dont la résultante est un équilibre toujours instable.

Cette théorie de Vunité primitive entre vouloir, sentir, penser et déterminer du mouvement (interne ou externe), est confirmée par l'expérience et même par l'expérimentation psycho-physique. Considérons d'abord les mouvements déterminés par des idées qui ont pour objet distinct un mouvement même : ce sera le cas le plus facile.

I. — Toute idée est une image, conséquemment un ensemble de sensations renaissantes, qui enveloppent des mouvements renaissants; quand l'image est celle même d'un système de mouvements, il est clair qu'elle en est le début. La promenade commencée dans ma tête sous forme de représentation et d'image finit, si rien ne la contre-balance, par gagner mes jambes : il n'y a entre les deux phénomènes qu'une différence $ intensité et à" extension. Il existe une irrésistible contagion de l'idée, qui se réalise plus ou moins

selon que nous la laissons aller ou que nous la retenons. Penser un mouvement, c'est donc à la fois le commencer et le retenir : la pensée est une action qui se contient elle-même dans les cellules du cerveau.

L'expérimentation scientifique vient ici confirmer l'expérience ordinaire. La psycho-physique démontre que, pour qu'une représentation de mouvement aboutisse à un mouvement de translation, il suffit qu'elle ne soit arrêtée par aucune autre représentation. Aussi, faire attention à la représentation d'un mouvement et l'exécuter coïncident quant au temps : dès qu'il y a ce que Wundt appelle « aperception de l'idée d'un mouvement, » il y a mouvement effectif. Apercevoir et mouvoir sont même chose : l'aperception implique une direction particulière de mouvement et même d'appétition, qui n'a plus qu'à continuer.

Il en est de même pour Y attente d'un mouvement, qui est l'idée de ce mouvement comme futur, avec attention tournée de ce côté. V attente est une impulsion déjà commencée dans une direction déterminée, avec innervation préparatoire des centres moteurs. Elle peut être tellement forte qu'elle ne puisse plus s'arrêter elle-même ni arrêter le mouvement qu'elle enveloppe. Il en résulte que, dans les expérimentations où on attend un son, l'observateur peut enregistrer un son bien qu'il se soit réellement produit un éclair électrique. L'idée du mouvement à accomplir pour enregistrer le son attendu était alors trop forte pour pouvoir être arrêtée dans son effet : la volonté enveloppée dans cette idée avec le mouvement n'a pu se retenir ni choisir. La tension interne est comme celle d'un corps chargé d'électricité et qui se décharge à la moindre excitation extérieure : cette excitation a beau être un éclair au lieu du son attendu, la décharge a lieu quand même, parce que l'éclair est toujours une excitation, quoique différente de celle qu'on attendait; la réaction se produit alors et on enregistre le son en voyant l'éclair, avec la conscience immédiate de l'erreur commise. L'attente est donc bien, du côté physique, un mouvement commencé et contenu : à la moindre excitation, le frein disparaît et le mouvement suit.

Les expériences bien connues de Chevreul sur « le pendule explorateur » montrent que, si on se représente un mouvement dans un sens, la main finit par réaliser ce mouvement même sans que nous en ayons conscience, et par le communiquer au pendule. Ainsi se meut la baguette divinatoire ;

ainsi la table tournante réalise le mouvement qu'on attendait, par l'intermédiaire d'un mouvement réel des mains dont on n'a pas eu conscience. La lecture des pensées (par ceux qui devinent, en vous prenant la main, où vous avez caché un objet) est une lecture de mouvements imperceptibles, où votre pensée vient se traduire sans même que vous en ayez conscience (1). Dans les faits As fascination et de vertige, il y a un mouvement commencé que la paralysie de la volonté empêche de suspendre, et ce mouvement peut nous entraîner vers la douleur ou vers la mort. Quand nous sommes sur une planche au-dessus d'un précipice, la représentation du mouvement de chute est intense, l'impulsion à la chute est donc intense, et elle ne peut être arrêtée que par un effort intense. Ce n'est d'ailleurs pas sans raison qu'on dit l'attrait de Y abîme : il y a une sorte d'appétition au fond de la terreur même. La terreur, en effet, ayant produit un résultat d'inhibition sur l'ensemble de nos idées et de nos forces, il ne reste plus que l'image du grand trou, avec l'ivresse du mouvement rapide de chute qui commence dans notre cerveau et tend à emporter le plateau de la balance interne. Nous ne tombons pas librement, sans doute, mais nous tombons encore volontairement. L'idée enveloppe donc bien primitivement l'appétition et la force motrice : elle n'en peut être dégagée que plus tard, par une suspension du mouvement commencé.

