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familière sur Tcpaule du baron, désigna a celui-ci, vers le centre de la plaine, une masse coupée d''ombres et de clairs d''où s''élevaient plusieurs colonnes de fumée.
Ombert comprit que le village de Fontaii\ebleau lui était désigné et que son jeune compagnon lui avait fait prendre un chemin de traverse. Dès lors tout s"'expliqua pour lui, et il rougit d'avoir vu dans des circonstances si vulgaires une intervention surnaturelle ; puis le sexe de son guide était devenu pour lui un problème , et il ne pouvait se défendre d'une émotion indéfinissable en sentant sur son cœur une main dont la souplesse nerveuse tenait à. la fois de la femme et du jeune garçon ; cette main lui semblait brûlante, et la chaleur qu'elle avait communiquée à la source du sang mâle des la Roche-Gorbon se répandait subtilement dans tout son corps. Il ôta son casque pour étancher la moiteur de son front, mais une étoffe moelleuse l'avait doucement
caressé avant €|u"'il eût pu dégager des rênes sa main gauche allourdie. Il voulut parler, mais un vague embarras le retint. Immobile, oppressé , il subissait les soins caressans de cet être inconnu a qui ses sens donnaient un nom que repoussaient les apparences , €juand tout a coup , celui-ci commença , dans une langue étrangère , mais pleine de douceur et avec l'accent d\m jeune liomme nubile , une chanson qui fit rougir Ombert des sensations involontaires qu'il venait d'éprouver. Stupéfait et confus , il accusait l'aveugle nature qui livre les sens de l'homme a de si étranges méprises , et il ne pouvait se pardonner d'avoir à son insu et dans un rêve passager , donné un rival a sa Catherine. Le jeune chanteur termina sa première stance par un son de poitrine dont la gravité fit résonner l'armure du baron , qui voulut arracher de son corselet la main qui s'y était glissée; mais, tout à coup, l'inexplicable créa-
lure qui se jouait de lui , commença un second couplet dans lequel sa voix , s''ëlevant d'une octave , parcourut avec agilité les tons les plus aigus de la voix féminine. Surpris , ému, charmé plus encore de Paccent passionné de ce chant mystérieux que des difficultés musicales qui s'y trouvaient vaincues, Ombcrt pressait sur son cœur la main qu'il avait voulu repousser , quand un troisième couplet le replongea dans son incertitude et dans une confusion de sentimens vraiment fatigante pour un homme simple , et , pour ainsi dire, tout d'une pièce comme il était. Cette fois , la voix merveilleuse passait avec rapidité des sons les plus aigus aux plus graves, sans qu*aucune note intermédiaire adoucît la brusquerie de ces transitions abruptes ; l'étrangeté de ces vocalisations , dont le secret est du au Tyrol,et qui sont maintenant vulgaires, jointe au charme qu'elles recevaient d'un talent musical que la passion élevait , en cet instant ,
jusqu'au gënic, ébranla les nerfs du baron ^ un voile s"'étendit sur ses yeux; suffoqué par les battemens précipités de son cœur , il abandonna les guides de son cheval cjui reprit immédiatement le galop, et il se laissa tomber dans les bras de son guide. Cependant , les sons bizarres qui avaient causé son trouble se succédaient avec une rapidité croissante , mais leur expression devenait d''instant en instant plus ironique et plus amère , semblables aux éclats d''une joie infernale. Ils berçaient le baron dans une lourde rêverie , dont la souffrance avait un charme acre et poignant fait à la taille de sa large organisation ; bientôt ils se confondirent avec une rumeur croissante qu''Ombert ne chercha pas à s''expliquer. Si , en ce moment , ses yeux n'^eussent pas été voilés par une des mains de son guide, il aurait pu voir que les rochers qu'il avait pris de loin pour un village, cachaient Fentrée d'une gorge profonde ,
clans laquelle il descendait rapidement.
Mais , entraîne par son penchant pour Tavenlure , et par Taltrait du merveilleux , il s''abandonnait a Tincxplicable et capricieuse direction que le hasard lui avait imposée. Tout a coup , Gibby s\irréta , le baron ouvrit les yeux , et fut frappé par Tcclat subit d''une vive lumière , dans laquelle tourbillonnaient des formes étranges, en qui il crut voir les sombres hôtes du Sabbat. Quand son premier ëblouissement fut passé , Ombert se vit avec étonnement entouré de figures hâves et grotesques, les unes sinistres, etles autres bouffonnes ; toutes le contemplaient avidement et dans une singulière immobilité , qui contrastait avec Tagilité prodigieuse de plusieurs mains qui s''occupaient à déboucler ses cuissards et toutes les pièces dç son armure, autant pour s^en emparer sans doute , que pour le mettre hors d'état dVpposer de la résistance a une plus complète spoliation. Le ba-
ron se mit alors en devoir d'arrêter cette Laljile manœuvre , mais il ne trouva point son épée qu'il vit briller à quelques pas entre les mains d'un nain qui en faisait parade; son poignard lui avait été également dérobe'. Réduit aux armes naturelles qu'on n'avait pu lui enlever , il voulut asséner sur la tête du plus hardi de ces larrons un coup que son gantelet aurait pu rendre redoutable , mais son mouvement fit tourner la selle dont les sangles avaient été coupées , et il tomba lourdement sur la bruyère , qui amortit un peu la violence du choc. En un instant il fut réduit à une immobilité complète par la cohue des assaillans qui s'emparèrent de chacun de ses membres, et il se croyait sans doute à sa dernière heure , quand une voix bien connue , tonnant à ses oreilles, avec l'accent d'une autorité souveraine , dissipa , en un instant , la foule qui l'entourait.
— Mon hôte , lève-toi , et sois le bien venu!
A ces mots prononcés en langue française , cl qui succédaient à une énergique apostrophe qu*'il n'avait pu comprendre, Ombert se dressa rapidement sur ses pieds et se trouva en face de Jehan le Piéchin. Son étonnement fut moins grand de rencontrer cet homme en un tel lieu, et en pareille compagnie, que de voir le changement qui s'était opéré dans la personne et dans le costume du mendiant. L*'ironique humilité de son maintien avait fait place à une dignité réelle , sa taille s'était miraculeusement redressée , et il ne paraissait pas avoir plus de quai-ante ans ; un costume pompeux et bizarre relevait sa bonne mine , ses yeux étincelaient dans Tombre qu'un turban de soie écarlate projetait sur son visage basanné , et une majesté sauvage resplendissait dans tous ses traits. Le baron dissimula sa surprise conmie il convenait à un homme de son rang, et son regard seul exprima à son libérateur une reconnaissance qui ne changea
rien au ton de supériorité qu'il crut devoir prendre avec lui, ainsi qu'il aurait fait avant cette aventure. Le Réchin ne se méprit point sur le rôle qu''il avait à jouer en cette rencontre. Il se montra moins familier qu'eau château du baron , et il commença par faire rendre à celui-ci ses armes, pendant qu''il ordonnait qu''on fît reposer son cheval. Bertram qui aurait suivi son nouveau maître en enfer, arriva sur ces entrefaites, précédé parFiint qui bondissait de joie, et le Réchin ordonna que Ton prît soin de Fun et de Tautre, sans oublier la monture de Técorchcur. Puis le baron ayant consenti a parcourir les domaines du mendiant, lui expliqua, chemin faisant, comment, averti par un espion de la troupe, que le baron de la Roche -Corbon venait d''ètre amené au camp, il s''élait empressé, lui, chef et roi absolu de la bande , de se rendre sur le lieu oii ses gens commençaient leur honnête métier.
— La Bohème , diL-il en terminant , vous doit, monseigneur, unegrande reconnaissance, et vous vous êtes fait parmi ses enfans des amis qui ne vous manqueront pas au besoin ; notre puissance, pour être absconse et souterraine, n'en est que plus active. Les rois ne Pont pas toujours méconnue , et les personnages les plus élevés en dignité la prennent quelquv^fois a leurs gages.
— Un simple baron, répondit en souriant Ombert, ne saurait donc la dédaigner sans outre-cuidance ; aussi , mon hôte, je me mets sous cette haute protection, et peut-être ne tarderai-je pas à en avoir besoin, car je viens d''offenser mortellement un prince dont j'aurais du peut-être me ménager Tappui.
— J'en connais un , repartit le Réchin , qui saura mettre un frein a la colère du prince ; voila, monseigneur, celui dont Tappui pourra vous être utile...... tant qu'il aura besoin
de vous, ajouta-t-il avec un vire amer. Bien
l'excomm. u. 3
que ces derniers mots eussent échappé au Réchin comme un relour de sa pensée sur ses propres affaires , ils firent impression sur Ombert , qui s'en souvint plus d'une fois par la suite.
Cependant il examinait avec curiosité Tasile que la tribu nomade , dont il était Phôle pour une nuit , avait su se créer dans cette gorge solitaire. Une tente circulaire et ouverte sur le milieu en occupait le centre ; cette tente était composée de lambeaui d'étoffes diverses de tissus et de couleurs; un grand feu était allumé au milieu et paraissait n'avoir pour but que d'échauffer cette salle ouverte à tous les vents du ciel, et qui abritait les chevaux , les hommes et le bétail qui s'y trouvaient confondus sans aucun ordre apparent. Lescuisines étaient dressées en dehors de la tente et adossées pour la plupart aux rochers. Des broches y tournaient, étalant l'espoir du souper qui
paraissait devoir être prochain, et que contemplaient d''un œil avide des enfans en bas-àge et des chiens adultes. Ce lieu e'iait aussi le rendezvous des animaux jongleurs qui servaient au besoin de gagne-pain h la troupe; un ours tournait une broche d''un air bénin, et un singe, encore paré d''uiie toque empanachée, se brûlait les doigts en tirant de la braise des grillades qu''un enfant lui disputait avec avantage. Quant aux hommes et aux femmes de tout âge qui circulaient dans ce Capharnaiim, Ombert admirait Textraordinaire expression d''intelligence el d'*activité qui animait leurs traits souvent irréguliers, mais rarement désagréables. Il lui sembla que la laideur, dans cette race étrangère au sol de la France , n'avait point ce caractère de vulgarité et d'hébétement qui est propre à la vieille nation Gauloise , tandis que la beauté s'y rattachait a un type plus harmonieux et plus sévère que celui dont la race Franque étalait encore à cette
époque roriginaire dislinclion. Quand il eut parcouru tout Tespace occupé par les sujets de Jehan le Réchin, celui-ci termina de la sorte les détails qu''il avait donnés a son hôte sur des mœurs si nouvelles pour lui.
