MESURK DES INTENSITÉS PSYCHIQUES. S
Comment parvenons-nous à anticiper ainsi les expériences particulières, en attribuant d'avance à toute sensation une intensité ? Comment, par exemple, croyons-nous que les sensations inconnues causées au gymnote par son état électrique, sensations dont nous ne pouvons deviner la forme spéciale, doivent toujours avoir un degré ei une quantité intensive? — C'est qu'il n'y a pas de conscience sans quelque intensité^ et que, par conséquent, nous ne pouvons nous représenter un état de conscience qui ne serait pas en même temps un degré. Comme, d'autre part, la conception de la réalité extérieure n'est qu'une projection de ce qu'il y a de plus constant et de plus universel dans nos états de conscience, nous sommes amenés à projeter au dehors l'intensité, tout comme nous projetons le nombre, le changement, le temps, etc. La force, en ce sens, est aussi essentielle à la matière que le nombre et la quantité extensive.
Cette projection est une prolongation toute naturelle au dehors de ce qui est en nous-mêmes. Quand je soulève un fardeau, c'est l'intensité plus ou moins grande de la sensation et de la réaction motrice, abstraction faite de la qualité et de la couleur propre de cette sensation, qui me fait induire une force plus ou moins énergique résistant à la mienne.
II. Mesure des intensités. — Les états de conscience, et en particulier les sensations, sont-ils non seulement des grandeurs intensives, mais des quantités mesurables, soit directement, soit indirectement?
Remarquons-le d'abord, la mesure indirecte \oy\.Q un rôle considérable dans la mécanique, la physique, l'astronomie; lorsqu'il n'y a ni vice de raisonnement, ni faute de calcul, elle est aussi sûre que la mesure directe. Néanmoins, toute mesure indirecte doit nécessairement s'appuyer en dernière analyse sur quelque mesure directe. Cette mesure est-elle applicable dans la psycho-physique? — A cela on objecte
et que cette masse lient an rapport du plein et Jii vide. Toutes les parties de la réalité seraient ainsi identiques quant au degré, et ne différeraient que par leur agrégation ou leur nombre; la différence de de^ré même, pour notre conscience, se ramènerait à une différence de nombre dans les particules de matière agissant sur nous. Lorsqu'on fait cette hypothèse arbitraire, encore faut-il admettre un degré quelconque, une intensité quelconque dans le réel, sauf à prétendre que cette intensité est identique dans tous les éléments de la réalité. Cette identité est une supposition sans preuve. Fùt-elle admise, il resterait toujours admis en même temps que l'intensité n'est pas une pure apparence subjective, qu'elle joue un rôle dans le monde, que la force musculaire, en tant que innsculaire, est bien un mode subjectif de sensation, mais que la force en général, au sens de quantité intensive, est quelque chose d'inhérent à toute réalité.
qu'il est impossible de constater une différence à'intemité entre deux sensations sinon au moyen de la conscience, et qiie précisément la conscience ne peut mesurer avec exactitude les degrés d'intensité, — Assurément, peut-on répondre avec ^Yundt; mais, en premier lieu, nous sommes capables de déterminer avec exactitude^ en calculant sur les moyennes de nombreuses expériences, si deux sensations de qualité semblable, par exemple les sensations lumineuses produites par deux bougies^ sont ou ne sont pas égales l'une à l'autre en intensité. Nous avons déjà, par conséquent, dans notre conscience, une mesure suffisante pour l'égalité de certaines sensations (1), En second lieu, dans certains cas déterminés, nous avons conscience si une sensation a augtyienté ou diminué autant qu'une autre. C'est notamment ce qui arrive quand il s'agit de savoir si cette augmentation ou celte diminution atteint le 7ninimum de grandeur appréciable. Nous pouvons donc juger l'égalité de deux différences de sensation données, ou du moins nous jugeons que ces deux différences sont également perceptibles. Si l'on objecte que l'on mesure alors, en réalité, non deux sensations en ellesmêmes, mais leur degré de perceptibilité pour la conscience, qu'on obtient conséquemment une loi de Xaperception et non de la sensation, on peut répondre, avec Wundt, que le degré de perceptibilité est précisément le dernier élément psychique qu'il s'agit de mesurer. « Nous ignorons absolument de quelle manière nos sensations se comportent indépendamment de leur aperception. » C'est l'apparence même d'égalité ou de différence qui est ici en question. Si Ton trouve étrange de mesurer de simples apparences, c'est qu'on oublie que, dans le fait de conscience proprement dit, l'être et l'apparaître, Vesse et le percipi sont identiques.