Un des exemples les plus frappants de l'influence motrice que peut exercer une simple idée, même vague, c'est ce qui se passe dans les organes de la génération à la simple pensée, parfois fugitive, de l'acte générateur. Ici, l'idée se réalise en mouvements et en sensations avec une rapidité et une énergie souvent frappantes. Si l'attention, qui enveloppe au fond appétition, se concentre sur cette idée, la série d'effets physiques peut se dérouler jusqu'à la fin. Il y a ainsi, entre les centres d'idéation et les centres génésiques, une communication si prompte qu'elle paraît immédiate, malgré la distance qui, dans l'espace, sépare les centres d'idéation des centres générateurs. L'idée de la génération est proprement la génération qui commence. Bien plus, les mêmes effets peuvent être suscités, comme par induction, au moyen de

1. M. Clay prétend, dan3 la Revue philosophique qu'il dit à nne personne : pensez un nom, je vais le deviner et vous le faire écrire en vous guidant la main; puis, il laisse en réalité la main aller sans la guider et la personne même écrit par des mouvements inconscients le nom qu'elle a pensé. — Nous n'avons pu réussir cette expérience.

représentations qui ne sont pas celles mêmes de l'acte générateur : il suffit de penser à certaines images, à certaines formes de l'autre sexe pour éveiller les impulsions génésiques.

La tentation n'est autre chose que la force d'une idée et de l'impulsion motrice qui l'accompagne. Et cette tentation n'est pas toujours produite par des objets agréables ou utiles. Toutefois, on découvre toujours un certain plaisir même dans l'accomplissement de la chose nuisible : c'est le plaisir de déployer son activité, de se laisser entraîner ou tomber moralement.

Bain, avons-nous dit plus haut, voit dans les ce idées fixes » une exception à la loi générale »de l'appétition; selon nous, cette exception apparente rentre dans les lois que nous avons posées. L'idée fixe, par son intensité et sa constance, tend à exclure les autres représentations ; étant seule ou presque seule, tout au moins très prépondérante, elle ne trouve plus un contrepoids suffisant dans les autres représentations ; il en est de même du sentiment et de l'impulsion qui y sont toujours enveloppés : dès lors, le mouvement suit et se continue sans contrainte. Parfois même se produisent des mouvements contre la volonté réfléchie. Il y a alors lutte entre des sentiments divers et des appétits divers, dont chacun tend à s'exprimer dans le corps entier et à se réaliser extérieurement. Ne venons-nous pas de voir comment l'idée du danger doit accroître le danger, lui donner même une sorte d'attrait actif, au lieu de susciter la force de résistance nécessaire? Dans ces cas en apparence exceptionnels, il y a encore un sentiment parmi les facteurs de l'action, quoique ce ne soit pas un sentiment de tout point agréable; et il y a toujours aussi une impulsion, résultant de ce que l'image est vive, conséquemment émouvante et mouvante.

L'état de la conscience dans l'idée-fixe est analogue à l'état de la conscience dans le somnambulisme. Le somnambule est celui qui ne pense rien sans l'exécuter non seulement par le cerveau, mais par les mains et les pieds : le mouvement est alors tellement vif dans le cerveau et la résistance des organes est tellement affaiblie, qu'il se communique aux membres comme dans la veille. Les faits de suggestion hypnotique sont aussi des idées de mouvements et d'actions qui se propagent. En outre, l'hypnotisme réalise l'exclusion de presque toutes les idées au profit d'une seule, celle qui est suggérée. C'est un monoïdéisme artificiel. L'hypnotiseur fait le vide intellectuel dans le cerveau, puis, dans ce vide, il

FORGE DES IDÉES. JOtt

introduit une idée qui, étant presque unique et sans contrepoids, se réalise en mouvements.

