CONSCIENCE NON DISTINCTE DES FAITS DE CONSCIENCE
Quoi qu'on admette sur la nature du moi, il est impossible de croire que le sujet conscient soit différent des états de conscience qu'il s'attribue. Si, en effet, la conscience et l'état de conscience étaient séparés, ils n'arriveraient jamais à se réunir : l'œil voyant serait toujours différent de la chose vue. Aristote avait déjà dit, il y a longtemps : « Si on admet un second sens pour sentir le premier, ou l'on ira ainsi à l'infini, ou il y aura un certain sens qui s'apercevra lui-même; dès lors, pourquoi ne pas l'admettre du premier? »
La seconde preuve d'indissolubilité entre la conscience et l'état de conscience, c'est que cet état ne pourrait exister comme sentiment, pensée ou volition, sans la conscience immédiate et spontanée de sentir, de penser, de vouloir.
Quelle différence, d'abord, trouvons-nous entre jouir, sentir qu'on jouit, avoir conscience qu'on jouit? Le plaisir n'est pas une chose obscure par elle-même, à laquelle devrait s'ajouter une lumière extérieure sous le nom de conscience. Plus je jouis, plus je sens, plus j'ai la conscience spontanée et immédiate de jouir. Un plaisir intense est une conscience intense de plaisir. Diminuez le plaisir, vous en diminuez la conscience. Dira-t-on qu'on peut faire fortement attention à un plaisir faible, qu'on peut avoir la conscience intense d'un plaisir très peu intense? — Sans doute, mais il s'agit ici d'un acte de réflexion, de concentration et de jugement, acte ultérieur et plus ou moins complexe ; il s'agit même d'une direction de mouvements cérébraux en un certain sens, d'une réaction motrice favorisant l'excitation sensible : il ne s'agit plus de la simple conscience immédiate. Il faut bien que cette dernière ne se distingue pas du sentiment lui-même comme un observateur se distingue de ce qu'il observe; sinon, suivant la remarque de Leibniz, il ne faudrait pas seulement sentir et avoir conscience qu'on sent, mais avoir conscience que l'on a conscience, et ainsi de suite à l'infini. Il est nécessaire, ajoutait-il, qu'il y ait quelque pensée qu'on laisse passer sans y penser ; sans quoi on demeurerait toujours sur la même chose. Le sentiment est donc par lui-même lumineux et jusqu'à un certain point transparent, en même temps qu'il offre la chaleur de la vie.
— Cependant, dit-on encore, la douleur ne nous metelle pas parfois hors de nous et ne nous enlève-t-elle pas alors la conscience? — Elle nous enlève seulement la réflexion. — Mais elle peut produire à la fin Y évanouissement de la conscience même. — Alors la souffrance s'évanouit du même coup. Les vibrations cérébrales qui répondent à la conscience et à la douleur se trouvent suspendues par ce que
les physiologistes nomment un phénomène « d'arrêt » ; le mécanisme ne fonctionne plus. De même, lorsque nous diminuons la conscience d'une douleur par une lecture, par une attention vivement portée sur un autre objet, nous diminuons la douleur même. C'est qu'alors nous distrayons une partie de l'énergie cérébrale et du mouvement cérébral, auparavant employés à transmettre les vibrations causées par un désordre de quelque organe : c'est une conséquence du théorème de la conservation de l'énergie, c'est un déplacement de la force et une transformation de ses effets avec ses points d'application. Voilà pourquoi nous allégeons une douleur violente par les cris, par les mouvements et convulsions de nos membres : toute la force cérébrale ainsi dépensée à produire du mouvement est autant de force dérobée aux causes de la sensation douloureuse. Parallèlement, la conscience se trouve déplacée en partie : elle est partagée entre des efforts moteurs et des sensations douloureuses, au lieu d'être à celles-ci tout entière. C'est un procédé indirect d'anesthésie.
La conscience n'est pas moins inhérente aux faits d'intelligence proprement dite qu'aux faits de sensibilité : on ne peut penser, au sens propre du mot, sans avoir conscience de sa pensée. Il y a sans doute tout un mécanisme nécessaire à la pensée et qui peut se trouver partiellement en dehors de la conscience ; mais ce qui constitue psychologiquement la pensée même, comme telle, c'est la conscience.
Enfin, c'est arbitrairement que, dans les faits volontaires, on a opposé l'intensité du vouloir à l'intensité de la conscience. — Deux lutteurs, dit-on, au début de la lutte, mesurent et retiennent leurs forces, ils ont la conscience plus vive d'un effort plus faible; mais, si la lutte devient plus ardente, l'effort augmente, et c'est quand ils ne peuvent plus le mesurer qu'ils en ont le moins conscience. — Ici encore, on confond la conscience spontanée avec la réflexion qui analyse. Il n'est pas exact que, chez le lutteur, la conscience spontanée diminue avec l'effort; c'est le contraire qui est vrai : la preuve en est que, la lutte finie, le lutteur a le souvenir d'avoir déployé toute son énergie, bien qu'il ne puisse décrire tous les degrés par où elle a passé, ni marquer des discontinuités dans une action qui s'est accrue avec continuité.
La conscience spontanée ou sentiment immédiat est donc en raison directe des faits de conscience eux-mêmes : plus ou moins intense selon qu'ils sont eux-mêmes plus ou moins intenses. Elle n'est pas une « faculté » distincte qui viendrait s'ajouter