SECONDE PARTIE
Discussion,
Tout n'est pas à rejeter dans la doctrine de Spencer. Il en est de cette doctrine comme de beaucoup d'autres, elle ne s'insinue dans les esprits qu'à raison de la part de vérité qui s'y trouve contenue. Cette pensée nous guidera au cours de la discussion que nous allons entreprendre. Evitant les jugements absolus, nous nous efforcerons de faire la part du vrai et du faux. Cette disposition d'esprit nous paraît être, en effet, la condition d'une critique impartiale.
Après avoir examiné brièvement l'hypothèse fondamentale du système, nous discuterons en détailles principes de morale que Spencer a déduits de cette hypothèse et qui ont fait l'objet de l'exposé précédent. Nous nous demanderons enfin comment il convient d'apprécier la nouvelle doctrine au point de vue pratique.
La seconde partie de notre étude comprendra donc trois subdivisions, intitulées comme suit : V L'hypothèse fondamentale du système. 2° Les principes de morale déduits de cette hypothèse. 3° La morale évolutionniste au point de vue pratique.
L'hypothèse fondamentale du système.
L'enseignement moral de Spencer implique, ainsi qu'on a pu le voir, un double postulat :
PUne loi d'évolution ou de progrès a fait dériver les formes supérieures de la vie des formes inférieures, l'homme de l'animal. En conséquence, il faut rechercher dans les instincts de celui-ci, les lois fondamentales de la conduite humaine.
2** Le progrès étant essentiel aux êtres, la marche ascendante que l'humanité a suivie depuis ses origines ne peut manquer de se poursuivre indéfiniment, réalisant les conditions d'un état social de plus en plus parfait.
Le premier postulat concerne Torigine de l'humanité, le second son avenir. 11 importe dé les examiner tour à tour. Nous espérons démon-
74 l'hTPOTHÈSE ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE. ,
trer que la morale prétendument scientifique repose sur un fondement a priori, et le lecteur pourra déjà juger de l'édifice par la fragilité de sa base.
A. — Discussion de cette hypothèse touchant
notre origine \
Notre intention n'est pas d'étudier en détail une controverse dont les éléments ont été exposés par d'autres avec plus de compétence que nous ne pourrions le faire. Nous nous demanderons seulement s'il est bien vrai, ainsi qu'on le proclame, que l'origine bestiale de l'homme soit une donnée définitivement acquise à la science, j'entends la science digne de ce nom, celle qui, n'appuyant ■ ses conclusions que sur des faits bien observés, a su se garder pure de tout contact avec les rêveries creuses de certaine métaphysique ^).
1) Voir Notice A, à la fin du livre.
^) On est surpris de voir bon nombre de positivistes se constituer les défenseurs d'une conception essentieUement métaphysique de TUnivers : le monisme» forme plus ou moins déguisée du panthéisme. En cela, ils se montrent assurément peu conséquents avec l'idée fondamentale de leur
On sait les prétentions des positivistes en matière de méthode scientifique : ne rien affirmer qui n'ait été constaté, écarter impitoyablement toute conception a priori, chercher aux connaissances humaines une base purement expérimentale. Tel est, à les entendre, le seul procédé digne de la science. S'inspirant de cette pensée, ils accusent les anciens moralistes d'idées préconçues ou a priori^ et prétendent dégager de la seule
philosophie. Tandis qu'ils prétendent confiner le savoir humain dans le domaine des faits et font profession dlgnorer les substances et les causes, ils affirment, comme un dogme indiscutable, l'existence d'une réalité unique et absolue se cAchant sous Ja diversité apparente des phénomènes. Mais cette réalité, ils ne l'ont ni vue ni touchée, puisque, de leur propre aveu, l'expérience ne leur donne que des phénomènes. Les voilà donc en pleine métaphysique, tant il est vrai de dire que l'homme est essentiellement métaphysicien et que le positivisme répugne à ceux-là mêmes qui en font profession. C'est le monisme, c'est-à-dire cette conception unitaire et panthéistique du monde, que Ton prétend nous imposer au nom de laScience. Celle-ci, il est vrai, fait chaque jour ressortir davantage et l'enchaînement harmonieux des faits et l'intervention d'une cause première ordonnatrice; mais elle montre aussi, avec non moins d'évidence, que, sous l'action directrice et souveraine de cette caHse, agissent une infinité de causes secondes, qui ont chacune leur réalité et leur activité propres et ne s'identifient certainement pas les unes avec les autres, moins encore avec l'Absolu.
76 l'hypothèse évolutionniste en morale.
observation historique les lois de la conduite humaine.
Ce procédé est certainement louable à plus d'un point de vue ; mais il y a loin des théories à leurs applications. En réalité, la philosophie positiviste repose tout entière sur certains préjugés qui constituent comme les dogmes d'une religion nouvelle. La négation du surnaturel, l'évolution progressive et nécessaire des événements, l'unité foncière de tcmtes les forces de la nature, s'imposent à certains esprits comme autant de postulats indiscutables. Le positiviste croit à l'évolution tout aussi fermement que le chrétien à la création du monde ou aux destinées surnaturelles de l'humanité. Il n'est pas sans intérêt de retrouver dans les écrits d'un des représentants les plus illustres de la philosophie dite scientifique, cette tendance a pdori si souvent reprochée aux penseurs du moyen âge.
Il est vrai, en parcourant une première fois le traité de morale de Spencer, on est frappé du nombre de faits que l'auteur emprunte à l'histoire naturelle et qu'il accumule à l'appui de ses théories. Il semble qu'Use soit attaché avec un soin scrupuleux à ne rien avancer qui n'ait été, au
préalable, soumis au contrôle d'une observation rigoureuse. Mais peu à peu l'illusion se dissipe. On se rend compte que les faits sont classés dans un ordre préconçu en vue de démontrer une thèse arrêtée d'avance.
Partant de la doctrine évolutionniste, Spencer, avons-nous vu, enseigne que les divers degrés du règne animal et les divers genres de conduite représentent autant de phases successives d'un même développement. D'où il conclut que la loi morale doit se confondre avec celle de la conduite animale, et que tous les mobiles de nos actes sont finalement réductibles aux seuls instincts de la conservation de l'individu et de l'espèce et à la recherche du plaisir.
On peut donc résumer son argumentation comme suit : L'hypothèse de l'évolution exigeque les lois de la conduite humaine s'identifient avec celles de la conduite animale. Donc il en doit être ainsi. Or la conduite animale n'a d'autre but que de conserver l'indivi^iu et l'espèce, elle est dirigée vers ce but par des sensations agréables ou désagréables. Donc la conduite humaine est régie par les mêmes mobiles.
Autrement scientifique paraît être le procédé
78 l'hypothèse évolutionniste en horale.
de ceux qui étudient directement Thistoire du genre humain, et s'interrogent eux-mêmes, afin de découvrir les tendances foncières de notre nature. S'il eût adopté cette méthode, Spencer se iùt convaincu qu'en identifiant les lois de la conduite humaine avec celles de la conduite animale, il se heurtait à des objections de fait, qui atténuent singulièrement le caractère presque dogmatique dont il revêt son hypothèse.
Et en effet, comment n'être point frappé du contraste que présente la conduite des hommes avec celle des animaux, et ne point reconnaître dans la première la manifestation de certaines facultés et de certains mobiles que la seconde rie trahit en aucune façon ?
Il existe sans doute de nombreuses analogies -entre l'homme et l'animal. L'instinct de la conservation, l'attrait du plaisir sensible, l'aversion pour la souffrance, exercent sur nos actions une influence considérable. D'autre part, l'animal, obéissant aux seules impulsions des sens ou de l'instinct, accomplit parfois des actes qui chez nous sont le fait d'une décision libre et réfléchie. Il peut même progresser d'une certaine façon ; ses facultés, en effet, se développeront spontanément ^
et se perfectionneront par l'exercice ; l'éducation ou les circonstances du milieu modifieront parfois ses habitudes ou lui en inculqueront de nouvelles ; enfin l'hérédité accentuera les caractères acquis ^). Mais à côté de ces analogies, que de différences importantes ! Quoi de comparable dans l'histoire des espèces animales à ces manifestations multiples et sans cesse changeantes du génie humain dans le domaine de la science, des arts, de l'industrie, de la politique, de la religion ? Au moins faudrait-il découvrir, dans la conduite des animaux, quelque chose que l'on pût considéreç comme le germe des caractères que présente la conduite humaine au début de son évolution.
C'est sur ce point, on le devine, que portent tous les efforts des partisans de notre origine bestiale. Faire ressortir, d'une part, l'infériorité des sauvages et des hommes préhistoriques par rapport aux peuples civilisés; rechercher, d'autre part, dans la conduite des animaux les signes d'une intelligence semblable à celle de l'homme ; combler ainsi l'abîme qui sépare les deux règnes, en abaissant le plus possible nos ancêtres primitifs
i) Nous dirons plus loin que le progrès humain est d'un tout autre ordre que celui des animaux.
80 l'hypothèse évolutionniste en morale.
et en exaltant les facultés de l'animal : tel paraît être le procédé d'argumentation de la nouvelle école ^).
Nous ne pouvons examiner ici tous les éléments de cette controverse : ce serait sortir du cadre que nous nous sommes tracé. Disons un mot, en passant, des principaux faits sur lesquels on cherche à appuyer la théorie de l'homme-animal.
i) Cette méthode a-t-elle bien la valeur scientifique qu'on lui prête ? Si Ton veut comparer Thomme à Tanîmal, n'est-il pas plus rationnel de Tétudier sous son aspect caractéristique et, par conséquent, dans le plein développement de ses facultés supérieures ; tandis qu'on s'attache à l'observer dans l'état sauvage qui n'est que le point de départ de son évolution ou le résultat de sa décadence ? Jugera-t-on du langage humain par les vagissements de l'enfant ? A ce compte on pourra afQrmer sans doute que l'homme n'est point distinct de l'animal. Le procédé en question est comparable à celui qu'emploierait un anatomiste, qui, pour étudier la structure de l'organisme humain et ses traits caractéristiques, se contenterait d'observer des fœtus ou des cas de monstruosité. L'argument que l'on fait valoir se retourne aisément contre nos adversaires : Plus nos ancêtres étaient voisins de l'animalité, plus se manifeste la faculté de progresser, trait caractéristique de notre espèce. Or ce qui apparait au terme d'une évolution doit se trouver dans une certaine mesure à son point de départ. Il fallait donc que le sauvage de l'époque quaternaire cachât déjà au fond de son être un principe de progrès qui le différenciait essentiellement de Panimal.
On voudrait reconstituer par la pensée Vétat originel de l'humanité, d'après les données que l'on possède sur la vie des sauvages actuels, et sur celle des hommes préhistoriques dont on a mis au jour les débris d'industrie et quelques rares fossiles. Or, loin de confirmer l'hypothèse de notre origine bestiale, ces données se retournent au contraire contre elle.
— En ce qui concerne les sauvages actuels, ce sont, dit-on, des arriérés chez lesquels l'évolution n'a pu opérer toute son œuvre et dont le développement intellectuel s'est trouvé de bonne heure .entravé par suite de circonstances spéciales. Ils se seraient donc arrêtés dans la voie du progrès, à mi-chemin entre l'homme primitif et l'homme civilisé. Mais c'est précisément ce qu'il faudrait prouver, tandis qu'on se contente de l'affirmer.
