L'EXCELLENCE DE LA FIN DE LA DÉVOTION AU CŒUR DE JÉSUS
La fin de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus-Christ, c'est d’honorer ce divin Cœur par tous les hommages que l’amour et la reconnaissance peuvent inspi: -r; et en particulier de réparer les injures que Jésus-Christ a souffertes et qu'il souffre encore chaque jour dans le sacrement de son amour. Pour comprendre l'excellence de cette fin, deux considérations sont nécessaires: l’une, sur l'amour immense que Jésus a eu pour les hommes; l’autre, sur l’ingratitude dont les hommes payent un si grand amour, En opposant ainsi au plus grand amour qui fut jar is la plus grande de toutes les ingratitudes, on comprendra combien est juste la réparation que Jésus-Chr'-r «ttend des âmes fidèles,
ARTICLE 1 Amour de Jésus pour les hommes
Jésus-Christ voulant déclarer l'amour que son Père a eu pour leshommes, s'exprime par ces admirables paroles, qui renferment avec une énergie divine tout ce qu’on peut dire de la grandeur de cet amour: Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croirait en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. (Joan. m1, 16.) Appliquons ces divines paroles à Jésus-Christ même: jamais application ne fut plus juste; et disons, pour exprimer l'amour qu'il a eu
60 Excellence de la dévotion au Sacré-Cœur
lui-même pour les hommes : Jésus a tellement aimé les hom::.2s8, qu’il s’est donné lui-même et livré à la mort, afin que ceux qui croiraient en lui ne périssent pas, mais qu’ils aient la vie éternelle. Qui est celui qui aime ? Qui sont ceux qu’il a aimés? De quel amour et combien les a-t-il aimés? Qu'’a-t-il fait pourleur marquer son amour ? Un moment d’attention sur ces points.
Jésus, Fils unique de Dieu, égal :u Père eñ tout, Dieu comme lui, a aimé l’homme, Qu'est-ce que l’homme devant Dieu par sa nature? Poussière et cendre. Mais qu'était-il devenu par le péché? Ennemi de Dieu, esclave du démon, condamné à une mort éternelle, plongé dans un abîme d’aveuglement et de corruption: voilà ce qu'était l’homme. Dans cet état si digne de la h.:ine et du mépris du Saint des saints, Jésus l’a aimé, il a formé le dessein de le délivrer de tous les maux qui l’accablaient, et de le combler de biens infinis. Mais de quelle manière lui a-t-il marqué la grandeur de son amour ? C’est ce qui passe toute expression et tout sentiment : Jésus a aimé l’homme avec ardeur, avec tendresse et, si on peut s’exprimer ainsi, avec transport. Il a porté son amour à des excès qui paraissent indignes de lui. Ila fait pour l’homme ce que nul homme ne fit jamais pour un autre homme; ce qu’un esclave ne ferait pas pour son maître: ce qu’un fils ne ferait pas pour son père; ce que l’amant le plus passionné nefit jamais pour l’objet de sa passion.
Les hommes étaient ennemis de Dieu, et sujets à toutes les rigueurs de sa justice ; c'était là le plus grand de tous leurs maux et la source de tous les autres. Qu’a fait Jésus-Christ pour les en délivrer ? Il s'est offert à son Père pour être mis lui-même la place des criminels, et
Excellence de la fin de la dévotion au S.-C. 61
\ °ur souffrir en sa personne les supplices qui leur étaient dus. Et le Père éternel ayant accepté son offre, Jésus a exécuté ce qu’il avait projeté, d’une manière qui a jeté le ciel et la terre dans l’étonnement. Il s’est sacrifié pour les hommes avec une générosité toute divine; il a sacrifié pour eux sa gloire, son repos, sa propre vie. Il est descendu du ciel pour eux : après s'être dépouillé de toute sa grandeur, il a embrassé une vie pauvre, méprisée, laborieuse, pleine de persécutions et de souffrances : ayant en vue en tout cela le bien des hommes, en sorte que tout ce qu’ a fait et souffert a été pour eux. Tous les moments de cette belle vie ont été consacrés à leur bonheur. Jésus n’a pas fait une action, il n’a pas dit une parole, il n’a pas versé une larme, il n’a pas formé un désir qui ne fût en faveur des hommes. C'était peu : il fallait au plus grand amour qui fut jamais, la marque la plus éclatante. Mourir pour ceux qu'on aime, c’est le plus haut point où l'amour puisse monter, et c’est jusque-là qu'est allé celui de Jésus. Il est mort pour les hommes ; mais de quelle mort ? Ah ! souvenez-vous-en : souvenez-vous des opprobres et des tourments de sa Passion, de la croix où il a voulu expirer, et soyez épouvantés de voir un Dieu réduit à cet état pour l'amour des hommes! Voilà quel a été l'amour de Jésus-Christ pour nous : amour le plus sincère, le plus désintéressé, le plus ardent, le plus tendre, le plus généreux, le plus constant qui soit possible, Au reste, c'est à cet amour que nous devons tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons de biens, tout ce que nous en espérons. Si Dien nous a tirés du néant, s’il nous a fait ses enfants, s’il nous prépare une gloire éternelle, c'est uniquement à
8 tn oo te
62 Excellence de la dévotion au Sacré-Cœur
l'amour de Jésus que nous sommes redevables de tout cela.
