‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 4)Chapitre 56 sur 73 · L'HABITUDE · texte numérisé non relu

L'HABITUDE

qu'un enfant ne sait pas faire et qui s'apprend par l'exercice. L'habitude acquise de ce mouvement et de son adaptation à une fin était descendue dans la moelle du supplicié, où elle se réveillait comme les actions réflexes natives. Nous voyons ainsi se produire des mouvements réflexes qui ne sont que des mouvements appétitifs devenus stables et mécaniques : ce sont les résidus d'un ensemble d'effets qui avait eu d'abord pour premier moteur, primion movens, un appétit accompagné d'une émotion plus ou moins confuse, comme la faim, la soif, la sensation de heurt, celle de la chaleur ou du froid, etc. Un ensemble de mouvements d'abord accompagnés de désir et d'aversion, ou même d'idées, peut donc, en se répétant, devenir un ensemble d'actes réflexes automatiques, grâce à l'appropriation progressive du mécanisme nerveux.

Déplus, toute disposition naturelle ou acquise tend à se reproduire et à se perpétuer non seulement dans l'individu, mais encore dans ses descendants. Tantôt un être se reproduit par simple segmentation, c'est-à-dire par simple division en deux, et il n'est pas étonnant que les deux moitiés symétriques aient alors les mêmes propriétés. Tantôt un être se reproduit par bouture, et alors l'hérédité est encore facile à comprendre. Tantôt enfin il se reproduit par germe ; or le germe ne peut manquer de présenter dans sa constitution les caractères essentiels du grand organisme qui l'a élaboré. L'habitude peut donc devenir héréditaire^ et il s'agit de savoir si ce n'est pas là l'explication de l'instinct.

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Hature psychique et mécanique de l'instinct.

Entre rintclligence et le mécanisme brut, il y a un intermédiaire dont le rôle n'a pas été mis dans tout son jour et qui, selon nous, explique l'origine de Tinstinct conime sa nature : c'est r appétit. L'appétit, — par exemple la faim, la soif, le besoin de mouvement ou de repos, — est une impulsion accompagnée de peine ou de plaisir vague; c'est bien, par conséquent, un état de conscience, sinon un acte d'intelligence; or l'appétit se retrouve au fond de tout instinct sous forme d'un besoin demandant à se satisfaire. Quand le jeune écureuil, qui ue connaît point encore l'hiver^ fait cependant d'avance sa provision de noisettes, il ne se représente point le résultat de son acte, il n'a ni l'idée de l'hiver, ni celle du froid, ni celle de la disette, il agit sans une intention préconçue ; mais il agit cependant en vertu dune sorte de besoin, avec un certain plaisir à faire ce qu'il fait. Si donc il n'a pas conscience du but de ses actes, il a quelque conscience de ses actes eux-mêmes à mesure qu'il les accomplit. De même, quand l'enfant mange, il ne se représente ni la digestion ni l'assimilation, mais il a pourtant conscience du malaise de la faim et du plaisir qu'il éprouve à manger. L'instinct renferme donc tout d'abord, parmi ses éléments essentiels, un élément de conscience, l'appétit, accompagné de plaisir ou de peine; c'est là une première raison qui empêche de le confondre avec un pur automatisme. En conséquence, nous définirons l'instinct : un acte qui, ayant un résultat généralement utile, est accompli sans la représentation de ce résultat par tous les individus de la même espèce, sous l'impulsion d'un appétit et avec une émotion plus ou moins faible de plaisir ou de peine. Des fonctions absolument inconscientes pour l'animal, comme la formation des arbres de corail ou de la coquille d'un crustacé, ne peuvent être appelées proprement des instincts : ce sont simplement des.résultats mécaniques accessoires.

Puisque ce qui caractérise l'instinct, c'est une tendance native à une certaine action déterminée, un appétit inné cherchant à se satisfaire, il reste à savoir ce qui provoque cet ap~

petit. Faut-ill'expliquer par des représentations toutes formées et héréditaires, par des sortes d'images ou idées innées? Fautil croire, par exemple, que Foiseau naisse avec « l'idée du nid » qui hanterait son imagination comme un rêve tendant à devenir réalité? Cette opinion a été souvent soutenue. « Les penchants instinctifs de l'araignée, dit Mûller, lui représentent, comme en une sorte de songe, le thème de ses actions, la construction de sa toile, w Cuvier a cherché des éclaircissements à la nature de l'instinct dans ceUe du somnambuhsme : le somnambule est obsédé par une sorte de rêve perpétuel, par une vision qui le fascine, l'entraîne et lui fait accomplir certains actes particuhers. Le somnambule n'accepte de la vie réelle que ce qui peut entrer dans son rêve et en faire partie. De plus, durant son accès, il n'exécute que les actes qui lui sont habituels. — « Le poète, a-t-on dit, ne fait pas de la musique, le musicien ne fait pas de vers, et Condillac, qui était somnambule, ne s'est jamais surpris à broder (1). » Enfin, autre analogie, tous ces actes s'accomplissent sans réflexion. Si le somnambulisme durait toujours et s'il était inné, il lierait impossible^ d'après Cuvier et ses partisans, de le distinguer de l'instinct (2). D'après cette exphcation, il y aurait dans le cerveau des animaux comme une hallucination permanente : l'animal vivrait non seulement dans le milieu que nous voyons, mais encore dans un autre milieu qui nous échappe et où il subit l'empire de suggestions analogues à celles de l'hypnotisme.

