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raisonnements qui ne se raisonnent pas. Les doctrines qui cherchent les éléments radicaux dans les sensations sont beaucoup plus plausibles; mais, ici encore, on commet d'ordinaire Terreur de faire appel aux cinq sens, c'est-à-dire à des sensations nettement différenciées et intégrées, dues à des appareils compliqués qui sont le produit dune longue évolution à travers les siècles. Pour se représenter les états vraiment primitifs, il faut au contraire supprimer les sens particuliers et externes, qui ne sont que des instruments de physique, pour considérer les sensations internes et vitales, dues aux organes internes, qui sont de vrais instruments de physiologie. Même parmi ces sensations, il faut supprimer celles qui ont des qualités trop distinctives , marques d'une différenciation et d'une intégration ultérieures. Les qualités fondamentales, dans les sensations, sont celles qui ne sont pas représentatives, mais simplement affectives : ce sont les modes divers de plaisir et de douleur. Encore ces mots désignent-ils quelque chose de trop tranché et, par cela même, d'amplifié. Il faut, dans le plaisir et la douleur, ne considérer que les rudiments d'aise et de malaise. On arrive ainsi à concevoir un état de sourd bien-être ou de malaise sourd; c'est l'élément à la fois sensitif et émotionnel. A son tour, cet élément implique une réaction plus ou moins sourde qui a son type dans l'appétition, dans l'aspiration à un objet ou dans
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l'aversion, avec les mouvements corrélatifs en avant ou en arrière. Le fond des diverses appétitions, enfin, est l'appétit général de vivre, — dernière chose qui disparaisse chez les animaux, et dans la vie morbide comme dans la vie normale. On voit donc de nouveau que les changements élémentaires de l'ordre mental doivent être appelés des appétitions, inséparables de ces modifications élémentaires qui sont le fond des sensations, et de ces émotions élémentaires qui constituent le bien-être vital ou le malaise vital. Quant au choc, il n'est pour nous que la réaction de quelque appétit sourd contre le milieu résistant, la marque physique et extérieure d'un conflit qui, vu du dedans, apparaîtrait d'une nature analogue à ce que le psychique renferme de plus rudimentaire. En ce cas, la vraie force primitive, au lieu d'être purement mécanique et mathématique, serait de nature mentale. La psychologie, par là-même, au lieu d'être cette science de simples reflets dont on nous parle, nous introduirait au cœur de la vraie réalité, qui, se révélant à soi par la conscience, ne se perd pas au moment même où elle paraît se retrouver, ne cesse pas d'être en se connaissant, mais se connaît comme elle est et agit.
IV. — La doctrine des idées-reflets vient de ce que, par une abstraction illégitime, on considère
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uniquement dans les états mentaux le côté représentatif, auquel on prétend ensuite tout réduire. On finit ainsi par absorber le subjectif dans l'objectif, qui, à son tour, vient se réduire au mécanisme. Il ne reste plus alors qu'à imaginer en dehors du monde mécanique, supposé seul réel, ce monde de reflets, ce séjour de fantômes qu'on abandonne à la psychologie. Or, c'est là une hypothèse matérialiste, que tout véritable psychologue refusera d'introduire dans sa science. Au point de vue psychologique, en effet, une idée ou représentation peut être considérée sous deux rapports : ou bien comme ayant, statiqueraent, un certain contenu qualitatif, qui la constitue telle et non autre; ou bien, dynamiquement, comme une condition de changement dans le système psychique total dont elle forme une partie. La plupart du temps, les psychologues s'en tiennent au premier point de vue. Ils fixent alors leur attention tantôt sur la ressemblance ou différence de deux contenus d'idées présents à la conscience, ou sur d'autres relations constitutives du contenu actuellement représenté, tantôt sur la relation de l'idée aux objets qu'elle est supposée représenter, exprimer, refléter, etc. A ce point de vue, ils trouvent nécessairement dans l'idée absence entière de tout ce qui peut s'appeler force, énergie, efficacité, action, même d'ordre purement psychique. Par exemple, la ressemblance et la différence entre deux idées ne sont nullement,
