PRATIQUE
Les vérités morales, on le sait, n'appartiennent pas au domaine purement scientifique ou théorique. Elles ne s'adressent aux intelligences que pour régir les volontés. Certes, la science, elle aussi, ofire un côté éminemment pratique. La connaissance des forces de la nature doit nous permettre de les diriger et de les utiliser ; on peut toutefois considérer une vérité scientifique en ellemême, abstraction faite du point de vue utilitaire ou pratique. Au contraire, une vérité morale est par essence une règle de conduite et ne se conçoit pas autrement. De plus, la raison lui reconnaît une autorité spéciale, un caractère impératif que ne possèdent à aucun degré les lois de la science. Seule donc la morale prétend au gouver-
806 l'hypothèse évolutionniste en morale.
nement général de la vie humaine. Seule elle a pour mission de faire l'éducation des âmes, c'està-dire de leur inculquer un ensemble de croyances et de sentiments capables de les porter au bien et de les détourner du mal.
De là une conclusion importante.
La vraie morale n'indiquera pas seulement aux hommes une règle de conduite à suivre, elle leur montrera encore des motifs souverains et vraiment efficaces d'y conformer leurs actes. Elle ne sera pas seulement faite pour une élite, mais pour l'humanité. Basée sur la nature, elle saura trouver le chemin de toutes les âmes et en utilisera toutes les énergies pour le bien. Essentiellement agissante, elle apparaîtra dans l'histoire comme une source permanente de progrès et de vie et ses œuvres suffiront à la distinguer des opinions et des systèmes.
Tout autre sera le caractère de ces derniers. Impuissants à régir les mœurs, se détruisant les uns les autres, ils ne sortiront le plus souvent du domaine de la spéculation que pour exercer sur la vie individuelle et sociale une action dissolvante. Au lieu des convictions qui font agir, ils n'engendreront en général que le doute qui énerve.
Incapables de rien édifter, ils se montreront tout puissants pour détruire.
C'est donc avant tout au point de vue pratique qu'il convient de se placer pour apprécier une doctrine morale, et Ton comprend dès lors l'importance que présente ici le témoignage des faits .
Or, que nous dit l'histoire ?
La morale n'a jamais pu se passer pour gouverner les hommes des idées de devoir, de responsabilité, de sanctions surnaturelles. De l'aveu même de Spencer,ces idées forment encore aujourd'hui le fond de nos intuitions morales. Jamais on n'a conçu Tordre moral sans le devoir, et l'idée du devoir à son tour a toujours paru indissolublement liée dans la conscience populaire à celle d'une autorité transcendante prescrivant le bien et défendant le mal. En vain certaine philosophie s'est-elle efforcée de séparer ces deux notions. Privé de son fondement religieux, le devoir n'a plus paru qu'une formule creuse, un préjugé d'éducation que l'école naturaliste, plus logique en cela que le rationalisme, n'a point hésité à traiter d'illusion. Ainsi donc, union intime de la religion et de la morale, impuissance de la philo-
206 l'hypothèse évolutionniste en morale.
Sophie à régir les mœurs, tel est le fait qui ressort avec évidence des enseignements de Thistoire. Ce fait nous apparaît dès les temps les plus reculés. La morale semble sortie du sein même de la religion, elle n'a jamais cessé de s'appuyer sur elle, elle s est développée sous son égide. Toutes les grandes religions de l'antiquité, spécialement celles de l'Orient, se sont constituées gardiennes de l'ordre moral, rattachant les prescriptions du devoir à quelque autorité transcendante, supérieure à la conscience humaine. En Chine, le principe de la morale réside dans la volonté d'un Dieu personnel, ^ le ciel «. Dans les Indes, quinze siècles avant Jésus-Christ, les Aryas reconnaissent dans leur dieu Varuna le témoin caché de toutes les actions humaines et le vengeur de la justice. Un de leurs hymnes ne témoigne pas avec moins d'évidence de leur croyance à l'immortalité.
