‹ L'évolutionnisme des idées-forcesChapitre 37 sur 107 · PRÉTENDUES SENSATIONS INCONSCIENTES · texte numérisé non relu

PRÉTENDUES SENSATIONS INCONSCIENTES

même, mais n'arrivent pas toujours jusqu'à la vibration consciente; » dites plutôt : jusqu'à la discrimination consciente, jusqu'à l'analyse.

« 2° On peut en avoir la perception consciente sans autre secours qu'une direction régulière imprimée à l'attention. » — Donc, encore une fois, l'attention ne fait qu'analyser dans la conscience ce qui existait déjà synthétiquement dans la conscience même. Ainsi, quand on produit au moyen des résonateurs deux sons déterminés, d'abord successivement, puis simultanément, on arrive encore à les distinguer tous deux au moment où ils résonnent ensemble, mais pas pendant longtemps : « Peu à peu la note aiguë se fond tout à fait dans la note grave et produit un changement de timbre caractéristique, comme le changement d'un ou en o. » — C'est la fusion de deux états de conscience, non de deux états inconscients.

« 3° Même dans le cas où les sons harmoniques ne sont pas perçus isolément et où ils se fondent dans la masse, leur existence est accusée dans la sensation par la modification du timbre. » — Oui, mais cette modification a lieu dans la conscience, entre des sensations dont chacune était déjà dans la conscience. Les faits invoqués par Helmholtz prouvent donc simplement que la sensation consciente est composée, comme nous l'avons reconnu tout à l'heure ; qu'elle n'est pas seulement une addition, une somme arithmétique, mais un mélange et une combinaison des sensations élémentaires. Ce qu'on ne nous a nullement démontré, c'est que les sensations composantes soient hors de la conscience. Loin de là, la seule conclusion légitime, c'est que le conscient est une combinaison de faits de conscience qui, pour être indistingués dans la conscience, ne sont pas inconscients. Dans un morceau exécuté par un orchestre, un Meyerbeer distinguera toutes les parties des divers instruments; il pourra suivre l'un ou l'autre et le prendre en faute au besoin, même pour une nuance négligée (1). Au contraire, le premier auditeur venu ne pourra pas se livrer à ce travail d'analyse. Cependant tous les deux ont la même sensation générale del ensemble. Peut-on en conclure que la sensation de l'ensemble soit composée d'éléments inconscients? Non; car chacun des instruments produit pour sa part une sensation consciente, et il la produit sur l'auditeur ordinaire comme sur Meyerbeer ; seulement ce dernier peut faire une analyse qui est impossible

1. C'est ce que Meyerbeer fit un jour, à l'Opéra, pour une simple nuance d'un second violon.

au premier. Comme chaque instrument, à son tour, et même chaque son de chaque instrument est à lui seul un orchestre, selon les découvertes de la physique moderne, on peut étendre la même analogie aux sons isolés et croire qu'ils sont composés d'éléments conscients, mais fondus ensemble.

Cette réflexion nous amène à d'autres expériences, citées par M. Taine : celles où une sensation consciente semble composée de sensations qui, cette fois, seraient inconscientes à l'état isolé. C'est ici que la difficulté se complique. Examinons d'abord les prémisses dont part M. Taine. Soit une roue à deux mille dents qui fait une révolution en une seconde ; elle donne deux mille chocs en une seconde, et partant deux chocs en un millième de seconde. Si on lui ôte toutes ses dents, sauf deux contiguës, les deux chocs qu'elle donnera en tournant de nouveau n'occuperont qu'un millième de seconde. Or ces deux chocs forment un son déterminé et appréciable. « Donc, dit M. Taine, le son qu'elle donne en une seconde, lorsqu'elle est pourvue de toute ses dents, comprend mille sons pareils, successifs et perceptibles à la conscience. En d'autres termes, la sensation totale, qui dure une seconde, est formée par une suite continue de mille sensations pareilles qui durent chacune un millième de seconde, et qui sont toutes perceptibles à la conscience (1). » Avant de continuer la série de conclusions que va tirer M. Taine, remarquons qu'il induit trop vite des facteurs externes à la sensation interne. Entre les dents de la roue de Savart et la sensation il y a bien des milieux à traverser : l'air, l'oreille, le nerf acoustique, le cerveau ; rien ne prouve que les éléments de la sensation soient en nombre exactement égal à celui des dents de la roue. Le premier son n'est pas encore achevé ou parvenu à la conscience que le deuxième est déjà commencé. Il faut un certain temps, comme nous l'avons vu, pour qu'une impression arrive au cerveau, s'y organise, soit perceptible à la conscience; il n'est donc pas admissible que la sensation produite par deux dents de roue dure seulement un millième de seconde. L'ébranlement de l'air persiste plus longtemps, l'ébranlement des nerfs persiste aussi. Il doit y avoir superposition des ondes aériennes entre elles ou des ondes nerveuses ; c'est un dessin nouveau, c'est un rythme nouveau qui se produit dans le cerveau et engendre une sensation nouvelle. Cette sensation est composée, oui; mais nous ne pouvons savoir si sa composition répond exactement au nombre de dents de la roue sonore.

i. Taine, l'Intelligence, i, p. 180.