— La Gorge aux Loups que vous venez de visiter , lui dit-il , est fortifiée contre les attaques du populaire et des archers de sa Majesté par une terreur superstitieuse que nous avons su répandre à vingt lieues a la ronde ; nous nous sommes en outre ménagé autour de Paris plus d^un asile du même genre, mais c'est ici que nous avons établi notre quartier-général. A. vrai dire, ce lieu, non plus que ceux cil nous avons coutume de nous réunir, n''ofiFre pas toutes les conditions dVlégance et de commodité qu''on trouve à laRoche-Corbon,mais aussi n''est-il pas dans le voisinage de Tabbaye de Marmou tiers. Je ne vous ai raconté, de nos mœurs et de nos usages, que ce qui pourrait
vous échapper dans le court séjour (jue vous ferez près de nous, car j'*ai voulu vous ménager quelques surprises qui laisseront de profondes traces dans votre esprit juste et sain en dépit d''une éducation oii la nature s'est vue toujours contrariée. Vous ne prendrez ni nos principes ni nos mœurs, car ils ne sauraient convenir à un homme placé dans le monde comme vous Têtes, et dont les premières impressions ont été' purement sociales. Mais plus d''une fois peut-être, quand la vie vous aura révélé ses secrets, et quand ses chaînes commenceront a vous peser, assis au foyer hospitalier du château de vos pères , vous pencherez la tête et vous songerez à la vie insouciante et libre des Bohémiens. Deux fois vous m''avez vu intervenir dans votre destinée avec une autorité qui a du vous surprendre, plus d'aune fois encore je vous apparaîtrai en des difficultés que, réduit à vos propres forces, vous ne sauriez surmontjer , et que vous me
verrez éluder sans effort. Souvent, sans doute, des actes que vous avez coutume de trouver condamnables, et que les apparences vous rendront odieux, nous mettront mal dans votre esprit, et, demain peut-être, dansPhomme qui vous parle, vous ne verrez qu^m scélérat; pensez alors a la protection désintéressée et a Tin violable reconnaissance de Jehan le Réchin ; souvenez-vous du regard qu''il vous adresse en ce moment, et ne prononcez pas dans une cause obscure ; n''écoutez que votre cœur noble et généreux, une voix s'y élèvera toujours en faveur du mendiant que vous avez sauvé , du père que vous avez rendu a sa famille errante. En achevant ces mots, Jehan conduisit le baron sous la tente oîi le souper était dressé sur des nattes qui servaient de sièges et où se roulaient déjà, péle-méle , hommes et femmes, enfans, vieillards. Tours, les singes , le nain , les chiens savans , enfin tout ce peuple sauvage et grotesque que le
Rechin appelait sa famille. Les pots luisaient de toutes parts, au milieu des groupes sans nombre , la venaison fumait a la clarté des torclies, elle foyer jetait vers le ciel une colonne de flamme ])étillante et joyeuse ; tout révélait le projet d''une orgie effrénée. Le baron se laissa désarmer pour être plus a Paise ; puis ayant chaussé des babouches élincelantes de paillettes , il s''enveloppa dans un large cafetan et s''étendit joyeusement près de son hôte sur la première natte qui se rencontra sous ses pieds.
Tout en satisfaisant un appétit digne des premiers âges , le baron jetait les yeux autour de lui, et paraissait préoccupé ; Jehan en fit la remarque, et son malin sourire embarrassa quelque peu le baron, qui sentait, sans se Tavouer peut-être , que sa curiosité n''était pas innocente ; il retint pendant quelque temps une question près de lui échapper, mais, peu habitué a combattre ses impressions, il de-
manda enfin à son hôte , d''un ton qu""!! s''efforça de rendre indifférent, si la fée ou le gnome qui lui avait servi de guide, tarderait long-temps encore à sortir de terre ou à tomber des nuages. En achevant ces mots, il leva la tète vers le Réchin, mais il ne put entendre la réponse du chef ni voir l'expression sardonique qui anima, en ce moment, son visage de cuivre; car deux mains que ses sens reconnurent, s'abaissèrent tout-à-coup sur ses yeux, et une voix toute féminine murmura
près de son oreille, ce mot : — Devine!
Ombert devina, sans doute, car il ne put parler. Quand il rouvrit les yeux, le Réchin avait disparu : à sa place, se tenait debout, dans un gracieux embarras, une créature en qui il reconnut la taille de la jeune fille qu'il avait délivrée et le profil du jeune garçon qui lui avait servi de guide. Mais a cette heure toute incertitude était dissipée, le baron contemplait une femme. La bohémienne s'était parée de
tout ce qu'elle avait de plus précieux et de plus rare. Ses longs cheveux étaient ornés d'une multitude de pièces de monnaie de tous les temps et de tous les pays , qui sonnaient autour de sa tête ; des perles, des pierres précieuses, des grains d'ambre et des fils de corail, brillaient au milieu de ses tresses noires; un gros saphir jetait de sombres feux au milieu de son front; sa taille était serrée dans un corset de satin bleu, broché d'argent, une ample et longue robe blanche de cachemire, étoffe alors inconnue en Europe, entourait ses hanches nerveuses, et, s'ouvrant a la pointe de son corset, laissait voir des jambes fines et rondes serrées dans un caleçon de soie blanche rayée de bleu; soncou, sa poitrine, ses épaules, ses bras et ses pieds étaient nus, et sa peau brune paraissait ne recevoir aucune impression de l'air frais de la nuit. Elle croisa les jambes, et s'assit a la façon des Orientaux, en rougissant de plaisir sous les regards dé-
vorans que lui jetait Ombert ; elle parla et fit voir des dents noires et luisantes comme le jais, sa bouche exhalait le parfum du benjoin. Ombert ne s''étonnait de rien ; tels sont , pensait-il , les usages de la Bohême.
— Je m'appelle Zëa, lui dit la jeune fille ; je suis née il y a treize ans dans ce bois ; ma mère est sous une yeuse de quatre ans ; j'ai mis un signe sur Pëcorce. Une fille de Bohême ne connaît point son père , mais on trouve que je ressemble au chef, et je sens que je Taime comme j'aimais ma mère. Toi, lu es Ombert, dans ta tribu on t'appelle baron : cela veut dire chef et fils de chef; tu n'as qu'une seule femme , elle ne t'aime pas, et tu l'aimes parce qu'elle est blanche; moi" je t'aime, et tu ne m aimes pas, parce que je suis noire. Telle est la vie; ma mère m'a dit cela.
En prononçant ces derniers mots, Ze'a jeta sur ses bras polis et sur son épaule dorée un
regard qu''elle releva ensuite sur Ombcrt avec coquetterie ; mais elle avait réveillé un souvenir dont elle ignorait la puissance. Les yeux d''Ombert s''étaient remplis de larmes, il les tenait baissés pour dissimuler sa faiblesse, et il portait lentement les morceaux à sa bouche, pendant que Zéa continuait son babil enfantin. Tout a coup il Tinterrompit .
— Zéa, lui dit-il, le Réchin, qui vous a parlé de Catherine, vous a-t-il dit pourquoi elle ne m''aime pas?...
— Non, répondit la Bohémienne avec douceur, mais jcTai deviné...
— Eh bien ! dit Ombert avec tendresse en prenant sa main.
Zéa rêva un instant, et lui dit en le regardant :
— Le jour, tes yeux cherchent ses yeux , et la nuit, tes lèvres n''attendent pas les siennes. . . Près^d"'elle, tu soupires comme le ramier dans les bois, et tu gémis comme tout mortel dont
le cœur est blesse... Quand son regard tombe sur toi , tu te sens emu jusque dans les entrailles , et le frémissement de ta voix décèle le trouble de ton cœur... Quand tu lui parles, tu ^arrêtes parfois tout à coup, et tu trembles de lui avoir dëplu... Voilà pourquoi elle ne t'aime pas.
Ces mots étaient accompagnés d''une pantomime si touchante , et la Bohémienne , en les prononçant , se donnait si bien tous les torts qu''elle reprochait à Ombert , que celui-ci, vaincu par cet ingénieux témoignage d''une tendresse humble et soumise , ne voulut pas lui rendre Pingratitude dont la sienne avait été payée ; il connaissait trop bien les tourmens de Tamour dédaigné pour vouloir les causer lui-même , et , en cédant aux mouvemens impétueux de son cœur, il crut obéir aux inspirations de la seule pitié.
— Non , s"'écria-t-il en attirant la Bohé-
mienne dans ses bras , je ne veux pas vous croire ! . . . Non , chère enfant , un noble coeur ne peut être insensible îi tant de passion. Laisse-moi croire que Pamour attire Tamour, et laisse-moi te le prouver.
En parlant ainsi il pressait Zéa sur son cœur; mais, avant que ses lèvres eussent pu effleurer celles de la Bohémienne, celle-ci, glissant comme une couleuvre entre ses bras , bondit au-dessus de sa télé. Etonne', il la chercha des yeux , et la vit a quelques pas de lui sur les genoux d''un jeune gars de sa tribu à qui elle prodiguait les plus tendres caresses.
Ombert sentit au cœur un froid mortel , il serra convulsivement les poings , et prenant un flacon de vin qui se trouvait à sa porte'e , il le vida d''un trait en appelant Pivresse au secours de son pauvre cœur défaillant. En ce moment un léger bruit lui fit tourner la tète, et dans les yeux perçans de Jehan le Uéchin
il lut la fatale sentence : — N'attendez jamais qu'ail sorte d^une robe autre chose que perfidie et noire trahison !
Le baron , irrité de la supériorité que les circonstances donnaient si fréquemment sur lui à un homme d''un rang si inférieur au sien, traita le Bohémien avec quelque hauteur. Jehan le laissa exhaler sa mauvaise humeur pendant quelques instans ; enfin il prit la parole.
— Quand le malade s''eraporte contre le médecin, dit-il en souriant, c'est un signe que la guérisonest proche; quand le voyageur commence a maltraiter son guide , c'est qu'il aperçoit de loin le clocher de la ville oii il est attendu. Puisse bientôt mon hôte, initié aux secrets de l'amour et a la science de la vie, oublier dans un profond repos les épreuves passagères auxquelles il devra la sagesse!
Ombert ne comprit point le sens de ces pa-
rôles mystérieuses, mais il fut touche du ton a£Fectueux qui les accompajrna ; il fit si^ne au Bohe'mien de s''asseoir près de lui , et se livra avec abandon a la gaîlé que les joyeux discours de son hôte lui rendirent bientôt , et qu'un vin généreux contribua à entretenir. Cependant Torgie grondait autour de lui comme un orage , les cris rauques ou glapissans, les défis insensés, les joyeuses chansons , les épanchemens larmoyans éclataient a son oreille au milieu d'aune rumeur confuse; tous les sons étaient discordans , toute forme était altérée ; déjà les yeux sortaient de leurs orbites, chaque bouche était contractée ; les gestes avinés , les postures obscènes se croisaient , se confondaient aux yeux d''Ombert , dans un chaos que les fumées du vin lui dérobaient par intervalles , et , au milieu de ce tableau mouvant que la clarté des torches n'^éclairait qu''à regret , surgissaiit d'^instant en instant une forme suave qui je-
lait autour d''elle une vive lumière ; mais cette vision , fugitive comme un éclair, laissait rame d'Ombert dans une nuit profonde qui se dissipait lentement et qu''il eût voulu prolonger.