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selon eux, des modes d'action mutuelle, pas plus qu'elles ne le sont entre deux tableaux immobiles contre un mur. Chacune des idées reste ce qu'elle est tout en ressemblant à l'autre ou en supposant à l'autre par son contenu actuel. De même , les variations qui peuvent se produire dans notre idée d'un objet n'altèrent pas l'objet lui-même et ne le font pas varier : ce n'est point notre idée qui agit sur l'objet; c'est, au contraire, l'objet qui est supposé agir sur l'idée et qui la fait varier, comme le mouvement du feuillage fait varier les taches d'ombre sur le sol lumineux. Tant qu'on n'accorde ainsi aux idées qu'un simple contenu représentatif et actuellement présenté à la conscience, tant qu'on se les figure comme des sortes à' empreintes immobiles ou de reproductions photographiques, toute notion d'un dynamisme psychique, c'est-à-dire d'une action mutuelle des faits psychiques capable de faire apparaître l'un et disparaître l'autre, en un mot toute notion d'idéesforces devient inconcevable. Mais cette façon exclusivement statique de représenter les idées et faits de conscience est une métaphore matérialiste que le psychologue n'a pas le droit d'ériger en principe. Au point de vue de la conscience, on peut et on doit concevoir tout état de conscience, par exemple la douleur, comme contenant en soi des conditions de changement pour d'autres états de conscience. Quand la douleur me fait
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m'écarter d'un objet, c'est bien, pour la conscience, la douleur qui explique V aversion, parce que la douleur a en soi certaines conditions indispensables du changement intérieur appelé aversion. Toute autre explication est en dehors de la psychologie. La notion même d'influence, d'action, d'efficacité, de force, est tout empruntée au point de vue psychologique : c'est l'impulsion causée par le désir ou la répulsion causée par l'aversion qui me donne l'idée d'une contrainte interne et d'une force réagissant contre un obstacle. La psychologie ne peut pas, sans une sorte de suicide, abandonner ce point de vue : elle doit renvoyer les hypothèses matérialistes, comme les hypothèses spiritualistes, à la métaphysique.
La conception des sentiments-forces, des appétitions-forces, des idées-forces, est donc essentielle en psychologie. Maïs elle peut être interprétée en deux sens profondément différents, selon que la force attribuée aux idées et états mentaux est conçue comme celle d'objets divers agissant les uns sur les autres , ou comme celle d'un sujet capable d'appétition et agissant sur des objets. La première théorie est celle des associationnistes et de Herbart. Les associationnistes se figurent les idées comme des forces distinctes et même comme des atomes distincts. La théorie de l'association aboutit ainsi à des séries d'idées discrètes. Herbart,
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lui, rétablit la continuité : il considère la conscience non plus comme une série d'états mutuellement exclusifs, mais comme un seul tout continu déterminant les relations simultanées ou successives de ses parties ou aspects. Les facteurs qui coopèrent à la production d'un état quelconque persistent, en tant que facteurs, à travers tous les autres états (1). Cette conception est beaucoup plus vraie; mais Herbart n'en continue pas moins de transférer toute la force aux représentations considérées dans leur action mutuelle : les idées s'attirent ou se repoussent, entrent en conflit ou en harmonie. Nous n'avons plus sans doute, comme dans la vieille psychologie, des facultés, pouvoirs, etc.; mais nous avons des « attractions, répulsions, associations, complications, fusions », qui font reparaître du côté des seuls objets l'activité attribuée au sujet. Le sujet même se réduit à une « idée complexe » qui naît sous des conditions particulières.
Ce point de vue tient à ce que Herbart a considéré exclusivement dans les états de conscience le côté représentatif, c'est-à-dire la propriété d'avoir un contenu qualitatif venant du dehors, de l'objet, et exprimant l'objet même. Le côté appétitif, au lieu d'être fondamental, paraît dérivé à Herbart : l'appétition n'est plus à ses yeux qu'un
(1) Voir la remarquable exposition du système de Herbart par G. Stout, dans Mind, 188S.
