PRINCIPES DÉDUITS DE L*HYPOTHÈSE ÉVOLUTIONNISTE
Nous nous proposons de discuter ici en détail les idées qui ont été exposées plus haut touchant la définition de la conduite, son évolution, les manières de la juger, enfin ses différents aspects : physique, biologique, psychique et sociologique.
A. — Définition de la conduite.
On n*a point oublié comment Spencer a défini l'objet de la science morale : elle étudie la conduite, c'est-à-dire l'ensemble des actes extérieurs accomplis par l'animal ''ou par l'homme, et qui tendent, directement ou indirectement, à conserver et à augmenter la vie. Or le penseur anglais s'est écarté ici, et d'une façon arbitraire, des idées communément reçues. Le langage de
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tous les peuples établit, en effet, une distinction très nette entre les actes qui sont accompagnés du sentiment intime de la liberté et de la responsabilité, et ceux qui ne le sont pas. Aux premiers seuls est réservée l'appellation de «< conduite morale »» .
Les faite et gestes d'un somnambule ou d'un fou, les mouvements spontanés et irréfléchis de la passion ou de l'instinct, les actes accomplis sous l'empire d'une ignorance absolue et invincible, ne sont pas attribués à leiir auteur comme à un agent moral. On internera un fou furieux afin de le mettre dans l'impossibilité de nuire, non par mesure d'expiation.
Quelqu'un s'abandonne-t-il à certains excès, on le blâmera tout d'abord; mais si Ton découvre ensuite qu'il a cédé à des influences irrésistibles, on se contentera de le plaindre. On ne parlera de conduite morale que s'il s'agit d'actes dépendants d'une volonté libre, ou réputée telle. Pas plus ^ que la pierre qui obéit à la loi de la gravitation, l'organisme n'accomplit un devoir en remplissant convenablement toutes ses fonctions.
Une digestion bien faite me donnera tout autre chose que le sentiment du devoir accompli ; et certes, il est difficile de confondre le remords
avec"le malaise que détermine en nous un trouble physiologique quelconque. Dans l'appréciation de ces diflférents cas, on pourra, il est vrai, faire intervenir les idées de bien et de ma!, mais non celle de moralité.
Au contraire, les nouons de liberté, de responsabilité, de devoir, ne paraissent pas moins nécessaires à nos intuitions morales, que les notions de temps et d'espace aux jugements que nous portons sur le monde extérieur. Assurément, celui qui compromet sa santé, en n'observant piis les lois élémentaires de l'hygiène, fait mal. Toutefois, s il agit ainsi par Uî)e ignorance invincible, ou parce que les circonstances l'y contraignent,' il méritera la pitié, non le blâme. Deux hommes se donnent la mort en prenant un poison violent ; l'un agit intentionnellement, l'autre est victime d'une funeste méprise. De part et d'autre, les actes extérieurs sont identiques et également contraires à la loi de conservation. Cependant, si on les envisage au point de vue moral, quel abîme profond les sépare! La responsabilité existe d'un côté, elle fait défaut de l'autre. Seuls donc les actes réputés libres éveillent en nous l'idée de moralité.
Spencer n'a point tenu compte de ce fait. En
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réduisant Taction de la loi morale aux impulsions irrésistibles de l'instinct, il a rompu avec toutes les idées traditionnelles. Pour satisfaire aux exigences de l'hypothèse évolutionniste, il lui a fallu donner aux mots un sens qu'ils n'ont jamais eu, et construire son système de morale en dehors de l'idée même de moralité. Tel celui qui en mécanique écarterait systématiquement toute idée de pesanteur et de résistance, ou en géométrie toute idée de figure !
Cependant Spencer lui-même ne semble-t-il pas reconnaître ailleurs l'autorité du sens commun en cette matière, lorsqu'il cherche, dans les applications les plus usuelles des idées de bien et de mal, la confirmation des principes qu'il a dégagés tout d'abord du système de l'évolution?
C'est encore une erreur, croyons-nous, de n'envisager en morale que le côté tout extérieur oli physique de nos actes. Ce point de vue est évidemment accessoire. La loi morale concerne nos désirs et nos pensées, non moins que leurs manifestations externes ; elle régit l'acte dès son principe, tel qu'il s'élabore dans le for intérieur de la conscience. Le point de vue moral est essentiellement interne, et il sera toujours vrai de dire que l'intention fait l'acte.