Et tout d'abord, la supériorité du sauvage moderne sur son ancêtre préhistorique est-elle bien établie ? On a de bons motifs d'en douter. L'homme préhistorique, en effet, parmi des obstacles et des difficultés de tous genres est parvenu à se frayer une voie vers la civilisation ^) ; le sau-
1) Pour inventer et perfectionner leurs outils et leurs armeS; tailler et polir la pierre, sculpter Tivoire, trouver le
82 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
vage, au contraire, se montre impuissant à rien ajouter aux progrès réalisés par ses ancêtres, aussi longtemps du moins qu'il reste soumis aux mêmes conditions ambiantes. Autrement plausible paraît être l'opinion d'après laquelle l'état sauvage serait le résultat d'une déchéance provoquée par les influences d'un milieu spécialement défavorable.
L'homme, nul ne le contestera, n'est pas moins susceptible de déchoir que de progresser. L'histoire n'en fournit que trop de preuves. Faut-il rappeler le sort de ces civilisations brillantes de l'Egypte, de l'Inde, de la Babylonie qui florissaient déjà à une époque où nos ancêtres menaient
moyen de faire du feu, avoir lïdée de cuire Jeurs aliments, se construire des huttes, dresser des pièges aux animaux féroces etc., et c, n'a-t-il pas fallu à nos ancêtres préhistoriques autant, et peut-être plus, d'intelligence qu'il n'en faut à nous pour recueillir l'héritage des générations passées et ajouter quelque chose à leur œuvre ? En vérité, la question mérite d'être posée. N'oublions pas, en effet, que ces hommes des temps quaternaires furent les premiers pionniers de la civilisation, tandis que nous en avons trouvé la voie large ouverte devant nous. Quel serait notre sort, si, placés dès l'enfance dans les conditions pénibles qu'ils connurent, nous n'eussions pu compter comme eux que sur les ressources de notre intelligence et sur nos efforts personnels ?
encore une vie errante dans leurs forêts ? Et sans remonter aussi loin dans le passé, qu'est-il advenu de ces peuples du Nord de l'Afrique ^) dont le christianisme avait fait la conquête et qui fournirent à TEglise plus d'un docteur illustre \ La civilisation s'est retirée d'ici pour porter son flambeau ailleurs.
Ainsi la déchéance de l'homme n'est pas seulement une possibilité, elle constitue un fait historique. Nous en pouvons même voir les tristes manifestations autour de nous, chez cette populace à l'aspect repoussant, reléguée dans les quartiers inexplorés de nos plus opulentes cités, et qui, au sein même de la civilisation, croupit dans la misère et dans le vice. Mais, étant donné que l'homme peut déchoir, il est permis de se demander si le sauvage est bien un retardataire, comme le veulent les évolutionnistes, et non plutôt un dégénéré. Cette dernière solution, malgré la
Même au moyen âge la situation des nègres de TAfrique, situation analogue aux sociétés féodales de l'Europe, était fort supérieure à leur état actuel. Le niveau a dû baisser notablement chez les sauvages de TOcéanie, si l'on en juge par les anciens monuments dont ces îles sont parsemées. (Voir l'article de l'abbé Thomas dans le Correspondant, année 1885, De la condition primitive du genre humain).
84 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
fascination qu'exercent sur certains esprits les doctrines nouvelles, n'a pas cessé d'être défendue jusqu'à nos jours par des savants de grande autorité ; tels notamment Max MuUer et Virchow, le premier s appuyant sur le fait du langage, le second sur certaines tares qui caractérisent les races inférieures et trahissent leur dégénérescence. L'extrême complexité et la perfection du langage que parlent les sauvages les plus abrutis, prouvent à toute évidence qu'ils ont connu jadis un état de civilisation supérieur. C'est en considérant ce fait, que Max MuUer écrit à propos des Iroquois : ^ Le peuple qui a créé une telle langue doit avoir possédé une grande puissarjce de raisonnement et de classification « ^).
De. son côté, M. de Quatrefages a accumulé les faits à l'appui de cette même opinion touchant la dégénérescence des sauvages. Il signale notamment chez des peuplades d'une infériorité notoire, et dans lesquelles on avait vraiment cru découvrir les intermédiaires entre l'homme et l'animal, certaines croyances d'un spiritualisme élevé mêlées
1) Cité par de Nadaillac dans son étude : L'homme et le singe.
à des superstitions grossières ^). Or ces croyances ne peuvent assurément pas être considérées comme une conquête de Tesprit et l'indice d'une évolution progressive, puisqu'il s'agit de populations dont la vie intellectuelle semble depuis longtemps stationnaire et réduite à son minimum. Elles ont donc une origine traditionnelle et témoignent dès lors d'un état mental jadis plus développé.
On peut se demander, en outre, si la déchéance des sauvages est aussi profonde et irrémédiable qu'elle le paraît à première vue. Leur état implique-t-il toujours et nécessairement une faiblesse native de l'esprit, une impuissance radicale de progresser ? Ou bien, ne tient-il pas plutôt aux circonstances tout extérieures et spécialement pénibles au sein desquelles s'écoule leur misérable existence? Dans une étude récente sur la question, ■ M. de Nadaillac ^) mentionne un fait significatif à cet égard. Il s'agit des Tinneh, peuple entièrement sauvage, habitant des régions arides et désolées au Nord de l'Amérique. Certains rameaux de ce peuple descendirent vers le Sud pour se
i) Voir les Pygmées de Quatrefages.
2) Ouvr, précité.
86 l'hypothèse évolutionniste en morale.
fixer dans les riches vallées de la Californie. Or, une fois placés dans ce nouveau milieu, ils ne tardèrent pas à se développer et à donner naissance à une race supérieure. De nombreuses expériences ont du reste prouvé que le sauvage mis en contact avec des hommes civilisés peut apprendre leur langue et adopter leur manière de penser et d'agir. Son esprit s'ouvre comme par enchantement à des notions qui lui étaient étrangères. Sous l'influence du christianisme, ses mœurs s'adoucissent, ses croyances religieuses s'épurent, et des sentimenls qu'il semblait ignorer trouvent accès dans son cœur. Or c'est là un fait en opposition formelle avec l'hypothèse évolutionniste. Selon cette hypothèse, en effet, la faculté de progresser ne devrait exister que sous une forme rudimentaire chez les races inférieures ou soidisant primitives. De plus, cfette faculté ne serait point susceptible d'un développement rapide, son évolution impliquerait au contraire une série infinie d^états psychiques intermédiaires entre celui des sauvages et le nôtre. Lors donc que le sauvage s'élève tout d'un coup, et par le seul fait de l'éducation, à la culture de l'homme civilisé, c'est une preuve que sa vie intellectuelle n'était
qu'accidentellement paralysée, au lieu de conatituer le point de départ d'une évolution qui, pour réaliser l'état mental des races supérieures, aurait, au dire même des transformistes, exigé un temps incalculable.
Il est un argument d un autre ordre qui confirme ces considérations et que Wallace opposait déjà à la théorie de la sélection naturelle.
Cette théorie, on le sait, enseigne que la sélection ne confère à l'animal que les organes et les facultés qui lui sont nécessaires pour faire face à ses besoins actuels. L'organisme, dit-on, ne se transforme qu'au fur et à mesure que les circonstances ambiantes venant à se modifier, créent d'autres conditions d'existence et nécessitent conséquemment une adaptation nouvelle de l'agent au milieu. Mais cette loi de la sélection n'opère point en prévision de l'avenir, elle ne produira rien qui n'ait son utilité immédiate.
Or, objectait Wallace, on constate précisément chez le sauvage l'existence de certains organes dont le développement et la perfection ne se justifient nullement par des nécessités présentes. Tel est notamment le cerveau. Infiniment plus développé chez l'homme le plus arriéré que chez
SS l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
le plus rusé des singes, il ne paraît pas d'un volume beaucoup moindre chez le sauvage que chez le civilisé ^). .
On cite même des individus de race tout à fait inférieure présentant une capacité crânienne exceptionnelle. Cependant, nous l'avons déjà dit, la vie intellectuelle du sauvage est réduite à son minimum. Il y aurait donc ici disproportion manifeste entre l'importance de l'organe et celle de ses fonctions. Dès lors, en vertu même de la théorie de la sélection, on serait tenté de conclure que le cerveau du sauvage fut autrefois le siège ou l'instrument d'une activité psychique plus intense ^).
1) La difiFérence à ce point de vue entre le sauvage et le civilisé, .paraît insignifiante et nullement en rapport avec celle qui existe entre eux au point de vue du développement intellectuel et de la conduite en général.
2) Wallace, on le voit, appuie toute son argumentation sur cette idée qu'il est possible de déterminer quel est, ou tout au moins quel fut, le niveau intellectuel d'une race, d'après la capacité crânienne de ses représentants. Cette opinion qui se vérifie dans certains cas, n'a pourtant pas, il faut le reconnaître, la valeur d'une loi rigoureuse et universelle. La capa cité crânienne, toutes proportions gardées du reste, d'un animal ou d'un homme ne permet pas toujours de juger (lu degré d'intelligence. Malgré cela, l'argumentation de Wallace conserve toute sa force contre les adversaires que J'illustre naturaliste anglais avait spécialement en vue.
Nous nous trouverions donc en présence de fonctions atrophiées ou paralysées, bien plutôt que rudimentaires. Que si Ton s'obstinait à voir dans le sauvage un simple arriéré, il faudrait reconnaître que son cerveau a été façonné d'avance par une puissance intelligente en vue d'un développement mental à venir.
Quoi qu'il en soit du reste de cette question, il est clair qu'avec ses croyances religieuses et ses idées morales, son langage compliqué, fait, en partie du moins, de termes généraux, à la différence du langage purement émotionnel des bêtes, son organisation sociale, son industrie, son aptitude à recevoir les enseignements de la civilisation, voire même à progresser dans une certaine mesure par lui-même, lorsqu'il est placé dans des conditions plus favorables, le sauvage apparaît infiniment supérieur au singe le plus rusé. Assurément, ce n'est pas en lui que l'on trouvera l'intermédiaire vainement recherché entre le règne humain et le règne animal.
Les évolutionnistes semblent enfin l'avoir compris, c'est maintenant aux documents préhistoriques qu'ils font appel pour établir leur hypothèse. Trouveront-ils de ce côté un argument plus pro-
90 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
bant? Il ne paraît guère, à en juger par rinutilité de leurs efforts jusqu'à ce jour. Que savons-nous au juste des hommes préhistoriques ?
Rappelons ici quelques données générales empruntées à des auteurs compétents ^).
L'homme à certainement habité nos régions à l'époque quaternaire. Il paraît avoir été contemporain des derniers elephas antiqui et ensuite du mammouth ^). A cette époque son industrie est surtout représentée par des instruments en pierre non polie et de forme relativement simple ^). Ces
1) MoRTiLLET, Le Préhistorique, — Fraipont, Les Cavernes et leurs habitants, — Nadaillac, L'Homme et le singe, — DE Quatrefages, Hommes fossUes et hommes sauvages,
2) D'où venaient les premiers habitants de l'Europe? Quelles étaient leurs idées morales et religieuses ? Ne se rattachaientils pas originairement à quelque type plus parfait? N'avaientils pas subi sous l'action du milieu une déchéance analogue à celle du sauvage moderne ? N'est-ce point au contact de peuplades plus avancées venues de quelque autre région, que l'Européen des premiers temps du quaternaire a appris ensuite à modifier et à perfectionner son outillage ? On vne peut répondre à ces questions que par des hypothèses.