L'ancienne religion védique, sorte de polythéisme naturaliste, contient l'idée d'un ciel et d'un enfer éternels. Dans le Brahmanisme, comme dans le Bouddhisme, il est question d'une loi supérieure et absolue condamnant l'homme à expier ses fautes après cette vie dans une série d'autres existences. Sans doute, cette loi n'est
'al"J
ri.
pas représentée comme l'acte d'un législateur suprême, mais plutôt comme une sorte de nécessité naturelle. On sait notamment que Bouddha, abandonnant les spéculations métaphysiques des Brahmes, refusait de se prononcer sur la question de l'existence et de la nature de la cause première.
Il n'en faudrait pas conclure cependant que nous nous trouvions ici en présence d'une morale indépendante et humaine, au sens moderne du mot.
Brahmanisme et Bouddhisme ^) revêtent au contraire à certains points de vue un caractère nettement mystique et religieux, imprégnés qu'ils sont l'un et l'autre de la croyance à la vie future
^) Il importe de distinguer le Bouddhisme philosophique du Bouddhisme populaire. Le premier écarte systématiquement ridée de la divinité. Le second est un grossier polythéisme. Aucun fait ne témoigne avec plus d*énergie des besoins religieux de rhumanité que les altérations que le Bouddhisme a <lû subir pour devenir populaire. Bouddha n'a point osé interdire à ses adeptes le culte des dieux de l'ancien Brahmanisme. Il s'est contenté de les reléguer à un rang inférieur. En quête d'une morale indépendante, il a cependant fait appel, pour en appuyer les prescriptions, aux sanctions d'outre-tombe. Après avoir tenté cette singulière entreprise de fonder une religion sans Dieu, il a fini par devenir lui-même dans la pensée de ses fidèles une sorte de divinité. Tant il est vrai de dire que les systèmes sont impuissants contre les penchants de la nature.
210 l'hypothèse ÉvoLunoiffinsTB en morale.
et aux châtiments d'outre-tomhe *). C'est pour éviter ces châtiments, que les ascètes du Brahmanisme et les moines bouddhistes pratiquent la mortification et la pénitence. Malgré son agnosticisme, et son hostilité à l'endroit des Brahmes, Bouddha n'hésite point à leur emprunter cette idée de la rétribution future, reconnaissant ainsi avec tous les grands fondateurs de religion Tinsuffisance des sanctions temporelles et la nécessité d'en appeler à quelque justice supérieure.
L'idée de la justice divine se retrouve sous une forme plus précise encore chez les Perses, dans la Chaldée, en Babylonie et surtout en
Egypte. Chez ces peuples, la loi transcendante sur laquelle s'appuie l'ordre moral n'a point une réalité plus ou moins vague et indéterminée comme dans le Brahmanisme et le Bouddhisme ; elle se confond avec la volonté d'un Dieu nettement personnel qui ordonne le bien et défend le mal. Dans toutes les anciennes civilisations de
En outre, Fidée d'une révélation se retrouve sous une forme très explicite dans le Bratimanisme. Le Veda est un livre sacré où se trouve consignée une parole divine qui a retenti dans le monde dès Forigine et dont les Brahmes sont les interprètes. La violation de cette loi mystérieuse entraîne des châtiments rigoureux après cette vie.
rOrient, la morale place ses prescriptions sous l'autorité de la religion. Loin de se relâcher, leur union se consolide chez les peuples dont le niveau moral s'élève. On ne voit pas que la morale, vraiment digne de ce nom, celle qui a su inspirer aux hommes l'amour pratique de la vertu, ait cherché à se constituer sur un fondement purement .humain. Bien au contraire, plus ses préceptes ont été purs et eflBcaces, plus 9-ussi s'est accentué son caractère religieux.
L'homme ne put jamais croire que la divinité assistât indifférente à ses actions. Même aux temps de la décadence grecque et romaine les dieux, quelque dépravés que les eût faits la mythologie, continuaient à passer aux yeux du peuple pour les vengeurs attitrés de la justice. A cette époque toutefois la morale paraissait devoir se détacher de la religion. Telle était la déchéance de celle-ci que, loin de sauvegarder les mœurs, elle contribuait à les corrompre, souillant l'imagination populaire par l'obscénité de ses rites, de ses représentations, de ses récits mythologiques. Les philosophes assumèrent alors la mission dont la religion s'était montrée indigne. Les uns firent appel pour encourager les efforts de la vertu à
312 l'uvpothesr évolutionniste en morale.
des mobiles d'ordre exclusivement temporel ; rompant avec la tradition, ils entreprirent de constituer une morale indépendante. E^es autres, mieux inspirés, cherchèrent la réforme des mœurs dans celle des idées religieuses et s'élevèrent à une conception philosophique très pure de la divinité. Néanmoins ni les uns ni les autres n'empêchèrent le scepticisme d'envahir^de plus en plus les classes lettrées, tandis que le peuple versait dans les plus grossières superstitions. Leurs efforts ne semblent même pas avoir ralenti le mouvement de décadence qui entraînait la civilisation païenne à une ruine définitive.