Cependant ses yeux restaient ouverts, et ses sens recevaient de tous les objets extérieurs des perceptions confuses , ou incomplètes et faussées ; le sentiment de la réalité s''altérait graduellement en lui , la vie se rapprochait du rêve et s''y brisait en s'y réfléchissant , comme un rivage qu'ion voit s''alonger en tremblant dans le miroir d''une eau courante.
Tout-a-coup les groupes des buveurs s^ébranlent , se confondent , une force inconnue les emporte dans une ronde immense, comme un vent d''orage fait tournoyer les feuilles sèches dans les bois. Ombert se lève et veut fuir, mais il cherche en vain une issue. Tantôt un énorme serpent aux écailles changeantes déroule autour de lui des aiuieaux éblouis-
sans et qui se succèdent sans fin , tantôt , penché sur un courant rapide , il voit passer les flots et se sent gagné par le vertige ; mais voila que des eaux sort une femme belle et nue , Fécume du fleuve étincelle parmi ses noirs cheveui , et des gouttes brillantes ruissellent et sautent de sop épaule sur ses seins bruns; elle tend les bras, et souriant avec des dents d''ébène : — Viens , dit-elle. Ombert s''élance , mais le courant Fentraîne loin des bords. Roulé entre deux foules dont Fune s*'écroule sans cesse devant ses pas tandis que l'autre se rue avec fureur sur lui , Ombert rêve qu'il est bercé par le vaste océan dont la voix mugit a ses oreilles. Il ne veut point lutter contre les flots dont il est le jouet, il s'abandonne à leur caprice ; mais des profondeurs de l'abîme une voix monte jusqu'à lui , il tressaille , et ses yeux plongent sous les vagues. La , parmi des Formes sans nom , parmi ces créations insensées que la nature a l'excomm. 11. 4
reléguées !oin du soleil , la perfide Ze'a livre sa bouche aux baisers d\\n vieillard insolent qu''Ombert a déjà rencontré sous les flots dorés de la Loire. Le méchant vieillard rit des menaces d''un rival dédaigné ; Ombert , tpansporté de fureur , s''efforce en vain de parvenir jusc|u''à lui , les flots mugissans le repoussent , remportent , Pélèvent jusqu'au ciel et le jettent inanimé sur le rivage.
Quand Ombert reprit ses sens , il se trouva mollement étendu à quelques pas de latente, sur un lit de bruyère fraîche ; les pâles rayons de la lune glissaient a travers les feuilles dW bouleau et éclairaient une douce figure , qui se penchait sur lui , et le contemplait de Pair d''une mère inquiète , une bouche fraîche et souriante se posa doucement sur la sienne.
— Serre-moi sur ton noble cœur , mon brave Ombert , lui dit Zéa , je suis a toi , je suis vaincue , ne crains plus de me voir échapper de tes bras !
XY
Une fâcheuse reconnaissance.
A la pointe du jour, Ombert fut réveillé par les hennissemens de Gibby, qu^il aperçut a quelques pas, sellée et harnachée. Zéa tenait la jument par la bride. La Bohémienne avait revêtu un costume qui se composait d'un pourpoint court de velours bleu passé et dW haut-de-chausses de laine a raies rouges
et noires, qui, fort étroit le long des jambes, s''élargissait au-dessusde la taille, et dissimulait sous les bouffantes de soie rouge qui s'^échappaient par des creve's , le le'ger e'panouissement des hanches de la jeune femme. Bertram avait attaché son cheval à un arbre , et il présentait au baron les diverses pièces de son armure, qui brillaient aux premiers rayons du soleil. Ombert eut quelque peine à reprendre ses sens ; il jetait autour de lui des regards étonnés.
Le sommeil du matin, après une nuit de bonheur, est profond et difficile à secouer.
Quand le baron eut aperçu Zéa , qui souriait malignement et dont les yeux étincelaicnt dans Tombre d'un bicoquet de feutre gris orné de quelques plumes de coq , il rougit et se hâta de revêtir son armure , après quoi il monta a cheval. Zca lui attacha ses éperons, et sauta en croupe derrière lui , après lui avoir indiqué la direction qu''il devait prendre pour
sortir de la Gorge aux Loups. Flint aboyait et bondissait follement devant Gibby, et Bertram suivait silencieusement son maître. Au détour d'un hallier qui formait Tentre'e du ravin, Jehan le Rëchin parut tout-a-coup aux regards du baron , qui Favait parfaitement oublie', ou plutôt qui ne se l'était pas encore rappelé.
Le Bohémien avait repris les haillons sous lesquels Ombert Pavait vu pour la première fois. Il souhaita au voyageur une heureuse arrivée et lui indiqua un gite qu'il lui conseilla de choisir de préférence a tout autre.
— Cette hôtellerie , dit-il à Ombert , convient sous tous les rapports à un seigneur dont le rang est élevé et la situation un peu basse. Les Bohémiens ne vous y inquiéteront pas , et pourtant ils auront l'œil sur vous, et vous serviront , a votre insu , en amis humbles et fidèles... Ce conseil, poursuivit Jehan, est le seul qu'il me convienne de vous donner. Je
connais la jeunesse et sais combien elle est rétive aux enseignemens qui ne lui viennent point des événemens. La nécessité vous jettera parmi les nôtres , vous y serez reçu en frère. Jusqu'*à ce jour, que le hasard vous guide. 11 protège souvent les hommes qui vous ressemblent ; mais il faut Taider au besoin, car souvent Taudace est impuissante sans le conseil.
Ombert , habitué au langage mystérieux et solennel du Bohémien , sourit avec douceur à son hôte et lui dit adieu de la main ; puis il se dirigea , a travers la clairière , vers un fourré que la Bohémienne lui indiqua.
Il fallait éviter la ville de Fontainebleau , cil Ombert aurait pu faire une fâcheuse rencontre : le duc d'^Orléans devait partir de grand matin et suivre une route qui longeait, pour le plus souvent, la rive gauche de la Seine jusqu''à un village de cette rive oîi plusieurs bateaux Pattendaient pour le transpor-
ter à Paris avec les principaux personnages de sa suite. Il s''agissait donc, pour Ombert, de gagner, a travers la Torét , un point de cette même roule qui se trouvât au-dessus de celui où le duc d''Orlëans devait Tabandonner. Ombert confia de nouveau à la Boliëniienne les guides de son cheval, et s''abandonna pour cette fois en toute confiance h sa petite amie , qui peut-être méditait dëj'a quelque trahison. Chemin faisant , quand Ombert eut vaincu rembarras juvénile qui le condamnait au silence, une conversation intime et fraternelle s''elablit entre son guide et lui. Zca lui raconta la vie chanceuse et libre des Bohémiens ; repondant toujours avec franchise et naïveté' aux questions d'*Ombert, elle lui exposa la rigoureuse et farouche logique sur laquelle est basée toute la morale de ces peuplades indisciplinées qui fondaient alors sur POccidcnt comme ces nuées de sauterelles dont il est question dans les saintes Ecritures ; puis elle
lui parla de ses jeunes anne'es, de sa mère, une enfant comme elle , de sa mère qu''elle aimait si tendrement et quelle avait tue'e. A ce mot, qui re'sonna dans le babil enfantin de la jeune fille comme le cri de la chouette au milieu de la chanson du rossignol, Ombert tourna la tête avec e'tonnement vers la Bohémienne.
— Quoi! s'écria-t-il , par me'garde sans doute?
— Hélas! non! dit en soupirant Zéa. Monseigneur , voici : la violette fleurit avant le lis, et les boutons d''or des prés avant les roses. A douze ans , ma mère avait une fille qu'elle appelait Zéa ; à huit ans j'étais plus grande que ma mère , et nous étions bien enfans toutes deux. Un jour que nous cherchions des fraises danscebois, nous parvînmes en haut de la Roche qui pleure. A ce moment, votre roi Charles VI, qui pour lors n'était pas occupe et qui prenait ic divertissement de la chasse,
vint a passer avec sa suite. Tous les jeunes seigneurs qui formaient son escorte nous jetèrent en passant des paroles moqueuses et douces à la fois. LW d''eux , qui marchait a la droite du roi , me sembla beau et brillant comme Aldëboran dans sa gloire ; il nous regarda avec des yeux étincelans. Le roi lui dit alors : — Mon frère , voilà deux ribaudes qui doivent être de votre goût... Celui a qui le roi disait : Mon frère... rougit et baissa les yeux. Je ne sais ce qu''il répondit , mais il ralentit le pas de son cheval , et quand il fut un peu en arrière , il détacha son écharpe , qui était toute brodée d'or, et il me la jeta, car c'était à moi , j'en suis sûre ; puis il partit au galop en criant : A l'hôtel Saint-Pol , belle mie!... Je m'élançai sur l'ccharpc , qui était restée suspendue aux branches d'un bouleau nain , et que ma mère , jalouse, s'efforçait déjà de saisir. Nous luttâmes long-temps sur la pente glissante du rocher, mais je fus la plus forte ;
la pauvre Djerrid tomba et s''efforça de m'entraîner dans sa chute. Je parvins a me retenir aux branches du bouleau, et en deux bonds je fus auprès d''elle. Hëlas! il n''y avait plus de ressource , son front était horriblement ouvert ; elle tourna les yeux vers moi et me sourit avec douceur; puis, me montrant du doigt Vécharpe, elle fit signe qu*'elle la désirait; je courus la chercher, elle contempla long-temps les signes qui s^ trouvaient brodes , puis elle me dit en me montrant un petit écusson d\izur où brillaient trois fleurs de lis d''or : — Ze'a, c''est Técharpe d'un prince... Ce furent ses dernières paroles. Je Pavais appuyée contre un arbre , et, agenouillée devant elle, je pleurais sur son cœur. Pendant ce temps , ma pauvre mère m''avait fait un turban de Pécharpe brodée, et ses doigts Pajustèrent à mon visage jusqu^au moment où je pris son dernier soupir dans son dernier baiser. Je creusai moi-même sa tombe , et j'y plantai
une petite yeuse que la dent des jeunes faons a épargnée. Mais je ne suis point allée a Thôtel Saint-Pol , et j\'ii pris en haine ce frère du roi que j'aurais aimé s''il ne m'*avait point coûté ma pauvre mère.
— Et voilasans doute, interrompit Ombert, pourquoi vous opposiez hier une si farouche résistance au pourvoyeur du prince ? Ce souvenir seul...
