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FAITS PHYSIQUES ET FAITS PHYSIOLOGIQUES

faire une pure hypothèse et une hypothèse antiscientifique. Les fonctions physiologiques et les phénomènes physiques sont donc corrélatifs, au point de vue purement mécanique, comme le sont entre elles les diverses forces de l'univers, gravitation, chaleur, lumière, électricité ; et le système nerveux est l'organe de cette corrélation.

Corrélations de quantité entre les faits psychologiques et les faits physiologiques.

Entre les faits psychologiques et les faits physiologiques il y a aussi une corrélation de quantité. Si Ton considère d'abord les mouvements antécédents et concomitants des fonctions mentales, on peut adtnettre avec Hei'zen les lois suivantes :

1° L'intensité de la conscience est en proportion directe de V intensité de la désintégration nerveuse, qui la précède ou l'accompagne. Le sentiment, par exemple, suppose une désintégration de la force accumulée dans les nerfs, tantôt agréable si la dépense est inférieure à la provision, tantôt pénible si elle est supérieure; et l'intensité du sentiment varie selon l'intensité même de cette désintégration nerveuse.

2° L'intensité de la conscience est en proportion inverse de la facilité et de la rapidité avec lesquelles le travail interne de chaque élément nerveux se décharge sur un autre élément nerveux. Le sentiment, par exemple, perd de son intensité et de sa distinction en raison de la facilité et de la rapidité avec laquelle se produit le mouvement. C'est qu'il y a alors une diminution de la résistance organique, grâce aux canaux creusés par le mouvement môme ; l'action intérieure diminue alors avec la réaction que lui oppose la résistance extérieure ; la victoire de l'action finit donc par être un repos et une cessation d'action. Il en résulte que le bien-être, i'fioov., 5caTaGT-/;uaT!>cr,, peut persister, mais que rr,oovïi Iv xtv/ic£c, le plaisir contrasté et mouvementé disparaît. C'est en ce sens qu'on peut dire qu'il n'y a point de plaisir sans peine, sans une exertion de mouvement rencontrant une certaine résistance, dont elle triomphe en se réparant par l'exercice môme.

3" Les faits mentaux se traduisent plus ou moins directement en faits corporels dont l'intensité est proportionnelle à leur intensité propre : la douleur, par exemple, produit des troubles en rapport avec son énergie.

De ces faits il est inexact de conclure que les phénomènes mentaux soient une transformation des phénomènes phy-

siques et physiologiques. La doctrine de Spencer, sur ce point, offre des variations et même des contradictions. Tantôt il dit : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment est transformable en un équivalent de motion mécanique, et par conséquent en des équivalents de toutes les autres forces que la matière manifeste (1). » Tantôt, au contraire, il ne renferme point le sentiment dans la liste des forces mutuellement équivalentes et transformables; les actions musculaires ou autres d'un organisme sont toutes, dit-il, des chaînes d'action mécanique qui se développent sans aucune (( interférence » possible du sentiment.

Bain, avec cette prudence dont il a l'habitude de ne se départir que par exception (nous verrons plus loin qu'il a des moments d'imprudence), déclare la question aussi insoluble qu'elle est intéressante. Il formule d'ailleurs le problème en termes frappants. Il y a, dit-il, sous toute série de faits mentaux, une série d'actions physiques, avec dépense ou transport de force motrice ; et ces actions ont leurs résultats physiques, en niêmcH temps que leurs concomitants subjectifs. Eh bien, voici la question : ces résultats physiques sont-ils ?noindres qu'ils ne seraient s'il n'y avait aucun côté mental? « En d'autres termes, la conscience et les faits de conscience coûtent-ils quelque chose, physiquement parlant, et dépensent-ils de la force ? Nous pouvons concevoir un moyen de soumettre la chose au contrôle de l'expérimentation, mais probablement les procédés de recherche les plus avancés ne peuvent encore surmonter les difficultés de la question. » Le problème que Bain pose ainsi peut être éclairé par le cas de la lumière, considérée comme l'une des forces en corrélation dans la nature : tandis que l'énergie mécanique, la chaleur et la force chimique ont obtenu des équivalents numériques déterminés, on n'a encore étabU rien de semblable pour la lumière. « Nous pouvons convertir, dit Thomas Graham, un poids de charbon en acide carbonique dans l'obscurité parfaite, et nous savons la quantité précise de chaleur engendrée; nous pouvons