On sait comment le christianisme seul opéra le relèvement moral de l'humanité. La morale la plus pure et la plus efficace devait être aussi la plus religieuse. Nulle doctrine n'exerça une telle action civilisatrice, nulle n'affirma non plus avec autant de force ie fondement divin du devoir.
Tr„. -onclusion s'impose dès lors à quiconque e impartialement les faits :
anscience morale chez tous les peuples
sur cette question des rapports de la. religion et de chez les différents peuples, l'abbâ de Bhoglie : e saita Dieu, et aussi Histoire des religions.
implique, à des degrés divers, les crojances au devoir, à la responsabilité, à la réalité d'une justice transcendante ou divine. L'énergie de ces * croyances, leur ascendant sur les âmes donne la mesure exacte du progrès moral. Quelque opinion que l'on professe sur leur valeur objective, on ne contestera pas qu'elles aient toujours été considérées par la sagesse des nations comme les stimulants les plus eflBcaces de la vertu. La morale n'a jamais pu s'en passer pour gouverner les hommes. Sans doute, on ne peut méconnaître l'efficacité et le caractère éminemment respectable de certains motifs d'ordre purement humain, comme le souci de notre réputation ou de notre dignité personnelle. Mais, outre qu'ils n'auront d'influence' que sur quelques individus et dans des cas spéciaux, de tels motifs ne conféreront jamais au devoir une autorité absolue, parce qu'ils se rapportent à des biens essentiellement relatifs et diversement appréciables. Au reste, le sentiment de l'honneur et de la dignité personnelle, le jugement de l'opinion publique, ne se justifient en dernière analyse que par des considérations d'un ordre supérieur, à défaut desquelles ils ne sont plus que des préjugés sans fondement, incapables de résister à l'épreuve d'une critique approfondie.
3l4 L HYPOTHESE EVOLITTroNKISTE EN HOHALE.
Quoi qu'il en soit, l'insuffisance d'une morale purement humaine ressort avec assez d'évidence des enseignements de l'histoire, et de l'expérience même des temps présents '^ Il est d'ailleurs certain à pHori que le sentiment de notre responsabilité vis-à-vis d'un justicier suprême, témçin perpétuel de nos actions, est bien fait pour nous aider à réprimer les penchants pervers de la nature. C'est surtout aux heures troublées de la tentation que l'homme éprouve le besoin de considérer le devoir comme l'expression d'une volonté supérieure, et l'idéal, auquel on lui ordonne de se sacrifier, comme quelque chose de plus qu'un simple concept de l'esprit.
Et maintenant, comment apprécier une philosophie qui, au mépris des enseignements de l'histoire et de l'expérience des siècles, entreprend de refaire l'éducation des âmes sur des bases nouvelles, répudiant toutes les idées et tous les sentiments qui ont paru jusqu'ici se confondre avec l'essence même de la moralité ?
Telles sont pourtant les prétentions de l'école
à ce sujet les aveux de M. Alfred Fouillée dans récent : La France au point de vue ntoroL'
Discussioi^ X. 217
naturaliste. Non seulement e\ ^^ ^imma-
dun Dieu personnel, gardieà -%
concept indéterminé d'un abs^ -^ ^
quelque région totalement inacc< non seulement elle ne veut voir i vie future et de ses sanctions que -.*i-
tin de Timagination populaire, mai .^ucore, plus logique en cela que l'école rationaliste, elle s'attaque au sentiment même de la liberté, de la responsabilité et du devoir.