— Oh ! s'*écria Zéa , que le ton piqué du baron rendit à sa folle gaîté , ce n'était pas la seule raison peut-être , et vous oubliez que je n'étais pas en toilette de cour; j'avais oublié mon écharpe , et le prince m'aurait pris pour une ribaude , à me voir sortir de la poche d'un de ses archers. OIi! ce n'est pas ainsi que je veux le revoir, car je l'aime et je le hais en même temps. Croiriez -vous qu'hier, en cherchant à lui échapper, je me reprochais une haine injuste et qui me privait du bon-
heur d''apparlenir, ne fût-ce quenlre deux soleils, au plus noble prince de la terre.
Ombert se mordit la lèvre et garda le silence.
Au bout de quelques minutes , Zëa poursuivit d'un ton rêveur et comme si elle eût répondu à ses seules pense'es :
— Et pourtant, il faut qu''il périsse... Le sang veut du sang... Pauvre jeune seigneur! si noble et si beau î . . .
Ombert enfonça ses éperons dans les flancs de rinnocente Gibby, qui piaffa et fit entendre un hennissement douloureux.
Zéa flatta de la main la victime de ses étourderies et lui adressa quelques encouragemens d'un ton plein de douceur.
Après une assez longue pause , Ombert , qui ne pouvait dissimuler son dépit, s'écria enfin brusquement et en homme qui se soucie peu d^adoucir et de ménager une transition :
— EtFamour! Famour, enfin! car vous
— fil —
m^avcz parlé de tout ce matin , excepté de l\imour. Vous avez sans doute sur ce sujet des idées aussi étranges que sur la religion et sur la morale. Qu'*est-ce que Pamour en Bohême?
— L'amour ! répondit Zéa en étouffant à grand'^peine le rire qui commençait à la gagner ; et elle répéta en serrant faiblement Ombert sur sa poitrine et en pressant de ses genoux les genoux du baron : L''amour.... Elle semblait rêver et resserrait de plus en plus les liens magnétiques dont elle étreignait son amant.
— L''amour des lis pâles de la Tourainc, ditelle enfin. Cest un souffle passager qui les courbe et les relève tour-a-tour, mais qui ne les brise jamais. L'amour des roses de Paris , c'est un parfum suave et fugitif que le vent emporte et disperse.
— Fort bien ! dit Ombert avec amertume , mais le parfum de la violette des bois n'est-il
jamais emporté par la brise ? tous les buissons des chemins ne raccrochent-ils pas au passage ? et le bouton dW des champs refuse-t-ils les sucs amers de son calice à tous les papillons de Pair? Mais laissons ce langage oblique oîi vous êtes plus habile que moi et où je sens que je m'embrouille , il ne s'agit point ici d'ëquivoquer sur des images et de cacher de méchantes pensées sous un langage fleuri comme Tautel de Saint-Martin en la cathédrale de Tours. Répondez-moi, Zéa, et ne m'Ôtez pas le courage de vous gronder en me serrant ainsi sur votre cœur perfide , dont la noirceur se déguise aussi sous ses fleurs. Qu'est-ce que l'amour d''une Bohémienne? parlez.
— L'amour d'une Bohémienne , répondit gravement Zéa , c'est la reconnaissance du plaisir. '
— Quoi ! rien de plus ?
— Bien de plus : mais n'est-ce pas assez ?
— Pour vous peut-être.
— Et pour vous, donc? sV'cria Zça, dont Taccent devint tout-à-coup bref et impétueux , pour vous qui me parlez , n''est-ce pas déjà trop? et ne chasserez-vous pas demain le souvenir importun de cette nuit dont vous rougissez dëja peut-élre ? Quand les charmes que j''ai murmures hier autour de vous auront cessé dVgir comme un parfum quis''évapore, quand mes Lras qui vous ceignent n''échaufïeront plus votre sang, que vous restera-t-il de cette nuit heureuse , hors le remords et la fatigue du plaisir? car les nuits de Bohême, cher novice d''amour, ne sont pas des nuits deTouraine. Oh! je sais bien ce qui m''attend, et Tespoir est un piège dont les appâts me sont connus. Oh! vous m''aimie:i hier, hier j''étais votre Zéa, la châlelaine était vaincue, vous gémissiez comme un enfant timide, vos regards demandaient merci , vous étiez a la fois mon sire et mon vassal, vous étiez mon Ombert ; et demain, si la Bohémienne, escortée de Tours
et du nain, vient a mener ses jongleries sous un balcon chargé de belles dames et de nobles seigneurs, le sire de la Roche-Corbon détournera la tête en rougissant et entraînera sa blonde châtelaine , dont les yeux bleus et languissans chercheront le comte Adhémar.
Ombert tressaillit vivement, mais il se contint, espérant que Zéa lui en apprendrait davanlage.Zéa, penchée sur le flanc de Gibby, suivait sur le visage du baron Teffet de ses paroles; après une courte pause, elle poursuivit :
— Voila ce qu'ails nous offrent, et ils exigent en retour que notre pensée les adore et les suive de loin , comme on dit qu''ils adorent leur Dieu, et que, jusqu''au tombeau, nos sens même leur soient fidèles. Nous autres filles d'Egypte , nous naissons trop près du soleil pour n''y pas voir plus clair dans les affaires de ce monde , et nous laissons cette religion aux femmes d''Occident , qui en ont
tant et de si diverses à la l'ois. L'amour d''une Bohémienne , c''est un lonjj souvenir et une tendre bienveillance; il ne se nourrit point de promesses et de sermens , il n'a point inventé des mots creux et sonores pour parer les simples dons de la bonne nature ; il croit que le plaisir est saint, et il le prend pour Dieu : s'il n'en a point d'autres , du moins il sert bien celui-là...
Ombert, qui n'avait pas écouté ces derniers mots, interrompit la maligne prêcheuse.
— Zéa, lui dit-il , peut-être avez-vous raisoYi, et sans doute on [a tort d'exiger en amour plus qu'on ne peut donner... vous m'avez promis votre bienveillance, la mienne vous suivra partout. Quant à la reconnaissance dont vous avez parlé, je sens que je vous en dois plus qu'à toute autre... c'est un aveu qu'il me plaît de vous faire. Mais vous m'avez rappelé vous-même des devoirs et des sentimens que vous m'aviez fait oublier; l'kncomm. k. i>
ne m''en veuillez donc pas si je vous interroge sur un sujet où vous paraissez avoir des lumières qui me sont refusées. Ce n'est pas au hasard que vous avez prononcé le nom du comte Adhémar, et j'*ai compris Pallusion que vous avez faite a son amour pour Catherine. Cessez un jeu cruel et dites-moi toute la vérité : cet amour du comte est-il partagé?
— Je rignore , répondit Zéa , et peut-être rignore-t-elle aussi , mais je le saurai. Qui peut rien comprendre à vos sentimens a tous ! vous avez tout embrouillé avec de grands mots : peut-être Taime-t-elle comme j''aime le duc d''Orléans.
— Mais ce comte Adhémar, qui est-iv et d''oii lui vient sa puissance mystérieuse?...
— Il ne tiendra qu'Ali vous de le savoir sur riieure. Ecoutez...
. Le baron prêta Poreille et entendit un bruit confus de voix mêlé au pas de plusieurs chevaux.
La Bohémienne poursuivit :
— Monseigneur le duc d''Orlëans va passer en compagnie du comte Adhémar : vous plaitil de les voir tous deux? Bien des mystères vous seront alors expliqués , mais celte rencontre ne sera peut-être pas sans danger pour vous.
Comme Zéa Tavait prévu , le baron sourit avec dédain ; prenant aux mains de la Bohémienne les guides de Gibby, il franchit rapidement la lisière d''une route que son guide lui avait fait longer à dessein depuis plus d''un quart-d''heure , et il aperçut a trente pas un cortège d''hommes armés. Afin de rencontrer en face les cavaliers qui composaient cette troupe , il adossa son cheval a la lisière , et fit signe a Bertram , de qui il avait été rejoint, de prendre la même attitude, mais à quelques pas en arrière. Cependant le cortège approchait. Parmi quelques hommes armes de toutes pièces Ombert aperçut deux cavaliers
vêtus de longues robes couvertes de velours garni de fourrures. Il reconnut aussitôt Adhe'maretrëcervelé Savoisy. Le premier e'tait couvert d'un chaperon orné d''une longue plume blanche flottante , son écharpe était de même couleur; ces deux seigneurs marchaient en tête de la troupe et s''entretenaient familièrement. Les cavaliers qui formaient leur escorte se tenaient respectueusement écartés.
Savoisy sourit imperceptiblement en apercevant le baron , mais le comte parut ne faire attention qu*'à la Bohémienne. Il s'arrêta touta-coup, et se pencha vers Savoisy, à qui il adressa quelques mots a demi-voix. Cependant Ombert , qui n'avait plus rien a apprendre , mais qui ne pouvait se défendre de quelque embarras , se tourna vers Zéa et lui dit a voix basse :
— Je vois bien le comte Adhémar, mais oîi est le duc d'Orléans?
— Le duc d'Orléans , répondit Zéa , est
celui des deux jeunes chefs qui va m^idrcsseï' la parole.
Comme elle achevait ces mots , Ombert s''aperçut que la Bohémienne avait jeté autour de son cou une ëcharpe blanche semée de fleurs de lys d''or.
Cependant le cavalier a la plume blanche adressant à la Bohémienne un regard plein de dédain et de courroux :
— Quel est ce jeune gars , dit-il , qui promène ainsi a travers champs les fleur de lys de France?
Zéa se laissa glisser de la croupe de Gibby, le mettant un genou en terre :
— Monseigneur, dit-elle d''une voix qu'elle s'*efforça de rendre a la fois tremblante et mâle , ce don me vient d''une sœur a qui Votre Altesse...
— Il suffit, s"'écria le prince , évidemment radouci , je me souviens confusément de celte
histoire; tu rn^en rappelleras les détails à Paris, ob je t''ordonne de me suivre î
En achevant ces mots , le prince de'signa a la Bohémienne le cheval d\m de ses hommes d''armes. Ce cavalier se trouvait être précisément celui qu''Ombert avait démonté la veille. Le baron , malgré la sourde colère qui s''élevait en lui , ne put s"'empêcher de sourire du hasard de cette rencontre.
Le gentilhomme du prince fut vivement piqué de Texpression d'ironie qu''il vit passer sur le visage de son vainqueur. Il s'approcha du duc d*'Orléans et lui parla a voix basse en désignant Ombert ; mais sa délation n''obtint pour réponse qu''un regard dédaigneux du prince , qui fit prendre le trot a son cheval et s'éloigna rapidement, suivi de son escorte.