3) L'homme de l'âge du mammouth n'utilisait-il que la pierre? îl serait assurément téniéraire de le prétendre. Nous savons que les Mincopies, inférieurs dans l'art de travailler la pierre aux hommes des premiers temps du quaternaire, possèdent des flèches, des javelots à détente remarquablement ingénieux, des arcs d'une force et d'une justesse étonnantes, se
instruments appelés chelléens et moustériens ^) consistent en coups de poings, racloirs, pointes, scies, lances formant déjà un outillage varié. « Le coup de poing chelléen, écrit M. Mortillet,
construisent des canots, savent faire des vases allant au feu et servant à la cuisson des aliments, tressent finement des paniers, construisent des cabanes en bois. (Voir de Quatre- FAGEs, Histoire générale des races humaines, p. 242). Selon M. Fraipont, le travail de l'os et de Tivoire n'était pas inconnu à l'époque du mammouth. " L'industrie, écrit-il, est franchement et grossièrement moustérienne dans le niveau ossifère inférieur. Elle est encore moustérienne dans le niveau ossifère moyen. Mais le travail de la pierre est beaucoup plus soigné. Le travail de l'os et de l'ivoire y est très développé. On trouve des os entaillés, marqués de dessins en zigzag, des pendeloques, des perles en ivoire sculpté et teintées de rouge „ (Les Cavernes et leurs habitants). Des débris de poterin ont été retrouvés en France, en Allemagne, en Belgique, mêlés à des restes de faune et de l'industrie de l'homme de l'âge du mammouth et du renne. (Voir Fraipont, ouvr. cité, p. 102).
1) Selon M. de Mortillet, l'industrie humaine en se développant au cours des temps quaternaires aurait traversé certaines phases bien déterminées, caractérisées chacune par un instrument spécial. C'est ainsi qu'il distingue entre l'industrie chelléenne, moustérienne, solutrienne et magdalénienne. La première correspondrait à l'époque de Velephas antiquus, la seconde et la troisième à l'époque du mammouth, la quatrième à celle du renne. Exacte dans ses traits généraux, cette classification ne paraît pas cependaut d'une rigueur absolue. *• Le classement stratigraphique des types chelléens et moustériens, écrit M. Arcelin, trouve sans doute son application
!I2 l'hypothèse évolutionniste es morale.
varie beaucoup de forme, de grandeur, de fini, de matière et dénote déjà un ouvrier fort habile .... il servait, suivant ses modifications détaille et la
sur quelques points : mais sur d'autres il est complètement, renversé. Dsns les gisements paléolithiques les plus anciens de l'époque de l'éléphant antique, on trouve déjà les deux types fréquemment associés. Dans telle station on ne rencontre que du ctielléen; dans telle autre, que du raoustérien, sans que la stratigraphie ni la faune permettent de les attribuer à des âges différents. , (Voir Compte-rendu du 111^ Congrès scientifique itdemalionat des Catholi<iues, Bruxelles ISM, p. 57). Il est certain du reste que parmi les populations des temps quaternaires, les unes ont pu transformer et perfec* tionner leur outillage plus rapidement que les autres. L'invasion des cliasseurs de renne et plus t«rd celle des néolithiques en sont lu preuve. Bien que l'âge de la pierre précède généralement celui des métaux, il est faors de doute que ceux-ci ont été connus en Orient, beaucoup plus tôt que chez nous. i part, on a pu faire longtemps usage de métaux et de . à la fuis. Notons encore cette observation de M. de fages : " L'esprit humain, écrit-il, ne se développe pas •s d'une manière uniforme dans les diverses directions Jbtes avec un certain état social. Très avancé à certains . un peuple, une tribu peuvent être fort en retard sous s rapports , (Histoire générale des races humaines. Quoi qu'il en soit. et sans vouloir entrer davantage dans il de controverses qui ne sont pas de notre compéil reste vrai de dire que l'industrie bumaine a suivi dès ips prébistoriques une marche généralement progrès- 'est le seul fait qui doive nous intéresser ici et que ne du reste ne songe à contester.
manière de l^mployer, de hache, de couperet, de couteau, de scie. « Nous nous trouvons donc ici en présence d'un être qui nobéit pas aux lois invariables de Tinstinct, mais s'élévant à la conception de quelque type général, se montre ensuite capable de le réaliser différemment selon la fin qu'il se propose.
L'industrie de la pierre va se perfectionnant; elle atteint son apogée à la fin de l'âge du mammouth (époque solutrienne). Des sculptures représentant des cervidés semblent, d après Mortillet, dater de cette époque. Au cours de l'époque magdalénienne (âge du renne), l'industrie de la pierre entre en décadence, tandis que celle de l'ivoire se développe. Cette époque marque un développement industriel et artistique très avancé. L'homme magdalénien paraît appartenir à une autre race que celui de l'époque moustérienne.
« Les chasseurs de rennes, écrit Fraîpont, ne paraissent pas être les descendants des hommes de Spy. Ils avaient probablement émigré de la haute Asie » *). Aux temps quaternaires succèdent les temps néolithiques. De nouveaux types ethni-
1) Les cavernes et leurs habitants.
94 l'hypothèse évolutionniste en morale.
ques font leur apparition en Europe. Ils venaient, selon Mortillet, de l'Asie Mineure, de TArménie et du Caucase. Ils introduisirent en Europe la culture des céréales, la domestication des animaux, l'art du tisserand et du potier. Us utilisaient encore la pierre; mais, à la différence des primitifs, ils savaient la polir. Ils avaient le culte des morts plus développé encore que les chasseurs de renne du quaternaire. Peu à peu se répand en Europe l'usage des métaux, importés de TOrient. Une période nouvelle succède à la période néolithique. Telles sont, en résumé, les principales données de la préhistoire en ce qui concerne la civilisation des premiers habitants de l'Europe. Elles nous conduisent à une importante conclusion : L'homme préhistorique, non moins que rhomme actuel, échappe aux lois fixes et invariables de l'instinct. Il perfectionne incessamment son industrie et apparaît ainsi doué de cette faculté de progresser qui constitue l'apanage de l'être raisonnable.
— Mais comment interpréter lesprétendus caractères d'infériorité que présenteraient, au dire des évolutionnistes, certains crânes ou autres ossements fossiles attribuer^ à des hommes préhistoriques ?
En admettant que ces caractères fussent nettement déterminés, et qu'il fût permis d'en conclure d'une manière générale à llnfériorité de certaines races primitives, encore ne prouveraient-ils nullement notre origine simienne. On pourrait, en effet, les attribuer aux conditions spécialement» pénibles dans lesquelles a dû s'écouler la vie des premiers habitants de l'Europe. Aux prises avec les intempéries du climat et avec une faune redoutable, absorbés par la préoccupation de pourvoir chaque jour à leurs besoins physiques, ils menaient assurément une existence peu favorable à leur développement intellectuel, et il est possible que leur genre de vie ait imprimé à leur physionomie quelque apparence bestiale.
Mais supposons un moment clairement démontrée la parfaite identité de l'homme primitif et du singe au point de vue anatomique. Il resterait toujours vrai que l'homme s'est élevé au-dessus de l'animalité, tandis que les espèces simiennes sont restées ce qu'elles étaient. Plus l'homme sera parti de bas, plus se manifestera sa faculté de progresser. Et s'il y avait vraiment identité au point de vue physique entre notre ancêtre et le singe, il faudrait bien chercher ailleurs que dans
Torganisme le siège de cette faculté supérieure qui a permis à T homme de se différencier si profondément de l'animal pour devenir le roi de la création .
Au reste, l'identité physique de l'homme primitif et du singe est loin d être établie '). De l'aveu
') On sait que le type de Néanderthal, type apparemment inférieur, semble avoir été celui d*une des races préliîstoriques les plus anciennes que Ton connaisse. La mâchoire dite de la Naulette, découverte auprès de Dinant en 1862, a vraisemblablement appartenu à un individu de ce type; or, au sujet de cette mâchoire M. Topinard. ardent évolutionniste, écrit :" Elle présente quelques caractères rappelant les dispositions simiennes et en présente réunies plus qu'aucune autre mâchoire connue; mais pas un de ces caractères n'a une valeur absolue, ils ne peuvent caractériser une espèce ou une race intermédiaire entre Fhomme et le singe. „ (Les caractères simiens de la mâchoire de ?a A^aw/e^^e, Revue n'A nth., juillet 1886). Parlant du crâne de Néanderthal dont l'authenticité est du reste fort contestée aujourd'hui, mais que beaucoup ont pris pour type d'une des plus anciennes races de Tépoque quaternaire, Huxley reconnaît que sa capacité suffirait seule à prouver que les tendances pithécoïdes ne s'étendaient pas , profondément à l'organisme.
" Les ossements de NéanderthaJ, ajoute-t-il, ne peuvent à aucun point de vue être considérés comme ceux d'un être intermédiaire entre l'homme et le singe. „ (Cité par de Nadâil- LAC : Vhomme et le singe, p. 44). " La paléontologie, écrit le même Huxley, ne jette aucune lumière sur l'origine pithécoïde de l'homme ni sur ses ancêtres simiens. Tant que cette lumière nous éclaire, nous le voyons tel qu'il est aujourd'hui;
même de M. de Mortillet, on en est encore à rechercher les restes du fameux anthropopithèque dont la physionomie nous est cependant décrite par certains auteurs avec une richesse et une précision de détnils étonnantes ^). Mais, comme
quand cette lumière s^affaiblît, nous ne trouvons aucun fait qui permette de croire qu'il ait jamais été autrement. „ Selon Vogt^ le type de Néanderthalne serait nullement incompatible avec un développement intellectuel très avancé. (Cité par DE JNadaillac, p. 44). "* Dans la question de l'homme, disait en 1892 Virchow, au Congrès de Moscou, nous sommes repoussés sur toute ]a ligne. Toutes les recherches entreprises dans le but de retrouver la continuité dans les développements progressifs ont été sans résultat; il n'existe pas d'hommessinges. „ Nous ne citerons pas de Quatrefages; ses conclusions sur ce point sont suffisamment connues, elles sont le fruit de longs travaux consacrés d'une manière presque exclusive à l'étude des hommes préhistoriques et des sauvages modernes, i) La célèbre découverte faite par le docteur Dubois dans l'île de Java n*a point jeté plus de lumière sur la question. Cette découverte, on le sait, mit au jour un fragment de crâne, un fémur et une dent. Le crâne gisait à une certaine distance du fémur. La capacité crânienne devait varier entre 900 et 1000 c. c. Quelle est Tantiquité de ces ossements? Sont-ils d'un même individu ? Cet individu appartenait-il à quelqu'espèce disparue, intermédiaire entre l'homme et le singe ? Ne sommes-nous pas plutôt en présence des restes d'un sauvage microcéphale ou d'un spécimen d'une race humaine très arriérée? Tous ces points sont encore aujourd'hui l'objet de controverses qui semblent sans issue. Le docteur Manouvrier pense qu'il s'agit d'une race humaine ou préhumaine
98 l'hypothèse évolutionniste en morale.