(1) Et encore : — « Les modes de rincomiaissable que nous appelons mouvement, chaleur, lumière, aiîinilé chimique, etc., sont transformables les uns dans les autres, et dans ces modes de l'Inconnaissable que nous distinguons sous les noms d'émotion, de sensation, de pensée, celles-ci à leur tour peuvent, par une transformation inverse, reprendre leurs premières formes. Aucune idée, aucun sentiment ne se manifeste que cumnie résultat d'une force physique qui se déppîise pour le produire : tel est le principe qui ne tardera pas à devenir un lieu commun scientifique; tous ceux qui savent apprécier l'évidence verri)nt qu'une seule cause peut encore en expliquer le rejet, c'est l'eutrainement irrésistible d'une théorie préconçue. {Principes, p. 232, traduction française.)

brûler le même poids de charbon de manière à produire une grande quantité de lumière ; estimez la lumière en bougies ou de toute autre façon, mesurez aussi la chaleur dégagée en même temps que la lumière ; soustrayez la quantité de lumière de la quantité de chaleut* de l'autre morceau de charbon, qui n'a donné aucune lumière; la différence serait l'équivalent de la lumière. Quoique cette opération n'ait pas été actuellement accomplie, elle est manifestement du domaine de nos ressources expérimentales et ne sera probablement pas longtemps différée. » Le cas de la force nerveuse dans son rapport avec les faits subjectifs est jusqu'ici semblable : nous avons des actions nerveuses sans subjectivité apparente pour nous, non saisies par notre conscience, par exemple les actions qui président à la digestion; et il y a au contraire d'autres actions avec subjectivité et conscience. Dans les deux classes de faits il y a une dépense de force, avec des résultats physiques. Ceci posé, il faudrait observer si, dans le cas où la sensibilité et la conscience accompagnent le phénomène, les résultats physiques ne demeurent pas toujoi/rs le plein équivalent physique des forces dépensées. Le problème est ainsi tout à fait intelligible, mais personne, dit Bain, ne peut « même deviner la réponse expérimentale «. En somme, cela revient à la Question : — Les phénomènes objectifs dont un animal est le théâtre auraient-ils été les mêmes sans le côté subjectif? — Des savants d'PMimbourg, Dewa et Mac Kendrick, voulant vérifier la loi de Weber, ont trouvé, par des expériences sur l'œil, que la sensation est proportionnelle à rintensité du courant nerveux transmis au cerveau, car le courant nerveux est proportionnel au logarithme de l'excitation ; s'il était donc possible d'établir que ce courant nerveux, parvenu dans le cerveau, ne se retrouve pas et ne se continue pas sous forme de mouvement, la pensée apparaîtrait comme une transformation du mouvement. La force emmagasinée dans l'organisme dont nous disposons, dit encore à ce sujet Delbœuf, a la faculté de se transporter d'un point à un autre de l'organisme et de se mettre au service d'organes différents : je puis la dépenser soit en produisant des effets musculaires, soit en éprouvant des sensations visuelles, auditives, etc., ou en produisant de la pensée. Pendant un effort musculaire violent, — marche rapide, saut, danse, exercices gymnastiques, — la sensibilité auditive, visuelle, olfactive, tactile, de même que la pensée et l'attention, est émoussée et inerte ; il v a donc lieu de se demander si la

même force peut se manifester successivement sous forme de mouvement et de pensée.