Ombert avait ce privilège des organisations heureuses qui consiste en une certaine aptitude a se laisser façonner par le sort. Ses fautes venaient de son inexpérience plutôt que du dé-
faut de sens. Il devait se tromper souvent encore , mais non pas retomber dans les mêmes erreurs. Quclciiics heures de conversation Tavaient préparé a tout attendre de la Bohémienne ; aussi ne fut-il que médiocrement surpris de cette nouvelle escapade. Il jugea sur-le-champ que la fugue subite de Zéa cachait quelque projet qui se liait aux manœuvres secrètes du Réchin, et un reste de confiance qui se trouva bien placé par hasard lui fit ajouter foi au regard affectueux que la Bohémienne lui avait jeté en partant. Mais un autre point l'occupait et Tmquiétait davantage. Il avait dans le duc d'Orléans un rival paré de toutes les séductions dont A se croyait lui-même dépourvu, et tout lui donnait a penser que Catherine aimait le prince et peut-être aussi le simple gentilhomme. Tous ses projets se trouvaient renversés par ridentilé du duc d'Orléans et du comte A^dhémar. Il avait heurté dans son dou-
ble rôle Thomme entre les mains de qui il avait d'abord résolu de remettre son sort, et si la conduite digne et mesurée du comte lui donnait lieu d'attendre beaucoup de la générosité du prince , il se sentait lui-même trop mortellemint offensé par tous deux pour rien demander à Pun ou à l'autre. En même temps, il commençait à voir clair dans ses affaires. L'audace inouïe des moines de Marmoutiers s'expliquait par la puissance de leur protecteur, et le lien qui unissait le prince et l'abbaye cessait d'être un mystère du jour oii il devenait évident que les intérêts de l'un et de l'autre se servaient mutuellement.
Les moindres circonstances, qui avaient été pour lui autant de problêmes obscurs, recevaient de ce jour nouveau une solution naturelle. La tentative d'enlèvement dont Catherine avait failli être la victime , peut-âtre résignée , ne contribua pas médiocrement a le mettre §ur la voie. Sous le capuchon du moine
audacieux qu'il avait poursuivi , il voyait passer le bout de la plume blanche du duc d''0rleans. Toutes ces idées assaillaient le baron pendant qu''il prenait un frugal repas dans une auberge isolée. Il admirait que le sang royaljeùt failli deux fois ruisseler sous sa dague, et il ne pouvait s''empéclier de frémir en songeant que lui-même avait trébuché deux fois aux planches de l'échafaud.
Chaque découverte en entraînait plusieurs autres; sa mémoire excitée lui rendait les moindres détails de ce combat aux yeux bandés qu''il avait livré contre tant d'ennemis acharnés à sa perte; et, dans cette tempête d'hypothèses qui l'assaillaient comme des vagues, tous les mystérieux avis de Jehan le Réchin lui apparaissaient comme autant de phares qui l'illuminaient tout-à-coup. A ces lueurs soudaines il apercevait de toutes parts des rescifs , des bas-fonds , des brisans , des ëcueils, mais il chercjjait en vain le port.
En somme , quand il se remit en route , il avait compris que sa position ne s*'ëtait pas aggravée par le fait , mais qu'elle s'était seulement rëvëlëe , et il s'affligeait moins de la voir si fâcheuse , qu'il ne se réjouissait de la bien comprendre au moment où il allait travailler sérieusement à l'améliorer.
Toutefois , avant de livrer bataille , il résolut de passer ses troupes en revue et de jeter un coup-d'œil sur l'armée de ses adversaires : a cet effet;, il appela Bertram, qu'il chargea de ce dénombrement. L'écuyer accepta respectueusement la nouvelle dignité oîil'élevait son maître.
— Monseigneur, lui dit-il , la revue de vos troupes ne demandera pas un bien long temps. L'élite se compose de Bertram l'écorcheur et du fidèle Flint, que vous avez vu hier a l'œuvre. Cette petite armée , qui en impose moins par le nombre que par sa bonne tenue et par sa valeur éprouvée , sera soutenue par un corps
d\iuxiliaires dont vous avez pu admirer hier et ce matin encore le campement imprenable et la merveilleuse discipline. Je veux parler des Efjyptiens et Bohèmes que commande le joyeux ribaud Jehan le Rcchin.
Après avoir ainsi parlé, Berlram commença à faire de'filer devant le baron Tétat-major de l'armëe ennemie.
Le pape et Panti-pape se pre'scntèrent les premiers, montés sur deuxhaquene'es blanches qui trottaient paisiblement de front; ils étaient suivis du sacré collège , qui se divisait en deux files. Puis venait tout le haut clergé de l'Europe ; au milieu des évéques , qui marchaient les derniers , Bertram fit remarquer au baron Tévéque de Tours , dont la démarche n''était pas la moins martiale. Les chefs d'^ordre venaient ensuite ; parmi eux Pabbé dom Hélias , chappé et mitre , se distinguait par sa bonne tenue. Ce dernier cortège , éblouissant et bigarré , ne mit pas moins d'aune grande
heure à parader devant le baron, qui fit bonne contenance , sauf qu'il bâilla deux ou trois fois assez franchement à ce gros d''ennemis. Quand le chef d''ordre des capucins , qui venait le dernier, eut passé à son tour, Bertram prit la parole en ces termes :
— Nous avons jugé a propos, monseigneur, d'épargner à votre seigneurie le dénombrement du menu de l'armée ennemie , en ce qui touche à la partie ecclésiastique , attendu que les diacres, sous-diacres, curés, vicaires, chanoines , religieux de tous ordres, chantres, bedeaux , sonneurs , enfans de chœur et autres qui composent ce menu , s'élèvent, pour la part de la seule Touraine , au nombre de septante-sept mille et cinq cents , relevé fait en la dernière année, qui était mil quatre cent six, ce qui donne pour la présente année , attendu les p'^ogrès toujours croissans de notre sainte religion, l'appoint d'octanle mille. Ayant achevé cette période, Bcrtram souffla quelque
peu et fit remarquer au baron une seconde troupe qui s''avançait en bon ordre. En tcte chevauchait le roi Charles le sixième , arme' de toutes pièces , couvert de la couronne de France , qui ne ressemblait pas mal a un bourrelet, et maintenu en selle par des lisières que tenaient , a droite , le duc d'Orléans , et a gauche , le duc de Bourgogne. Ombert observa avec une secrète joie que les deux princes se jetaient en dessous des regards courroucés, et il tira de cette remarque un augure favorable a son entreprise.
Après les gentilshommes de la maison du roi , qui se composait de deux femmes jeunes et belles et de quelques marmitons laids et crasseux , après les gentilshommes familiers de messieurs les princes , qui étaient en grand nombre , tous blasonnés et bardés d'acier brillant relevé de damasquinures d'or fin, et porteurs des insignes de leurs charges, s'avançaient les grands fcudalaires , tous
les grands noms de France , repre'senle's par des hommes de fer larges et carres et faisant plier sous leur poids leurs chevaux de bataille.
Tout ce que les journées d''Azincourt , de Poitiers et de Crécy avaient épargné de sang noble était la , car les grands feudataires étaient suivis des seigneurs qui relevaient d'yeux. Ombert, qui ne relevait que de la couronne de France, versa des larmes çle rage quand il vit sa place vide entre le vidame de Meulan et le baron de Montmorency ; il jura de mourir ou de reconquérir son rang.
Cependant , la nuit , qui était descendue , empêcha le baron de jouir du splendide coupd''oeil qu*'offraient les hommes d'armes , qui continuèrent pendant long-temps à défiler
devant lui au commandement de Bertram, qui était dans son centre et qui ne se lassait pas de designer à son maître les différents corps dont se composait Tarmée ennemie , et de lui expliquer le maniement des armes dont chacun de ces corps était pourvu , comme aussi de lui donner les noms des chefs les plus considérables.
Tout-à-coup la lune se leva large et rouge, mais échancrée a sa base de pointes noires et aiguës que le baron reconnut sur Tindication qui lui avait été donnée pour la flèche flanquée de quatre clochetons qui surmontait Téglise de Saint -Victor. Cette église était la paroisse d'un village du même nom. C'était la qu'Ombert avait résolu de passer la nuit , afin d'arriver le lendemain de bonne heure à Paris, dont il n'était plus éloigné que d'une lieue environ.
Près du pont qui passait la Pièvre , Bertram
trouva une hôtellerie où il fit préparer des lits et un repas auquel le baron ne fit point fête. C'était la veille d'un grand jour.
Inspection du Champ de bataille.
Le lendemain , au point du jour, le baron se mit en route ; il n'avait plus que pour une heure de chemin. Le sommeil lui avait rendu toute son e'nergie et une partie de la confiance ingénue qui formait la base de son caractère . Deux points lui mettaient Tesprit en repos. — Premièrement , pensait-il , j''ai raison , et, l'excovm. n. 6
secondement , Catherine est maintenant à Tabri des poursuites de ce damne' duc d''Orlëans. L'intérêt qu'il pouvait avoir a me trouver dans mon tort doit avoir cessé de raveu<>^ler; puisqu''il a abandonné son entreprise contre le plus cher de mes biens, nul doute qu'il ne contribue volontiers auiourd''hui à me faire rendre les autres. Qu'il ne me porte pas une vive amitié, c''est ce qu'il est facile de comprendre , mais sa conduite prouve qu*"!! a de l'estime pour moi et qu'il n'a pas oublié les bons coups dont je Tai gratifié ainsi que quelquesuns des hommes de sa suite. De par le diable , il ne voudra pas se priver d'un serviteur qui lui vaudra mieuxaprès tout, si FAnglais revinet en France, que ce troupeau de moines puans qu'il a mis a mes trousses. Mais un point m'*embarrasse encore; il s'agit d'apprendre s'il a réussi ou non a m'enlever le cœur de Catherine. Je saurai cela de Zéa. Dans le premier cas, entre lui et moi, c'est une guerre
a môfl; dans le second, j'irai, maigre les bévues que j''ai commises envers lui , me remettre à la garde de sa pcnérosité , car il me paraît homme a sentir f]u''une Icllc démarche est d''un gentilhomme qui a le coeur à sa place. Apres avoir ainsi résumé Texamen de sa position , Ombert se raffermit sur sa selle en homme qui se prépare ik'soutenir le choc de Tennemi , et faisant prendre le trot li Gibby, il se trouva en quelques minutes sous les murs de'Paris; arrivé,en vue de la porte Saint-Yictor, qui était encore fermée , il prit un sentier qui longeait la muraille de Charles V, passa sans s'arrêter devant la porte Bordelle et gafrna la porte Papale, dont la herse venait de se lever; il traversa le pont-Ievis au milieu des laitières et des marchands fruitiers qui s'y pressaient en foule et qui le regardaient avec ébahissement , car son armure et son cortège avaient un caractère de gothique chevalerie depuis long-temps passé de mode. Quelques timides
fjuoîibcls sVievèrent même sur son passage , et ne tardèrent pas, quand il fut à distance, de se changrer en un concert qui résonna de'sagre'ablement h ses oreilles. Tout était leçon pour Ombert. — Voila , pensa-t-il , des manans a qui le rang en impose moins qu'à nos paysans de Touraine. Ce peuple la doit être difficile h mener, et tout doit être différent en ce pays de ce cjue j'ai vu jusqu'ici. Il s'agit de se bien tenir sur ses gardes.