Cette théorie ne saurait nous satisfaire. D'abord, malgré certaines analogies, nous ne pouvons admettre que l'instinct soit du somnambuhsme. Chez les animaux, il y a la même distinction que chez l'homme entre la veille et le sommeil. Les chiens, par exemple, rêvent; ils rêvent chasse et, tout endormis, poussent des aboiements comme s'ils apercevaient le gibier. Les animaux sont de pins soumis, comme l'homme, à certains états morbides du cerveau, à l'idiotie, à la folie, et même à certaines espèces de foUe caractérisées. Enfin, le somnambulisme ne provoque dans l'imagination que le souvenir d'actes déjà accomplis une première fois et familiers au somnambule. Quant à l'hypothèse d'hallucinations natives, précédant l'expérience, on n'en peut citer aucun exemple. Toute représentation a pour antécédent nécessaire quelque percep-

(1) Voir Th. Ribot, rilérnlitc, p. 34.

(2) II). Ribot, iùkl.

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tion individuelle. Une harpe éoliennc, dont les cordes sont tendues de manière à produire telle harmonie déterminée, fera entendre son accord sous l'excitation du moindre souffle, mais ce n'est pas sous forme de son actuel que l'accord lui est inné. De même, l'enfant n'a qu'à ouvrir les yeux pour voir la lumière : l'organe de la perception lui est inné, la perception même ne Test pas, bien que, pendant une infinité de générations, ses ancêtres aient eu la perception permanente de la lumière. Nous croyons donc que ce ne sont pas les représentations mêmes qui sont innées dans l'instinct, mais seulement l'aptitude à les former dès que s'en présentera l'occasion. Cette aptitude imphque seulement que certaines relations ou associations sont imprimées d'avance dans le système nerveux et établissent des communications plus faciles entre telles cellules qu'entre telles autres. Si les idées mêmes ne sont pas héréditaires, les relations ou associations des idées peuvent l'être en une certaine mesure. L'idée de l'eau n'est pas innée chez le jeune canard, mais la première perception qu'il a de l'eau trouve dans son cerveau des voies toutes tracées vers les organes moteurs présidant à la natation,, si bien que le besoin de se mouvoir et de s'avancer sur l'eau s'éveille immédiatement, avec une émotion de plaisir corrélative. Le seul contact de l'eau suffit ensuite à mettre en mouvement le m.écanisme préformé.

Comme exemple d'association iimée jointe à l'émotion, on peut citer la peur instinctive. Les oiseaux des îles où l'homme n"a jamais pénétré n'ont point peur de lui : aux îles Galapagos et Falkland, Darwin lit tomber un faucon d'un arbre en le poussant avec le canon de son fusil et les petits oiseaux buvaient à une tasse qu'il tenait dans la main. Après un certain nombre d'expériences fâcheuses, la peur devient héréditaire et instinctive chez les oiseaux', c'est-à-dire que la perception de l'homme trouve, dans le cerveau des oiseaux, une communication tout ouverte vers le mécanisme de la fuite ; de là une impulsion à fuir et Véinotion corrélative à la fuite, c'est-à-dire la peur (1). Chez les enfants, la crainte produite par une forêt sombre ou par une caverne est instinctive quand ils ont atteint l'âge de six à sept ans ; elle ne se manifeste pas chez les en-

fl) Darwin a remarqué que les grands oiseanx étaient plus farouches que les petits, parce qu'ils ont été plus constamment persécutés; et iMaudsIey ajoute que, dans son pays, parmi les petits oiseau.x, le rou!?e-s;ors:e est le moins peureux, parce qu'on inculque depuis longtemps aux enfants ropinion que le meurtre d'un rouge-gorge e-st un péché.

fants très jeunes. Selon les partisans de Darwin, cette crainte serait le résumé d'une multitude innombrable d'expériences humaines dans la vie des bois et des cavernes; si elle ne se manifeste pas dès le bas âge, c'est que les différents instincts attendent, pour s'éveiller, les âges correspondant aux diverses périodes du développement de la race.

