L'excommunié
Au second jour de marche, Ombert aA^ait retrouve toute son énergie : la diversité des objets , les nouvelles politiques qu'ail recueillait sur son passage , les riants aspects de la route, Féclat d''un beau soleil, et surtout les joyeux propos de son écuycr avaient presque
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efface l'impression de ses récents outrages. Plein de confiance dans révidence de ses droits, et dans Tëquité du monarque, auprès de qui il allait les faire valoir , ne soupçonnant rien des intrigues obscures et des mystères scandaleux qui voilaient le trône aux sujets , il avait fini par se faire illusion sur sa situation réelle , et par se croire l'accusateur de ces moines qui le forçaient à comparaître en accusé devant le prince.
Je verrai ce jeune duc d'Orléans dont on dit tant de bien et tant de mal , pensait-il , je lui parlerai en gentilhomme ; il verra en moi une victime de ce .clergé qu'il doit connaître , qu'il doit haïr ; car il aime les femmes et il a dû trouver plus d'une fois les sacrements sur son passage. C'est un prince de noble race ^ il se souviendra des services de mes ayfiux dont le sang s'est mêlé sur plus d'un champ de bataille à celui des princes de sa maison , et il ne souffrira pas que le
barpii de Rochc-Corljon soit réduit Ii se mettre à la solde d''un ccorcheur.
Aprè^ avoij: ainsi réglé son avenir , comme il n''aimait pas que les affaires traînassent en longueur , le jeune baron prit enfin ses espérances pour une certitude, et oublia presque le but de son voyage qu^il ne cessa point cependant de poursuivre activement. Le souvenir de Catherine ne Pavait pas abandonné , car Tamour lui tenait au cœur bien plus fortement que la haine, et , surtout à Thcure où le jour commençait à baisser , il se rappelait , avec un charme plein d'amertume , la belle châtelaine de Roche-Corbon dont les tendres soins lui manquaient a chaque nuitée.
Mais , en arrivant à rhôtcllcrie , la fatigue de la route, la nécessité de prendre soin des chevaux , le repas long-temps attendu , Fcntretien des voyageurs dans la grande sallo commune , les rixes que le vin élevait et finissait par assoupir , tout contribuait a chas-
ser les noires pensées et les doux souvenirs, et le baron ne tardait pas à s''endormir garde' par son fidèle Flint, tandis que Bertram , plus éveillé que son maître, après avoir longtemps cherché l'ivresse au fond des pots, trouvait le sommeil sous la table.
Le lendemain au point du jour, tout était prêt , les chevaux sellés et bridés , Ombert n'avait plus qu'à payer la dépense , ce qu'il faisait toujours sans marchander, et a boire le coup de l'étrier que l'hôtesse lui présentait, quand il était en selle. Pour Bertram, il ne buvait jamais le matin , c'était du moins sa prétention , et quand il lui arrivait de trinquer après minuit, ce qu'il faisait souvent jusqu'à trois ou quatre heures, il s'imaginait seulement prolonger la soirée. Le baron dont les goûts s'éloignaient de la vie tranquille que le hasard lui avait faite jusqu'alors et que l'amour avait pu seul lui faire supporter, jouissait sinîmlicrcment sans se l'avouer de sa li-
bertc et des hasards de son voyage. Muni d'argent pour plus de jours qu""!! ne lui était jamais arrive dVn prévoir, monte sur un cheval de race qui faisait Tadmiration de tous les cavaliers qui passaient sur la route , suivi d'un ëcuyer toujours prêt à jouer de la dague, il appelait les dangers d'une mauvaise rencontre en homme qui a besoin d'éprouver un courage que l'instinct seul lui révèle. 11 pensait , chemin faisant , aux romanesques aventures des anciens chevaliers errants , à ces récits fabuleux dont sa noble mère l'avait bercé , et que répétait encore tout un siècle assez ignorant pour les croire , trop corrompu pour tenter de les réaliser.
Ombert, qui, élevé dans la retraite , n'avait connu ni les plaisirs des grandes villes ni les hasards de la guerre , et qui se rappelait avec enivrement le seul tournoi où il eût combattu et les applaudissements que la foule des dames de Tours , avaient don-
nés a sa force et à sa hardiesse , avait assez de foi pour croire aux enchantements des légendes et des fabliaux, et assez de courage pour les ijraver. Mais comme rien de ce qu'il voyait ne lui en annonçait Papproche , il se bornait à désirer quelque rixe modeste dans laquelle il put mettre sa bonne armure à Péprcuve , et sa dague au service de quel- (jue noble cause , dût-elle se présenter sous Paspect d''une jeune et belle damoiselle oU dame orpheline ou veuve... En tout bien et tout honneur, s'entend, et toujours comme dans les romans de chevalerie.