Selon nous, l'expérience ne pouvant résoudre la question ainsi posée, il faut s'adresser à l'analyse et au raisonnement. Or, si un mode de mouvement, comme la chaleur, peut se transformer en un autre mode de mouvement, comme un travail mécanique, il est absurde d'imaginer la transformation d'un pur et simple mouvement en une chose qui n'est plus un mouvement, comme la pensée. Au point de vue mécanique, la transformation des forces n'est qu'une continuation du mouvement; il n'y a de transformé, quand nous passons de la chaleur à la lumière, que nos sensations de chaleur et de lumière ; objectivement, c'est toujours la même quantité de mouvements qui se combinent et aboutissent à des directions diverses. La liste des énergies transformables n'est donc que la liste des divers genres de mouvements : on fait abstraction de leurs causes inconnues, et on les classe artificiellement par rapport aux sensations diverses qui peuvent nous les révéler; — ce qui est un rapport tout extrinsèque. D'après ces définitions, comment mettre le sentiment et la pensée, comme tels, dans la liste des énergies transforynables? — Nous ne pouvons pas réduire le sentiment et la pensée à de simples rapports changeant dans l'espace, à des mouvements au sens mécanique, c'est-à-dire considérés comme simples relations spatiales et indépendamment de toute cause proprement dite. Il y a dans les changements psychiques autre chose que des changements locaux; il y a, outre leur intensité et leur durée, une qîialité interne, irréductible à la simple relation externe de la droite et de la gauche, du bas et du haut; on ne peut expliquer une sensation, comme celle de lumière,, par une disposition extérieure et locale de molécules qui, dans leur intérieur, n'auraient subi aucun changement. Dès lors, quand on dit que le sentiment ne fait pas partie des énergies transformables, on ne fait que dire : le sentiment n'est pas un simple mouvement. Faut-il conclure de là qu'il ne soit pas une force au sens métaphysique, c'est-à-dire une cause que le mouvement manifeste, ou le mode d'action et de réaction d'une cause? — Nullement ; c'est au contraire parce que le sentiment est une vraie force, ou la réaction d'une vraie force et d'une activité, qu'il n'est pas « transformable » en un pur rapport extrinsèque et local, en une sorte de nom.hre pythagorique. Il n'en résulte nullement que le mental soit un pur

d22 FAITS PHYSIOLOGIQUES ET FAITS PSYCHOLOGIQUES.

reflet; au contraire, nous le verrons, ce sont les changements externes dans l'espace qui, ne pouvant se comprendre par eux-mêmes, reflètent nécessairement des changements internes dans le temps; et ceux-ci, à leur tour, doivent refléter des actions et réactions d'ordre psychique. A la question de Bain et de Delbœuf : la même force peut-elle se manifester sous forme de mouvement ou sous forme de pensée ? Nous répondrons donc : non, si vous entendez par force la même quantité de mouvement de tension; cette quantité se manifeste simplement dans divers organes, sous formes de divers mouvements dans l'espace. Je puis soustraire au cerveau une partie des conditions physiques du fonctionnement intellectuel : afflux du sang, innervation, chaleur, etc., et alors ma pensée s'affaisse ; mais l'état général de l'organisme est toujours exprimé d'une manière adéquate dans ma conscience, sinon sous forme de pensée claire, du moins sous forme de sentiment obscur plus ou moins voisin de l'équilibre. Si donc l'on mettait d'un côté tous les mouvements accomplis dans le cerveau, dans les centres de la moelle, dans les moindres parties et particules du corps, de l'autre tous les états psychiques qui existent dans la conscience centrale et ceux qui peuvent exister aussi dans les centres médullaires, dans les cellules mêmes, dans les particules de tout le corps, ou aurait une équation exacte entre les deux sommes : on verrait que l'ensemble des mouvements corporels d'un organisme correspond à l'ensemble de ses états psychiques. Comme on n'a point d'instrument pour mesurer avec exactitude l'intenûté des phénomènes mentaux, on ne peut sans doute montrer expériraentaiement que la corrélation de cette intensité avec cefle des phénomènes physiologiques correspondants soit universelle et constante, mais la déduction et l'induction doivent faire admettre cette corrélation, car tous les faits connus sont en sa faveur.