En devisant ainsi à part lui, Ombert s'enfonce dans un dédale de rues tortueuses et noires dont les maisons se groupent sûr le versant de la montagne de Sainte-Geneviève.
Cette partie de la ville offre aux yeux du baron un aspect qu'il ne sait comment qualifier.
Le mot pittoresque n'était pas inventé ni près de l'être.
Personne ne s'était encore imaginé que les
maisons eussent pour principale deslination de fournir des effets a la peinture.
Et d''ailleurs , Ombert, depuis qu'il s'est mis en voyage, semble avoir adopte pour principe le fameux «//m/'/w/i du sage. Tout ce qu'il voit n'est pas fait pour l'engager à s'en départir, et puis le baron n'est pas un homme d'art, Habilué aux larges et hautes salles de son château , aux habitations propres, commodes, spacieuses de la ville de Tours, il n'aime pas à voir le terrain ménagé comme l'étofiFe d'un habit dont les rognures sont précieuses.
llpasse donc sans s'arrêter devant de sales et hideuses masures qui s'appuient familièrement sur de gracieux édifices. Semblable à un homme affairé qui traverse rapidement une foule où se coudoient d'élégans gentilshommes et des manans déguenillés , il ne demeure a considérer ni lesporches desnombreux collèges, ni les portails des églises plus rares, ni les ruines de la vieille enceinte de Philippe-
Auguste , ni les pignons bourgeois, moussus, rapiëce's , boursouffles , ruisselans , hérissés de noires cheminées, percés de mansardes fleuries.
Tout cela, cependant, grotesque, barbare, vulgaire, dans quelques parties, délicat, orné, grave, splendide , joyeux , sublime dans quelques autres , tout cela en masse est étourdissant; car rUniversité, c'est une ville qui a des lois, une langue, «nart, des mœurs à part, et a elle seule une ville où les archers de la prévôté et les sergens du guet ne s''aventurent qu''à contre-cœur,et d''oii ils ne sortent jamais sans y laisser quelque chose , ne fut-ce qu'une oreille ; une ville que le roi appelle ma fille aînée ^ fille quelque peu irrévérentieuse et dissolue; une ville oîi il se donne plus de coups, oii il s'échange plus d'idées en un jour, que dans tout le royaume en un mois ; une ville oii un baron excommunié est plus en sûreté qu'en aucun lieu du monde , et ou néanmoins
il ne s^avancc qu^ivcc circonspection , clans la crainte de coudoyer une franchise pointilleuse, ou de marcher sur le pied d''un privilège querelleur. Du reste , une ville active et laborieuse, une ville qui se couche tard et se lève malin. Voyez, le soleil n'a point encore paru , et le moulin de Sainte-Geneviève commence à démener ses bras comme un homme qui se réveille. Le collège de Navarre a depuis long-temps les yeux ouverts, et il en a cent comme Argus. Un seul demeure encore fermé, c''est la fenêtre du régent. Saint-Jacques du Haut-Pas bâille de toute la largeur de son portail roman ; son clocher ronfle et va chanter ; celui de Saint-3Iagloire lui a déjà donné le ton. LWbbaye dort profondément , et aussi le monastère des Chartreux. Le four banal, ardent Cyclope , ouvre un œil chassieux et rouge.
Voilà messire Nichollc Baudoyer, docteur régent en décret, qui sort da clapier peu décent de Galtière la Hoche-Crouppe ; de sa
mansarde ouverte, la blanche fille, a demi-nue, d''une main fait la figue au cuistre a cheveux gris, et de l'autre envoie un baiser de sa bouche rose à Bastien le Gaucher, son amant , qui la guette au coin d'une ruelle. L'écolier s'achemine en sifflant vers le logis de la ribaude.
Maître NichoUe le rëgent va baissant la tête et rase le mur de si près qu'il n'y fait point ombre. Dom Lois Rigault , le chanoine , qui sort on ne sait d'oîi , l'accoste , l'examine du haut en bas , et lui dit d'un Ion grave :
— Maître NichoUe , vous venez de mettre le pied dans la boue!
— Dom Lofs, répond le docteur après avoir tourné autour du prêtre , où avez-vous posé votre soutane hier au soir, qu'on la voie aujourd'hui si pleine de duvet?
Cependant Ombert se dirige vers la rue des Mauvais-Garçons, que les passanslui indiquent complaisamment. Voici les Trois-Mores aux visagesronds,noirsetluisans,anxyeuxd'émail,
aux lèvres rouges sang-de-bœuf. L'hôtelier, debout sur le seuil de sa porte, aperçoit Ombert et se découvre respectueusement ; il a reconnu Tliôte qui lui est annonce. Aussitôt il s'avance et tient la bride au baron, qui met pied à terre , puis il indique à Bertram une porte qui conduit aux écuries. Les valets de Faubergc s'empressent d'offrir leurs services à l'écuyer.
Le baron traverse une cour et un jardin au fond duquel un corps-de -logis séparé lui offre un appartement préparé a la hâte , avec moins de goût que de luxe. Ombert reconnaît une mystérieuse protection dans les soins dont il est l'objet. L'hôtellier , silencieux et grave, attend les ordres du baron , qui se fait servir un léger repas , dont Bertram mangera la desserte aans une chambre voisine , et dont Flint happe déjà les meilleurs morceaux. Puis un juif est mandé ; il étale des vétemens élégans et pplendides. Ombert choisit un
costume grave et riche , qu''il paye sans marchander. Au juif oblique, humble, silencieux, discret, succède un barbier inévitablement bavard et confiant. Le baron , forcé d'entendre rhistoire des longues querelles des barbiers et des chirurgiens , entre lesquels vient d''intervenir une ordonnance royale , se laisse, malgré lui, distraire au récit de ces plaisans débats ; bientôt il fzit plus , il interroge ; alors le barbier ne tarit plus , il met son auditeur au courant des affaires du jour , il rinforme du retour des ducs d''Orléans et de Bourgogne, de leur réconciliation, dont personne nV^st dupe , des amours scandaleuses de la reine et de son beau-frère , des différents survenus entre TUniversitc et la prévôté de Paris , de la vive sympathie qu'inspirent au bon peuple les malheurs du roi Charles le bien-aimé , de la haine qui poursuit le duc d''Orléans et tous ses partisans , et de la façon dont le duc de Bourgogne a su se concilier la
faveur publique. Ombert écoute avec intérêt ces détails , pendant que sa barbe longue , noire et tournie tombe sous les rasoirs du barbier, qui n'épargne que deux fines moustaches , et au bas du menton une touffe <[ui s"'alonge en pointe. Déjà ses cheveux coupés carrément sur le milieu du front cachent ses deux oreilles sous deux nappes luisantes, ou, pour parler le langage du temps, sous deux abat-vents. Le baron choisitquelques parfumeries , et quand Tin fa li gable discoureur passe des réponses aux questions , il se décide à le congédier ; mais Bertram est obligé de marcher sur les pieds du barbier jusqu'à ce que celui-ci soit arrivé jusqu'à la porte , que récuyer referme brusf|uement.
Cependant Ombert a revêtu le costume élégant et simple qu'il vient de choisir. Bertram , dit son côté , n'a pas perdu son temps ; ii a quille sa Yicille armure et pris des vétemens qui laissent sa profession dou-
teuse ; et Gibby, parée d'un caparaçon neuf et d'une bride dorëe , hennit fièrement dans la cour. Le baron , qui se dispose a sortir de son appartement , voit s''avancer vers lui un jeune homme de bonne mine, svelte , bien fait , ële'g^amment vêtu , et dont toute la personne Fintcresse au premier abord , mais il rougit subitement en reconnaissant sa propre imajje rëfle'chie par un miroir d'acier poli. Toutefois , il lui reste de sa méprise une impression qui le dispose favorablement pour tout le jour. A. quoi passera-t-il son temps ? il est déjà midi ; il consacre le reste de la journée à méditer les opérations du lendemain et à parcourir la ville. II sort , et les regards des passans confirment la bonne opinion qu'il vient de prendre de lui-même. Alors il s'abandonne au plaisir d'enfant de se voir élégamment vêtu et de servir de point de mire aux oeillades des jeunes filles : il sait que l'enfant redeviendra homme au besoin.
Elevé dans un château solitaire , soiis les yeux d\m père grave et jaloux de son autorité , Ombert , qui n''a jamais connu sa mère , a passé presque sans transition du joug paternel sous le joug conjugal. Les grandes passions sont , de leur nature , austères et mélancoliques : celle que Catherine lui inspira dès Fenfance, toujours assombrie de craintes et de défiance , a étouffé en lui Tcssor d''une jemiesse ardente et folle. Nul doute qu'^élevé a la cour, le jeune sire de Roche- Gorbon n''cùt donné dans quelques-uns des travers de la jeune noblesse du siècle , mais ce torrent , si long-temps contenu , ne jaillira plus désormais en inondations dangereuses ; peut-être arrosera-t-il quelquefois les prés environnans, peut-être franchira-t-il sur quelques points ses digues, mais oîi est le grand mal? et, d''ailleurs, la faute n'en est-elle pas à la volage châtelaine ? que n''est-elle restée à portée de retenir le fleuve dans son lit , et
d''en détourner , au profit de son propre clos , les irrigations bienfaisantes.
Plus le baron pe'nètre au cœur de Paris, et plus les mille accidens d''une confuse aggloniéraliond''hommescommencentàrintëresser»
Sa préoccupation cède a la diversité piquante des objets et des scènes qui frappent ses yeux. Bientôt , parvenu au bas de la rue Saint-Jacques, il aperçoit la Seine et ses quais bordés de palais, dont quelques-uns Pemportent , il est contraint de se Favouer a lui-même , sur le château de la Roche-Corbon. La population tout entière se présente à ses yeux sous un aspect riant et favorable : seigneurs, bourgeois, marchands , écoliers , hommes d''armes, la grande dame et la petite fille , la fille folle et la prude bourgeoise , tout se montre en habits de fcte , et les cloehes , qui sonnent à grande volée , rappellent a Ombert que le saint jour du dimanche n*'a pas encore été fêté par lui.
Tout en passant le Petit-Pont , il en appelle a Dieu lui-même de ranatlicmc prononcé par les hommes , et Lîcntôt , arrête sur le parvis de Notre-Dame , il admire avec recueillement la g^rande cathédrale, et se joint de cœur aux fidèles dont les chants lui rappellent des temps plus heureux ; puis il s''approche de Tédifice et examine avec inte'rêt les sculptures des trois portails.
Cependant Tofficc venait d'être terminé et les trois portes vomissaient la foule bifjaric'ée qui bientôt encombra le parvis. Ombert , qui planait sur cette mer changeante de toute la hauteur de son destrier , apprit <|ue la reine Isabeau allait sortir de Pëglise , accompagnée du duc d''Orléans et suivie de ses dames; il résolut de voir passer ce royal cortège , dont la tête ne tarda pasa se montrer. Une chaise roulante , la première qu''on eût vue en France, attendait, près du grand portail, la reine , qui , fort avancée dans 'sa gros-
sesse, ne pouvait plus monter à cheval. Cette grossesse était la sixième, je crois , tant était féconde l'occupation du roi son époux.