Faisons une seconde réflexion, qui naît de cette première. Que ne devait point attendre Jésus-Christ de la reconnaissance des hommes, lorsqu’après tant d'amour et tant de bienfaits il est revenu parmi eux, comme il a fait en instituant le sacrement de nos autels!
L'auteur développe ici deux touchantes comparaisons. L'une est celle d’un grand roi qui, après avoir vu quelques-uns de ses sujets, comblés de ses bienfaits, lever contre lui l’étendard de la révolte, ne leur continuerait pas moins ses bontés. Si ce bon prince, apprenant qu’ils sont tombés dans une pénible servitude sous la domination d’un cruel tyran, entreprenait une longue guerre pour les délivrer: s’il les rendait à la liberté au prix de mille fatigues et les faisait ensuite rentrer auprès de lui dans la jouissance de leurs anciens droits, comment les cœurs de ces hommes pourraient-ils rester insensibles à cet excès de miséricordieuse bonté ?
Mais laissons l’auteur nous développer l’autre comparaison :
Représentez-vous encore un ami, qui, pour délivrer son ami de la mort, s’offre à mourir pour lui et meurt en effet Pour cet ami. Que ferait un homme qui aurait reçu une pareille marque d'amour ? Si nous voyions un trait de cette nature, que dirions-nous? Que sentirions-nous ? Si, vous qui lisez ceci, vous éprouviezune générosité pareille : si, vous trouvant enveloppé dans un crime d’État, et pour cela condamné à une mort cruelle, il se rencontrait un ami assez fidèle et assez généreux qui, après avoir tenté inutilement toute autre voie pour vous délivrer, s’offrit enfin à mourir à votre place; s’il faisait instance et qu’il obtint votre grâce à cette condition, et que, venant à votre prison, il vous déchargeât de vos fers pour
Excellence de la fin de la dévotion au S.-C. 63
en être chargé lui-même; que vous le vissiez ensuite être conduit au supplice, monter sur un échafaud et y perdre la vie par la main du bourreau ; si cet ami mourait content de vous conserver ainsi la vie par la perte de la sienne, et de vous laisser cette preuve éclatante de la sincérité et de l’ardeur de son amour; que diriez-vous à ce spectacle ? Le verriez-vous sans être touché, sans répandre des larmes ? V! œur pourrait-il contenir les tendres sentiments d'amour et de reconnaissance qu’il concevrait ? Oublierie:-vous jamais un tel ami? Y penseriez-vous jamais sans que tous ces tendres sentiments se renouvelassent ? O fidèle ami! vous écrieriezvous cent fois, Ô généreux ami! Ô incomparable ami! Qui me donnera de vous rendre ce que je vous dois! Mais prenez garde à ce que je vais ajouter: s’il arrivait, par quelque voie miraculeuse, que cet ami vous fût rendu; s’il reprenait la vieet qu’on vous le remît entre les mains, que feriez-vous pour lui, et qu’aurait-il à attendre luimême de vous ?