Mais le sort qui semblait prendre à tâche de contrecarrer le jeune baron en tout point, né lui offrait que des rencontres désespérément placides et riantes. Tantôt c'était un bon gros curé de campagne suivi d'un maigre et jaune sacristain, qui lui souhaitaient un bon voyage etle poursuivaient de bénédictions importunes, tantôt une noce de village qui, la viole en
tétc , lui jetait en passant des bouquets et de joyeux vivat. Puis venaient des jongleurs effrontés qui effarouchaient Gibby de leurs gambades, et qui re'pondaient par de folles grimaces , ou par des gestes obscènes aux malédictions de Bertram et à Taumône du baron. Partout où passait celui-ci , sa bonne mine , Paisance de ses manières , son habitude du cheval qui révélait un gentilhomme , et sur tout son air de résolution lui attiraient les œillades des jeunes filles f ~' ^s hommages des subalternes.
Il traversa ainsi Blois, Orléans et une pàhie du Gatinais , sans la plus petite aventure , et il se vit bientôt si près de Paris , que les soucis de Paffaire dont tout son avenir dépendait , commencèrent à remplacer les rêves indécis auxquels il s''élait laissé bercer piar les loisirs de la route. Il approchait de Fontainebleau, dont il avait pris la direction afin de traverser une foret sur laquelle cir-
cillaient les bruits les plus étranges, et aussi afin d''ëviter la route que devait suivre le duc d''Orléans qui arrivait de la Guienne et dont les courriers avaient mis toutes les auberges en re'quisition. Fontainebleau n''élait alors qu'un bourg misérable , près duquel s''élevaitun château que la cour n''avait pas visité depuis long-temps , et qui ne réveillait alors aucun des souvenirs élégants, amoureux, poétiques , splendides , qu''elle doit au règne de François ï". La. journée s''était passée comme les précédentes , le plus paisiblement du monde , le soleil se couchait derrière un rideau tremblant de bouleaux, dont les feuilles toujours vacillantes disputaient un reste de vie a la brise du soir. Mais une agitation extraordinaire animait toute cette route , qu''Ombert s'était attendu a. trouver solitaire , et qui Tétait en effet pour la plupart du temps. Des courriers se succédaient rapidement et se croisaient *i échangeant des messages,
plusieurs lourdes voilures chargées avaient passé dans la journée , et un peloton d"'Lommes d''armes a cheval venait de traverser la route au grand galop. Le silence s''était cependant rétabli , dans la partie de la forêt que parcourait Ombert , le vent même s''était calmé, et le soleil venait de disparaître derrière une colline bleue qui fermait Thorizon. Les écureuils sautaient de branche en branche ; de grands cerfs se montraient tout a coup au détour des halliers , s*'arrétaient étonnés , puis bondissaient et disparaissaient sous les clairs taillis de mélèzes.
L'ardent Flint s'élançait a leur poursuite ; mais sur un sifflement de son maître , il s'arrêtait brusquement , revenait sans murmurer, et, pour employer son activité contenue, sautait follement au devant de Gibby, qui, habituée à ces jeux, posait avec précaution ses pieds a terre pour ne point blesser son joyeux compagnon. Tout h coup , le bruit
— iode plusieurs chevaux se fit entendre , le baron ralentit le pas, et fut bientôt rejoint par une cavalcade qui fixa toute son attention. Deux femmes masquées qui paraissaient jeunes a leur tournure et à la manière frinjjante et leste dont elles tenaient leurs chevaux en bride, étaient escortées de quatre cavaliers dont deux les précédaient , tandis que les deux autres les suivaient de fort près.
