PROBLÈME DES ÉTATS MENTAUX INCONSCIENTS
aux faits de conscience : elle est ce qui les constitue précisément états de conscience. Les faits ne sont pas d'un côté, la conscience de l'autre : si on prend le mot en son sens général, il n'y a pas ft opposition ni de disproportion véritable entre la conscience et les sensations, sentiments, pensées ou voliûons qu'elle saisit immédiatement.
S'il en était autrement, toute certitude d'un fait intérieur et, à plus forte raison, d'un fait quelconque, serait impossible. En effet, on pourrait toujours se demander si la conscience est conforme ou non conforme aux faits internes, dont elle se distinguerait comme un miroir des objets qu'il mire. Il faut bien qu'il y ait, comme le croyait Epicure, certitude immédiate dans la sensation immédiate, ou plutôt dans l'état de conscience immédiate (1). Je sens comme je sens et non autrement, quand même ce que je sens n'aurait par ailleurs aucun rapport de conformité avec ce qui existe hors de ma sensation.
L'idéal de l'adéquation entre le sujet et l'objet est donc réalisé dans la conscience ; cet idéal est la première des réalités à nous connues. L'adéquation n'existe sans doute pour moi qu'en un point, dans 1 indivisible moment de ma sensation actuelle, mais elle y existe. Quand je conçois un idéal supérieur, je ne fais qu'élargir et étendre à l'infini cette réalité. L'(( entendement intuitif universel », dont parle Kant, ne pourrait être qu'une conscience universelle, et on a dit avec raison que cette conscience, pour sentir ce que je sens, devrait le sentir exactement comme je le sens. La conscience n'est donc pas une contemplation passive de faits intérieurs tout préformés sans elle.
IL — Il y a un second problème, distinct du précédent : celui de savoir s'il n'existe pas des faits internes et psychiques
Iui ne seraient cependant pas des faits de conscience. En autres termes, la conscience est-elle coextensive à la vie mentale; ou bien, au delà de la sphère lumineuse des faits mentaux conscients, y a-t-il une sphère ténébreuse de faits à la fois mentaux et inconscients?
La vie inconsciente est aujourd'hui l'objet préféré des recherches psychologiques comme des spéculations métaphysiques : c'est là qu'on poursuit l'obscure origine de tout ce qui apparaît au grand jour de la conscience. L'ancienne phi-
i. Voir la Morale d'Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporames, par M. Guyau, I re Partie.
losophie, éprise avant tout de clarté, se tenait volontiers à la surface du monde intérieur, où la lumière est plus visible; la nouvelle psychologie comprend que ce qu'il y a de fondamental en nous est aussi ce qu'il y a de plus reculé et de moins saisissable. Elle s'efforce même de ramener tous nos actes et tous nos états à des éléments « inconscients », dont la conscience ne serait plus qu'une « réverbération, » non un « facteur » actif. Dès lors, non seulement nos idées proprement dites, mais leurs éléments de sensation ou d'appétition n'auraient plus aucune force efficace ; cette force résiderait tout entière dans ce qui est au-dessous de la conscience, matière inconsciente ou esprit inconscient.
Il y a certainement dans l'esprit, comme disent les Allemands, un « côté nocturne. » La réflexion ne saisit que ce qui est éclairé ; elle n'aperçoit que les masses, non les éléments intimes : si nous avions une sorte de microscope intérieur, nous découvririons sans doute un monde de petites sensations, de sourdes pensées, de tressaillements et de mouvements imperceptibles dans ce qui semblait d'abord simple et indécomposable. Leibniz, le premier, a montré le rôle des sentiments sourds, des petites «perceptions sans aperception, » c'est-àdire sans réflexion. L'inventeur du calcul infinitésimal ne pouvait manquer d'attribuer une importance décisive à ces « infiniment petits » qui forment la trame continue de la conscience, aussi impossibles à saisir séparément dans leur petitesse que les moments de la durée ou les points de l'espace. Kant reconnut à son tour l'existence de représentations obscures; il croyait pourtant qu'elles sont toujours dans la conscience, mais « sur le seuil. » Herbart, allant plus loin, fit descendre ces représentations « au-dessous du seuil de la conscience. » Dès lors, on pouvait se les représenter de deux manières, soit comme de l'esprit inconscient, soit comme de la matière inconsciente. Schelling, Schopenhauer et son disciple M. de Hartmann accordent une importance capitale à la région de la volonté inconsciente et de l'esprit impersonnel. On sait toutes les vertus que M. de Hartmann attribue à « l'inconscient, » instinct profond, pensée d'autant plus infaillible qu'elle s'ignore : l'être ne fait rien plus sûrement que quand il ne sait pas ce qu'il fait. Wundt, sans s'égarer dans la mythologie du pessimisme, a cependant représenté les sensations mêmes comme des raisonnements inconscients et s'est eiforcé de ramener la sensibilité à la logique. On se rappelle que M. Taine, dans son livre sur ï Intelligence, s'est appuyé sur Helmholtz et sur d'autres physiologistes pour décomposer