IMPORTANCE DE LA QUESTION DES IDÉES-FORCES POUR LA PSYCHOLOGIE
En psychologie, deux grandes doctrines sont en présence : Tune admet une activité quelconque d'ordre mental; l'autre place toute l'activité dans l'organisme, dont les états de conscience et surtout les idées ne sont plus que des reflets successifs, sans lien réel entre eux, sans action réelle l'un sur l'autre, à plus forte raison sans action réelle sur le milieu extérieur.
Examinons sur quoi se fonde cette psychologie des idées-reflets. Trois ordres de considérations, mis en lumière par la psychologie et par la physique modernes, ont apporté dans la question des éléments nouveaux, dont l'interprétation nous paraît abusive et inexacte.
I. — En premier lieu,, on a appliqué à la psychologie la théorie biologique de l'évolution; mais l'essentiel est de savoir quel doit être ici le point de départ et quel est
IDÉES-FORCES. b
xvii! INTUODLÎCTION.
le point d'arrivée. Le point de départ est-il un réflexe purement mécanique? Le point d'arrivée est-il une simple représentation inactive dans un appareil enregistreur? C'est à l'acte réflexe que beaucoup de physiologistes et même de psychologues demandent aujourd'hui l'origine des faits de conscience : pensées, émotions, désirs. Ils croient avoir ainsi trouvé le phénomène vraiment élémentaire auquel se réduirait la complication de nos états intérieurs. Qu'est-ce pour eux que la pensée? Une action réflexe encore lente, qui prend le temps de se sentir elle-même ou de se raisonner. Qu'est-ce que l'émotion et la volonté? Des actions réflexes encore mal organisées, qui s'attardent dans la région de la conscience avant d'avoir acquis la sûreté mécanique de l'inconscient. En d'autres termes, la pensée, le sentiment, le désir sont du mécanisme encore « imparfait » qui ne doit sa conscience de soi qu'à sa lenteur. Voyez l'aile d'un moucheron qui bat trois ou quatre cents fois en une seconde : voilà l'idéal; le moucheron n'en sait rien, et c'est pour cela même que le battement de son aile est un éclair. — Telle est la doctrine en faveur, selon laquelle le réflexe purement mécanique, en se compliquant, serait devenu le mouvement appétitif. Mais on peut concevoir au contraire que le mouvement appétitif, en se consolidant, en se réduisant de plus en plus
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à sa partie mécanique, soit devenu, par habitude d'abord, puis par hérédité, l'action réflexe purement automatique des physiologistes. En ce cas, le mouvement réflexe, au lieu d'être le principe des émotions et des appétits, serait au contraire de l'émotion refroidie, de l'appétit fixé et devenu mécanique. Cette question est cardinale pour la psychologie, disons plus, pour la biologie et la cosmologie.
Spencer, lui, a résolu le problème en deux sens contradictoires : sa psychologie se trouve séparée en deux tronçons qui cherchent vainement à se rejoindre et finissent même par se combattre, loin de former ce qu'il appelle « une totalité entièrement sui generis ». On sait, en effet, que son système de psychologie est divisé en deux parties, l'une analytique, l'autre synthétique. Or, dans la partie analytique, de décomposition en décomposition, Spencer aboutit, comme à un élément irréductible, au « sentiment de différence », c'est-à-dire à un acte conscient, quelque rudimentaire d'ailleurs que cet acte lui paraisse. Au contraire, dans la partie synthétique, Spencer prend pour point de départ, avec Huxley et Maudsley, l'acte réflexe conçu comme purement automatique et inconscient : « L'acte réflexe, dit-il, est la forme la plus inférieure de la vie mentale (1). »
(1) Psychologie, I, p. 4*J6.
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— Mais comment un réflexe, entendu comme simple transmission mécanique et avec exclusion absolue de tout élément d'ordre mental, peut-il être la forme la plus inférieure de la vie mentale? Comment surtout l'acte réflexe peut-il se confondre avec le sentiment d'une différence, s'il ne renferme aucune conscience, aucun sentiment? L'hiatus est visible. Les actes automatiques ne suffisent point à rendre compte de la vie psychique et ne peuvent être considérés comme les éléments primordiaux des états de conscience. S'il n'y a que mécanisme dans les actes réflexes , d'où vient cette conscience qui apparaît tout à coup dans le cerveau par un simple ralentissement, comme s'il suffisait de tourner une roue de machine un peu moins vite pour produire de la pensée ou du sentiment?