Toutes ces choses, considérées jusqu'ici comme les fondements mêmes de l'ordre moral, ne sont pour les nouveaux docteurs que de vaines illusions de la conscience. Ils proclament qu'une loi d évolution et de progrès régit tous les événements, les actes humains avec la même fatalité que les phénomènes physiques. Mais ils ne voient pas qu'en détruisant en nous le sentiment de la liberté et de la responsabilité, ils risquent de tarir la source même de notre énergie morale. Cependant, après avoir privé la vertu de ses stimulants, et proclamé la jouissance but suprême de la vie et mobile de toutes nos actions, ils espèrent nous amener à la pratique de l'esprit de sacrifice et de dévouement par la promesse d'un âge d'or.
Sl(> l'htpothèse évolutionniste en morale.
mais encore si lointain, que, de leur propre aveu, jamais nous n'en pourrons goûter les charmes . « Agis afin que se réalisent un jour les conditions d'un état social parfait; dompte tes. passions, mets un frein à ton égoïsme, sacrifie-toi au bien d'autrui, afin que tes sentiments humanitaires, transmis à tes descendants, fortifiés de génération en génération, par l'action combinée de l'hérédité et de l'habitude, fassent aux hommes de l'avenir comme une nature nouvelle et leur rendent facile et agréable ce que tu auras fait par devoir. Que si le travail te courbe sous son joug et si la soutfrance t'accable, prends patience à la pensée que dans un avenir indéterminé d'autres êtres bénéficieront de tes labeurs et de tes peines, t
Noble désintéressement, en vérité ! Mais n'estil pas à craindre que la personnalité humaine ne revendique ses droits en présence d'une doctrine qui sacrifie aussi complètement l'individu à l'espèce ? Les hommes d'aujourd'hui, auxquels on apprendra que la vie est le grand moyen de jouir et que c'est là son unique but, consentiront-ils à réprimer leur besoin impérieux de jouissance pour assurer le bien-être des hommes de l'avenir?
La perspective d'un âge d'or que seule l'humanité future doit connaître,, engagera-t-elle les déshérités de ce monde à accepter sans révolte le poids de l'existence ? En vérité, il faut pour le croire la foi robuste de Spencer au dogme de l'évolution !
Au moins devrions-nous savoir avec quelque précision en quoi consistera ce bonheur de l'humanité future auquel on nous commande de consacrer tous nos efforts ^). Oh nous fait voir, il est vrai, révolution aboutissant à un état social parfait caractérisé par le complet développement des sentiments altruistes. Mais prenons-y garde, ces sentiments ne constituent pas le bonheur luimême, ils en réalisent seulement certaines conditions.
Distinguée de la bienveillance, la justice ne produit que des résultats négatifs. Son règne ne saurait se confondre avec celui d'une félicité positive. Elle empêche sans doute les conflits entre les hommes et leur évite ainsi de grands maux, mais leur procure-t-elle les éléments mêmes de la félicité ? Est-ce assez pour posséder celle-ci que personne ne nous veuille de mal? Il est vrai, on nous
^) Voir le livre de Mallock : Vivre : la vie en vatU'dle la peine ? Traduction de Salmon.
218 l'hypothèse évOLUTIONNISTE EN MORALE.
prédit en outre le règne d'une universelle bienveillance. Mais la question qui nous préoccupe n'est point résolue pour cela. La bienveillance nous porte à travailler au bien d'autrui. Qu'on nous dise donc de quçl bien il s'agit dans l'espèce. Que si notre mission ici-bas se borne à préparer l'avènement d'une société de jouisseurs et le triomphe des doctrines d'Epicure, en vérité, est-ce bien là un but digne de nos sollicitudes et capable de donner à cette vie son véritable prix et toute sa signification morale ?
A quoi bon, du resté, nous eflForcer d'orienter notre conduite dans tel sens plutôt que dans tel autre ? La même fatalité ne régit-elle pas toutes choses ? Qu'importe donc que ma vie soit faite de labeurs et de sacrifices ou de plaisirs égoïstes ? Ne suis-je pas certain dès à présent que tous mes actes seront ce qu'ils doivent être, étant les conséquents inévitables d'une série, d'antécédents non moins inévitables ? En quoi le cours de révolution pourrait-il être retardé ou précipité par mon fait, du moment que tout en moi comme en dehors de moi se succède dans un ordre nécessaire et conformément à la même loi de progrès ?