Plusieurs philosophes (Lange, Renouvier, Bersot, etc.) ont cependant objecté que l'impression produite sur la rétine ou sur l'ouïe par la lecture ou l'audition d'une nouvelle foudroyante : « votre mère est mourante » ou « votre père est ruiné », est sans proportion avec les phénomènes consécutifs d'agitation, de mouvement, de locomotion, etc. Ils en ont conclu qu'il n'existe ici aucune équivalence entre les forces. — Nous répondrons qu'il y a un certain équilibre cérébral répondant à notre équilibre moral et que toute cause qui tend à détruire celui-ci tend à détruire l'autre. Sans doute la lecture

de cette phrase : votre mère se meurt^ en tant que simple lecture, ne produit pas plus d'excitation sur la rétine que la lecture de cette autre phrase : votre mère se porte bien; mais, dans le premier cas, l'équilibre moral et l'équilibre cérébral correspondant sont entièrement bouleversés : un tourbillon d'idées et de sentiments se produit, avec un tourbillon cérébral corrélatif; ce tourbillon cérébral provoque à son tour une sorte de tempête physique, — pleurs, cris, mouvements, agitation, battements de cœur, course rapide au chemin de fer, etc. Le ressort du centre même de la vie morale et aussi de la vie cérébrale a été pressé, tandis que le courant nerveux produit par la lecture de lignes indifférentes ne presse aucun ressort, n'ouvre ou ne ferme aucun circuit d'importance capitale. Prenez d'une seule main une bouleille de Leyde, vous ne ressentirez rien; touchez le bouton de l'autre main, vous éprouverez la secousse. Quelques mots, en ouvrant un courant intérieur, peuvent faire qu'un homme saute sur un pistolet : il en applique la gueule sur sa tête, presse la détente et meurt. La disproportion apparente de la cause et de l'effet se changerait en harmonie, même au point de vue mécanique, si nous pouvions suivre tous les trajets, toutes les répercussions, toutes les ruptures d'équilibre, tous les désordres intérieurs, depuis la faible vibration de l'ouïe jusqu'au coup de pistolet final. Dans ce pistolet même, le petit mouvement du doigt qui a pressé la détente a mis en liberté une somme considérable de force motrice; faut-il croire pour cela que les effets n'y soient pas proportionnels aux causes et qu'il y ait création de force dans l'arme à feu? Quelques gouttes d'acide cyanhydrique produisent la mort; faut-il croire qu'une puissance mystérieuse et créatrice a tiré du néant les effets considérables d'une cause en apparence minime?

Il faut seulement, ici, se garder de diverses confusions. Quand on compare l'intensité d'un phénomène mental à l'intensité d'un phénomène nerveux correspondant, il ne faut pas borner ce phénomène nerveux à l'excitation extérieure produite sur le nerf afférent; il ne faut pas non plus faire entrer seulement en ligne de compte l'effet produit sur les nerfs efférents qui aboutissent aux muscles : tous ces antécédents ou conséquents du fait mental sont périphériques et plus ou moins lointains. Ce qu'il faudrait pouvoir comparer avec le fait mental, ce serait la transformation moléculaire opérée dans le cerveau même, ce serait la condition immé-

diate ou la conséquence immédiate du fait mental. Si l'on compare l'excitation ^^nvemenl physique et extérieure^ comme l'intensité d'un son ou d'une lumière, à la sensation correspondante, la loi psycho-physique montre qu'il n'y a plus simplement équivalence; c'est qu'alors la comparaison a lieu entre un antécédent physique éloigné et un effet mental ultérieur. Mais il n'en résulte pas qu'il n'existe point une équivalence quantitative entre le mouvement cérébral et le changement mental, par exemple que la quantité de sensation ne soit pas proportionnelle à la quantité de transformation moléculaire, de dégagement de force qui a lieu dans les centres cérébraux affectés à la sensation.