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rapport de représentations, une « tension dérivant de leur conflit ». Le plaisir même et la douleur sont encore des « rapports de représentations ». Faut-il entendre les idées-forces d'une manière analogue? — Nous ne le croyons pas. La théorie anglaise de l'association des idées et la théorie allemande du conflit des idées, en paraissant douer de forces diverses les idées diverses, leur retirent en réalité l'énergie véritable; car, tout devenant représentation et la représentation n'étant que Yexpression du dehors dans le dedans, la force qui semblait appartenir aux idées appartient réellement aux seuls objets, dont le contenu des idées est « Y effet » . Aussi les physiologistes n'ont-ils pas manqué de dire aux psychologues de l'association et aux disciples mêmes de Herbart : — Votre prétendue association Ridées et votre prétendu conflit Ridées n'existent pas : ce ne sont point les idées mêmes qui s'associent ou qui luttent ensemble ; ce sont les vibrations cérébrales, dont les idées sont simplement les indices. Les ombres chinoises ne se succèdent pas dans tel ordre parce que la première agit sur la seconde, mais parce que la main qu'on ne voit pas les fait apparaître dans cet ordre. Un nuage ne prend pas dans le ciel la forme d'une tour parce qu'il avait auparavant la forme d'une montagne, mais il a pris successivement ces deux formes sous l'action du vent qui le pousse. La
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psychologie de l'association et celle de Herbart sont une étude sur les formes habituelles des nuages, non sur les causes de ces formes.
Au lieu de vraies idées-forces, on revient ainsi aux idées-reflets. C'est que l'aspect objectif, dans cette théorie, a entièrement absorbé le fond subjectif : le sujet n'existe vraiment plus. La chose reste tolérable tant qu'on s'en tient aux phénomènes intellectuels, à l'étude des représentations proprement dites. Il suffit, en effet, de poser des représentations ayant : 1° un contenu représentatif, 2° une intensité, pour expliquer avec ces deux éléments un grand nombre d'états intellectuels. Mais la doctrine est de moins en moins satisfaisante quand on passe à ces manifestations beaucoup plus proprement subjectives qu'on appelle plaisirs ou peines, désirs ou aversions, et qui, outre les éléments représentatifs qu'elles présupposent, outre Yintensité du caractère dynamique qu'elles possèdent, ont encore en plus un caractère sui generis qu'on peut nommer hédonistique et appétitif. Comment expliquer une douleur ou une jouissance par un simple rapport entre des représentations? Dira-t-on qu'une représentation plaît à une autre représentation ou lui fait de la peine? Dira-t-on que l'idée du pôle nord intéresse l'idée de naviguer vers les mers glaciales? Evidemment, les contenus des idées, en tant que représentatifs d'objets, ne rendent pas compte de leur caractère
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agréable ou pénible. Dira-t-on alors que ce sont leurs intensités qui rendent compte de ce caractère ? — Assurément, l'intensité des représentations joue un grand rôle dans le plaisir ou la peine qu'elles causent; mais Wundt et James Ward ont montré que, dans la « courbe du sentiment », il y a un point singulier, un « point d'arrêt » où les plaisirs intenses, en augmentant encore d'intensité, se changent plus ou moins rapidement en peines. L'intensité n'est donc pas une condition suffisante. Pour sortir de cette difficulté, Wundt et James Ward ramènent l'activité à l'aperception ou attention, et ils expliquent le plaisir et la peine par le rapport des représentations à la puissance « d'attention effective » ou « d'aperception ». Il y a plaisir, dit James Ward, « lorsque le maximum d'attention est efficacement exercé ; il y a peine quand cette attention effective est frustrée par des distractions, des chocs, par des adaptations incomplètes ou fautives, dues à l'étroitesse du champ de la conscience, à la lenteur ou à la petitesse des changements qui s'y produisent (1). » Cette théorie pourrait se soutenir des plaisirs intellectuels et esthétiques, mais non des plaisirs en général. Faire attention à une douleur, sans distraction, sans choc, avec des changements rapides et forts dans le champ
{{) Voir le profond article de James Ward intitulé Ps?jchology i dans VEncyclopœdia britannica.