Passons cependant aux dernières conclusions de M. Taine sur Tinconscient. Il ajoute que, si Ton enlève à la roue toutes ses dents moins une, il n'y a plus sensation du son, tandis que, si on lui laisse deux dents contiguës, il y a sensation de son musical; de là il conclut que cette sensation perceptible à la conscience est formée de deux sensations dont chacune, prise à part, est imperceptible à la conscience, et que, par conséquent, deux sensations inconscientes forment une sensation consciente. — Nous nous retrouvons toujours devant la même conclusion précipitée. M. Taine, pas plus que Helm holtz, ne peut conclure légitimement, de ce quïin son est composé d'une foule de notes, que toutes ces notes soient actuellement présentes à Y esprit d'une façon inconsciente. D'abord il est certain qu'elles ne sont pas présentes à part, car, pour qu'un état d'esprit soit séparé et distingué des autres, il y a une condition nécessaire : l'absence au même moment d'autres états propres à se mêler avec le premier. En outre, il n'est pas certain que les notes soient présentes d'aucune manière. Supposons un voyageur dans une voiture fermée ; si un cheval ne suffit pas à la traîner, le voyageur ne s'apercevra du mouvement de la voiture que quand il y aura deux chevaux ; il n'aura pas pour cela la représentation inconsciente de chaque cheval; on peut sentir un effet final sans en sentir toutes les causes.

Leibniz, étendant jusqu'au bout l'induction, en arrivait à croire, comme Spinoza, que le monde entier est représenté confusément dans toute perception. En un sens on peut le soutenir, si on veut dire simplement que la complète explication d'un seul état de conscience supposerait l'explication du monde entier. Mais, sans nous perdre dans des considérations métaphysiques, il s'agit actuellement de savoir si un état de notre conscience peut se diviser en autant & éléments qu'il a de conditions. Or, il est clair qu'il ne faut tenir compte, ici, que des conditions immédiates, par conséquent cérébrales et nerveuses. Toute partie d'une cause produisant immédiatement un effet doit avoir son effet particulier dans l'effet total ; mais, s'il s'agit de causes médiates et plus ou moins lointaines, leurs effets peuvent, nous l'avons vu, se composer, se neutraliser, se transformer avant d'arriver à la conscience. Nous admettons donc que les cellules cérébrales qui concourent à produire, par exemple, une sensation de son ou de lumière, sont représentées soit par un élément, soit par un degré de cette sensation; cela suffit pour faire induire que la sensation est composée, mais cela ne suffit plus pour faire

oO aUTIOlîK DKS SENSATIONS INCONSCIENTES.

admettre qu'elle soit composée d'éléments inconscients. Au contraire, ce que produit chaque cellule cérébrale dans la conscience, c'est un certain degré et un certain élément de conscience, qui, pour n'être pas saisissable à part dans Irréflexion, n'est pas par cela même hors de la conscience totale et synthétique. Concluons qu'on transporte indûment dans le mental, sous forme inconsciente, les causes extérieures et les éléments physiques de nos sensations (1).

Leibniz, Kant, Hamilton, Helmholtz, Wundt et M. Taine ne se sont pas seulement appuyés sur la composition purement arithmétique des sensations et sur les lois de la divisibilité ; ils ont aussi mis en avant la composition en quelque sorte chimique des sensations, où le tout n'est pas une simple somme des parties, mais une chose douée de propriétés nouvelles : telle est l'eau par rapport à l'oxygène et à l'hydrogène. Déjà Leibniz avait entrevu cette « chimie mentale, » qui fournit aujourd'hui aux partisans de la pensée inconsciente une nouvelle série de preuves. — Quand, disait-il, on mêle deux poudres, l'une bleue et l'autre jaune, l'esprit perçoit les deux, car, si une partie du mélange ne l'affectait pas, le tout ne l'affecterait pas non plus ; mais cette perception est confuse et demeure latente dans la sensation de la couleur verte. — Ce raisonnement n'est pas concluant, car la combinaison des rayons bleus et des rayons jaunes peut se faire extérieurement; elle peut se faire dans les nerfs optiques et dans le cerveau ; les vibrations nerveuses peuvent « se composer » d'une certaine manière avant d'arriver à la conscience. Il n'est pas nécessaire d'imaginer dans la conscience même la combinaison d'une perception inconsciente de bleu et d'une perception inconsciente de jaune produisant une perception consciente de vert. Tout ce qu'on peut dire, — et nous l'avons dit déjà, — c'est que la conscience n'a point la simplicité qu'on lui attribue d'ordinaire : elle comprend des sommes arithmétiques et des combinaisons ; mais la question reste toujours de savoir si les éléments de ces sommes et combinaisons sont des faits à la fois inconscients et mentaux, ou