En somme, l'innéité des instincts se ramène, selon nous, à l'innéité de certaines associations imprimées et réalisées dans un mécanisme héréditaire tout prêt à fonctionner. Le stimulant approprié, par exemple l'appétit de la faim, produit un courant qui se manifeste comme impulsion et émotion; l'impulsion et l'émotion s'emparent des idées ou représentations déjà acquises par l'individu, comme l'idée des animaux qui lui servent de proie, et enfin le tout se range dans un certain ordre fixe. La structure organique ne peut manquer de se refléter plus ou moins confusément dans la conscience générale de l'animal : lors donc que le stimulant approprié met en jeu tel ou tel ensemble de mouvements associés, le fonctionnement organique produit une émotion et une représentation correspondantes ; celles-ci deviennent de plus en plus vives et impérieuses à mesure que le fonctionnement organique acquiert plus d'énergie. La représentation dominante manifeste alors une force expulsive à l'égard des autres représentations : elle devient une idée directrice et absorbante, qui détermine l'être à la réaliser par une action. On sait ce qui se passe dans les organes de la génération à l'époque de la puberté, les phénomènes qui s'ensuivent dans l'imagination et l'impulsion finale à l'acte. On ne naît pas avec la représentation toute faite de l'autre sexe, et c'est pourtant ce qui aurait dû se produire s'il existait des représentations vraiment innées : tout être devrait arriver à la vie avec l'image de l'acte qui l'a produit et a produit la série indéfinie de ses ancêtres. Mais ce qui est inné, ici encore;, c'est simplement une structure organique qui, accumulant de la force dans les organes appropriés, tend à la dépenser; de là un sentiment de tension, une émotion correspondante de malaise, puis des excitations spontanées accompagnées de plaisir. Ce sont toutes ces sensations et émotions actuelles qui finissent par réveiller et induire les représentations déjà acquises d'individus d'un autre sexe ; à elles seules, eUes ne susciteraient pas la représentation anatomique des organes vers lescjuels elles tendent. Que, chez l'animal, une représentation de ce genre finisse par se produire, nous n'en avons aucune preuve; l'animal, il est vrai,

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recoîinak dès les premières expériences ce qui est approprié à son besoin, mais nous ne pouvons affirmer qu'il se le représente avant ces expériences.

L'instinct est donc ce que nous appelons une idée-force, à la condition d'entendre par là une idée directrice virtuellement préformée dans la structure organique, qui devient actuelle sous l'influence de sensations, émotions, appétitions également actuelles.

Nous venons de voir que ranimai artiste (et tous les animaux sont plus ou moins artistes) ne naît pas avec l'idée de son œuvre toute formée, par exemple l'idée du nid ou de la ruche ; ajoutons maintenant que, quand cette idée se forme, elle ne surgit pas tout entière et complète devant l'imagination, comme un plan intérieur qui apparaîtrait à l'animal dès que le besoin ou l'appétit l'invite au travail. Nous croyons plutôt que l'idée évolue elle-même dans l'imagination de l'animal à mesure qu'il la réalise au dehors et par le fait même de cette réalisation : l'idée nest^pai, elle devient. Quand nous voulons dessiner un objet, nous n'avons d'abord devant l'imagination qu'un germe grossier, une silhouette embryonnaire : tantôt ce sont les grandes lignes extérieures, comme celles d'une maison, sorte de cadre à remplir; tantôt c'est seulement la partie centrale et dominante, comme dans certains dessins d'ornementation qu'il s'agit de développer et de faire ramifier. Ce second mode doit être fréquent chez l'animal. L'abeille commence sa cellule sans trop savoir ce qu'elle va faire, puis le commencement éveille, avec le sentiment de ce qui manque encore, l'image de ce qui doit suivre immédiatement. L'idée prend corps peu à peu, son germe se développe ; elle grandit, elle devient de plus en plus distincte, et la cellule hexagonale finit, à mesure qu'elle s'avance en réalité, par devenir un modèle plus précis dans l'imagination de l'animal : en faisant, il prend conscience de ce qu'il veut faire. C'est un phénomène d'association analogue à celui de l'inspiration artistique. Seulement, chez l'anim.al, les dispositions héréditaires des cellules sensitives et motrices, par leurs associations immuables, provoquent des associations d'images également déterminées : c'est comme une famille de poètes qui aboutiraient tous à refaire un seul et même sonnet. Chez l'homme, l'inspiration est libre : son kaléidoscope intérieur est susceptible de combinaisons plus nombreuses, d'idées mobiles, tandis que l'animal est enchaîné à une idée lixe par la fixité de sa constitution nerveuse. Cette idée fixe est alors comme le prolongement

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