Le duc d''Orléans marchait à droite de la chaise et s''entretenait avec la reine , de façon qu''Ombert ne vil point celle-ci , mais il vit le prince se détourner parfois vers la foule, qui s'ouvrait, en murmurant, sur son passage, et jeter un regard froid et dédaigneux sur ce peuple dont la haine s'aigrissait encore aux sarcasmes insolens et aux rires moqueurs des jeunes seigneurs de la suite du prince. Parmi ces derniers était Savoisy , plus frêle , plus brillant, et plus fat que jamais. Il parut ne point reconnaître le baron qu'il regarda d'un air distrait. Les dames de la reine venaient ensuite , rnontées sur des haquenées et sur des mules richement caparaçonnées. Quelques jeunes fils a longues plumes caracolaient autour d'elles. Une de ces dames parut a Ombert merveilleusement belle ; elle était
blonde , un air de faiblesse et de nonchalance ajoutait au charme répandu sur toute sa personne. En apercevant le baron , elle rougit, et son visage exprima une grande surprise , et ensuite quelque bienveillance ; puis elle fit signe a un page qui, sur quelques mots murmure's a son oreille , fendit la foule et manda le baron au nom de sa maîtresse. Ombert , étonné , le suivit ; arrivé près de la dame , il s''informa , dans les termes les plus courtois, de ce qu''il pouvait faire pour lui être agréable , assurant qu'ail était tout a son service , mais aussi qu''il ne se rappelait pas Tavoir jamais vue jusqu'alors.
Cependant la jeune dame rougissait , faisait un peu la moue et ne répondait pas; tout son petit corps , frêle et souple , s'agitait fort gentiment en signe d'impatience. Le baron , qui commençait à perdre contenance , balbutiait quelques excuses et de nouvelles questions , quand , suivant la direction des regards de la l'excomm. II. 7
belle inconnue, qiii tenait les yeux baissés , il aperçut qu'*elle n'était gantée qu''à demi. Ce n'est pas tout : dans le gant rose et brodé qu'elle lui indiquait d'une main blanche et unie , il reconnut le frère jumeau de celui qu'il avait reçu d'une dame masquée , gage d'une reconnaissance douteuse pour un service inopportun.
A. cette vue , Ombert laissa échapper une légère exclamation, à laquelle la jeune femme répondit par un sourire un peu contraint, puis elle adressa un legard timide au baron , et son visage se couvrit d'une rougeur plus vive. Ombert dissipa promptement l'embarras de la jolie aventurière , il se répandit en complimens qui furent gracieusement accueillis , mais il se garda de hasarder une seule question.
La jeune dame remarqua avec étonnement une si grande réserve.
— Nul doute , sire chevalier , dit - elle a Ombert , que votre curiosité ne soit quelque
peu excitée par deux rencontres si diverses. Si la seule courtoisie , et non le mépris ou rindifférence , vous retient de m''interroger , j'irai moi-même au-devant de vos questions ; mais un plus long entretien ne serait pas ici sans danger pour tous deux. Ce soir, je suis de service auprès de madame la reine , mais demain, je pourrai vous recevoir à rhôtel Saint-Pol, où je suis logée, si toutefois vous ne craignez point trop d'entendre les dolentes confidences de la plus grande peine d'amour qui fut jamais. J'ai en outre beaucoup de choses à vous dire et un grand service à vous demander.
Ombert s'inclina respectueusement.
— Au revoir, sire chevalier, poursuivit la dame ; demain , à l'heure du souper , s'il vous prend fantaisie de rôder aux environs du logis de madame la reine, mon page vous rencontrera sans doute et vous conduira près de moi. Mais peut-être serez vous effrayé par
les semblans d^m rendez-vous d'amour avec une dame si mal pourvue d''attraits que je le suis...
En achevant ces mots , Tinconnue poussa un long soupir et laissa tomber sa tète sur son sein; puis, comme elle s''etait un peu écartée , elle piqua sa mule, qui prit le trot, et laissa le baron au milieu d'un compliment assez galamment tourné.
Ombert la suivit des yeux en songeant, puis il se décida h regagner le cortège et a le prendre pour guide jusqu**!! Thôtel Saint- Pol , dont il ne connaissait que le nom. Il se trouvait alors dans la rue de la Juiverie, qui n*'était que la continuation de la rue Saint- Jacques et qui traversait la Cité. Quand il eut passé le pont Notre-Dame , il suivit le quai jusqu'au pont aux Changeurs, et pénétra dans la ville par la rue Saint-Denis. Quelques ruelles le conduisirent alors sur la place où s'élevait l'hôtel Saint-Pol. Il fit le
tour de l'immense édifice et se fit indiquer les principaux logis qui s'y trouvaient. Puis il s'enfonça dans des rues tortueuses qui de'gorgeaient la foule endimanchée sur le places fréquentes des édifices publics et des palais royaux et privés. Chemin faisant, il s'enquérait du nom et de la destination des bàtimens qui lui paraissaient avoir quelque importance, et les questions qu'il adressait aux passans lui donnaient lieu d'admirer dans le peuple parisien cette exquise urbanité qui se change si fréquemment en une férocité aveugle. Bientôt il se trouva de nouveau au bord de la Seine et a peu de distance de la tour de bois qui fermait Paris au couchant Il suivit alors le quai jusqu'au pont aux Changeurs, qu'il traversa. La rue de la Bariilerie le conduisit au pont Saint- Michel, au bout duquel s'ouvre encore la rue de la Harpe. Ici Ombert reconnut son quartier au bruit que les étudians commençaient à mener par
les rues. La nuit tombait, et à mesure que les églises se vidaient, les cabarets commençaient a sVmplir; quel<jues bourgeois attarde's se hâtaient de regagner leurs foyers , et passaient en s''esquivant au milieu des bandes d''écoliers et de filles qui traversaient la rue en chantant. Ombert, qui se dirigeait vers les hauteurs de TUnivcrsité , s''étonnait du mouvement qu''offrait cette partie de la ville. Plus il approchait de son logis , et plus les scènes dont la rue était le théâtre devenaient foncées en violence et en gaîté bruyante. Etourdi par ces rumeurs croissantes, il lui semblait gravir la spirale d''un clocher dont le bourdon est en pleine volée ; bientôt il put se croire sous le vent même du carillon. D. traversait la rue du Fouarre , oîi un grand nombre d^écoliers venait par habitude , aux jours fériés , se délasser des jours ouvrables , afin de tirer de la rue et du peu de bourgeois et de docteurs qui Thabitaient , une ven-
gcance hebdomadaire pour un ennui quotidien.
Enfin le baron arriva sain et sauf au logis des Trois- Mores, où il laissa sa monture aux soins des valets d''ecurie , car Berlram était déjà hors d'octal de prendre soin de sa propre personne ; puis , ayant changé de costume pour ne point cire distingué de la populace au coeur de laquelle il voulait se plonger , il alla chercher son repas du soir dans une taverne obscure , afin de continuer ses études sur les mœurs parisiennes, qu''il lui importait de connaître.
Cet examen le divertit beaucoup. Il reconnut que les étudians de Paris avaient poussé Porgie bien au-delà des limites quVdle avait jusqu^alors atteintes dans la Touraine. Au milieu de ce pandœmonium, il aperçut, dans la pénombre des tavernes, plus d''un jaune visage qu''il avait déjà vu grimacer quelque part. Parmi les cris et les blasphèmes,
il reconnut a Tëclat, et au volume du son comme à i''énergie du langage, des voix qu'ail avait entendu hurler et maugre'er ailleurs.
Plus d''une fois , jeté dans une rixe que lui suscitait sa tournure de gentilhomme , sa modestie et sa sobriété , il vil ses adversaires engagés tout à coup dans une autre querelle et bientôt écrasés ou mis en fuite. Les auxilaires que le hasard semblait lui envoyer au moment où sa vigueur était près de céder au nombre paraissaient ne le point connaître et se battre pour leur propre compte.
En regagnant son logis , il admirait ce hasard protecteur, quand tout a coup la Gorge aux Loups lui revint en mémoire.
Quelques heures plus tard, Ombert, après un léger somme, prenait son repas du matin en songeant à sa rencontre de la veille et a son rendez-vous du jour, quand sa porte s''ouvrit brusquement : il leva les yeux et vit avec effroi se dresser sur le seuil le spectre du
vieux sire de laBourdaisière. Le bonsei{jneur était presque me'connaissable; son ventre tombait sur ses genoux comme une outre vide.
Ombert stupéfait ne put que s*'écrier : Et Catherine P.. .
— Perdue 1 enlevée! je vais vous conter tout cela; mais, au nom du Ciel, mon gendre, prenez pitié d'un homme à jeun depuis trente-six heures!
Le baron comiaissait son beau-père, il lui abandonna son propre siège devant un chapon entamé, vida un flacon de vin de Beaune dans un large hanap qu'il plaça à la droite du vieillard ; puis, ayant croisé ses bras sm* sa poitrine, il commença a se promener de long en large dans la chambre avec une farouche résignation.
Quand la première fougue du vieux baron fut apaisée , il commença un récit qu'il interrompit souvent pour étouffer les derniers
cris d'*un appétit plutôt las que rassasié, comme celui de Messaline.
Ce récit, dégagé des interjections, des exclamations, des hoquets et des soupirs du bon seigneur, apprit à Ombert que Catherine avait été enlevée dans le trajet de la Roche- Corbon a la Bourdaisière. Le vieux seigneur, d'abord attaché à un aibre, puis délivré par des paysans, avait mis a réquisition le cheval d"'un de ses vassaux et suivi sans débrider la litière qui emportait sa fille. Il était persuadé que Catherine avait été amenée a Paris , mais il avait perdu sa trace un peu avant Melun , oii le prix de son cheval , fourbu et mourant, Tavait seul empêché de mourir de faim sur la route, car il s''élait traîné a pied jusqu''a Paris , et ce trajet lui avait pris deux jours. Enfin, dit-il en terminant, épuisé de besoin et de lassitude, chassé comme un truand par tous les hôtelliers^ qui flairaient ma bourse vide , j''arrive hier, sur la fin du jour , a la
porte de Thôlel Saint-Pol, et je m''assieds sur un banc de pierre, offrant au diable, d''abord vous, mon gendre, puis ma fille, et enfin ma part de Tautre vie , le tout pour une tranche de lard et un morceau de pain... Ici le vieux hobereau porta le hanap à ses lèvres et se mit a boire à petites gorgées.
Ombert bondit et s'écria :
— Eh bien! eh bien ! eh bien !