L'application de ces paraboles se présente de soi-même ; tout lecteur attentif l’a déjà faite dans son cœur. Mais hélas! qu’elles sont faibles pour exprimer ce que Jésus a fait pour les hommes! elles ne nous retracent son amour et ses bienfaits que très imparfaitement. Jamais roi ne fit pour son peuple ce que nous avons supposé; jamais ami ne le fit pour son ami; mais, quand ils l’auraient fait, ce ne serait toujours que des hommes, qui auraient souffert pour d’autres hommes. Vous seul, Ô Jésus, avez porté l'amour jusques aux excès que je viens de dire, et vous êtes Dieu. Vous êtes véritablement ce roi magnanime, qui, pour délivrer vos sujets de l'oppression où ils
64 Excellence de la dévotion au Sacré-Cœur
gémissaient, et où leur révolte contre vous-même les avait réduits, touché de compassion sur leur malheur, avez voulu essuyer mille travaux; qui avez exposé votre Personne sacrée à tous les traits de leurs ennemis: qui avez combattu pour eux jusqu'à répandre votre sang ; qui avez vaincu le tyran qui les tenait en servitude; qui les en avez tirés pour les mettre dans la liberté des enfants de Dieu. Vous êtes cet ami fidèle qui avez donné votre vie pour vos amis, Vous avez demandé grâce pour nous; on n'a voulu vous l'accorder qu'à condition que vous satisferiez vous-même pour nous. Mais quelle satisfaction a-t-on exigée? Les tourments les plus cruels, les ‘opprobres les plus honteux, la mort de la croix: voilà à quel prix on vous a proposé de nous racheter. Vous n’avez point été arrêté par des conditions si dures, si indignes, ce semble, de votre grandeur. Vous avez accepté tout ce qu’on a voulu, prêt à souffrir davantage pour nous, s’il l’eût fallu: vous vous êtes offert aux tourments de votre plein gré; vous êtes monté sur la croix et vous y êtes mort, content de nous procurer, par le sacrifice de votre vie, les biens immenses que vous nous désiriez.
Ah! Seigneur, que feront donc pour vous ces hommes que vous avez aimés avec tant d’'excès! Que feront-ils pour user de “etour, pour reconnaître tant de grâces, pour répondre à un si grand amour? Hélas! quand vous souffriez pour eux, on ne vous connaissait paset on ne vous rendait, pour de si grands bienfaits, que des outrages. Mais maintenant que l’on vous connaît, que les chrétiens savent qui vous êtes et quel a été votre amour pour eux, que ne fera pas ce peuple si chéri pour
Excellence de la fin de la dévotion au S.-C. 65
vous marquer son amour et sa reconnaissance? Une chose pouvait manquer à leurs désirs: c'était votre présence parmi eux, c'était de vous posséder, et de pouvoir ainsi vous rendre à vous-même ces marques d'amour et de reconnaissance. Ah! s'ils pouvaient espérer cette faveur, quel comble de bonheur pour eux! Et s’il leur restait quelque nouvelle grâce à vous demander, pourraient-ils vous en demander une autre? Revenez donc parmi nous, adorable Sauveur! Venez, Ô roi d'amour. venez donner à votre peuple la plus grande consolation qu’il soit capable de recevoir! Quel lieu dans l'univers choisiriez-vous pour votre demeure où vous puissiez être et plus honoré et plus aimé ?
Jésus-Christ a prévenu les désirs que nous formons ; il a fait de son propre mouvement ce que nous lui demandons : ilest revenu parmi nous, il a fixé sa demeure, non pour quelque temps seulement, mais jusques à la fin des siècles. Il a fait quelque chose de plus, quelque chose que nous n’aurions jamais osé espérer, que nous n’aurions même jamais pu penser: en demeurant ainsi parmi nous, ila voulu s'unir à nous d’une manière intime et inouïe, et son amour a inventé pour cet eflet le prodige le plus étonnant qui pût tomber dans l'esprit de cet Homme- Dieu, en instituant le sacrement de nos autels ; et se renfermant sous les apparences du pain, pour venir ainsi, jusques dans nos entrailles, nous servir lui-même de nourriture, il a fait de sa propre chair notre aliment. O effet incompréhensible d'amour ! O excès ineffable de la charité de Jésus-Christ ! Par ce bienfait il a mis le comble à tous les autres, et tout-puissant qu’il est, on peut dire qu’il s’est mis dans l'impuissance d'en faire
66 Excellence de la dévotion au Sacré-Cœur
davantage. Le voilà donc enfin parmi nous ce grand et cet aimable Maître! Le voilà parmi nous, aussi plein de bonté et d'amour qu'il fut jamais ; le voilà en état de recevoir lui-même, en personne, les marques qu’on voudra lu: donner de respect, d'amour et de gratitude! Les désirs que nous formions tout à l'heure sont accomplis : nous possédons ce divin époux de nos Ames,et nous le possédcns dans un état qui doit nous le rendre encore plus cher et plus aimable. Car, dans ce mystère d'amour, il se livre à nous tout entier avec une bonté, une familiarité charmante ; jusques à nous laisser le soin de tout ce qui regarde sa personne, le soin de le loger, de le meubler, de lui bâtir des temples, de lui dresser des autels, d’orner ces temples, de parer ces autels, de fournir ce qui est nécessaire à son culte, de lui tenir compagnie, de former sa cour, Il ne veut d’autres ministres, d’autres courtisans que nous ; il n’est au milieu de nous que pour nous; il y est tout pour nous. Il ne veut recevoir d’honneurs et de présents que de nous.