B. — V évolution de la conduite.
Spencer, développe sous ce titre une vérité incontestable et qui occupe du reste une place importante dans son système : à mesure que l'on s'élève dans le règne animal, les fonctions et la conduite apparaissent plus compliquées et les actes extérieurs généralement mieux adaptés à leurs ans.
L'auteur a tout simplement démontré ici par les faits cette vérité de raison : qu'un agent est d'autant plus parfait, que son activité atteste plus d'énergie et des facultés plus nombreuses, et aussi qu'il poursuit plus efficacement ses destinées. La perfection de l'agent se mesure à l'étendue de sa puissance, la perfection du moyen à son degré d'efficacité.
Toutefois, Spencer ne cherche pas à le dissimuler, une objection se présente ici contre la doctrine de l'évolution. Selon cette doctrine, on l'a vu, la conduite suivrait un progrès parallèle à celui des structures et des fonctions. D'autre part, elle serait d'autant plus parfaite qu'elle manifesterait une énergie vitale plus complexe, et
contribuerait plus efficacement à conserver l'individu et l'espèce. D'après cela, les organismes les plus élevés devraient, par le seul fait de leurs fonctions physiologiques et de leur conduite, vivre plus longtemps que les organismes inférieurs, propager et perpétuer davantage leur espèce. Or il n'en est pas toujours ainsi. A certains degrés inférieurs de la vie, une conduite absolument rudimentaire et une organisation très simple correspondent à des fonctions d'une efficacité souveraine, au point de vue de la durée de l'existence et de la propagation de l'espèce. Tels organismes inférieurs prolongent leur existence bien au delà des limites d'une vie humaine.
Afin de concilier ces faits avec la doctrine de l'évolution, qui suppose pour la conduite un progrès parallèle à celui des structures et des fonctions. Spencer fait observer que la vie peut être augmentée, non seulement en durée, mais encore en quantité, c'est-à-dire dans le sens d'un déploiement d'activités plus complexes et plus énergiques. Or, ajoute-t-il, si l'on veut apprécier ' l'efficacité de la conduite, on doit envisager l'augmentation de la vie, aussi bien au point de vue de | la quantité d'énergie vitale manifestée qu'au point de vue de la durée de l'existence. i
De plus, il faut que la comparaison s'établisse entre des espèces vivant dans des milieux analogues. Tel animal en eflfet, perpétuellement aux prises avec des ennemis- de toute nature, vivra peut-être moins longtemps que tel autre, dont la conduite sera par elle-même moins eflBcace, mais qui mènera une existence paisible, à Tabri du danger.
On remarquera en passant que cette dernière observation s'accorde mal avec l'idée générale du système : l'évolution de la conduite doit avoir précisément pour résultat, selon Spencer, de produire une adaptation de plus en plus parfaite de l'organisme à son milieu. Grâce à cette adaptation, l'individu rencontrera de la part du milieu moins d'obstacles à la conservation de son existence et les surmontera plus facilement. Lors donc qu'une espèce est généralement exposée à plus de dangers qu'une autre, c'est déjà un signe qu'elle est moins bien adaptée à son milieu. Par le fait même, ses fonctions et sa conduite devront être jugées moins efficaces.
Quant à la première considération, à savoir que la vie peut être augmentée en intensité non moins qu'en durée, et qu'il faut tenir compte également
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de chacun de ces points de vue pour apprécier la valeur d'une conduite, elle nous parait incontestable.