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de la conscience, ce n'est pas éprouver du plaisir. Il faut donc, selon nous, sous l'attention replacer l'appétition, qui d'ailleurs explique l'attention même. Et l'appétition, à son tour, ne s'explique pas par un simple rapport d'intensités entre les représentations; mais c'est, au contraire, l'intensité de ces représentations mêmes qui a en partie son explication dans l'intensité de la réaction produite par le désir. Les idées, en d'autres termes, ont une force empruntée à deux sources : 1° les objets extérieurs qui agissent sur l'organisme conscient, 2° la réaction de l'organisme conscient, provoquée par le plaisir ou la douleur, et qui constitue l'appétition. Toute idée, comme nous le verrons, implique ce processus à trois termes que nous avons appelé le processus appétitif : représentation, émotion, appétition; c'est dans ce processus, qui aboutit toujours physiologiquement à la motion, que réside la force propre de l'idée, considérée du côté mental. Le contenu représentatif, à lui seul, n'explique pas cette force, et répond plutôt à la force des objets, à leur action; avec le plaisir et la douleur commence vraiment la part du sujet. Tout plaisir, il est vrai, toute douleur impliquent un contenu qualitatif représenté à la conscience, qui permet de les discerner d'un autre plaisir, d'une autre douleur; ainsi le mal de tète et le mal d'estomac sont différenciés par des sensations ou
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représentations ayant leurs « signes locaux », leur couleur locale, leurs qualités distinctives et originales. Mais le plaisir comme tel, indépendamment de ses causes, de ses objets, de toutes les sensations ou représentations qui le provoquent, n'en est pas moins un état du sujet, ou plutôt une réaction du sujet qui, par elle-même, ne représente nullement l'objet. L'exagération de cette vérité a fait soutenir que les plaisirs comme tels, indépendamment des sensations ou représentations concomitantes, diffèrent seulement en intensité, non en qualité. Pour notre part, nous admettons qu'ils diffèrent réellement en qualité, mais en qualité subjective et représentative du sujet, non en qualité objective et représentative de l'objet. S'il n'y avait qu'intensité dans la sensibilité, le plaisir intense ne différerait pas qualitativement de la douleur intense, ou n'en différerait que par des qualités représentatives concomitantes; ce qui est absurde. Quant à Yappétition, elle est plus évidemment encore une réaction du sujet conscient (de quelque manière qu'on se représente la nature métaphysique de ce sujet); c'est la réponse du dedans au dehors, dont l'attention est la forme intellectuelle, dont le plaisir ou la douleur est la forme émotionnelle. Le subjectif, c'est-à-dire le sentiment et l'appétition, est donc un élément essentiel à la psychologie, qui ne peut se résoudre tout entière en une étude
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de représentations et d'idées sans force. Il est vrai que tous les faits de conscience, pour pouvoir devenir objets de science, doivent prendre la forme de représentations et d'idées; mais il faut que le psychologue maintienne toujours, sous cette forme représentative, le fond appétitif et conséquemment actif. Toute idée doit, pour lui, envelopper le processus à la fois sensoriel, émotionnel et volitionnel; dès lors, au lieu d'idées immobiles et inertes, statiquement considérées, il considérera dynamiquement des idées en action, des idées-forces. Ainsi reparaîtra dans Tordre mental la vie, c'est-à-dire l'activité interne.
V. — La dernière conclusion de la psychologie des idées-forces, conclusion qui ressort de tout ce que nous venons de dire, c'est le caractère primordial et irréductible de la volonté ou appétit. Si les idées sont des forces mentales, c'est parce qu'elles sont des directions de la volonté, d'abord sourdement conscientes, puis se multipliant par la conscience plus vive qu'elles acquièrent. Une idée abstraite, formelle, un pur cadre n'a de force que comme un cadre peut en avoir, une force de délimitation et de régularisation, non d'imptrfsïon véritable; pour être une idée-force, il faut que l'idée soit une pensée vivante, conséquemment sentante, désirante et agissante.
De quoi avons-nous conscience, en définitive?