i. De même, on ne peut dire, avec M. Colsenet, que l'oreille, selon le mot de Leibniz, applique d'une façon inconsciente le calcul et les lois de l'harmonie parce « qu'elle ne tolère les sons simultanés ou successifs qu'à la condition que les nombres de leurs vibrations soient entre eux dans des rapports simples. » Au lieu de voir là une pensée inconsciente, il y faut voir le résultat mécanique du fonctionnement nerveux : l'harmonie des sons rend ce fonctionnement facile sans produire l'épuisement des nerfs; la discordance des sons, au contraire, est la cause d'un trouble et d'une altération dans le tissu nerveux par des chocs trop violents ; de là, dans un cas, le plaisir, dans l'autre le déplaisir.

CRITIQUE DES SENSATIONS INCONSCIENTES. o7

si ce sont des faits de conscience confuse que leur nombre ou leur fusion empêche de discerner à part.

Pareillement, dans Pexpérience de la roue aux sept couleurs, on n'a pas le droit de dire que la sensation du blanc soit composée de sept sensations inconscientes de bleu, de rouge, de jaune, etc., ni même de trois sensations inconscientes de rouge, de vert et de violet ; car, quand la roue tourne assez rapidement, les vibrations nerveuses et cérébrales se superposent et se composent, si bien que les ondulations propres du rouge, du vert, du violet, ont disparu pour ne laisser que l'ondulation du blanc. Inutile de supposer que le vert, le rouge et le violet subsistent dans le blanc, ou encore que la sensation inconsciente du vert, du rouge, du violet subsiste dans la sensation consciente du blanc. D'autre part, il n'est pas moins étrange de prétendre que la sensation consciente de blanc soit composée d'une sensation consciente de rouge, d'une de vert et d'une de violet : nous aurons beau contempler notre conscience, nous ne trouverons aucune sensation de rouge dans la sensation du blanc.

Des sensations et perceptions passons aux raisonnements inconscients. Selon Helmholtz, Wundt, Lange et M. Taine, il y a dans la perception extérieure des « actes iïinférence » àont nous ne nous doutons pas, des jugements et raisonnernents dont les résultats seuls apparaissent à la conscience. Telles sont les conclusions si familières que nous tirons quant à la distance et à la grandeur des objets; telles sont aussi les illusions d'optique, qui sont des illusions d'inférence inconsciente (Unbewusste Schlûsse).

Lange a invoqué plusieurs expériences curieuses en faveur de ces inférences inconscientes. On sait que la tache aveugle de la rétine ne peut percevoir les couleurs; malgré cela, placez sur une feuille de papier rouge un petit disque blanc et dirigez Taxe de vos yeux de manière à faire tomber ce disque sur la tache aveugle ; vous verrez alors une feuille rouge sans interruption. Placez un disque noir sur un fond vert, vous verrez un fond vert sans interruption. Lange en conclut que nous complétons la surface colorée par une inférence inconsciente, en dépit de la tache aveugle. Variez l'expérience. Appliquez sur le papier blanc une baguette noire, dont le milieu tombe sur la tache aveugle, la baguette ne paraîtra pas brisée; fûtelle réellement brisée à l'endroit de la tache aveugle, elle Earaîtra continue. Maintenant, posez à l'œil un intéressant prolème au moyen d'une nouvelle variante de l'expérience. Fa-

i)8 CRITIQUE DES RAISONNEMENTS INCONSCIENTS.