Nous reconnaîtrons volontiers, avec Spencer, qu'une huître, par exemple, possède un mode de conduite bien moiiis développé sous un certain rapport qu'une sèche ou qu'un insecte, bien que, protégée par son écaille contre les agents nuisibles • du dehors, elle puisse vivre plus longtemps. Malgré cela, l'objection formulée tantôt conserve toute sa force. Car, d'après notre auteur, la conduite la plus parfaite devrait assurer à l'individu une vie non seulement plus active, mais encore plus durable ^). Or, si l'évolution tend à
Ceci résiiUe clairement des paroles mêmes de Spencer : " La durée de la vie s'accroît parallèleinent à cette plus grande élaboration de la vie produite par la poursuite de fins plus nombreuses^ ; et plus loin: " Pour estimer la vie, nous en multiplierons la longueur par la largeur, et nous dii'ons que l'augmentation vitale qui accompagne l'évolution de la conduite résulte de ï accroissement de ces deux facteurs. Les adaptations plus multiples et plus variées de moyens à fins, par lesquelles les créatures plus développées satisfont des besoins plus nombreux, ajoutent toutes quelque chose aux activités exercées dans le même temps, et contribuent chacune à rendre plus longue la période pendant laquelle se continuent ces activités simultanées. Toute évolution ultérieure de la conduite augmente l'agrégat des actions, en même temps qu'elle contribue à l'étendre dans la durée. „
prolonger la vie de l'individu non moins qu à multiplier les manifestations de son activité, il semble bien que la vie la plus active et la plus complexe devrait être aussi la plus longue. Mais, encore une fois, les faits ne viennent point à l'appui de cette conclusion. On ne voit pas que la longévité d'un animal ou d'un homme soit en raison directe de la complexité de sa conduite. Il est aisé de s'en rendre compte, non seulement en comparant des êtres d'espèces différentes et placés dans des milieux distincts, mais encore en mettant en présence deux individus de même espèce et exposés à des influences analogues. Voici deux hommes, de même race, de même condition, vivant sous un même climat et au sein d'une même civilisation. Uun déploie une plus grande activité que l'autre. Il pourra se faire néanmoins qu il atteigne un âge moins avancé, et, précisément parce qu'il aura dépensé une énergie excessive, se voie condamné à une vieillesse précoce.
L'objection est la même si l'on envisage la question au point de vue de la conservation de l'espèce . En effet, les animalcules, dont Spencer nous décrit les mouvements incohérents, bien qu'ils n'aient qu'une vie éphémère et soient à la merci des
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influences du milieu, assurent néanmoins la propagation et la perpétuité do leur espèce par une prodigieuse fécondité. Ce fait est en opposition formelle avec la loi de Spencer, en vertu de laquelle il y aurait un parallélisme constant entre la perfection de la conduite et celle des fonctions. Les fonctions de reproduction sont évidemment plus efficaces chez les animalcules, dont il vient d'être question, que chez les organismes supérieurs ; par contre, ceux-ci veillent avec plus de soin que les premiers à la conservation de leur progéniture ^). Il semble que la nature n'ait point procédé ici par voie d'évolution progressive, mais bien plutôt par voie de compensation. On sait, d'autre part, que des espèces supérieures ont disparu depuis de longs siècles, tandis que d'autres, plus anciennes et d'un type rudimentaire, ont persisté jusqu'à nos jours, traversant la durée des temps géologiques sans rien perdre de leurs caractères primitifs '*). Et ceci n'est pas un fait
') ** Un bucille dana un milieu favorable donnera naissance en 24 heures à 16 millions de bacilles semblables, et en 48 heures il y en aura 500.000 milliards. „ Richet (Retme des Deux-MondeSy\^\), '
-) " Les enveloppes chitineuses des insectes, écrit de Nadaillac, se conservent indéfiniment dans des milieux rési-
exceptionnel. Contrairement aux théories courantes, il semble que dans la lutte pour l'existence, la victoire soit restée généralement aux faibles. Comme le remarque un illustre savant, partisan du reste d'un certain transformisme ^), ce' sont précisément les animaux les mieux doués, les plus perfectionnés, qui disparaissent les premiers.
Toutefois, appliquée à la marche générale de l'humanité à travers les siècles, la théorie de Spencer est Ipin d'être dénuée de tout fondement. Il semble bien que la civilisation tende dans une certaine mesure à réaliser des conditions plus favorables à la consei'vation et au développement
Deux. On rencontre dans ces milieux des fourmis tertiaires semblables aux fourmis actuelles... Il y a eu dans les mers secondaires des crinoïdes, des étoiles de mer, du même genre que les animaux de nos océans. Les spongiaires fossiles se rattachent aux spongiaires actuels. Les tortues se sont maintenues avec de très légères modifications... Le Niagara coulait à pleins bords, il y a 36.000 ans, à travers un vaste plateau, pour se jeter dans le lac Ontario. Il a déposé sur les rives de son ancien lit de nombreuses coquilles. Toutes sont identiques à celles vivant encore aujourd'hui dans l'Amérique du Nord. „ Voir Nadaillac, L'hwnme et le singe. Cependant les représentants des plus grandes espèces animales disparaissent dès les premiers temps du quaternaire. «
^) Gaudry cité par de Nadaillac.