XL INTRODUCTION
De vouloir. La conscience est la manière dont Têtre s'apparaît à lui-même, la volonté est la manière dont Têtre agit et existe. Si la forme essentielle de notre existence est la pensée consciente, le fond de notre existence est Faction déterminée par Vappétition de quelque bien et jointe au sentiment de quelque bien. Activité et sensibilité se pénètrent, se supposent, sont les deux aspects d'un seul et même vouloir. Nous sentons parce que nous désirons, parce qu'il y a en nous appétit favorisé ou contrarié, volonté satisfaite ou non satisfaite. L'évolution de la conscience recouvre donc une évolution de la volonté. Les sentiments particuliers et les désirs particuliers ne sont que des exertions limitées de la volonté, qui n'arrive pas à sa pleine satisfaction dans son commerce avec son milieu. Dès qu'il y a obstacle, limitation du vouloir, il y a réflexion de la volonté sur soi : la volonté sent alors du plaisir si elle surmonte l'obstacle, de. la peine si elle en est surmontée; en même temps elle devient tel désir ou telle aversion. Mais la volonté elle-même est incapable de résolution en quelque chose de plus .simple. Les mouvements volontaires, avons-nous dit, ne peuvent naître de mouvements réflexes et purement automatiques; au contraire, ce sont les mouvements réflexes qui sont nés de mouvements d'abord appétitifs et volontaires. Dans les plus bas animaux, il y a des actions appétitives, et variables
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selon les circonstances, avant qu'il y ait des réflexes offrant un caractère d'appropriation constante et uniforme à un résultat utile. Les deux points principaux de la théorie qui admet l'irréductibilité de la volonté ou, comme dit Wundt, son « autogénie », sont, en premier lieu, que toute action extérieure est précédée d'une activité intérieure, qui, étant accompagnée d'un sentiment immédiat de soi-même plus ou moins confus, porte en soi les marques essentielles d'une activité volontaire; en second lieu, que les formes les plus simples de la volonté sont les actions qui ne sont précédées d'aucun conflit de motifs ou mobiles, mais qui suivent immédiatement un seul motif ou mobile. Ce mobile lui-même, si on y regarde de près, se résout en un acte de vouloir qui a eu lieu à un stage plus ancien et qui a ainsi créé un précédent. C'est donc le vouloir qui, une fois posé dans sa spontanéité première, se fait à lui-même un mobile par l'action qui est résultée de son déploiement et de sa rencontre avec le milieu. L'action, une fois accomplie, devient un motif de recommencer, une capitalisation prête pour une dépense future. On veut parce qu'on a voulu, si bien que, vous avez beau remonter sans cesse en arrière, vous ne pouvez trouver un commencement de la volonté, qui se confond avec l'existence et la vie. Les actions qui, aujourd'hui, dérivent de l'opération immédiate d'un seul motif, sont un reste des actions
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volontaires à l'état simple et impulsif ; les actions qui résultent d'un conflit de motifs sont des actions volontaires réfléchies, délibérées, mais la délibération n'est point de l'essence de la volonté. On ne pourrait pas vouloir par choix si, antérieurement à tout choix, il n'y avait pas déjà un certain vouloir spontané, au delà duquel l'analyse ne peut descendre (1). Aussi est-il impossible de définir la volonté; tout ce qu'on peut faire, c'est de résoudre les opérations plus complexes en cette opération plus simple, de montrer qu'elles enveloppent une conscience primitive d'agir, de tendre, de vouloir. « Au commencement, dit le Faust de Goethe, était l'action. »
L'action, étant la part du sujet même en tant qu'il concourt comme facteur à la production d'un phénomène, est toute subjective de sa nature et, en conséquence, doit échapper non seulement à la définition, mais encore à la représentation proprement dite. La représentation est toujours, en elle-même, quelque sensation ou quelque ensemble de sensations affaiblies, une image et un résidu d'impressions subies. Vouloir se représenter objectivement l'action subjective, c'est vouloir se représenter l'activité sous les formes de la passivité. Le plaisir et la douleur eux-mêmes, en un mot les sentiments, dans ce qu'ils ont de pro-
(1) Voir la Liberté et le Déterminisme.
