Voir M. Ribot, De l 'attention , p
position de forces. La séparation du mental et du mécanique est artificielle, comme la séparation des diverses fonctions mentales elles-mêmes. Notre activité radicale, notre appétit primitif est une volonté de vivre, d'être et d'être bien : l'être vivant n'est jamais indifférent à fcon être et à son bienêtre, sans quoi il serait mort, il ne serait pas. La volonté primitive n'est pas ambiguë, elle ne choisit pas ; mais le choix n'est pas l'essence de la volonté, et il n'est lui-même possible
Sue par un vouloir supérieur, exempt de choix y exempt aussi e contrainte externe. Une activité à la fois sans contrainte et sans choix, voilà, selon nous, la volonté primitive ; c'est cette volonté qui se retrouve sous la tendance vers le plaisir, comme sous l'aversion pour la douleur, et le mouvoir y est inclus. Tout changement psychique est donc simultanément, indivisiblement, un changement organique ou mouvement, parce qu'il suppose la mise en relation de la volonté avec des forces qui la favorisent ou la contrarient, et que tout concours, tout conflit entraîne des changements dans l'espace avec les changements internes : l'espace, répétons-le, est la forme de la multiplicité et de la simultanéité des actions réciproques, et sans action réciproque il n'y a ni vie organique, ni vie mentale.
Propagation du mouvement cérébral aux organes*
« Je veux mouvoir mon bras, et il se meut, comme par un fiât créateur. » Selon Fénelon et Bossuet, c'est la plus grande de toutes les merveilles. Et certes il y a là, comme en tout, matière à étonnement; cherchons cependant si ce mystère n'est pas ou moins grand ou moins spécial qu'il ne le semble.
En premier lieu, une loi toute physique trouve ici son application. Quand un mouvement est désordonné à son début, en traversant un milieu il s'ordonne de lui-même. Si par exemple, dans un long tuyau, on agite l'eau à Tune des extrémités, ce mouvement a beau être irrégulier, on constate à l'autre extrémité une ondulation régulière : le mouvement, en se propageant, s'est régularisé. De même, lorsque l'activité intérieure du cerveau se décharge, son extension dans les différents membres tend mécaniquement à la rendre régulière. — En second lieu, cette régularité est assurée physiologiquement par la symétrie des membres : ceux-ci tendent à exécuter l'un après l'autre le même mouvement; il s'établit une correspondance dans les parties homologues de notre corps. Il en résulte une suite de mouvements ordonnés, se communiquant de proche en proche; le mouvement vermiculaire de l'ensemble va s'étendant, se prolongeant jusqu'à l'extrémité des membres, prenant la forme d'une ondulation qui, tout en reculant toujours, avance aussi toujours. Le point de départ de cette ondulation est le cerveau ; le mécanisme de la propagation dans les membres consiste donc dans la reproduction par les différents organes, selon leur forme propre, du plan de mouvement déjà partiellement exécuté par le cerveau. Dans les centres cérébraux s'accomplit un mouvement primordial qui a déjà une certaine intensité, et les organes n'ont qu'à se laisser pousser pour reproduire des mouvements en harmonie avec ce mouvement cérébral. Il y a ainsi sympathie et synergie. Une comparaison peut éclaircir ces faits. Supposons que, sur une plaque sonore, on ait répandu du sable; quand, avec un martelet, on communique à la plaque un mouvement vibratoire, on voit peu à peu, en certains points, le sable affecter telles ou telles formes régulières ;
si les vibrations s'étendent jusqu'aux extrémités, le sable forme un ensemble de dessins similaires qui s'étendent aussi jusqu'aux bords. Il en est de même du cerveau : si le mouvement est assez intense, il se propage dans tout le système nerveux, et les organes reproduisent, avec les variantes qu'entraînent leur structure propre et leur fonction propre, le dessin réalisé déjà dans le cerveau. Tel est le mécanisme physiologique de la propagation du mouvement.
Tout mouvement qui s'est ainsi propagé une première fois a ouvert des voies dans le cerveau et dans les organes. La répétition des mouvements produit donc dans l'organisme,
Sar l'effet de l'habitude individuelle ou de l'habitude héréitaire, des centres de mouvements et des voies de communication. C'est ce que les physiologistes appellent centres psycho-moteurs. Que ces centres soient vraiment moteurs ou qu'ils soient des centres sensitifs (point non encore éclairci), ils sont toujours les régions du cerveau où est situé le point de départ habituel ou héréditaire de certains mouvements conscients (1).