Tobservait récemment un illustre physiologiste anglais ^), depuis un quart de siècle bon nombre de savants préoccupés de plier les faits aux exigences d une théorie, se sont attachés presque exclusivement à faire voir les ressemblances qui existent entre l'homme et le singe, négligeant les différences. Ces différences n'en sont pas moins remarquables, non seulement au point de vue des facultés mentales, mais encore au point de vue de la structure. «« Elles sont profondes et significatives, écrit Huxley ; chaque os de gorille porte une empreinte par laquelle on peut le distinguer dans la création actuelle de l'os humain correspondant ; aucun être intermédiaire ne comble l'abîme qui sépare l'homme du troglodyte. Nier cet abîme serait aussi blâmable qu'absurde ^). Au reste, il ne s'agit pas ici de simples différences de
inférieure aux races actueHes les plus dégradées, ou d'une race d'anthropoïdes disparus aujourd'hui sans laisser de représentants ; à moins, a-t-il soin d'ajouter, que le crâne ne soit celui d'un sauvage microcéphale. M. Houzé, au contraire, attribue les ossements de Java à un homme proprement dit appartenant au type de Néanderthal. (Voir l'exposé de la question dans l'étude de M. de NÂDÂiLLÂC).(Voir aussi l'étude de M. Houzé dans la iJei;. Vniv, de BruxeUe», 1805.)
1) Sir William TuRNER,cité par de Nadaillâc : L'homme et le singe, p. 7.
^) La plœe de Vhomme dans la nature (trad. française).
détail. ^ Lorsque ron envisage les organismes
huraain et simien dans leur ensemble, et que Ton tient compte des corrélations des parties qui les composent, écrit de Quatrefages ^), on reconnaît à première vue que le plan général est fort diiférent et correspond k deux genres de vie bien
distincts Ce contraste est des plus accusés,
précisément chez les représentants les plus élevés du type, chez lorang et le gorille, par exemple. Aussi l'homme est-il essentiellement marcheur, le
singe essentiellement grimpeur « — ^ Ajoutons,
écrit encore le même auteur, que les observations de Pruner Bey sur l'apparition successive des dents, de Broca sur l'angle orbito-occipital, de Gratiolet sur le mode de constitution des circonvolutions cérébrales, de Welcker sur l'angle sphénoïdal, ont mis hors de doute que chez l'homme et chez le singe le développement des divers appareils fonctionnels se fait dans un ordre inverse. » Et 1 eminent a^nthropologiste conclut un peu plus loin : ^ Il est impossible que l'homme compte un singe quelconque parmi ses ancêtres » ^). Cette
1) Histoire générale des races humaines,
2) M. Gaudry n'est pas moins explicite. " Le singe, dit-il, est fait pour grimper, non pour rester debout etc., etc. „ Paléori' tologie philosophique, p. 90.
100 l'hypothèse évolutiobniste en morale.
conclusion est assez généralement admise aujourd'hui même dans le camp des évolutionnistes. On se borne à affirmer que l'homme et le singe représentent deux séries parallèles issues d'un même '). Les évolutionnistes se réfugient cette fois l'hypothèse d'une époque infiniment reculée, lar son éloignement même, échapperait k^ i les investigations de la science et durant lie se serait opéré le passage mystérieux règne à un autre. Nous n'essaierons pas de tteindre dans leur retraite. Comment porter jat sur un terrain totalement inconnu où
lelles preuves possède-t'On «le l'existence de cet ancêmniun ? A quelle Époque vivait-il et quelle était son } à lui ? Comiuent a-l-il donné nnissance à deux types [trofiindéinent distincts que l'bomme et le singe ? Pou»issus d'nne même souclie, l'homme et le singe ont-ils lt;s voies si différentes, l'un s'élevant peu à peu jusqu'à lisation, l'autre ne dépassant pas la sptière des instincts ux et restant depuis un temps immémorial ce qu'il En Un. s'il faut considérer le singe comme un anltirolèque dégénéré, quelles ont été les causes de cette érescenee et d'où vient qu'elles n'agissent plus depuis igs siècles, laissant subsister l'espèce avec tous ses ères propres ■' Il est à peine nécessaire de le dire, fournit aucune réponse satisfaisante ù ces questions problème de nos origines apparaît une fois de plus niié d'obscurités et de mjsleres.
DISCUSSIOFf. 101
tous les éléments d'une discussion sérieuse font nécessairement défaut ? Mais aussi, que penser de la valeur scientifique d une théorie qui ne peut opposer aux faits qu'une affirmation arbitraire ! L'incertitude qui plane sur la question de nos origines, les caractères qui nous diiférencient de l'animal, spécialement au point de vue des facultés mentales et des sentiments moraux, arrachaient déjà cet aveu à Darwin : Il serait d'un intérêt immense de retracer sans doute le développement de chaque faculté distincte, de l'état dans lequel elle se rencontre chez les animaux inférieurs jusqu'à celui qu'elle atteint chez Fhomme; mais c'est une tentative que ne me permettent ni mes moyens ni mes connaissances « ^). On sait d'autre part que Wallace, l'émule de Darwin, et avec lui le créateur de la nouvelle doctrine, frappé de l'abîme qui sépare le règne animal du règne humain, ne croyait pas pouvoir appliquer à ce dernier la théorie de la sélection naturelle. Wallace avait bien vu que la loi de l'adaptation de l'être au milieu ne s'accomplit pas de la même
i) Cité par dj^Quatrefâges, Darwin et ses précurseurs français.
102 l'hypothèse évolutionniste en morale.
manière pour rhomme que pour ranimai. S'il faut en croire les transformistes, les espèces animales, au cours des périodes géologiques, ne se seraient adaptées à de nouveaux milieux qu'en subissant des modifications organiques importantes, aboutissant à la création d'espèces nouvelles. Or, contrairement à cette loi, l'homme nous apparaît traversant les milieux les plus divers sans rien perdre de son identité physique. Grâce à son intelligence, il s'assujettit de plus en plus les forces de la nature. Au lieu de se modifier passivement sous l'action du milieu, il le transforme peu à peu et l'adapte à ses exigences propres. En présence d'ennemis redoutables, il n'attend pas pour les combattre que la sélection l'ait pourvu de moyens de défense naturels. Ces moyens, il les crée artificiellement, inventant des armes et des pièges qui lui permettent de se rendre maître d'animaux infiniment plus puissants que lui. Exposé aux rigueurs du froid, il sait utiliser le feu et se fabriquer des vêtements. Moins bien pourvu que les autres êtres au point de vue de la lutt« pour l'existence, il triomphe cependant de tous ses ennemis et subit impunément tous les climats. Tandis que se transforment
les flores et les faunes, rhomme conserve ses caractères spécifiques et ne subit que des modifications accidentelles. Ce n'est point la nature qui le façonne au gré de ses caprices, c'est lui qui entreprend la conquête de la nature.
En présence d'un fait aussi considérable et qui ressort avec une telle évidence de toutes les données de la Paléontologie, Wallace n'hésitait point à reconnaître que la sélection naturelle n'est point le vrai facteur dé la civilisation et qu'il existe sous ce rapport une différence essentielle 'entre l'évolution humaine et l'évolution animale ^).
— Que dirons-nous enfin des faits empruntés à l'étude des mœurs des animaux et dans lesquels on s'efforce de découvrir les indices d'une vie intellectuelle analogue à la nôtre ? Certes, de tels faits prouvent a toute évidence que l'animal n'est pas une simple machine, comme le pensait Descartes. Nous l'avons déjà reconnu, l'animal éprouve des sensations et des sentiments divers. Il se souvient de ce qu'il a vu et entendu, associe ses souvenirs, fonde sur l'expérience du passé une
1) Voir Wallace, La sélection naturelle.
104 l'hypothèse évolutionniste en morale.
certaine connaissance de l'avenir, se montre susceptible d'amour et de haine, de joie et de tristesse, obéit à des instincts merveilleux qui lui permettent de discerner spontanément les choses utiles des choses nuisibles et lui font parfois entreprendre certains travaux dont l'habileté excite à juste titre notre admiration. Mais tout ceci n'est nullement en question. Il s'agit seulement d« savoir si les faits invoqués par les évolutionnistes nous forcent à attribuer à l'animal, outre la sensibilité, la mémoire, l'imagination et Tinstinct, la raison qui a pour objet propre l'universel et l'abstrait et s'élève au-dessus de la considération du monde matériel, pour saisir des réalités radicalement imperceptibles aux sens. Tel est le point précis du débat \).
On peut classer les manifestations de l'intelligence animale en trois catégories 'j :
1° Les actes que l'animal accomplit à la suite d'une éducation spéciale que nous lui avons don-
1) L*abbé de Broglie dans son livre : La Morale sans Dieu, pose nettement le problème.'
2) Voir à ce propos l'étude de M. de Kirwan : Compte-rendu du Congrès scientifique des catholiques tenu à Bruxelles en 1894 (section de Philosopliie).
née, tels ceux d'un chien savant, ou d'un cheval dressé en haute école. La mémoire, l'association des images et des sensations expliquent aisément de pareils actes.
IS" Les actes que l'animal accomplit spontanément, sans aucune éducation préalable, et d'après certaines règles fixes qui se retrouvent chez tous les individus d'une même espèce, dans des circonstances données. Ces actes sont attribués à une impulsion naturelle ou instinctive. I^ien de plus mystérieux assurément que l'instinct ; il est impossible toutefois de le confondre avec l'intelligence. C'est par instinct que le caneton à peine sorti de l'œuf se dirige vers la mare voisine pour se jeter à l'eau. C'est encore par instinct que l'araignée tisse sa toile, que l'abeille construit sa ruche, que le castor édifie sa demeure, que l'oiseau fait son nid. Ces travaux ne sont certainement le fait ni de l'éducation, ni de l'expérience ; l'animal les exécute spontanément sans jamais les avoir appris ni vu faire.
^ Qui apprend au ver à soie, demande Flou-
^) Voir Mercier, Cours de Psychologie, Voir aussi Farges, Le cerveau^ Vàme et les facultés.
106 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
rens, à faire son cocon ? Il na point vu ses parents : une génération ne voit pas l'autre. Qui apprend à l'araignée à tisser sa toile ?
Pourquoi fait-elle bien du premier coup ? Pourquoi faitrelle toujours bien ? Pourquoi ne peutelle faire mal? Tout le monde connaît l'araignée des jardins, dont la toile est le modèle des rayons qui partent d'un centre. Je l'ai vue bien souvent à peine éclose commencer à tisser sa toile w ^).
— Encore moins est-il permis d'attribupr de tels actes au raisonnement.
L'expérience faite par Cuvier sur un jeune castor paraît décisive à ce point de vue : l'animal ayant été mis en cage tout jeune, tenta aussitôt de se construire, au moyen des matériaux qu'on lui avait fournis, une habitation qui ne pouvait évidemment lui être d'aucune utilité ^) ! Le simple bon sens nous interdit, du reste, de confondre les actes instinctifs avec ceux de l'intelligence. Sans cela, en effet, il faudrait supposer à l'araignée et à l'abeille une puissance de raisonnement, une
i) Flourens, De Vinstinct et de VinteUigence des animaux^ p. 127.