La contagion et la continuation du mouvement commencé ne se produit pas seulement dans nos propres organes : elle se produit d'un organisme à l'autre. Comment se fait-il qu'en voyant quelqu'un faire un mouvement nous devenions capables, par ce seul fait, d'imiter et d'accomplir le même mouvement, sans qu'on ait besoin de nous dire quels muscles il faut remuer et sans même que nous connaissions l'existence de ces muscles ? C'est que l'idée du mouvement aperçu est ce mouvement même reproduit dans le cerveau et ayant tendance à se propager dans les autres parties de notre corps ; être témoin d'un mouvement, c'est donc déjà être acteur.

De même, dans la sympathie, nous vibrons à l'unisson d'autrui. Bain voit dans la sympathie une seconde exception à la loi ordinaire qui relie le mouvement au sentiment et au désir; mais se représenter une joie ou une souffrance dans un être analogue à soi-même, c'est nécessairement jouir soimême et souffrir. Le mouvement résulte alors du sentiment enveloppé dans l'idée même des sentiments d'autrui, et ce cas particulier rentre dans la loi générale que nous avons posée. L'interprétation des signes en est la conséquence. L'expression n'étant que la propagation du mouvement central à tout l'organisme et sa reproduction par les divers organes, être témoin des signes, c'est encore participer soimême aux sentiments qui les produisent : on n a donc besoin, pour comprendre les signes, que d'en lire le sens en soi-même.

La dernière exception que Bain croit trouver à la loi générale de la volonté, c est l'habitude. Nous sommes mus alors, dit-il, par quelque chose qui n'est point un plaisir ; le seul moteur, dans l'habitude, est une tendance survivant aux raisons qui l'avaient fait naître. — Oui, mais remarquons d'abord que le mouvement produit par l'habitude reprend la forme nette du désir dès qu'il y a quelque obstacle qui en empêche ou retarde l'accomplissement : l'habitude est donc un désir latent et obscur, tout prêt à se manifester. En somme, elle implique une diminution de la résistance à une certaine direction de mouvements, donc une diminution d'effort et de peine en ce sens : où il y a plus d'aisance, il y a plus d'aise. En l'absence des obstacles, cette aise ne se manifeste pas d'une façon distincte ; mais, dès que l'obstacle se dresse devant l'habitude, le mouvement contrarié retentit en peine :

l'habitude redevient ouvertement besoin conscient, désir, — et le désir est de la volonté commencée. Agir par habitude, c'est donc toujours agir selon la ligne de la moindre peine et du plus grand plaisir. L'habitude est de la volonté qui s'est déterminée dans une certaine direction et s'est creusé un lit dont elle suit la pente : la représentation de l'action souvent accomplie en est le recommencement, et l'absence de frein dans le système nerveux fait que l'énergie motrice continue son chemin par les voies toutes tracées. Quand la facilité et la rapidité de l'action sont extrêmes, la représentation elle-même disparait presque, et le sentiment corrélatif devient tellement confus que l'action paraît toute machinale ; le ressort initial de l'idée et du sentiment n'en subsiste pas moins, tout prêt à se révéler dès qu'il y aura obstacle. Nous ne saurions dès lors, avec Bain, voir dans l'habitude une exception à la loi générale de l'appétition. C'est un simple déplacement du centre intérieur de gravité.

IL — Ce n'est pas seulement l'idée d'un mouvement ou d'une action qui tend à se réaliser en se concevant, c'est aussi l'idée d'une sensation ou d'un sentiment. Il semble d'abord étrange que l'idée d'un état où nous paraissons passifs, d'un état qui ne dépend pas de nous, puisse réaliser cet état même ; cependant il en est ainsi, toutes les fois du moins que notre activité Sropre entre comme facteur plus ou moins latent dans la prouction de cet état. L'idée d'une sensation en est le commencement et la première réalisation. On en trouve la preuve dans des expériences psycho-physiques voisines de celles que nous avons déjà citées. Quand l'expérimentateur attend, pour un moment déterminé, une impression déterminée, il peut apercevoir l'impression avant qu'elle ne se soit produite : l'idée, en ce cas, s'est donc réalisée elle-même avant d'avoir été réalisée par l'objet extérieur.