Comment la conscience naît-elle, si aucun germe ne la contient? Comment se développe-t-elle, si elle ne sert à rien? Un réflexe tout mécanique ne peut sembler capable de produire le sentiment et la pensée qu'à ceux qui admettent le matérialisme* et Spencer rejette ce système. Il répète à plusieurs reprises que les mouvements les plus compliqués ne sauraient rendre raison du plus simple des états de conscience. Rien de mieux; mais il faut en conclure que le mental était déjà dans le réflexe prétendu automatique; qu'avant le réflexe même, il était déjà dans la vie; qu'avant la vie, il était déjà au fond des mouvements dits inorga-
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niques; qu'avant tout, il était parmi les facteurs primitifs et efficaces de l'évolution. A vrai dire, le sentiment de la différence, la discrimination, ce n'est rien moins que le discernement, c'est-à-dire l'intelligence; après avoir fait du pur mécanisme dans sa synthèse progressive, Spencer se met donc tout d'un coup à faire de l'intellectualisme dans son analyse régressive, sans montrer le lien des deux. Au reste, la discrimination même ne peut être le fond de la vie mentale, car, avant de discerner, il faut avoir quelque chose à discerner, qui ne peut être qu'un changement d'état; et un changement d'état ne peut se comprendre que par une action modifiant une autre action : la passivité implique quelque activité. Enfin cette activité est de nature appétitive. Le véritable fond mental du réflexe mécanique, selon nous, est l'appétit; la sensation, Y émotion et la réaction motrice sont les trois moments de ce que nous nommerons le processus appétitif (1). Ce processus, à la fois mental et mécanique, que nous adopterons comme point de départ de toute explication en psychologie, nous semble seul offrir les caractères nécessaires et suffisants pour une vraie explication, parce qu'il contient tous les éléments essentiels et des mouvements automatiques et des mouvements volontaires simples. C'est seulement quand on a
(i) Voir plus loin, livre deuxième.
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ainsi restitué au mouvement, même le plus primitif, son côté mental ou plutôt son fond mental (sensation, émotion, appétition), qu'on peut admettre révolution graduelle des mouvements , d'un côté sous la forme des actes instinctifs, puis des actions réflexes proprement dites, de l'autre sous celle des mouvements volontaires, selon que l'élément de la conscience va diminuant ou croissant. L'explication des faits psychologiques est donc, à nos yeux, non seulement mécanique, mais encore et surtout appétitive : omnia mecanice fiunt, tout se fait par mécanisme, mais tout se fait aussi par appétition, au moins chez les êtres sentants. Et il n'y a pas là deux « aspects », mais une seule réalité, qui se révèle directement à ellemême dans Yappétit et qui se représente indirectement ses rapports avec le milieu sous la forme du mécanisme. L'appétit demeure donc le grand ressort psychologique, et les lois mécaniques ne sont que les lois de relation mutuelle entre l'appétit et son milieu.
II. — Le deuxième ordre de considérations invoquées à l'appui des idées-reflets, c'est la doctrine de l'inconscient. Tandis que l'ancienne psychologie ne tenait compte que des éléments qui arrivent à la pleine lumière de la conscience, la nouvelle a tracé une distinction entre la conscience, la subconscience et l'inconscience.
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Il importe seulement de savoir jusqu'où va cette distinction, et s'il existe , comme point de départ de l'évolution mentale, une inconscience absolue.
Les changements accomplis dans le système nerveux et cérébral doivent tous avoir un corrélatif mental : tel est le principe dont il faut ici partir. Nous n'avons, en effet, aucune raison de supposer que le corps soit d'un côté, l'esprit de l'autre, et que des choses puissent se passer dans le cerveau qui n'auraient pas leur contre-partie mentale. Nous avons, au contraire, toute raison d'admettre qu'il n'est point d'effet produit dans le cerveau qui ne s'exprime mentalement par une modification plus ou moins insensible de l'état de conscience général, de la cénesthèsie. L'expérience confirme par les faits l'harmonie entre le cerveau et la conscience, harmonie dont la constance est admise à priori pour des raisons de simplicité, d'économie, d'intelligibilité. Nous avons, par exemple, des états d'humeur impossibles à analyser et à expliquer par raisons intellectuelles, et que nous savons avoir leur première origine dans l'état de l'organisme. Il existe donc sous la conscience claire et distincte une sphère de conscience confuse et indistincte. En d'autres termes, nous ne sommes pas tout entiers intelligence réfléchie, raison raisonnante; nous sommes sensibilité et, en dernière analyse, volonté. Oi% les états de sensibilité ne sont pas
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tous traduisibles en termes intellectuels, encore moins les états de tension et les directions diverses de la volante, de l'appétit inhérent à la vie même. Il y a en nous quelque chose de plus fondamental que la raison, que la connaissance, que la « représentation » ; et comme cette chose se manifeste par le sentir, qui lui-même suppose une appétition favorisée ou contrariée, il en résulte que les faits radicaux et mouvements primitifs de la vie mentale sont des faits d'appétition, des mouvements de la volonté, non de celle qui se raisonne elle-même, mais de celle qui est antérieure aux raisonnements qu'elle peut faire sur soi.