2) Flourens, owvr. précité^ p. 93.
. connaissance des lois de la géométrie, de l'équilibre et des règles de l'esthétique qui les rendraient supérieures à bon nombre d'individus de notre espèce.
^ C'est un problème de mathématiques très curieux, lisons-nous dans Mercier, de déterminer sous quel angle précis les trois plans qui composent le fond d'une cellule d'abeille doivent se rencontrer pour offrir la plus grande économie ou la moindre dépense possible de matériaux et de travail. Ce problème appartient à la partie transcendante des mathématiques, observe Reid ; Maclaurin l'a résolu et a trouvé que cet angle est celui sous lequel les trois plans du fond de la cellule se rencontrent en la réalité dans la construction des abeilles « ^).
Dira-t-on que les abeilles ont dû faire, du moins originairement, les calculs du célèbre mathématicien ? Cette conclusion ne serait pas moins contraire à la thèse évolutionniste qu'à la nôtre.
Chose remarquable, les animaux aux instincts si merveilleux se montrent d'autre part fort stu-
1) Q(mrs de Psychologie,
108 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
pides en une foule de situations où leur intelligence devrait cependant les guider. L'abeille, dont il vient d'être question, continuera à remplir la cellule.au fond de laquelle on a percé un trou par où les provisions suintent et se perdent. Elle poursuivra sa tâche sans que jamais l'idée lui vienne de réparer tout d'abord la brèche qui rend ses labeurs inutiles, et cela malgré que ses provisions disparaissent aussitôt déposées ^).
On a constaté dans les jardins d'acclimatation que le castor, cet habile architecte, est incapable de comprendre les leçons les plus élémentaires du dressage. Au dire de Flourens, il ne reconnaîtrait même pas son gardien. Ceci relève assurément de la mémoire plutôt que de l'intelligence. Mais l'intelligence ne va pas sans une certaine mémoire qui lui fournit les données nécessaires à ses inductions. La perdrix, voletant péniblement, ou se laissant tout à coup tomber sur le sol comme pour s'attirer la poursuite du chien et permettre à ses petits de fuir ^), construira chaque année
^) Le fait a été observé par Fâbre ; il est rapporté dans les Nouveaux souvenirs entomologigues,
2j Le fait est bien connu et nous en avons nous-même été témoin.
son nid dans un endroit dangereux sans pouvoir profiter jamais des leçons de Texpérience. Le lièvre qui déploie une telle ruse pour dépister les chiens, reviendra presque invariablement au point de départ de sa course, et ne manquera pas de parcourir un certain itinéraire permettant au chasseur de s'embusquer au bon endroit. La pensée ne lui viendra pas que le péril est bien plutôt du côté du chasseur qui le guette que du côté des chiens qui démêlent péniblement sa trace. On le verra de même suivre de préférence les chemins battus ou ne point s'écarter de certains sentiers, s'exposant ainsi davantage à essuyer des coup? de feu ou à tomber dans des pièges. Voici de longues années, voire nrême peut-être des siècles, que les rats et les souris se laissent prendre aux mêmes pièges grossiers, sans que la triste expérience de leurs semblables leur ait jamais été de quelque profit. Cependant la vue d'une souricière devrait leur inspirer une sage méfiance. Les alouettes qui viennent voltiger au-dessus du miroir et se font tuer par centaines, malgré les coups de. feu qui les avertissent du péril; les petits oiseaux que Ton ,pf end au filet ; les grives qui. pour saisir les baies de sorbier dont elles sont friandes, ne manquent
110 l'hypothèse évolutionniste en morale.
pas de passer la tête dans le nœud coulant disposé devant l'appât, ne témoignent guère de plus d'intelligence. Cependant, ces oiseaux vivant en bandes considérables ont eu maintes fois l'occasion de s'instruire des cruelles leçons de l'expérience. On cite plus d'un trait d'intelligence de la part du corbeau. Tout chasseur a pu constater notamment l'extrême méfiance de cet oiseau que la seule vue du fusil fait fuir à une grande distance, tandis qu'il se laisse approcher par un véhicule ou même par un homme sans armes.
Nous lisons au sujet de ces intéressants volatiles le récit d'un fait bien digne, en vérité, de fixer l'attention des sociologues, des moralistes, voire même des jurisconsultes. Il ne s'agit de rien moins que d'un corbeau coupable de quelque méfait, condamné à mort par ses pairs, réunis en haute cour de justice, et exécuté, séance tenante, par les assistants (nous allions dire par le peuple ^). Cependant, qu'on nous permette à notre tour de citer un autre fait qui ne vient guère à l'appui des conclusions qui semblent pouvoir se dégager du premier. Des corbeaux ayant manifesté
1) Voir Tarticle de Nadaillac : Intelligence et instinct. (C^ respondant 10 et 25 déc, 10 janvier 1891 et 1892).
rintèntion de nicher dans un clocher, on en boucha les ouvertures au moyen de treillis de fer. Les corbeaux n'en n'apportaient pas moins leurs matériaux, et, se heurtant contre lobstacle, ils les laissaient tomber dans le vide. Ne ^'apercevant pas de l'inutilité de leur travail, ils renouvelèrent un grand nombre de fois leurs allées et venues, si bien qu'à la fin du jour les brindilles de bois jonchaient le sol accumulées en monceaux considérables au pied de la tour.
Ce n'est pas tout ; les animaux dont l'industrie est la plus remarquable appartiennent précisément, si l'on excepte le castor, à un ordre inférieur à celui des mammifères : telles sont les abeilles, les araignées, les fourmis. Et ceci témoigne encore contre l'hypothèse évolutionniste. D'après cette hypothèse, en effet, l'intelligence devrait être d'autant plus développée que T'on s'élève davantage dans la hiérarchie des êtres. Mais il n'en est pas ainsi, parmi les mammifères rien ne peut se comparer aux travaux exécutés par les insectes et notamment à l'organisation sociale que Ton observe chez certains d'entre eux, comme les abeilles et les fourmis.
La distinction essentielle qui existe entre l'in-
112 l'hypothèse évolutioxniste en morale.
stinct et rintelligence, s'accuse encore davantage si Ton considère la conduite de Thomme. Infiniment supérieur par son intelligence aux autres animaux, l'homme leur est généralement inférieur au point de vue de l'instinct. En outre, ces deux facultés se développent précisément cirez lui en sens inverse. A mesure que s'éveille la réflexion, le rôle de l'instinct dans notre vie va s effaçant, de plus en plus.
Après avoir consacré de longues années à observer les mœurs des animaux et plus spécialement celles des insectes, M. Fabre résume ainsi le résultat de ses expériences : ^ L'instinct sait tout dans les voies invariables qui lui ont été tracées, il ignore tout en . dehors de ces voies. Inspiration sublime de la science, inconséquence étonnante de la stupidité, sont à la fois son partage suivant que l'animal agit dans les conditions normales ou dans les conditions accidentelles, r^ L'acte instinctif apparaît donc comme le fait d'une impulsion de la nature, non comme celui du raisonnement et du calcul. Ce n'est point un raisonnement qui nous fait mettre en jeu les muscles nécessaires au maintien de la station verticale ou à la marche. Il ne nous faut point
pour cela connaître les rouages de cette machine infiniment complexe qu'est notre corps, ni le mode de leur fonctionnement ; de la même manière agissent l'araignée et Tabeille. Les œuvres de rintelligence attestent la perfectibilité, l'initiative, le génie de l'agent. Celles de l'instinct ont un caractère généralement uniforme et traditionnel, elles ne constituent pas des découvertes. Si elles se modifient parfois, c'est sous l'action d'un changement des circonstances ambiantes et d'une manière pour ainsi dire toute mécanique.
Ces modifications apportées aux procédés instinctifs sont le plus souverit légères; elles pourraient, à vrai dire, s'expliquer par l'intelligence, mais elles s'expliquent aussi et plus simplement par la loi générale de l'adaptation de l'être au milieu, loi purement physiologique qui se manifeste non moins chez les plantes que chez les animaux et dont Spencer ne contestera certes pas la réalité . puisqu'il l'invoque à tout instant *).
3° On signale enfin un ensemble de faits ^) d'un
1) Voir la note à Ja lin du livre.
2) Beaucoup de ces faits sont rapportés par M. de Nadaillac dans une série d'articles parus dans le Correspondantt 10 et .25 décembre t891, 10 janvier 1892, sous le titre : Intelligence
114 l'htpothèse évolutionniste en morale.
caractère exceptionnel qu'un individu accomplit dans des circonstances spéciales. Nous ne sommes pas cette fois en présence de modes d'agir, traditionnels et uniformes, que la nature impose à tous les représentants d'une espèce, et cela de génération en génération. Les faits dont il s'agit attestent, semble-t-il, chez l'animal une certaine initiative, la faculté^ de découvrir certaines relations causales entre les phénomènes, de procéder à certaines inductions et d*agir en conséquence. Mais tout d'abord, les récits que l'on nous fait à ce sujet sont parfois si merveilleux, et concordent si peu avec ce que nous apprend d'autre part une expérience personnelle et journalière, qu'il y a
et instinct. L'auteur conclut avec raison que Tinstinct n'est pas le seul facteur dont il faille tenir compte pour expliquer les actes de ranimai. Mais il ne s'arrête pas à cette conclusion ; adversaire non moins convaincu que M. de Quatrefages de la théorie de notre origine bestiale, il croit cependant pouvoir à son exemple attribuer aux animaux des facultés mentales de même essence que les nôtres. Cette opinion combattue par M. de Kirwan dans une récente brochure: Uani' mal raisonnable et Vanimal tout court, se concilie difficilement, nous semble-t-il, avec les lignes citées plus loin et extraites du même article de M. de NadailJac. Nous ne contestons, du reste, nullement que certains faits considérés isolément paraissent justifier à première vue les conclusions de l'éminent anthropologiste.
lieu de ne les accepter qu'avec méfiance. On peut se demander en vérité si l'imagination et peutêtre la préoccupation inconsciente de justifier une théorie préconçue n'y ont point une certaine part. N'oublions pas que l'observation en cette matière est rendue spécialement difficile par cette circonstance que nous sommes tentés d'attribuer à l'animal nos propres idées et sentiments. Il est rare, en effet, que* chez l'homme les facultés sensibles agissent seules. Le plus souvent les mobiles intellectuels se mêlent aux mobiles sensibles. En même temps qu'un objet frappe nos sens et sollicite nos appétits, la raison et la volonté interviennent. De là vient la difficulté de se rendre compte de l'état psychique des animaux et d'éviter tes exagérations lorsqu'il s'agit d'interpréter leurs faits et gestes.