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de la vie '). — Encore faut-il ajouter un correctif à cette loi. Nous dirons plus loin que le progrès matériel ne donne pas la mesure du progrès moral; il ne permet pas davantage de mesurer toujours avec exactitude la vigueur physique d'une race. Un certain degré de bien-être matériel est sans doute indispensable au développement des peuples, mais ane civilisation trop raffinée précipite leur décadence. 8ous son action dissolvante, les tempéraments s'énervent aussi bien que les volontés, et la corruption des mœurs devient bientôt fatale à la propagation même de la race'). L'histoire contemporaine, comme celle de l'Antiquité, fournissent à cet égard de tristes exemples. L'énergie |)hysique, non moins que l'énergie' morale, se fortifie dans la lutte.
La civilisation, il est vrai, a multiplié les com-
'I L'accroissement prodigieux de la pop uln I inn eo Europe au cours de ces derniers siècles est évidemmeat une coaséauence du développemeot industriel et agricole.
ne dot considérable, écrit Richet, prime tous les «s personnels. Il s'eosuit que dans nos cîrilisalions [oies l'espËce humaine, au lieu de s'améliorer, tendrait ers une sorte de dégénérescence. A force d'intelligence mbons au-dessous des animaux qui, grâce à la sëleeuelle, Tont se perfectionnant de Jour en jour. , Revue tx Mondes.
modités de la vie, elle a trouvé le remède à bien des maux. Mais a-t-elle créé une humanité plus saine et capable de plus grands eiforts? On fera bien, à ce point de vue, de comparer ces races vigoureuses, habituées à de durs labeurs, exposées aux intempéries des saisons, et qu'une sélection naturelle a fortifiées de génération en génération, avec les tempéraments affaiblis qui se rencontrent dans certains milieux de jouisseurs ou parmi nos populations industrielles, assujetties aux conditions d'un travail insalubre ^).
L'évolution, nous dit encore Spencer, n'a pas
^) C'est un fait remarquable et qui n'est guère à notre honneur, que seul parmi tous les animaux, l'hoiume puisse déchoir au point de détourner intentionnellement ses instincts sexuels de leur but, pour les subordonner d'une manière exclusive à la recherche d'une jouissance brutale. Il arrivera à l'animal, inconscient de la raison d'être de ses actes, de ne point exercer ses fonctions génésiques dans les conditions requises. Mais l'animal ne cherchera pas positivement à contrarier r œuvre de la nature. C'est là le triste privilège de l'être intelligent. Il n'est donc pas vrai que plus l'être est élevé en organisation, mieux il se conforme à la loi générale de la conservation. Le vice auquel nous faisons allusion, ne peut pas même être considéré parles évolutionnistes comme un trait d'atavisme, indiquant un retour accidentel à l'animalité. Il est le propre de l'homme, et spécialement, de l'homme qui a vécu au sein d'une civilisation trop raffinée.
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seulement pour effet de prolonger la vie et d'en multiplier les manifestations, mais aussi, et surtout, de la rendre plus agréable. La jouissance constituerait, selon lui, le but suprême de la vie. D'après cela, un organisme serait d'autant plus parfait que sa sensibilité, plus développée, le rendrait capable de plus de jouissances. Par contre, on devrait l'estlraer d'autant moins parfait qu'il serait plus exposé à souffrir. II faudrait donc que. par l'effet de l'évolution, la capacité de jouir se développât en raison inverse de la capacité de souffrir, et l'être le plus élevé en organisation devrait aussi, mieux que tout autre, pouvoir donner pleine satisfaction à ses désirs. Or il arrivera précisément le contraire : l'être offrira d'autant plus de prise à la souffrance, qu'il sera plus apte à jouir. L'homme souffrira davantage que l'animal, et, parmi les hommes, ceux qui connaissent les jouissances les plus élevées et les plus délicates, sentiront aussi plus vivement la souffrance. Incapable de s'élever à la conception d'un idéal l'animal limitera ses désirs aux biens s; par le fait même, ses appétits pourront , du moins pour un temps, une satisfaction te. Au contraire, à mesure que se par-
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fectionne Thumanité, ses exigences se multiplient, et l'impuissance des biens terrestres à les satisfaire devient plus manifeste. L'homme grossier plongera rarement le regard au delà des horizons terrestres, mais le besoin d'un idéal vainement poursuivi fera le noble tourment des ^natures d'élite. Il n'en devrait pas être ainsi d'après l'hypothèse de l'évolution. Celle-ci ayant pour effet de rendre l'être de plus en plus heureux, l'homme devrait pouvoir, plus facilement que l'animal, trouver ici-bas un milieu qui répondît adéquatement au besoin foncier de sa nature.