Un changement de quantité dans les conditions physiques d'un fait mental n'entraîne pas seulement un changement de quantité dans le fait mental; il entraîne aussi un changement de qualité. Une sensation de chaleur plus forte diffère à la fois par la quantité et par la qualité d'une sensation moindre : le changement de qualité peut même aller jusqu'au contraste tranché du plaisir et de la douleur.

Réciproquement, le changement de qualité imphque toujours un changement de quantité. Par exemple, si je passe d'une pensée gaie à une pensée triste, c'est qu'il y a de nouveaux antécédents psychiques ou une nouvelle combinaison des mêmes antécédents ; or, à chacun de ces antécédents est attachée une certaine intensité, une certaine quantité d'énergie : toute sommation d'antécédents suppose donc une sommation d'énergies ; toute modification d'antécédents suppose une addition ou soustraction de quelque antécédent, de quelque énergie. En fait, je sens qu'il y a en moi un conflit d'énergies quand je pense à quelque chose de triste : il y a tension et lutte ; dans la pensée gaie, il y a une énergie dont la direction est toute différente et aussi l'intensité tout autre. Quoique je ne puisse exprimer par des nombres ces rapports d'énergie mentale, les nombres les régissent cependant, et, si je pouvais analyser, mesurer les divers états de la force dans l'organisme, je reconnaîtrais une parfaite harmonie entre l'énergie physique et l'énergie mentale sous le double rapport de la quantité et de la qualité.

Mais, remarquons-le, nous ne parlons ici que de la qualité psychologique, non de la qualité morale et sociale. Il ne faut pas confondre, comme on le fait trop souvent, ces deux ordres de qualité, pour en conclure ensuite l'absence d'harmonie entre

Torganisme et la conscience. La qualité morale et sociale est une appréciation de conséquences, par laquelle on sort du présent pour anticiper l'avenir, de l'individu pour embrasser la société, etc. Il peut assurément y avoir une extrême disproportion, au point de vue moral, entre des actes qui ont dépensé à peu près la même somme d'énergie physique et consumé à peu près le même poids de carbone. On a dit à ce sujet : — « Connaît-on \q jyrix du travail intellectuel, quand on sait que l'équivalent mécanique en est un peu plus considérable que celui d'un travail musculaire moyen de même durée? (1) » — Non sans doute, répondrons-nous, mais il faut comparer les choses sous les mômes rapports : le prix du travail intellectuel ne tient pas à son intensité actuelle, même psychique, il tient à ses conséquences : s'il faut chercher ici une proportion quantitative, c'est seulement entre l'intensité présente du travail intellectuel et le poids de carbone consumé; or, cette proportion existe. Quant aux conséquences ultérieures, morales ou sociales, du travail intellectuel, — par exemple celui de Leibniz découvrant le calcul infinitésimal, — ce n'est pas avec le poids de carbone actuellement consumé qu'il faut comparer cet ensemble de conséquences;, ni avec la quantité actuelle de mouvement dans la tête de Leibniz, c'est avec toute la série de mouvements et de changements physiques, physiologiques, sociologiques, qui se déroulent non seulement chez lui, mais dans l'humanité et sur la terre. Un maçon qui soulève une pierre peut dépenser à peu près, dans le moment présent, la même force que Leibniz; mais, une fois la pierre mise en place, les conséquences ne s'étendront pas en nombre, en variété, en hétérogénéité, en fécondité, comme les conséquences du travail de Leibniz. Les résultats de ce dernier travail se retrouvent dans presque toutes les constructions de la science et de l'industrie moderne : quand on fait un télescope, un pont, quand on construit un navire, on développe encore les conséquences des découvertes de Leibniz. Si donc on voulait comparer la quantité et la variété de mouvements qui résultent d'un effort manuel et d'un effort intellectuel, on verrait que l'harmonie et la proportion subsistent, et que le prix du travail intellectuel pourrait se déduire de l'énorme quantité de mouvements dont il est l'origine , — mouvements qui peuvent aller jusqu'à transformer la société humaine et

(1) M. Boiitroux, De la Contingence dans les lois de la nature.