O heureux chrétiens, quel sujet de consolation pour vous ! Triomphez de joie, nation bien-aimée, et abandonnez vos cœurs aux doux transports que doit vous causer la possession de votre bon Maître, et la liberté de l’approcher et de lui témoigner tout ce que vous sentez pour lui! Faites éclater votre zèle par toutes sortes de voies, et ne donnez point d’autres bornes à ce zèle que celles que Jésus lui-même a données à son amour et à ses bienfaits! En dis-je trop? Ces sentiments sont-ils justes ? Peut-on ne pas sentir, à ces réflexions, et la grandeur de l'amour de Jésus, et ce qu’il a droit d'attendre de la reconnaissance des hommes dans le sacrement de nos
Excellence de la fin de la dévotion au S.-C. 67
autels ? Considérons donc à présent les effets de cette reconnaissance, ou, pour mieux dire, opposons au plus grand amour qui fut jamais, la plus grande de toutes les ingratitudes.
ARTICLE I L'ingratitude des hommes.
De quelque côté qu’on jette les yeux, on trouve de tristes preuves de cette ingratitude. Je parcours en esprit tout l'univers : je parcours toutes les nations où il y a des chrétiens, toutes les conditions, tous les états, tous les lieux, et partout je trouve Jésus-Christ exposé dans le saint Sacrement aux injures et aux mépris. Je vois d’abord une grande partie du monde chrétien tombé dans l’hérésie nier sa présence réelle dans ce mystère, et par là, faire à son divin Cœur l’outrage le plus sensible qu’on puisse faire à un Cœur qui aime, en refusant même de reconnaître le bienfait reçu. Mais, après avoir ainsi méconnu dans l’Eucharistie cet adorable bienfaiteur, à quels excès n’ont-ils pas porté les outrages contre son sacré corps ! Ce souvenir nous remplit encore d'horreur. L'enfer n’inspira jamais aux Juifs plus de haïne et plus de fureur contre Jésus-Christ, que les hérétiques en ont exercé contre lui dans l'Eucharistie. Ç’'a a été peu de piller les temples où il résidait, de les profaner, de les démolir, de les brûler, de renverser les autels et les tabernacles, d'égorger les prêtres, de briser et de souiller les vases sacrés ; ils ont porté leurs mains sacrilèges sur les ciboires et sur les hosties consacrées, ils les ont jetées par terre, foulées aux pieds, employées à des usages
68 Excellence de la dé votion au Sacré-Cœur
exécrables! O Jésus! est-ce donc jusques à souffrir de tels outrages que vous avez porté le désir d'être avec les hommes ? :
On ne peut s'empêcher de frémir au récit de ces abominations; mais un autre sentiment doit ici nous occuper plus justement. C'est Pour nous en particulier que Jésus a souffert ces outrages: il les prévoyait en instituant ce mystère, et son amour n’en fut pas rebuté. Voilà un nouveau motif d'amour et de reconnaissance envers cet aimable Rédempteur. Banni de mille endroits où son amour l'avait fait mettre, il se trouve réduit aux seuls catholiques: vous le possédez à vous seul, peuple fidèle, et c'est de vous seul qu’il peut attendre les justes retours qui lui sont dus. Ah! quand pour satisfaire à un devoir si légitime et si doux, si digne de l’empressement de tous les cœurs, le zèle des catholiques se porterait aux choses les plus extraordinaires, y aurait-il lieu d'en être surpris? Quand nous serions occupés jour et nuit de la pensée et de l’amour de notre bon Maitre dans le saint Sacrement : quand nous serions sans cesse dans les lieux où il réside, pour jouir du bonheur de sa présence, et pour lui faire notre cour; quand nous n’entrerions dans ces lieux qu’en ramnant, et que nous y demeurerions prosternés la face contre terre par respect pour lui: quand nous ferions des profusions de nos biens et de ce que nous avons de plus précieux pour le lui offrir et le consacrer à son culte dans nos églises, ferions-nous trop? Ferions-nous rien qui approchât de ce que son amour et ses bienfaits exigent ? Ah! quelle doit donc être la surprise et la consternation d’une âme fidèle, qui considère avec attention ce qui se passe réellement À cet égard, et comment Jésus-Christ