— En vérité, disait Tune d'elles, messieurs les archers , il n'était besoin de nous faire violence pour nous mener oii vous nous conduisez; il vous eût suffi d'expliquer le but de ce voyage , et de nous nommer le prince auquel nous sommes destinées. Nous savons que monseigneur ne voyage point sans s'assurer des relais de femmes , comme des relais de chevaux; et nous trouvons de fort bon goût cette façon de mener l'amour en poste. En vérité , pour ma part , je suis vraiment flattée d'avoir mon jour dans les plaisirs de monseigneur ; nous
avons entendu parler du luxe de ses e'curies, et du prix qu**!! paye un bon cheval, et nous ne pouvons penser qu''il soit moins libe'ral et moins magnifique en amour. Nos craintes et notre résistance e'taient fondées seulement sur Tapparence qu''il y avait pour nous d''étre seulement dévolues aux brutalités de goujats tels que vous. Ceci paraît vous offenser, messieurs , bornez-vous à me laisser soupçonner votre dépit , et prenez garde de Fexprimer par quelque inconvenance , de peur que je ne vous fasse pendre ce soir en vous accusant auprès de monseigneur d'avoir voulu essayer ses montures.
— Sommes-nous loin encore, murmura timidement la seconde voyageuse , qui paraissait souffrir du ton dégagé de sa compagne.
— A une heure de marche environ , répondit Pun des quatre archers.
— Ah ! tant mieux , s'écria brusquement la première amazone , je trouverai ce soir
ma litière avec plaisir , car je commence a être la«se.
Ombert , qu''un tel discours et les mœm^s étranges qu''il révélait, avaient plongé dans un étonnement profond , crut distinguer dans le ton amer de Tune des deux voyageuses et dans rabattement de la seconde une secrète invocation contre ime violence partie de si haut lieu qu'ail eût pu être téméraire d'y résister ouvertement. Il résolut sur-lechamp de répondre à cet appel, dùt-il lui en coûter la vie , et il méditait déjà son attaque quand un nouvel incident suspendit Fexécution de ce hardi projet. Un cavalier qui faisait partie de la troupe qu'^Ombert se proposait d''attaquer , mais qui se tenait en arrière , de sorte que le baron ne Pavait pas remarqué d''abord, venait de reconnaître dans Bertram un ancien camarade avec qui il avait écorché autrefois. Après les premiers complimens , la conversation s''était établie sur un
pied de confiance et d''amitic, et Ombert la surprit à Pinstant où le cavalier inconnu la menait ainsi qu'il va suivre.
— Oui , disait-il , en s'interrompant fréquemment pour maudire et gourmander un personnage invisible , oui , mon vieux camarade , il était écrit que nous finirions mal tous deux (Satan! te tiendras-tu en repos?). Te voilà , m''as - tu dit , au service d''un excommunié ; moi j''ai fait mieux , je me suis mis aux gages de Satan en personne. Allons donc ! ( Et Ombert entendit résonner le gantelet de fer de Thomme d''armes sur un corps qui rendit un son étouffé. ) Chaque jour , c''est quelque nouvelle fantaisie de Tenfer , qui nous met tous aux champs.
Voilà maintenant qu'en voyage il lui faut chaque soir à souper plusieurs convives en jupon , et Ton nous envoie à Favance pour lui préparer ses relais , mais le pis est qu'il est fort difficile ; il a chassé ces jours der-
niers deux de ses gens , Fun pour lui avoir amené une fille de joie , Tautre pour avoir fait reparaître a son souper une petite blonde qu'on lui avait déjà servi un mois auparavant. Cette blonde était une dame de Nemours qui était devenue amoureuse du prince , de sorte que Gauthier n'y a rien perdu , il avait été grassement payé et il est entré au service du
mari de la dame; quant à Tautre -
Un son aigu , strident , et qui ressemblait plus à un sifflement qu'à un cri , fit tressaillir tout a coup le baron , qui ne tourna point la tète , car sa curiosité était vivement excitée par un récit qu'il aurait craint d'interrompre , et il brûlait d'entendre enfin prononcer le nom du prince dont il entendait raconter de si étranges choses.
— Te tairas-tu, serpent? s'écria l'écorcheur. Autre sifflement prolongé.
— Qu'y a-t-il? voyons , tu t'ennuies , patience ! nous voici bientôt arfiyés.
Un grognement sourd fut la seule réponse qu"'obtint Tarcher , qui reprit son discours interrompu.