Ce qu'il faut expliquer, en somme, c'est donc moins la communication du mouvement dans l'organisme que les cas d'arrêt, puisque la communication est le fait normal ; ce dont il faut s'étonner, ce n'est pas que l'appétition et la représentation enveloppent la force motrice, mais de ce qu'elles ne semblent pas toujours l'envelopper, de ce que parfois manque,
(1) Le progrès des localisations cérébrales a fait déjà découvrir un certain nombre de ces centres ou de ces régions. Les travaux de Broca ont établi, comme chacun sait, que les mouvements du langage articulé ont leur point de départ dans la moitié postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche. S'il y a un commencement de lésion et de désorganisation dans cette région cérébrale, le malade peut encore penser les mots et les prononcer mentalement, mais il ne peut plus les articuler au dehors : il ne trouve plus que le même mot toujours répète ou des suites de mots incohérents. C'est un commencement d 1 aphasie. Si la lésion est plus étendue ou plus intime, l'aphasie ou perte de la parole se complique d'amnésie ou perte de la mémoire ; le malade ne peut plus penser les mots ni les comprendre. D'autres parties de l'écorce cérébrale semblent le centre de certaines classes de mouvements déterminés : mouvement pour remuer la jambe, le pied, tel doigt de pied, le bras, la main, tel doigt de la main, pour dresser ou incliner la tète, pour se coucher sur le dos ou se lever, etc. Détruisez ces centres, les mouvements qui y ont leur point de départ deviennent impossibles. On enleva un de ces centres à un chien qui avait l'habitude de donner la patte; il perdit cette faculté. Au reste, ces localisations sont encore très imparfaites, et plusieurs sont contestées. Il faut remarquer aussi que, souvent, quand certains centres psychomoteurs ont été détruits, il peut s'en reformer d'autres analogues dans a'aulres portions du cerveau, et ces seconds centres suppléent les premiers. Il y a donc des centres qui ne sont que des voies de communication habituelles, mais non absolument nécessaires, et d'autres qui indiquent une structure plu3 fixe, comme la circonvolution de Broca.
en apparence du moins, le troisième moment du processus, la motion.
Au point de vue physiologique, les avis sont partagés sur le mécanisme de l'arrêt (1). Setchenow et Goltz admettent, dans le cerveau, des centres d'arrêt qui, chez l'animal sain, modèrent les mouvements réflexes, tandis que, chez l'animal décapité, l'excitabilité augmente. Ferrier admet dans les lobes frontaux des centres modérateurs, qui seraient l'organe de l'attention. D'autres physiologistes supposent simplement qu'à l'état normal, les excitations se répartissent à la fois dans le cerveau par une voie descendante et dans la moelle par une voie transverse; dans les cas où le cerveau ne peut jouer un rôle, les excitations ne trouvent plus qu'une seule voie ouverte, et il en résulte dans la moelle une sorte d'accumulation dont Teflet est une excitabilité réflexe exagérée. Dans ce cas, au lieu de centres spéciaux ayant pour fonction de supprimer du mouvement, on aurait une simple neutralisation mutuelle de mouvements par deux tendances contraires. Cette dernière condition est d'ailleurs elle-même nécessaire, selon nous, à la suppression du mouvement par les centres d'arrêt : il faut toujours admettre qu'un mouvement est arrêté par un autre mouvement, selon la loi du parallélogramme des forces. D'après l'opinion qui nous semble la plus plausible, les processus d'inhibition sont liés au changement anabolique du processus nerveux, qui tend à reprendre sa forme primitive. Tout mouvement nerveux contient d'ailleurs à la fois des ondes impulsives et des ondes inhibitives.
Quel que soit le mécanisme nerveux qui produit l'arrêt, on comprend que, dans un organisme vaste et compliqué comme le corps humain, il y a nécessairement des mouvements qui se contrarient et s'équilibrent. L'excitation nerveuse, qui tend par diffusion à envahir tout l'organisme, subit nécessairement le long du chemin des modifications nombreuses; renforcée sur un point, elle doit être diminuée sur l'autre. D'autre part, au point de vue psychologique, toute modification mentale entraîne une série d'autres modifications mentales qui sont liées à la première : une idée amène une autre idée, provoque un sentiment; ce sentiment éveille d'autres sentiments, etc. Or, nous le verrons plus loin, les divers états mentaux exercent l'un sur l'autre un effet, soit de renforcement, quand ils ont même direction, soit d'affaiblissement, quand leurs forces
(1) Voir sur ce point Ribot, les Maladies de la volonté, introduction.
sont de directions contraires (par exemple les sentiments égoïstes et les sentiments désintéressés). Il en résulte comme des centres divers de force mentale qui agissent simultanément ou successivement, et dont les actions se composent.
Dans la région supérieure du cerveau, tous les centres sont à la fois sensoriels et moteurs, mais leur caractère moteur ne se révèle extérieurement que s'il n'y a point inhibition. La partie postérieure du cerveau est probablement constituée de la même manière. Il est vrai qu'elle ne répond à l'excitation électrique par la production d'aucun mouvement musculaire^ mais tous les mouvements ne sont pas nécessairement musculaires; de plus, ceux-ci peuvent être arrêtés par un ensemble d'inhibitions qui empêche la partie postérieure du cerveau de dominer et de dérégler l'action intelligente de. la partie antérieure. On sait que, d'après les expériences de Goltz et de Loeb, quand les lobes frontaux sont enlevés, la mobilité de l'animal devient excessive et déréglée; les lobes occipitaux sont donc aussi sensorimoteurs, mais leur action motrice, à l'état normal, est empêchée par les lobes frontaux, qui représentent alors le gouvernement central et régulier tandis que les autres sont l'anarchie.
En somme tous les phénomènes de neutralisation et d'arrêt sont ultérieurs, tandis que les phénomènes d'excitaticn sont primitifs; les idées et fonctions mentales sont donc, en quelque sorte, motrices par essence et suspensives de la motion par accident.