les cerveaux humains. — « Jugera-t-on, demande encore M. Boutroux, de \diValeur d'un plaisir, de la vérité d'une pensée, du mérite d'un acte, par le poids qu'dn aurait pu soulever au moyen du carbone oxydé à l'occasion de ce plaisir, de cette pensée ou de cette action ?» — Non, mais la valeur du plaisir a pour corrélatif la quantité de mouvements vitaux qu'il favorise dans l'individu ou dans la société entière ; la vérité d'une pensée est l'anticipation d'une quantité indéfinie de mouvements dont elle fournit d'avance la formule et avec lesquels elle est en harmonie; le mérite d'un acte est en rapport non pas seulement avec le poids qu'on pourrait actuellement soulever au moyen du carbone que l'acte dépense, mais avec la quantité d'efforts antérieurs ou postérieurs qu'il présuppose ou annonce, avec ses conséquences individuelles et sociales, qui, en définitive, se traduiront toujours par des efforts, des mouvements, des poids soulevés de toute sorte. Le mérite de Jésus enseignant l'amour par Texemple de sa mort pourrait s'évaluer, même mécaniquement, par le sillage cérébral que son action et sa parole ont laissé après elles : ce sillage, traversant tous les cerveaux les uns après les autres comme les ondes d'une mer, a produit dans les sociétés chrétiennes une distribution d'énergie et de mouvements infiniment différente de ce qui aurait eu lieu sans le christianisme. Un grand exemple moral aide tous les hommes qui le connaissent et l'imitent à soulever, comme on dit, les fardeaux de la vie, et chaque effort, mième moral, a sa contrepartie possible dans un poids matériel que le nerf et le muscle pourraient soulever, dans une quantité de carbone que le cerveau dépense effectivement. Ne méprisons pas le carbone, et reconnaissons que la mort de Jésus, du haut de la croix, a brûlé dans Thumanité plus de carbone cérébral, nerveux et musculaire, que n'eût pu en consumer un incendie grand comme Jérusalem ou comme la Judée.

On a dit également : « Il n'y a pas de proportion entre la différence physiologique et la différence psychologique qui distinguent, par exemple, la folie d'avec le génie; et, quand on juge de l'âme par le corps, on est porté à identifier ces deux états "(1). » C'est qu'on juge alors aussi superficiellement que celui qui, regardant du dehors un volume de Chapelain ou un volume de Victor Hugo, estimerait que les deux se valent, ayant à peu près même aspect et même grosseur. Une machine

(1) Boutroux, ihid... 133.

détraquée vaut-elle une machine qui fonctionne avec la précision d'un chronomètre ? Si nous connaissions mieux l'intérieur des cerveaux, nous trouverions entre le génie et la folie une différence mécanique proportionnelle à la différence psychologique; quant à la valeur des deux états en ce qui concerne leurs conséquences individuelles et sociales, encore une fois, ce n'est pas seulement l'état actuel du cerveau qu'il faut regarder, mais la vie entière de l'individu et ses conséquences pour l'humanité.

En somme, d'après ce qui précède^, l'harmonie existe 1° entre les rapports de quantité dans l'ordre physique et les rapports de quantité dans Tordre mental, par exemple entre les rapports d'intensité dans les excitations et les rapports d'intensité dans les sensations. Elle existe 2" entre les changements nerveux et les changements psychiques, en ce sens qu'un grand changement dans la conscience suppose un grand changement corrélatif dans l'équilibre cérébral et organique. Elle existe 3° entre la direction des changements internes et la direction des changements externes; c'est-à-dire que, si l'un des deux ordres de changement conserve la même direction, l'autre conserve aussi la sienne; s'il s'écarte peu de sa direction primitive, l'autre s'en écarte peu ; s'il s'en écarte beaucoup, l'autre s'en écarte beaucoup. Enfin il y a harmonie 4" entre les changements nerveux et la qualité des changements psychiques; par exemple, si nous passons d'un son à son octave, il y a un rapport entre les qualités du son pour la conscience et l'intensité, la vitesse ou la durée des vibrations cérébrales qui en sont les antécédents immédiats.

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