— Ce matin nous perdions tous la tête ; voilà qu^au lieu de coucher à Etampes il se décide à passer par Fontainebleau. Nous n'avions rien de prêt , car nous comptions sur les camarades qui étaient de service aujourd''liui. Retourner à Etampes eût pris trop de temps. Nous sommes allés à la maraude , et pour ma part je n''avais rien trouvé, et je rentrais à vide , quand je rencontre sur la lisière du bois un enfant de quinze ans au plus , jaune comme un coing , avec des yeux de jais, et que je soupçonne d*'ctre née en Egypte il y a plus de cent cinquante ans , mais qui ne paraît pas son âge , comme on dit. Elle était chargée d'un sac plus gros que tout son corps , et qu'elle traînait à grand'peine. Le sac était plein de poules , de pigeons, de canards , de lapins et autres volatiles , qu'elle
avait sans doute enlevés dans les villages environnans, suivant la mode de Bohème, etqu''elle portait à son clapier ou au sabbat , car nous sommes au samedi , si je ne me trompe. J'ai mis la main sur la sorcière que j''ai enferme'e dans son poulailler ambulant , et j"'ai attaché le sac , comme une botte de foin , a Tarçon de ma selle ; mais la petite fée me donne du fil a retordre , et j'aurai bien de la peine... hola ! mignonne , soyons calme!....
En ce moment , Ombert tourna la tête et remarqua pour la première fois le sac dont parlait Thomme d'armes.
— Pour le coup , ajouta celui-ci , monseigneur ne se plaindra pas que toutes les femmes se ressemblent. En voici une. . .
Il poursuivait sur ce ton, quand Ombert, s'aperce vant que la jeune fille passait la tète par un trou qu'elle avait pratiqué au sac avec ses dents et qu'elle s'efforçait d'élargir , résolut de commencer par elle l'œuvre de déli-
vrance qu'il méditait. Il lira sa dague qui était fort bien affilée, et, s'avançant vers l'homme d'armes étonne, il trancha d'un seul coup la corde du sac qui tomba aux pieds du cheval. L'archer avait à peine eu le temps de se mettre sur la défensive que la prétendue sorcière avait disparu dans le bois sans oublier d'emporter le sac qui contenait sans doute encore quelques victimes de sa maraude. L'écorcheur recula de quelques pas et demanda avec respect au baron le motif d'une intervention si brusque et si inattendue ; les autres cavaliers accourus au bruit s'étaient rangés près de leur compagnon. A leurs questions précipitées Ombert répondit qu'il entendait que les deux dames enlevées fussent sur-le-champ remises en liberté , et qu'il se chargeait de la responsabilité de cet acte auprès de monseigneur d'Orléans qu'il croyait incapable d'avoir autorisé de semblables violences.
— Prenez garde à ce que vous faites, mes-
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sire, dit avec modération le plus âgé de la troupe , vous n'avez pas affaire ici a de simples archers seulement, et c'est un gentilhomme de monseigneur qui vous engage en ce moment à abandonner une entreprise peu réfléchie et dans laquelle vous ne sauriez avoir l'avantage contre cinq hommes bien armés.
— Il n'y a ici qu'un gentilhomme, interrompit brusquement Ombert, et il n'aura pas grand' peine a faire tourner bride à cinq ruffians comme vous, qui abusent du nom d'un noble prince pour opprimer les sujets de Sa Majesté ; à moi, Bertram ! ici F-luito ! et que Dieu soit en aide à la bonne cause...
Il avait à peine achevé ces mots, que Fluito s'élançant à l'appel de son maître, fit cabrer le cheval du prétendu gentilhomme qui tomba engagé sous sa monture et tenta en vain de se relever pour prendre part au combat. Les quatre archers se réunirent alors pour attaquer Ombert qui se défendait vaillamment soutenu
par Bertram ; Flint qui harcelait sans cesse les chevaux , mit le désordre dans la troupe ennemie, et fut d''un grand secours à son maître qui n''eut qu'un seul adversaire a combattre a la fois. Le baron mit ainsi deux des archers hors de combat , et vint en aide à son écuyer au moment où Bertram faisait mordre la poussière à celui des deux ennemis qui le pressait le plus vivement, Quant à Tancien ami de Bertram , il ne put se résoudre a combattre sérieusement un vieux camarade , et après avoir échangé avec lui, pour Thonneur, quelques passes, il -prit le galop vers Fontainebleau sans retourner la tète. Ombert mit alors pied à terre , et s'avança courtoisement vers les deux dames dont la plus avisée lui adressa ce peu de mots :
— Mcssire , vous êtes une fine lame et un brave gentilhomme , vous nous voyez émerveillées de la passe d'armes dont vous nous avez donné le divertissement. Daignez nous
faire connaître maintenant notre libérateur...