çonnez une croix de différentes couleurs et faites tomber sur la tache aveugle l'endroit où les deux baguettes se croisent. Quelle branche l'esprit continuera-t-il maintenant, les deux branches ayant des droits égaux ? Verra-t-il le milieu en rouge ou en bleu, par exemple? On admet généralement que, dans ce cas, la victoire reste à la couleur qui produit l'impression la plus vive. Parfois aussi il y a changement : c'est tantôt la baguette rouge, tantôt la bleue qui paraît prolongée. De plus, si on répète et modifie souvent l'expérience, la vision finit par être complètement supprimée au point d'intersection ; on ne voit plus se prolonger ni une branche ni l'autre ; l'œil semble avoir rectifié sa fausse conclusion primitive. Ces faits sont fort curieux, mais leur interprétation par les raisonnements inconscients est aventureuse. D'abord, résoutelle vraiment le problème? Suffit-il de conclure, avec ou sans conscience, qu'un fond rouge doit être rouge partout, pour le voir rouge? Quand cela a lieu, c'est qu'alors 1 idée ou l'image du rouge, présente à notre esprit, et qui suppose un commencement de sensation du rouge, devient assez dominante pour produire une sensation plus complète, voisine d'une hallucination. Ce serait une des preuves de la force qui appartient aux idées ou images réfléchies. Si cette seconde explication, déjà plus plausible que celle du « raisonnement inconscient, » paraît encore insuffisante, si l'on a la perception trop vive et trop immédiate d'une surface continue pour l'expliquer uniquement par une idée qui se réaliserait elle-même, n'est-il pas alors plus scientifique de chercher le complément de l'explication dans un effet de simple mécanisme cérébral? L'œil est mobile, la tache aveugle est aussi mobile, et nous sommes habitués à ne pas tenir compte de cette tache : les ondulations nerveuses qui produisent la vision vont s'étendant dans le cerveau et engloutissent, pour ainsi dire, la tache aveugle dans l'ensemble. C'est une fusion d'impressions qui se produit à une certaine distance, comme les mouvements irréguliers d'une eau qu'on agite se fondent au loin en ondes régulières. Les courants cérébraux finissent par trouver des voies toutes tracées, et il suffit d'une sensation même incomplète pour ouvrir ces voies, pour produire par contagion la sensation complète dans les parties plus centrales du cerveau. Peut-être aussi y a-t-il ici une onde nerveuse centrifuge, comme celles qui, selon' M. Sergi, sont nécessaires à toute perception parfaite. Aussi est-ce la couleur la plus intense qui l'emporte dans la croix aux couleurs diverses, à moins que l'imagination ne soit déjà occupée de l'autre cou-

leur, ce qui donne à cette dernière une intensité artificielle. Enfin, quand l'esprit a reconnu son erreur après des expériences nombreuses, des courants s'établissent qui tendent à contre-baiancer les anciens : il se produit à la fin une neutralisation des diverses tendances et la contagion des couleurs est suspendue. Toujours est-il que, si on ne peut expliquer Je phénomène dans tous ses détails, eu égard à la complexité du mécanisme cérébral, la méthode la plus scientifique est de lui attribuer une explication mécanique jusqu'à preuve du contraire, au lieu d'invoquer un raisonnement inconscient qui luimême ne saurait produire une sensation.

On a cité encore à ce sujet des expériences très intéressantes sur les illusions visuelles. Nous voyons ou croyons voir un objet avec une couleur qu'il n'a pas réellement. Dans le volet d'une chambre obscure pratiquez deux ouvertures, l'une laissant passer de la lumière blanche, l'autre munie d'une vitre coloriée qui ne laisse entrer que de la lumière rouge. Le mur blanc placé en face sera éclairé par de la lumière rouge affaiblie, mélange des deux autres. Placez alors un crayon sur le passage des deux faisceaux lumineux, l'un de lumière rouge, l'autre de lumière blanche : le crayon projettera deux ombres sur la paroi. L'une de ces ombres ne sera aucunement éclairée par la lumière blanche, dont le crayon intercepte le faisceau ; elle ne le sera que par la lumière rouge, dont le faisceau n'est point intercepté. Et, en effet, cette ombre paraîtra d'un rouge vif sur la paroi, qui est d'un rouge pâle et mêlé de blanc. Jusque-là, rien de plus simple. Mais que sera l'autre ombre projetée par le crayon? Cette ombre, ne recevant aucun rayon de la lumière rouge que le crayon intercepte, sera unique-' ment éclairée par Ja lumière blanche émanée de l'une des ouvertures; elle sera donc en réalité blanche, ou plutôt grise, car le gris n'est qu'un blanc moins clair. Et cependant vous la jugerez d'un vert intense. Le vert étant précisément la couleur complémentaire du rouge, on devine sans peine que l'ombre grise doit nous paraître verte sur un fond rougeâtre comme celui du mur. Mais voici qui est plus curieux. Considérez cette même ombre, qui vous paraît verte sur le fond rougeâtre, à travers un tube étroit qui vous permette de voir désormais l'ombre seule sans voir le fond rougeâtre dont elle est entourée : elle persistera à vous paraître verte, comme si vous l'aperceviez sur le même fond. Qu'on supprime la vitre rouge pendant que vous continuez à regarder l'ombre à travers le tube, il n'y a plus de fond rougeâtre qui doive provoquer l'apparence verte, et cependant l'ombre paraît toujours

Page 1