Au surplus, parmi les faits en question, il en est un grand nombre qui s'expliquent suffisamment comme ceux de la première catégorie par la mémoire et les associations d'images. Bien qu'ils soient généralement chez nous le résultat de la réflexion et de la délibération, on ne peut supposer que l'animal les accomplisse par le même processus. Quelques-uns cependant paraisseilt décon-
116 l'hypothèse évolutionniste'en morale.
certants à première vue, et il n'est certes pas aisé d'en rendre compte. Toutefois, en les supposant bien observés, ils ne seraient pas moins embarrassants pour les évolutionnistes que pour nous. Car il résulterait de ces faits et de Tinterprétation qu'on en donne, que l'intelligence animale serait, non pas rudimentaire, mais déjà très développée et capable de raisonnements fort complexes. Dans ces conditions, on ne comprendrait pas qu'un tel abîme séparât actuellement l'homme et l'animal. D'autre part, ces animaux exceptionnels chez lesquels apparaîtraient comme de brusques éclairs d'intelligence, devraient être doués d'une constitution mentale toute particulière dont l'hypothèse évolutionniste ne rendrait nullement compte. On se demande en vérité d'où leur viendrait tout à coup tant d'esprit. En tout cas, nos adversaires seraient mal venus d'invoquer ici l'atavisme, ce qui impliquerait que la nature a fait dériver la brute de l'être intelligent, au lieu de procéder par voie d'évolution progressive, comme ils le soutiennent d'autre part.
Quoi qu'il en soit, il ne peut être question ici d'attribuer à l'animal une intelligence de même essence que la nôtre. Une telle explication se
heurterait, d'autre part, à des faits d un caractère autrement général et d'une constatation autrement certaine que ceux dont elle voudrait rendre compte. Ces faits généraux, d'où résulte un véritable hiatus entre Thomme et l'animal, deviendraient à leur tour inexplicables, si l'animal était capable de raisonner dans certains cas comme nous. Pourquoi en effet cette intelligence,, montrant une telle sagacité' dans certaines circonstances, ne deviendrait-ellç pas un principe de progrès et serait-elle au contraire paralysée dans la majorité des cas ?
Il est clair que certaines observations de détail ne sauraient prévaloir contre des faits dune portée aussi. considérable que celui qui a déjà été signalé plus haut : à savoir, la conquête progressive de la nature par l'homme, et cela dès les temps les plus reculés. Ce fait, dont nul ne niera l'importance, est propre à l'espèce humaine. Rien ne lui est comparable dans l'évolution des espèces animales. Si ces dernières, comme on le prétend, se sont vraiment perfectionnées au cours des âges, leur progrès ne peut nullement être attribué aux mêmes causes que celui de l'humanité.
118 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
L'homme a progressé par lui-même, grâce aux ressources de son génie. La civilisation est vraiment son, œuvre. Sa nature primitive n'a du reste subi que des modifications accidentelles. Le progrès de la vie animale, au contraire, d'après la théorie même de l'évolution, aurait amené une transformation radicale des espèces et se serait accompli sous Tempire d'un ensemble de causes physiques et physiologiques. L'intelli- *gence de l'animal n'est pour rien dans un tel progrès. Son industrie apparaît d'ailleurs soumise à certaines règles fixes et invariables ; elle ne s'écarte guère de certains procédés traditionnels imposés par l'action combinée de la nature et des circonstances ambiantes. Rien ne permet de croire que les abeilles, les araignées aient modifié leur façon de construire depuis quelques milliers d'années, tandis que l'industrie humaine est allée ti'ansformant ot améliorant sans, cesse son outillage et ses produits. Si nous considérons les races humaines les plus inférieures, nous leur trouvons déjà, ainsi qu'il a été dit plus haut, une certaine aptitude à progresser, du moment qu'elles sont placées dans des conditions plus favorables ou qu'elles se trouvent en contact avec des races supérieures qui entreprennent de les civiliser.
On a vu que les hommes préhistoriques progressèrent, quoique très lentement, perfectionnant peu à peu leurs outils et leurs armes. Il n'est point dans notre espèce d'individu tellement arriéré, qu'il ne puisse comprendre dans une certaine mesure les enseignements de ses semblables et profiter de leurs exemples. On peut dire en toute vérité que l'homme, à moins de conditions d'existence par trop défavorables, cherche naturellement à améliorer son sort ; et certes, si Ton considère l'ensemble de son histoire, on reconnaîtra que le succès a couronné ses efforts.
Nous le répétons, il en est tout autrement de l'animal, régi par les lois fixes de l'instinct. Non seulement il ne progresse pas par lui-même, mais il est incapable de s'approprier les connaissances de l'homme et de les utiliser pour son propre compte. N'est-il pas remarquable que tant d'animaux supérieurs, vivant depuis de longues générations en contact permanent avec l'homme et avec la civilisation, n'aient jamais pu apprendre ou seulement comprendre notre langage ou encore imiter notre manière d'agir, et cela dans des faits très simples et dont ils sont habituellement témoins ? Qu'un singe introduise une clef dans
120 l'hypothèse évolutionnist^ en morale.
une serrure et la fasse jouer, qu'un chat agite le cordon d'une sonnette afin qu'on lui ouvre la porte du logis, on criera aussitôt au prodige. Tant il est vrai de dire que de tels faits sont exceptionnels. Cependant, il ne s'agit vraisembla-^ blement ici que de simples faits d'imitation ' et non d'actes réfléchis et raisonnes. Mais pourquoi donc les singes, chez lesquels l'instinct d'imitation est si développé et dont on vante l'intelligence, n'ont-ils jamais eu l'idée de s'approprier les habitudes et les mœurs des sauvages dont ils peuplent les forets? Pourquoi n'ont-ils jamais, à leur exemple, tenté de fi^ire du feu, de cuire leurs aliments, de se construire des cabanes et des pirogues, de se confectionner des armes, des outils, des vêtements ou des parures ? Cependant toutes ces choses ne leur seraient pas moins utiles qu'aux sauvages et la disposition de leurs organes leur permettrait de les exécuter. On nous apprend, il est vrai, que le gorille descend de son arbre pour se chauffer au feu abandonné par le nègre, que le chimpanzé se bâtit un nid qui n'est guère plus misérable que la demeure élevée par l'homme à l'enfance des sociétés. Mais on n'ajoute pas que le gorille ait jamais eu l'idée de faire du feu, ni que le chimpanzé
se soit jamais préoccupé de rendre sa demeure plu& confortable et d'en varier Taspect. Il y a l)lus; loin de se perfectionner au contact de Thomme, bon nombre d'animaux ont au contraire , perdu leurs instincts et leure aptitudes naturelles; devenus des instruments purement passifs aux mains de leur maître, ils ne témoignent nullement de la conscience de leur force.
Au reste, comme nous l'avons déjà dit, un certain progrès dans la conduite de l'animal n'impliquerait pas nécessairement l'intervention d'une intelligence qui réfléchit, raisonne et découvre les lois générales des phénomènes. On a prétendu notamment que chez les oiseaux, les individus plus jeunes ne déployaient pas dans la construction de leurs nids la même habileté que les autres. Ceci s'expliquerait suffisamment pas le développement naturel des facultés, l'exercice qui facilite la répétition des mêmes actes, une certaine expérience acquise. Supposez même que quelque progrès vienne à se manifester dans la conduite de l'espèce, on ne pourrait encore tirer de là aucune conclusion au point de vue de l'intelligence de l'animal. En effet, l'hérédité pourrait transmettre et l'exercice accentuer pendant plusieurs généra-
122 l'hypothèse évolution;^iste en morale.
tiens les qualités ou les aptitudes de certains ancêtres exceptionnellement doués par la nature. En vertu de la théorie de la sélection, leurs descendants se trou veraient bientôt les plus nombreux parmi les représentants de l'espèce, étant mieux adaptés que les autres aux conditions du milieu et mieux armés dans la lutte pour l'existence.
11 résulterait de là un progrès général de l'espèce dû à des lois purement physiologiques. Un tel progrès, du reste, ne se constate nullement. ^ Les animaux, écrit M. de Nadaillac, ont vécu plus longtemps que l'homme sur la terre ; pourquoi le temps ne leur a-t-il pas apporté un progrès appréciable ? Ils accomplissent leur œuvre sans rien modifier à ce que leurs ancêtres ont fait avant eux. Partout et toujours nous trouvons chez les individus de chaque espèce même uniformité dans les actes, même fixité psychique.
," Seul, en effet, parmi les êtres innombrables qui l'entourent, l'homme est capable de s'assimiler l'œuvre de ses devanciers, de profiter des efforts qu'ils ont faits, des connaissances qu'ils ont acquises, de comprendre le passé, et parle passé de prévoir l'avenir, de progresser en un mot par la comparaison des choses. Les singes,
quelque intelligence que l'on veuille leur supposer, sont restés ce qu'ils étaient dès leur première apparition sur la terre. En vain les générations ont remplacé les générations, ils ne savent qu'obéir à leurs appétits brutaux, comme leurs ancêtres le faisaient avant eux ; et tout permet de penser que, si des singes doivent succéder à des singes durant des milliers de siècles encore, ils resteront ce qu'ils sont, ce qu'ils ont toujours été... etc., etc. ^
L'uniformité et la stabilité caractérisent donc la conduite de l'animal, le changement et le progrès celle de l'homme. D'où vient cette opposition de caractères ? Tout s'explique si l'on refuse à l'animal la faculté de concevoir comme nous l'universel et l'abstrait ^).
Grâce à cette faculté, l'homme dégage de l'observation des faits la loi générale qui les régit. Cette loi une fois connue, il peut réaliser à son tour et d'une manière artificielle les conditions de ses applications. De plus, la loi étant universelle et régissant une multitude indéterminée de cas
\) Voir la théorie de l'abstraction exposée avec beaucoup de méthode et de clarté dans les cours de . Psychologie et de Logique du P. Casteleix.
124 l'hypothèse évolutionniste en morale.
distincts, les applications qu'on en peut faire varient à Tinfini. Ainsi, en même temps qu'il construit l'édifice de la science, l'homme apprend à s'assujettir de plus en plus les forces de la nature et à les utiliser dans les domaines les plus divers. De là, les progrès incessants de son industrie et la variété de ses œuvres.
L'homme ne crée pas seulement la science, Tart est aussi son oeuvre et permet de le distinguer nettement de Tanimal. Le spectacle de l'Univers éveille en lui le sentiment du beau. Ce sentiment est complexe, relevant à la fois de la sensibilité et de l'intelligence. L'animal subira peut-être le charme de quelque impression agréable affectant Touïe ou la vue, mais il ne goûtera pas la jouissance de l'artiste ^). Celui-ci est en possession d'une idée universelle, l'idée du beau ; lobjet de cette idée est un produit de l'abstraction ; l'esprit Ta dégagé des formes concrètes qu il revêtait dans la réalité, il en a écarté toutes les imperfections qui s'y
1) On remarque, dit-on, que chez certaines espèces d'oiseaux les femelles ont une prédilection pour les mâles dont les couleurs sont les plus brillantes. Les transformistes onh cru pouvoir conclure de ce fait que le sentiment esthétique existe chez Tanimal, tout au moins à Tétat rudimentaire.
mêlaient. L'artiste est parvenu ainsi à se former un type absolu de beauté, un idé^ dont les choses extérieures ne sont à ses j^eux que le reflet et qu'il s'efforce à son tour de reproduire au dehors, selon les inspir^ations que lui suggèrent le spectacle de la nature et son propre génie ^ L'art, de même que la science, suppose donc la faculté d'abstraire. Cette faculté explique encore la variété infinie des œuvres d'art. Pourquoi l'homme n'est-il pas astreint ici aux lois fixes et invariables que manifestent les oeuvres de l'animal ? Précisément pai'ce que, par le moyen de l'abstraction, il s'élève à la considération d'un type universel dont le monde extérieur ou son imagination lui font voir des applications multiples, réelles ou possibles. Par le fait même, il lui est donné de choisir entre ces diverses applications celles qu'il reproduira, et comme elles sont en nombre infini, le
^) Dans sa Philosophie de Vart, Taine fait bien ressortir le rôle de Tabstraction dans les œuvres de l'artiste. Celui-ci, nous dit-il, cherche avant tout à saisir et à reproduire le cai'actère dominant des choses. Or, le caractère dominant c'est le type qu'elles réalisent, c'est leur essence. Pour concevoir ce type ou cette essence dégagée des déterminations individuelles qu'elle affecte dans la réalité, il faut être en possession de la faculté d'abstrairc,il faut être capable de concevoir l'universel.