Les objections dirigées contre la mesure des états de conscience partent d'une exigence de rigueur absolue, qu'on n'a même pas quand il s'agit des ?nesures physiques. Toutes les mesures de temps , par exemple , supposent l'invariabilité de la durée dans certains phénomènes naturels qui reviennent régulièrement, comme la rotation de la terre autour de son axe; mais cette invariabilité n'existe,
1. Dans le domaine physique, la détermination des grandeurs se ramène aussi à une mesure du semblable par le semblable: nous mesurons par exemple un poids en lui faisant équilibre par un autre, une longueur en lui appliquant une même longueur connue. Seulement, nous n'avons pas pour la sensation un étalon fixe comme le gramme ou le mètre, que nous puissions conserver. C'est ce qui fait que, dans ce cas spécial, on est restreint à une appréciation de grandeurs relatives, û'égaUtései de rapports; mais c'est précisément ce que la loi de Weber exprime.
MKSUUK DHS INTENSITES l'GYGII lOUES. 7
au sens absulu, dans aucun mouveniont physique. On veut ramener toute mesure à la superposition (1); mais nous ne pouvons pas comparer deux quantités de temps, comme deux quantités d'espace, en les superposant; tandis que la mesure pour l'espace repose sur la superposition directe, la mesure pour le temps, et par suite pour la masse, la vitesse, la force, etc., suppose, outre l'intuition, des hypothèses de constance dans la nature qui ne sont pas directement vérifiables.
Ajoutons que les mesures physiques, même pour l'espace, présupposent elles-mêmes des mesures psychiques et une certaine foi dans l'apparence intérieure, dans la conscience. Dans le cas même de la superposition, — de cette superposition qu'on érige en un type de rigueur absolue, — comment puis-je savoir que d'un instant à un autre les longueurs superposées sont demeurées égales, sinon par l'égalité apparente de mes deux sensations, ou plutôt de mes deux aperceptions? Quand je pèse des objets dans une balance, je suppose non seulement la constance et l'identité de la pesanteur à divers instants, mais encore une constance dans mes états de conscience assez grande pour me permettre de distinguer dans des temps divers l'identité des sensations. Je suppose que c'est la même balance, avec les mêmes plateaux de grandeur apparemment égale, les mêmes poids apparemment identiques, etc. Quand nous mesurons des grandeurs intensives en les transformant en grandeurs extensives d'espace et de temps, comme cela arrive pour la mesure des intensités dans les sons ou dans la lumière, nous admettons que la force des vibrations lumineuses ou sonores est fonction de l'éloignement de la source de lumière ou de la source de son; nous admettons donc qu'un moiœnnent objectif est fonction de certaines conditions à'espace; c'est là une première hypothèse touchant les conditions extérieures; en second lieu, ici encore, nous admettons que nos sensations sont des témoins suffisants pour nous faire apprécier l'égalité ou l'identité de deux lumières et de deux sons.
Le problème psycho-physique est sans doute plus compliqué que les problèmes dits purement physiques, mais en réalité il n'est pas absolument différent. L'homogénéité et la constance des phénomènes sont moins visibles, mais, pour les mesures physiques, un sceptique pourrait également ccntester la parfaite homogénéité et la parfaite constance. On