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prement subjectif, échappent à la représentation intellectuelle. Quand vous croyez vous représenter le mal de dents, ce que vous vous figurez, outre les mots de mal de dents, ce sont vos dents, (fe* trajet de la douleur à travers vos dents, tous les rapports plus ou moins précis de cette douleur à l'espace et au temps, ses associations avec telles idées ou images; mais, pour vous représenter la douleur en elle-même, il n'y a qu'un moyen : la renouveler, l'éprouver de nouveau à son degré initial. Le fond subjectif et caractéristique du sentiment, pour n'être pas objet d'intellection ni même de représentation, n'en existe pas moins; c'est même ce fond qui constitue proprement le plaisir ou la peine et qui, dans telles associations représentables, devient tel plaisir, telle peine, représentable elle même par son cadre plutôt que par son contenu. A plus forte raison l'activité volontaire, qui est au fond du plaisir et de la peine comme exertion vitale favorisée ou contrariée, échappe-t-elle par sa nature vraiment subjective à l'objectivation. On se représente seulement le cadre de l'action, son milieu, ses associations de toutes sortes avec des impressions sensitives de résistance ou de concours ; en un mot, on se représente l'action incorporée dans un ensemble concret de sensations, l'effort proprement dit et surtout l'effort musculaire, si bien qu'il peut paraître que les sen-
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sations, ici, soient tout. Mais il n'en est rien. Quelque irreprésentable et inimaginable que soit l'agir, nous le distinguons nettement du pâtir par une conscience immédiate qui, pour n'avoir pas les formes de la représentation, n'en est pas moins une conscience très réelle et qui même est le fond de toute représentation, la flamme vivante de ce spectacle qu'elle éclaire du dedans. La représentation, en outre, a pour première condition une certaine discontinuité ou intermittence des états de conscience, qui produit leur différenciation en moments et même en parties, qui donne ainsi à chacun d'eux une sorte d'individualité ou de forme distinctive, qui enfin rend les états de conscience susceptibles : 1° de reproduction, 2° d'association avec d'autres états, 3° de classification avec d'autres états du même genre, en un mot de connaissance proprement dite. Or, Faction appétitive qui constitue la vie même et la volonté est constante, sans véritables intermittences ; elle est toujours présente tant que nous existons et présente à tous nos états successifs; elle ne peut donc être ni vraiment reproduite par un souvenir, ni associée et classée avec d'autres faits du même genre, car elle est sui generis. Voilà pourquoi elle n'est pas proprement objet de connaissance. S'ensûit-il que, ne la connaissant pas, nous Xignorions ? Nullement. Ferrier et James Ward ont dit avec raison : « Il ne peut y avoir ignorance que de ce dont il
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peut y avoir science.. » L'antithèse entre science et ignorance est une opposition appartenant au seul côté objectif de nos états de conscience, au seul domaine des représentations d'objets. Cette antithèse est donc beaucoup moins large que l'antithèse plus générale entre les facteurs subjectif et objectif de notre conscience, sur lesquels elle ne porte plus. En un mot, d'une part, nous avons conscience immédiate du subjectif, c'est-à-dire de Y action et du sentiment, de leurs qualités propres et de leurs degrés divers d'intensité, qui y introduisent un commencement de différenciation; mais nous n'en avons ni vraie science ni ignorance; d'autre part, nous avons science ou ignorance des objets de nos sensations et représentations. Enfin, nous pouvons aussi avoir la science des effets produits par l'action et le sentiment sur la qualité, la quantité, la succession et la durée de nos représentations; et c'est par ce moyen indirect que les actions et sentiments rentrent dans le domaine de la science psychologique. Le psychologue les étudie en tant qu'appliqués à telles représentations et influant sur elles : il étudie, par exemple, l'effort intellectuel de l'attention, l'effort volontaire, l'effort cérébral corrélatif, l'effort musculaire, etc.
Si l'idée de l'action est impossible à déraciner de l'esprit humain, si elle se retrouve sous les idées d'effort, de force, de cause, d'efficacité, de volonté, ete,, c'est qu'elle répond à un processus
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constitutif de la conscience. Prétendre, avec certains psychologues, que ce processus est lui-même un mode de sensation, une manière de pâtir sans agir ni réagir, c'est une pure hypothèse, contraire aux faits et par elle-même inintelligible, puisque tout se trouve passif sans rien d'actif. Dans les sciences physiques, il est utile de supprimer toute notion de force proprement dite, d'effort, d'action, ^efficacité, pour y substituer des symboles de mouvements dans l'espace; on obtient ainsi un monde abstrait de fantômes, un songe bien lié : la physique mathématique s'absorbe dans un idéalisme où la matière s'est évanouie en relations et immatérialisée. Mais la psychologie ne peut procéder de la même manière; elle ne peut faire abstraction du fond vivant et actif : voilà pourquoi nous la concevons essentiellement comme une psychologie des idéesforces, où la i % eprésentation est inséparable de l'action et même de la motion.