126 l'hypothèse évolutionniste en morale.
champ qui s'ouvre à son génie est aussi sans limites. Le choix suppose la comparaison et pour comparer plusieurs choses, il faut saisir un élément qu elles possèdent en commun, et qui servira de terme à la comparaison. Or, saisir un élément commun à plusieurs choses, le distinguer de ces choses elles-mêmes, le dégager ainsi par la pensée de ses déterminations individuelles et s'en former un type ou un idéal, c'est précisément -ce que l'on nomme abstraire. C'est donc parce qu'il a la faculté d'abstraire que l'artiste arrive à concevoir l'idéal, le type universel qu'il peut ensuite reproduire sous les formes les plus diverses. L'animal au contraire, privé de cette faculté, n'aura pas davantage celle de choisir. Il ne pourra, en effet, procéder à une comparaison entre les choses, l'idée du type qu'elles réalisent, et qui devrait servir de terme à la comparaison, lui faisant défaut. Dans ces conditions, l'animal soumis aux impulsions de l'instinct se bornera à reproduire invariablement une doimée sensible et concrète dont son activité ne saurait s'écarter ^). Un exem-
i) Voir à propos de rinvariabilité de rinstinct, la Doté B â la fin du livre.
pie rendra notre pensée plus claire. Que j^ veuille dessiner une figure géométrique quelconque, soit la figure d'un triangle, si je conçois le triangle en général, qui nest pas celui-ci ou celui-là, mais petit indifféremment avoir telles ou telles dimensions, être équilatéral ou scalène, rien ne me forcera à reproduire telle figure déterminée plutôt que telle autre ; je pourrai choisir et varier à l'infini mes dessins. Au contraire, si je ne puis me former Tidée du triangle en général, mais seulement l'image d'un triangle déterminé aux formes et aux dimensions précises, je n'aurai pas le choix entre plusieurs figures, et tel sera précisément le cas pour l'araignée tissant sa toile ou l'oiseau fabriquant son nid. Privés de la faculté dabstraire, nécessairement poussés à reproduire un type particulier et concret, ne disposant jamais que des mêmes procédés d'exécution que la nature leur impose, ils ne sauraient apporter dans leurs œuvres la variété qui caractérise les nôtres.
Résumons-nous : l'homme doit à son intelligence, capable de concevoir l'universel et l'abstrait, la faculté de perfectionner ses œuvres de génération en génération, et de varier à l'infini les manifestations de son activité. Cette faculté
128 l'hypothèse évolutionniste en morale.
se manifeste notamraent dans le domaine de l'industrie et dans celui de l'art. L'animal obéit à une loi précisément opposée. Il y a lieu, dès lors, <J attribuer à l'homme une nature spéciale, caractérisée par le pouvoir d'abstraire et de raisonner d'après des principes généraux. Ce pouvoir crée entre lui et l'animal, non une simple différence de degré, mais une différence d'essence. Et en effet, supposez des êtres de même essence, mais inégalement doués par la nature, on comprendra sans doute qu'ils n'agissent pas avec la même perfection. Toutefois, comme ils ne diffèrent qu'accidentellement, leur conduite respective trahira les mêmrs aptitudes fondamentales et la même tendance dominante. Dès lors, si les animaux étaient doués des mêmes facultés que rhomnie et soumis aux mêmes lois, serait- il possible qu'après tant de siècles, leurs œuvres ne témoigna'ssent pas d'un certain progrès i
Mais il est un autre fait dont nul ne niera l'importance et qui montre bien le caractère a p7Hori et peu scientifique de cette doctrine qui prétend réduire les mobiles de la conduite humaine et ses lois à ceux de la conduite animale. Nous voulons parler des idées morales et reli-
gieuses et de leur influence prépondérante sur la marche générale de Thumanité ^). L'homme possède ridée d'une loi absolue de justice, il croit à l'existence d'un monde supérieur avec lequel il se prétend on communication ^).
Nous ne voulons pas discuter ici le fondement de ces croyances. Ce qui est certain, c'est qu elles
1) Si Foiseau a le pouToir d'abstraire, s'il procède d'après des idées générales dont la réalisation peut varier à Finfini, pourquoi ne s'écarte-il jamais dans la construction de son nid d'un type particulier propre à tous les individus de son espèce ? Assurément, iii l'habileté ni les matériaux ne lui manqueraient pour varier ses constructions et réaliser dés combinaisons nouvelles au gré de sa fantaisie et de son esprit d'invention. On peut donc croire qu'il ne travaille que d'après certaines données concrètes, tandis que les notions abstraites lui font défaijt.
*) L'universalité de ce fait a été bien mise en évidence par DE QuATREFAGEs daus SOU lîvro sur l'espèce humaine. Selon lui, l'homme ne différerait pas essentiellement de l'animal par les facultés intellectuelles, mais Bien par le sentiment moral et religieux. Mais l'éminent anthropologiste nous semble avoir perdu de vue que le sentiment religieux tient luimême aux facultés intellectuelles. L'homme seul est religieux, parce que seul il est doué d'une intelligence capable de concevoir l'immatériel et l'Absolu ; de là les notions d'âme, d'immortalité, de vie future, de justice transcendante, de Dieu, qui se retrouvent sous une forme plus ou moins précise au fond de toutes les religions.
130 l'hypothèse évolutionniste en morale.
existent chez un très grand nombre et constituent un des ressorts les plus énergiques de la volonté. Spencer lui-même, nous l'avons déjà vu, classe les mobiles religieux parmi les freins moraux les plus efficaces. Mais ailleurs, perdant de vue les enseignements de l'histoire, et comme aveuglé par son hypothèse, il n'assigne d'autres mobiles aux actes humains que l'instinct de la conservation de l'individu et de Tespèce ou l'attrait de la jouissance sensible. Or ce ne fut point, semble-t-il bien, dans des préoccupations de ce genre que les saints, ces natures d'élite, qui, par leurs sentiments altruistes, paraissent se rapprocher le plus de l'idéal justement prôné par Spencer, puisèrent la règle de leur vie et l'énergie de leurs vertus. Leur dévouement au prochain s'inspirait de considérations d'un autre ordre. Ils aimaient leurs semblables, parce qu'ils voyaient en eux comme le reflet des attributs divins. Loin de se laisser rebuter par le spectacle des misères humaines, ils se penchaient vers elles pour les soulager à l'exemple du Christ. Au lieu de rechercher le bien-être de la vie présente, ils s'attachaient à mortifier leur chair. Sans doute, la tendance au bonheur subsistait dans leur âme ;
mais, parce qu'ils en comprenaient la portée, lattrait des jouissances passagères n'avait point d'empire sur eux et leurs aspirations s'orientaient vers l'infini.
La croyance au surnaturel constitue donc un mobile d'action qui n'a rien de commun avec l'instinct^ de conservation, et dont l'efficacité souveraine s'affirme néanmoins comme un fait universel et permanent au sein de l'humanité. Or, encore une fois, où trouver dans la conduite animale quelque chose qui se puisse comparer à un tel fait ?
On peut découvrir, il est vrai, chez Cjsrtaines sociétés animales lin semblant d'organisation politique et économique, mais nulle part n'apparaissent les rudiments d'une société religieuse ou les indices d'une croyance au surnaturel, quelque grossière ou confuse qu'on veuille la supposer ^).
1) Les évolulionnistes ont néanmoins tenté de retrouver chez ranimai les indices d'un sentiment religieux ou tout au moins d'une croyance vague aux esprits. Leurs explications sont dérisoires et indignes de leurs auteurs. Un chien manifeste-t-il quelque crainte ou quelque colère en entendant gronder la loudre ou en voyant un objet brusquement emporté par le vent, il n'en faut pas davantage aux évolutionnistes pour en conclure que ce chien croit àrexistence des
132 l'hypothèse évolutionniste en morale.
Une dernière considération achèvera de mettre en évidence la distinction qui existe entre les lois de la conduite humaine et celles de la conduite animale.
Le progrès de Thumanité, nous a dit Spencer, réside avant tout dans le développement des sentiments altruistes. Or, Thomme que dominent de tels sentiments n'évite pas seulement de nuire ^ à son prochain, mais témoigne encore de la compassion pour ses misères et s'empresse de les secourir. Ce n'est point parmi les heureux, mais bien parmi les déshérités de ce monde que se complaît la charité. Ils lui fournissent l'occasion de se dépenser, et c'est pourquoi elle établit sa demeure parmi eux. Ses bienfaits donnent la mesure de la vraie civilisation, du véritable progrès des sociétés humaines.
Tout autre sellait, d'après les évolutionnistes eux-mêmes, la loi du progrès des espèces animales.
esprits et divinise la nature à Texemple des sauvages. Un singe ayant montré une vive surprise en voyant le ressort d'une montre se détendre et exécuter des bonds désordonnés^ Aug. Comte en conclut que ce singe a sans doute l'intime persuasion que quelqu'esprit malin se cache dans fci machine.Ën vérité, faut-il que des raisons aussi puériles soient invoquées par ceux qui prétendent n'élever la voix qu'au nom de la science et de l'observation des faits ?
..>ir.
On sait le rôle important que plusieurs d'entre eux attribuent en cette matière à la sélection naturelle. L'élimination des faibles au profit des forts déterminerait peu à peu l'amélioration de l'espèce. Mais à quelles monstrueuses "conséquences n'arriverait-on pas, s'il fallait assimiler sous ce rapport les lois de la conduite humaine à celles de l'évolution animale ? Assurément, la disparition de tous les individus faibles et misérables serait plutôt favorable au perfectionnement physique de l'espèce et au bonheur de l'humanité future. La sélection artificielle, combinant son action avec la sélection naturelle, devrait donc, comme jadis à Sparte, sacrifier impitoyablement tous les êtres chétifs. Au moins faudrait-il considérer comme une aberration du sens moral, de les aider à conserver une existence vouée au malheur et sans profit pour l'humanité de l'avenir.