Quand nous nous représentons un point de la superficie de notre corps et y pensons avec une attention soutenue, il se produit en ce point certaines sensations plus ou moins vagues qui ne peuvent s'expliquer que par la propagation de l'excitation centrale aux nerfs sensoriels aboutissant à ce point. Il y a alors une' onde nerveuse qui prend la direction de la partie du corps à laquelle nous pensons fortement, et cela, en vertu de la connexion du cerveau avec cette partie du corps. Si l'on tient une aiguille près d'un point visible de la peau, en menaçant de piquer, le sujet éprouve une vague

sensation sut generis, qui ne pourrait se produire, dit Sergi, s'il n'y avait une onde nerveuse allant du centre à la périphérie. L'idée, ici, stimule le processus nerveux et le détermine dans la direction de l'organe sur lequel elle se fixe. On sait que l'attente d'un afflux du sang vers des stigmates produit l'afflux au jour dit; l'attente d'un effet purgatif, peut provoquer la purgation ; l'attente de la maladie peut provoquer la maladie. Tant il est vrai que l'idée est une sorte de type proposé à l'organisme, une première ébauche de ce qui va se produire dans les organes, et qu'il y a un échange incessant d'ondes nerveuses entre le cerveau et les organes mêmes.

Si on admet, avec Sergi, l'existence d'ondes réfléchies et d'ébranlements nerveux partant des centres, on comprend encore un nouveau fait d'expérience, relatif aux « images accidentelles » . Ces images peuvent se produire indépendamment de l'excitation directe de la rétine et par pure excitation centrale : ainsi on voit du vert après s'être représenté fortement du rouge. Nous croyons d'ailleurs que toute onde réflexe doit produire à son tour un perpétuel remous d'ondes centripètes. En même temps, les mouvements des muscles envoient au centre leurs sensations afférentes.

Sergi dit encore que, quand il étudie au microscope, il tient, contrairement à l'usage, les yeux ouverts. Au bout de quelque temps, l'image qui est dans le champ du microscope (devant l'œil droit, par exemple) lui apparaît projetée dans la direction de l'autre œil (de l'œil gauche) : elle vient se mêler aux autres images qui sont dans le champ de cet œil. Sergi explique ce phénomène par l'onde réflexe, qui, ne se limitant pas à un seul œil, se transmet parles deux, selon sa voie commune et normale, si bien que l'objet perçu d'abord par un œil est à la fin perçu par l'autre.

Ajoutons qu'après s'être longtemps représenté un objet rouge avec un œil, si on ferme cet œil pour ouvrir l'autre rapidement, on aperçoit l'image consécutive au moyen de F oeil qu'on vient d'ouvrir. Le mécanisme cérébral de l'image est donc bien le même que celui de la sensation, et il provoque des mouvements analogues.

III. — Nous n'avons parlé jusqu'ici que des idées qui sont des images, et qui représentent soit des mouvements à accomplir, soit des sensations à éprouver. Mais les idées abstraites, les idées pures ont-elles aussi un pouvoir de déterminer et de diriger des mouvements ? Ont-elles, secondaire-