Excellence de la fin de la dévotion au S.-C. 69
est traité des catholiques mêmes dans ce mystère de son amour! dans quelle disette, dans quel oubli, dans quel abandon on le laisse! quelle indifférence et quelle froideur on y a pour lui! comme on manque à son égard aux devoirs les plus ordinaires du respect et de la gratitude! comme on porte ces manquements jusqu'au mépris, jusqu'aux irrévérences les plus outrageuses, jusqu'à la profanation et au sacrilège! O Dieu! quel :pectacle s'offre encore ici à mes yeux! et qui pourra jamais exprimer ce que doit sentir un cœur chrétie1 à la vue de cette ingratitude, dont je viens de toucher quelques traits? O mon divin Maître, quel nouveau sujet de douleur pour votre Cœur! Ce n'est plus des Juifs, des infidèles, des hérétiques, que vous recevez des outrages; c’est votre peuple choisi, ce peuple qui vous reconnaît pour son Dieu, qui fait profession de croire votre présence réelle: c'est ce peuple qui tombe lui-même dans ces excès. Dans le détail que je suis obligé d'en faire pour la fin que je me suis proposée, aidez ma faiblesse, et donnez à mes paroles l’efficace que je ne puis attendre que de votre Esprit: rendez sensible ce peuple ingrat aux justes reproches qu’il mérite, PREMIER TRAIT D'INGRATITUDE
Le premier trait d’ingratitude que j'ai remarqué, c'est la disette où on laisse Jésus-Christ dans les lieux où il fait sa demeure. Rien ne devrait nous coûter pour les enrichir ces lieux, pour les orner, pour l:s tenir du moins dans une décence convenable. Hélas! on en trouve un grand nombre si dépourvus, si négligés, si abandonnés, qu’on peut dire avec vérité que Jésus-Christ est logé au
70 Excellence de la dévotion au Sacré-Cœur
milieu des chrétiens plus Pauvrement, plus misérablement, que les pauvres ne le sont eux-mêmes. En effet, combien voit-on d'églises à la campagne, dans les villages et dans les villes même, où, par la négligence et l’avarice de ceux qui en ont soin, le corps de Jésus-Christ est tenu d’une manière à faire honte à la religion! Qu'il me soit permis ici d'exprimer ce que j'ai éprouvé moi-même plus d’une fois, et ce que tout cœur fidèle aura éprouvé comme moi, et plus religieusement que moi. Lorsqu'il m'est arrivé en différentes occasions, surtout faisant voyage, d'entrer dans ces pauvres églises qu’on trouve en tant de provinces du christianisme, églises plus semblables à des chaumières qu’à la maison du Seigneur, désertes, abandonnées, nues, dépouillées de tout ornement ; et que là, me trouvant seul, je portais mes regards étonnés sur les différents endroits de ces sacrées demeures ; que j'envisageais d’une part, ces bâtiments ruineux, ces toitscouverts de chaume, des murailles rongées detoutes parts, des fenétres brisées, ouvertes à la pluie et aux vents, un pavé remplid'immondices; et que, d’une autre part, jetant les yeux sur les autels et sur les tabernacles, je les considérais revêtus de pauvres ornements, usés, déchirés, qu’une honnête personne aurait honte de porter sur soi ; que je voyais les linges mêmes de l'autel, et jusques aux vases sacrés, d'une malpropreté à faire horreur: Hélas! Seigneur, m'écriais-je en soupirant, est-ce donc ici le lieu de votre demeure ? O roi de gloire, est-ce ici où vous passez les jours et les nuits? Est-ce là le soin qu’on a de votre maison et de votre personne? Sont-ce là les ornements dont les chrétiens vous parent ? Est-il possible qu’on vous sache, qu’on vous voie dans cet état, et qu’on le souffre ?
Excellence de la fin de la dévotion au S.-C. 71
On dira que Jésus-Christ n'est pas logé de la sorte partout, qu'il y a des temples superbes et magnifiquement ornés: cela est vrai; mais est-il moins indignement logé dans les lieux que je viens de dire ?