Résumons-nous : la comparaison entre la conduite animale et la conduite humaine, lors même que l'on se borne à considérer les races inférieures de notre espèce et les manifestations les plus merveilleuses de l'instinct, ne justifie en aucune manière Thyputhèse fondamentale de la Morale de Spencer. L'homme crée la science,
134 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
Fart, la ^morale et la religion ; il apparaît doué d'une intelligence capable de concevoir le vrai, le beau et le bien. La science lui fait connaître les lois des forces cosmiques, elle lui apprend à les soumettre de plus en plus à son empire, elle détermine ainsi le progrès incessant de son industrie, tandis que Tindustrie de Tanimal est essentiellement stationnaire. L'art exprime l'idéal de beauté conçu par Fintelligence, il manifeste des sentiments et des aptitudes que ne trahit en aucune façon la conduite de Tanimal. Le fait de concevoir un idéal et de chercher à le réaliser le mieux possible est propre à l'artiste humain et implique la tendance au progrès. Puisque rien de semblable n'apparaît chez la brute, c'estxdonc que la conception de l'idéal et par conséquent le sentiment du beau lui font défaut. Enfin, par la religion et la morale, l'homme s'élève à la notion du bien absolu qui est Dieu, et à celle d'une loi de justice transcendante. 'Ces idées deviennent pour lui des mobiles d'action que l'animal ignore. La science, l'art, la religion et la morale, tels sont donc les grands faits qui dominent toute l'histoire de l'humanité et contre lesquels viendra toujours se heurter l'hypothèse de notre origine bestiale.
Entre Tanimal et nous ces faits créent un véritable abîme, que tous les efforts des évolutionnistes ne sont point encore parvenus à combler. Spencer a bien vu, il es t. vrai, que l'instinct de conservation de même que celui de jouissance existent chez l'homme non moins que chez l'animal ; mais, aveuglé par son hypothèse, il a perdu de vue l'intelligence qui supplée à l'instinct et la volonté qui refrène les appétits. Il senîble avoir oublié surtout qu'il existe des jouissances d'ordre essentiellement différent : celles que procurent la découverte du vrai, la contemplation du beau, l'accomplissement du bien, et celles qui accompagnent la satisfaction des appétits.
B. — Discussion de V hypothèse touchant V avenir
de r humanité.
Nous l'avons déjà dit, l'idée que Thomme et l'animal sont de même nature et gouvernés par les mêmes lois n'est pas la seule dont s'inspire la morale dite scientifique ; elle fait encore appel à l'hypothèse d'une évolution sans commencement ni fin, constituant la loi essentielle de tout ce qui
13© l'hypothèse évolutionniste ex morale*
existe, et permettant de conclure au progrès indéfini de notre espèce ainsi qu'à l'avènement d'un âge d'or pour l'humanité future. Or la science justifie-t-elle ces vues optimistes ? Nous ne le pensons pas. Conçue sous la forme absolue que nous venons de dire, la théorie de l'évolution ne soulève pas seulement de graves difficultés métaphysiques, elle se heurte encore à des objections de fait très importantes. Sans doute, si l'on compare 1 état actuel de notre globe à son état primi-, tif, on ne peut nier qu'il y ait eu progrès. La vie a commencé sur la terre. Les conditions de son activité n'ont pas toujours été réalisées. Il fut un temps où les forces cosmiques ne produisaient que les combinaisons relativement simples du règne inorganique. La vie à son tour semble avoir suivi une marche progressive, s'élevant à des formes de plus en plus complexes. L'homme a paru enfin comme le couronnement de la création. Si l'on considère ensuite son histoire, on ne peut nier qu'il n'ait marché progressivement à la conquête du monde, et ne se soit élevé peu à peu .d'un certain état sauvage jusqu'à la civilisation. A ce point de vue, la théorie que nous examinons ne semble pas dénuée de tout fondement. Elle contient une part de vérité quil importe de reconnaître.
-r^ Resterait à savoir si la gradation qui existe entre Tes êtres, et Tordre chronologique dans lequel ils ont paru, permettent de conclure à une' évolution proprement dite, déterminant, à un moment donné, Téclosion spontanée de la vie et le passage graduel des formes inférieures aux formes supérieures. Mais ce sont là des problèmes spéciaux sur lesquels la science n'a jeté jusqu'ici qu'un jour bien incertain. Une seule question arrêtera en ce moment notre attention : Le progrès que manifeste la marche générale du monda, ne pourrait-il être le résultat d'une direction extérieure imposée aux forces de la nature, en vue de réaliser les diverses phases d'un plan préconçu? Ou bien, procédant d'un principe caché dans l'essence même de la matière et permanent comme elle, constitue-t-il la loi absolue et fatale des événements ? Dans cette dernière hypothèse, et seulement alors j il serait permis de le croire nécessairement indéfini et de partager, sans réserves, loptimisme de Spencer touchant le sort de l'humanité future.
Or, malgré la faveur dont jouit de nos jours la théorie du progrès indéfini, nous n'hésitons pas à la repousser au non^ des faits. Ce qui est
138 l'HTPOTHÈSE ÉVOLUnONNISTE EN MORALE.
essentiel à une chose, en est inséparable. L'accidentel varie, l'essentiel persiste. Si toutes les lois de Tunivers se réduisent finalement à une loi de progrès impliquant le passage du simple au complexe, toutes les œuvres de la nature manifesteront cette loi primordiale ^). Car la nature ne peut pas plus s'affranchir des règles essentielles de son activité, quelle ne peut se dépouiller d'elle-
i) On pourrait nous objecter que la tendance naturelle d*un être peut se trouver contrariée par les circonstances ambiantes. C*est ainsi que l'homme peut déchoir, bien que la loi de sa nature soit une loi de progrès. Mais il ne faut pas perdre de vue que notre argumentation est dirigée contre le système général de Spencer qui est une sorte de dynamisme panthéistique. Toutes les forces de la nature se réduiraient, d'après ce système, à une force unique et absolue, principe inconnaissable caché sous les phénomènes. Si la nature ainsi conçue est soumise essentiellement à une loi d'évolution absolue et fatale, on ne comprend pas que cette loi n'agisse pas dans tous les cas. Il ne peut être ici question, en effet, de circonstances extérieures à la nature et qui contrarieraient son action, puisque la nature enveloppe toutes choses et qu'elle est conçue comme une entité absolue. Que des forces distinctes entrent en conflit et se paralysent mutuellement, on le comprend sans peine; mais qu'une force absolue et fatale qui ne relève d'aucune circonstance extérieure, puisque tout se ramène à elle, déroge à la loi essentielle de son activité et produise des effels précisément opposés à ceux qu'elle devrait produire suivant sa nature, c'est ce que Ton ne peut concevoir d'aucune façon.
cf*^.
même. Or elle ne procède pas invariablement du moins au plus, de Timparfait au parfait. A côté de la loi de progrès et de vie, existe dans le monde une loi de décadence et de mort. Le développement 'des organismes nest pas indéfini. Il s'arrête à certaines limites. A la période de croissance succède bientôt une période de décroissance qui se poursuit jusqu'à la dissolution finale. Cette loi fatale, qui assigne une fin à toutes choses, ne régit pas moins les espèces que les individus. On sait que de nombreuses espèces d'animaux et de plantes se sont éteintes au cours des temps géologiques. Les espèces actuelles qui paraissent issues d'espèces préhistoriques, trahiraient plutôt un mouvement de dégénérescence qu'un mouvement (Je progrès.
— Mais, demandera-t-on, ne faut-il pas tout au moins reconnaître qu'à l'origine une évolution s'est effectuée, déterminant l'apparition des diverses formes- vitales, par la différenciation graduelle d'un ou de quelques types primordiaux et simples? La chose est possible, quoique nullement certaine. Toute séduisante et vraisemblable qu'elle soit, la ' théorie du transformisme n'en est pas moins, dans l'état présent de la -science, qu'une simple hypothèse. En tout cas, la fixité actuelle des types spé-
140 l'hypothèse ÉVOLUTIONNISTE EN MORALE.
cifiques, qu'une véritable barrière physiplogique maintient séparés depuis des temps immémoriaux, tendrait à prouver que l'évolution a cessé' d'agir à un moment donné, comme si elle n'avait eu d'autre mission que de réaliser un plan arrêté d'avance. Nous ne serions donc pas ici en présenôe d'une loi essentielle et permanente de la vie.
D'autre part, si Ion étudie les rapports du règne inorganique et dai r'ègne organique, on constate, dans les transformations de la nature, l'accomplissement d'un cycle, ^bieii plutôt que d'une évolution en ligne droite et indéfiniment progressive. La vie restitue incessamment au monde inanimé les éléments qu elle lui a empruntés. Les transformations qui s opèrent ne manquent jamais d'être ramenées à leur point de départ.
Enfin, sans méconnaître la perfectibilité qi^i caractérise notre espèce ni les conquêtes de la civilisation, on doit confesser que les sociétés humaines non moins que les individus sont susceptibles de décadence. Le progrès se poursuit sans doute, mais par intermittence, non d'une manière continue et absolue ^). Il dépend de cir-
i) Voir sur cette question Fabbé db Broglie, Béligion et CritiqueJLiyre IV : " Le progrès d'après révoluMon et d'a,près le christianisme «.
constances multiples, et notamment de l'usage que les individus et les peuples font de leurs facultés. Ne voyons-nous pas encore à l'heure actuelle une très grande partie du genre humain, après avoir atteint un certain degré de civilisation, demeurée stationnaire et comme figée dans le même état depuis des siècles? Ailleurs, des nations, autrefois civilisées, ont descendu rapidement les pentes de la décadence. Une portion relativement peu considérable de l'humanité, celle .précisément dont le christianisme a façonné les idées et les mœurs, est demeurée jusqu'ici le centre unique de la civilisation, aussi bien morale que matérielle. Seule elle nous fournit le spectacle d'un progrès persévérant. Est-il permis d'espérer que, partie de ce foyer central, la civilisation se répandra un jour par le monde entier ? Certes oui, à moins que la morale du plaisir, annihilant l'action du christianisme sur les âmes et déchaînant les appétits de la nature, ne nous ramène à l'animalité ^).
') £st-il nécessaire de le dire? c'est avant tout par la réforme des sentiments et des mœurs que se civilisent les hommes. Le sauvage, dont on négligera Téducation morale^ ne prendra de la civilisation que les choses qui lui paraissent propres à satisfaire ses instincts. Il en deviendra d'autant
142 l'hypothèse évolutionniste en morale.
Quoi qu'il en soit, l'existence d une loi d'évolution ou de progrès indéfini, essentielle au monde, ne saurait être invoquée pour justifier les vues optimistes de Spencer. Lui-même reconnaît, d'ailleurs, qu'à côté du mouvement d'agrégation d'où résultent la formation et le développement des êtres, se manifeste sans cesse un mouvement de désagrégation. 11 est vrai, le premier mouvement l'emporte -sur le second, mais en sera-t-il toujours ainsi à l'avenir ? La science nous fournit ici une réponse péremptoire : Les conditions de la vie n'ont pas toujours été réalisées sur notre globe, elles ne le seront pas toujours ; non seulement les générations se succèdent, mais voici que l'humanité elle-même est condamnée à disparaître, entraînée par le tourbillon universel qui emporte
plus dégradé, et parfois plus dangereux. Ce n*est pas en enseignant la stratégie aux nations barbares, ni Tusage des armes perfectionnées^ ni même en leur apprenant à construire des réseaux de chemin de fer ou à ouvrir des mines et des carrières, qu'on leur inculquera Tesprit de justice et de charité. Il en est du progrès matériel comme de bien d'autres choses : sa valeur dépend de Tusage qu'on en fait ; mis au service des instincts sanguinaires et sensuels, il se retourne contre la civilisation elle-même. Tel est l'enseignement de l'histoire.
toutes choses vers la dissolution finale. Ainsi apparaît le caractère illusoire dès promesses de Tévolutionnisme .