ment, une tendance à réaliser leur objet en tant qu'il dépend de nous-mêmes? — Notre réponse est affirmative. Toute idée abstraite ou générale, en effet, enveloppe encore des images sensorielles et motrices, conséquemment une tendance au mouvement. De plus, toute idée générale qui a un rapport à l'action et dont l'objet peut être réalisé par nous, — comme le bien de la famille, de la patrie, de l'humanité, etc.,— exerce une impulsion évidente et devient une force capable d'entraîner les individus ou les masses. Sans doute, une idée absolument pure ne « soulèverait pas un fétu », comme dit Malebranche; mais y a-t-il en nous une idée absolument pure ? Celle qui paraît la plus pure de toutes, c'est la pensée de la pensée même, à laquelle il semble qu'aucune image ne soit attachée. Cependant, il y a d'abord là l'image du mot pensée, qui est nécessaire pour rendre distincte l'idée de la pensée. De plus, la pensée de la pensée est toujours accompagnée de la cœnesthésie, d'un ensemble de sensations et sentiments infinitésimaux, dont l'agrégation forme cette sorte de son continu qui est le sentiment général de la vie. Il y a même là le sentiment plus particulier de la vie cérébrale^ c'està-dire de l'action cérébrale inséparable de la pensée ; si nous ne localisons pas nettement nos pensées dans le cerveau, il y a cependant une masse confuse de sensations cérébrales qui accompagne l'exercice de la pensée et qui, en s'exagérant, produit une sensation de chaleur au cerveau. La méditation la plus abstraite est voisine du mal de tête, par la sensation sourde de calorique qui accompagne toute méditation intense. Bref, nous ne sommes point de purs esprits ni des anges, et nous avons beau penser notre pensée, ou la Pensée de la Pensée, nous avons toujours la perception vague : 1° de notre corps, alors même que nous n'y faisons pas attention ; 2° d'un travail cérébral gui est un travail mécanique. Enfin les idées les plus immatérielles, outre qu'elles enveloppent du mouvement dans leur conception même, dans les images et les mots qui les accompagnent, peuvent être encore des idées directrices de la volonté, des buts, des idéaux; par cela même, elles agissent comme des forces et tendent à leur propre réalisation.

Il y a des mots-forces, comme il y a des idées-forces dont ils sont les substituts et les symboles. « Dans la pensée actuelle, dit excellemment Leibniz, nous avons coutume d'omettre l'explication des signes au moyen de ce qu'ils

signifient, sachant ou croyant que nous avons cette explication en notre pouvoir ; mais cette explication ou application des mots, nous ne la jugeons pas nécessaire actuellement... J'appelle cette manière de raisonner aveugle ou symbolique. Nous l'employons en algèbre, en arithmétique, et, en fait» universellement. » Oui, universellement, même dans la morale, dans la politique, dans la vie de chaque jour. Le mot : tu ne dois pas, nous arrête au moment de telle action ; ceux ^honneur, de patrie, nous excitent à agir. Avec les mots de liberté et d'égalité on soulève les masses. C'est que ces mots, chacun croit en avoir « l'explication et l'application » sans la juger actuellement nécessaire; et on agit d'après les mots comme Falgébriste calcule d'après des lettres symboliques. On a justement comparé encore les mots à la monnaie fiduciaire, aux chèques et aux billets de banque, avec leurs avantages et leurs dangers. Mais l'élément moteur, en ce cas, n'est- il vraiment que dans le mot même, comme M. Ribot paraît le croire? (1). Est-ce simplement le petit mouvement des muscles du larynx qui entraîne une armée au seul mot ft honneur? — Ce petit mouvement ne fait que déclancher un mécanisme profond. C'est tout un ensemble de forces motrices accumulées dans le cerveau qui se pressent et se précipitent vers les muscles, dès que les deux syllabes efficaces ont touché la détente. Et ces forces motrices correspondent à tout un ensemble d'idées-forces, c'est-à-dire d'appétitions et d'émotions corrélatives de certaines idées. L'apparente abstraction de telle pensée, de tel mot, recouvre une légion de sentiments et de passions toutes prêtes à éclater : plus le mot est abstrait, plus l'idée est générale, plus les sentiments évoqués sont nombreux et complexes ; si bien qu'en dernière analyse il est des idées dont la force croît en raison même de leur universalité.

L'application de notre théorie aux cas particuliers confirme donc la loi que nous avons posée : tout état de conscience, quel qu'il soit, est force motrice, en ce sens qu'il enveloppe toujours les trois fonctions psychiques, lesquelles tendent toujours au mouvement ; si donc cet état de conscience était seul, il produirait un effet moteur et se réaliserait luimême; mais, comme il est toujours combiné avec d'autres états de conscience, l'action finale est la résultante d'une com-

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