Cette vérité a été exagérée par les partisans de l'inconscient, qui ont représenté les éléments de la conscience comme absolument inconscients, tandis qu'il suffit de les représenter comme subconscients ou comme éléments indistincts de conscience. Et non seulement cette dernière hypothèse suffit à l'explication des faits, mais elle est la seule rationnelle, puisqu'on ne comprend pas que des « zéros de conscience », en s'accumulant, produisent la conscience (1). Ajoutons que cette hypothèse est, en réalité, le postulat même de la psychologie. En eftet, la psychologie suppose : 1° que les états de conscience sont résolubles par l'analyse en éléments plus simples, dont la nature et les relations expliquent
(i) Voir plus loin, livre premier, chapitre quatrième.
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les états plus complexes, mais qui ne sont pas immédiatement perceptibles et discernables dans ces états ; conséquemment que la vie mentale renferme des éléments autres que ceux qui apparaissent à la conscience distincte et immédiate. Mais la psychologie suppose aussi, 2° que, par l'attention ou l'introspection, on peut distinguer dans les états complexes des éléments plus simples qui en sont les composants, et que, là où cette analyse par l'attention devient impossible, on se trouve simplement en présence d'un cas analogue à celui de l'analyse microscopique. Si, au-dessous d'une certaine limite, l'attention cesse de distinguer les états de conscience composants, ce n'est pas que l'élément de la conscience disparaisse tout d'un coup, mais c'est qu'il devient trop peu intense ou d'une qualité trop peu déterminée, ou d'une durée trop courte, ou d'une continuité trop indissoluble avec le reste pour pouvoir être aperçu à part. Avec un appareil d'introspection plus grossissant, si l'on peut ainsi dire, nous verrions de nouveau la nébuleuse intérieure se résoudre en étoiles ou en lumière diffuse. Les expériences psycho-physiques sur la composition des sensations aboutissent à ce résultat que les sensations qui atteignent une intensité, une durée, une détermination qualitative et une discontinuité assez grandes pour être aperçues à part dans la conscience réfléchie, sont composées de sensations indistinguées ou d'éléments de sen-
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sation indistingués, mais qui n'en sont pas moins, selon nous, de la conscience à l'état fluide et rudimentaire, en un mot du subconscient (1).
Ainsi, au lieu d'enseigner, avec M. de Hartmann, la philosophie de l'inconscient, nous professons « la philosophie du conscient » ; sous l'action réflexe comme sous la volonté et l'intelligence, nous retrouvons la sensation, puis, sous la sensation même, le plaisir et la douleur avec l'appétition qui en est inséparable, conséquemment un état de conscience non réfléchie où pourtant l'être se sent lui-même et n'est pas « abstrait de soi » . Nulle part nous ne voyons la pure inconscience et la pure indifférence.
III. — Le dernier ordre de considérations où la théorie des idées-reflets croit trouver un appui est Y unité de composition des états de conscience. On sait que les psychologues allemands ont appliqué avec succès à la théorie psychologique des sens les méthodes de la physiologie expérimentale, et ils en ont tiré des conclusions relatives à la composition des états de conscience. Helmholtz, Fechner, Weber, Wundt composent les sensations actuelles au moyen à! éléments de sensations dont elles sont la sommation. Mais le grand problème est de savoir quelle est l'unité primitive. Selon la doctrine des idées-
(K) Voir plus loin, ibid.
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reflets, cette unité peut être définie un choc, et c'est la combinaison quantitative des unités primordiales de choc qui produit les différences qualitatives des sensations. On aboutit ainsi aune théorie atomique de l'esprit, pour faire pendant à la théorie atomique de la matière. Selon la doctrine des idéesforces, au contraire, l'unité psychique primordiale ne peut pas plus être le choc que le processus psychique primordial ne peut être le réflexe purement mécanique. Nous avons vu, en effet, que la conscience ne saurait être un composé d'éléments vraiment inconscients, de zéros de conscience; et, une fois admis que la conscience distincte est formée d'éléments subconscients, c'est dans le domaine psychique, non dans le mécanique, qu'il faut chercher où se trouvent les états de conscience qui se rapprochent le plus de ces éléments subconscients et, par cela même, sont les plus radicaux, les plus primitifs. Or l'introspection directe, la psychologie comparée, la psychologie animale, la psychologie infantile, enfin la psychologie morbide nous apprennent que ce n'est pas dans le domaine intellectuel qu'il faut chercher, puisque l'intelligence est, par excellence, la clarté, la distinction, la différenciation et l'intégration complexe des éléments de la conscience. C'est ce qui fait qu'il est inadmissible, par exemple, de composer l'esprit avec des raisonnements, et avec des « raisonnements inconscients », c'est-à-dire des