Le baron se nomma et balbutia quelques complimeus avec modestie. La dame lui répondit alors ^ Recevez nos remerciemens, et comptez, monseigneur , que ce soir a souper, nous divertirons fort le duc d''Orléans en lui racontant les prouesses du baron de Roche- Gorbon. En achevant ces mots, elle tourna bride et s''élança a la suite de Técorcheur sur la route de Fontainebleau. La seconde hésita un instant , tira un de ses gants roses et parfumés , Foffrit d''une main tremblante à Ombert, puis piqua des deux et rejoignit sa folle compagne qui riait encore aux éclats.
La confusion du baron fut grande ; il jeta un coup-d''œil sur ce champ de bataille qu''il venait d''ensanglanter , ordonna à Bertram d'*aider le seul des hommes d''armes qui ne fût point blessé a se dégager de dessous son cheval , puis il partit au trot après avoir serré sous son corsçiet le gant que la plus humaine
des deux dames venait de lui donner. La nuit était venue , sombre et froide comme une nuit d''oclobre. Bcrtram, qui comprenait la mésaventure du baron , n''osait point lui adresser la parole ; on n'entendait d''autre bruit que les pas des chevaux , et Ombert , dans ce silence solennel, méditait les dernières paroles de Jehan le Réchin.
— N''attendez jamais qu''il sorte d'une robe autre chose que perfidie et noire trahison.
Et , malgré lui , chaque fois que le sinistre adage retentissait à son oreille , la robe armoriée de Catherine passait et repassait devant ses yeux. La perversité native de la femme venait de lui apparaître toute entière dans la mystification dont il avait été Pobjct , il pensait au prestige du rang d'un prince tel que le duc d'Orléans , a la situation malheureuse d'un pauvre baron dépossédé , excommunié, banni, et il se félicitait presque de n'avoir pas été suivi pai' sa Catherine dont la
beauté aurait pu attirer rattention du prince ou de ses limiers. Il cheminait ainsi, depuis une demi-heure environ, quand, arrivé à une étoile oii huit routes se croisaient uniformes et sombres , il s'arrêta un instant pour s''orienter, mais il ne put parvenir à le faire , et il avait pris le parti d'attendre le passage de quelque voyageur pour recevoir une indication précise, quand un jeune gars , enveloppé d'une blouse de toile grise qui tombait jusqu'à ses talons , et le visage ombragé d'un chapeau de paille a larges bords, se dressa devant lui, sur la route oii il paraissait avoir dormi. Bertram l'interrogea, et l'enfant qu'on distinguait à peine, à la lueur des étoiles, répondit en bâillant et en se frottant les yeux, qu'il allait lui-même a Fontainebleau, et qu'il servirait volontiers de guide aux voyageurs. Quand, a force de répéter ce peu de mots que sa voix enrouée et son accent bizarre rendaient presque inintelligibles , il fut parvenu à se faire
comprendre, il s'clança d'un bond sur la croupe de Gibby, et prenant aux mains du baron étonné les guides du noble animal qui piaffait et hennissait avec une singulière expression de terreur, il enferma Ombert entre les rênes. Passant alors ses deux jambes autour de celles du baron , il força celui-ci de donner de l'éperon à sa monture , qui s'élança en soufflant par un étroit sentier dont l'accès était caché sous des broussailles que Gibby franchit en bondissant. Flint s'élança en hurlant sur les traces de son maître , et Bertram mit son cheval au galop sans rien comprendre a la scène dont il était acteur, mais résolu de n'abandonner en aucune circonstance, par crainte du danger, un maître qu'il aurait trahi par intérêt, sans le moindre scrupule.
Ombert, inaccessible à la crainte, examina rapidement sa position, et, persuadé qu'il avait affaire à un être surnaturel , résolut d'abord
de ncKii point opposer une résistance vaine et par conséquent sans dignité; mais au bout d'un instant , le souffle pur et calme de son étrange compagnon qui appuyait sur lui sa tête et semblait s''étre endormi sur son épaule , lui rendit quelque confiance dans les moyens humains , et il commença par reprendre les guides de son cheval que Fenfant lui abandonna sans résistance . Il voulut d'abord en user pour ralentir le galop; mais il comprit bientôt qu'à défaut des éperons dont il était redevenu maître , un agent qui lui échappait aiguillonnait la pauvre béte. A ce moment il sortait du fourre qu'il avait traversé avec tant de rapidité , et la lune qui se levait blanchissait une vaste clairière qui s'élevait au nord en amphithéâtre , et que bornaient de toutes parts de noirs rideaux de pins. Ombert tourna la tête et fut frappé de la noblesse fit de la régularité du profil de son guide, qui, se levant debout sur la croupe du cheval et s'appuyant d'une main