La Bourdaisière poursuivit :
— Et un morceau de pain ; car la faim , mon gendre , est mauvaise conseillère ; sur un banc de pierre , ai- je dit. Tout a coup , je vois sortir de Thôtel une troupe de jeunes cavaliers éventés : je reconnais les deux seigneurs qui ont présidé à Penlèvement de votre femme; je me jette au-devant du premier, je prends son cheval par la bride , je supplie , je menace , je jure qu'il me rendra ma fille ou qu'il me foulera aux pieds de son destrier.
— Qu''est-ce ceci? sYcrie-t-il en riant, voici le spectre qui a rendu fol le roi mon frère.
A ces mots , je reconnais le duc d''Orlëans, qui , profitant de mon étonnement , dégage de mes mains la bride de son cheval et prend sur-le-champ le galop ; un des gens de sa suite me renverse dans la boue , et j'aurais été foulé aux pieds des chevaux , si un jeune page , sorti tout à coup du palais , n'était venu m'aider à me remettre sur mes jambes. J'allais le remercier de ses soins et lui demander s'il n'était point , par hasard , de la bouche du roi ou de quelqu'un des princes , quand il m'adressa ce peu de mots ••
—' Que cet accident , monseigneur , vous enseigne à user de prudence : apprenez que votre Me est aujourd'hui en sûreté et a l'abri des poursuites du prince. Quant a votre «endi e , il est loîîé dans l'Université , a Fhô-
— lU — tellcrie des Tiois-Monîs , où la cuisine est excellente.
En terminant , il prononça un mot barbare qui devait me servir de passe et me donner accès auprès de vous, et en deux bonds il disparut. Je me dirigeai alors vers le quartier de r Université , et j'arrivai enfin à riiôtellerie des Trois-Mores, qui sentait comme baume. Il était six heures du soir ; vous étiez rentré , puis ressorti; Fheureux Bertram était déjà hors d''ctat de me reconnaître; Flint, qui aurait pu constater mon identité, hurlait dans votre chambre , dont vous aviez emporté la clef, et j''avais oublié le mot de passe ! riiôtellier Fut inflexible, il me ferma sa porte.
Désespéré , je descendis vers la Seine en roulant dans ma tète de sinistres projets; mais je m''arrétai sur la place du Petit- Châtelet : là, je rôdai autour des cuisines et aux portes des talmelliers et rôtisseurs ,
qui tous , en ce maudit pays , exigent qu'on ]es paye aravance, quand un tumulte éclata dans un cabaret : j''y entrai et m'assis devant le couvert d''un homme que j'*avais vu sortir précipitamment et prendre sa course vers le pont Saint -Michel. J''ignorais que cet homme venait d''assommer riiôtellier ; je fus arrêté à sa place par les cavaliers du guet, avant d''avoir mangé une bouchée, mon gendre ! Sous les verroux je me rappelai le mot de passe , quelque chose comme allahkerim. Ce dernier coup faillit m''étre fatal : je m*' endormis en maugréant. Enfin , ce matin, la méprise des gens du guet a été reconnue : remis en liberté , je me suis traîné jusqu'ici comme j'ai pu ; et une seule chose m'étonne, c'est d'avoir repris sitôt l'habitude de boire et de manger que je croyais avoir perdue.
Depuis long-temps Ombert n'écoutait plus; debout , en face du vieux sire , la tête penchée sur la poitrine et les mains jointes sur sa
braguette, il prenait patience, de Pair d\m homme qui , colle à sa vitre , attend pour sortir que la pluie ait cessé. Enfin, il s''écria :
— Pauvre vieillard ! combien la douleur vous a changé et amaigri!... combien de cruelles épreuves ! et quand je pense qu*'Iiier, sans ce jeune homme qui vous sauva....
Ombert savait que son beau-père ne répondait jamais directement aux questions qui lui étaient adressées , et il tâchait de mettre le vieillard sur la voie des éclaircissemens , sans laisser percer son impatience et sa curiosité.
Le bon gentilhomme répondit d'abord à celle des exclamations qui Pavait le plus frappé.
— Amaigri... la douleur... oui ! la douleur sans doute , mais aussi la diète , mon gendre.
— Assurément , mais je ne puis m''empécher
de frémir quand je songe que sans ce jeune page...
— A propos , s''écria La Bourdaisière , ce page ! . . .
La mine avait e'té bien conduite , il ne s''agissait plus que d'y mettre le feu.
— Mais , au fait ? ce page , comment se fait-il qu'il connaisse ainsi nos alïaires et qu'il ait pu me donner votre adresse ?
— Bah ! fit Ombert , qui voulait avoir le signalement du page , vous aurez laisse' parler tout haut votre douleur , et un marmiton de ce logis aura surpris votre nom et le mien au passage ; le jeune avait sans doute aflFaibli votre tête et troublé votre Vue.
— Corbœuf ! un marmiton ! . . . Plut au ciel! Pour le coup, le fort allait sauter. Le
vieillard poursuivit :
— Je vous parle d'un page tout blasonné de France , d'un jeune garçon mince comme une guêpe et beau comme une lille. Sans lui...
— La ! la ! s''écria le baion , ne nous ccar tons pas. Visions que tout cela, bcau-pcre gageons que vous n''ayez. pas distingué seulement si ce gars était brun ou blond.
— Sans lui , vous dis- je , j''élais mort ; pour ce qui est du duc d''Oi'léans , c''est un prince de royale tournure , et qui monte fort bien à cheval, de plus...
— Ah ! oui , parlez-moi du duc d'Orle'ans, dit Ombert en grinçant des dents , et laissons ce jeune varlet. Vous disiez donc que le prince est bon e'cuyer ?
— Brun ou blond , brun ou blond , murmurait la Bourdaisière.
Ombert osait à peine respirnr.
— Blond comme le poil follet des griffes de Satan , avec des yeux bleus comme mon ceinturon quand il est bien luisant.
Le vieux seigneur était démonstratif comme mon oncle Tobie , et en parlant ainsi il frottait son baudrier.
l'excomm. ir. 8
Ombert regarda cette pièce du costume de son beau-père et se réjouit en la voyant noire comme du jais.
— Un marmiton ! poursuivait la Bourdaisière , un marmiton qui parle égyptiaque et phénician comme un clerc en magie.
L''explosion était complète , et Tingénieur satisfait.
— En ce cas , dit Ombert , qui avait reconnu Zéa dans les comparaisons élégantes du vieux seigneur , je n''y comprends absolument rien ; et , à dire vrai , tout cela me paraît mystérieux et inexplicable ; à moins que , depuis que Jésus-Christ m'a renié pour sien , Mahom n*'ait résolu de se mêler de mes affaires.
Le baron ne voulait pas instruire son beau-père des rapports qu''il avait eus avec les Bohémiens ; sur ce point , il resta muet , mais il laissa parler sa haine contre le duc d''Orléans , qui était évidemment le ravisseur de Catherine , et il engagea le vieillard dans les
projets de vengeance qu'il méditait. Le peu de mots prononces par Zëa ne le rassurait que médiocrement. Il comprenait fort Lien que Catherine était hors du pouvoir du prince, mais n'avait-elle pas été entre ses mains un jour, une heure? cette pensée le torturait. Il brûlait de voir la Bohémienne et de Pinterroger. Mais quelle que fut la solution de ce grave problème, où son honneur, son amour, sa vie étaient intéressés , il jurait au duc d'Orléans une haine éternelle , et se promettait , dans son duel avec un ennemi si puissant , de ne reculer devant aucun moyen qui pût assurer sa vengeance. La perte de ses biens et de son rang avaient cessé de l'occuper , et il eût échangé volontiers la certitude de ne les jamais recouvrer pour ceUe de frapper au cœur rhomme qui par deux fois avaitporté les mains sur Catherine.
Cependant la Bourdaisière ne tarissait pas ; Ombert saisissait dans les récits diffus du
vieillard quelques détails intéressans, et laissait passer le reste , comme un vanneur secoue les fétus légers mêlés aux grains plus lourds , qui restent seuls dans le van.
Le dernier coup.
Quelques heures se passèrent ainsi , pendant lesquelles le baron reprit un peu de calme. Il fit disposer un appartement pour son beaupère , qu''il laissa entre les mains du juif et du barbier , chargés de rendre au vieillard le costume et Pair d''un gentilhomme ; il chargea en outre son hôte , qui ctait un homme grave
et sensé, de surveiller le barbier, et de le mettre à la porte aussitôt quMl aurait fini sa besogne , puis il monta à cheval et se rendît chez un baigneur.
Tant de nouveaux sujets de pre'occupation ne lui avaient point fait oublier Theure du rendez-vous. Il s''étaitmuni du gant rose qu'ail devait rendre a la dame inconnue , et les soins qu''il prenait à sa toilette de corps annonçaient qu'à son insu peut-être une arrière - pensée quelque peu cavalière s'était barricadée dans un coin de son cervelet. Arrivé chez le baigneur , qui était logé a quelques pas de Thôtel Saint-Pol, Ombert congédia Bertram, à qui il ordonna de rejoindre le sire de la Bourdaisière, puis il s'abandonna aux délices du bain.
Une heure après , il sortit d'une mer de parfums et d'^essences , éveillé , fringant, rose, et il commença à'se promener «utour de Fhôtel Saint-Pol.
Le vent s'engouffrait parfois dans son sur-
tout de velours noir fourré de martre zibeline , recherche exquise pour le temps , et découvrait son justaucorps de damas couleur de pensée, broché de rinceaux dW.
A le voir si bien paré et pourléché , comme on disait alors, Torcille rose, la plume au vent comme une flamme , et la n.oustache bravement retroussée , nul ne se fût douté de la situation misérable et des sombres projets du baron. Le fait estqu"'il avait mis ses soucis de côté , et qu''il avait ajourné au lendemain toute affaire sérieuse.
Sa haine était de celles qu'ion peut laisser dormir , parce qu'on sait qu'acnés s''éveillent au besoin , et Ombert ne craignait pas de laisser refroidir son courage. Le jeune page de la veille ne tarda point à paraître : il posa mystérieusement un doigt sur sa bouche , et fit signe à Ombert de le suivre, A chaque fois qu''une sentinelle ou un majordome s''enquérait du nom et des qualités du baron,
celui-ci laissait parler son guide et admirait la présence d''esprit et la sagacité précoce qui s''acquièrent au service des dames. Enfin, après avoir traversé de vastes cours et des jardins magnifiques , il arriva au pied d'un petit escalier a vis , orné d'une balustrade découpée à joui .L'escalier s'enroulaitfort gracieusement sur lui-même, et grimpait comme un pampre au long d'une grosse tour ronde et ventrue qui ressemblait à un tonneau. Le page montra du doigt a Ombert l'escalier, et entra lui-même dans la tour par une porte du rez-de-chaussée. Quand le baron eut franchi quelques marches , il s'arrêta tout a coup ; une vive contestation paraissait engagée a la porte que le page lui avait désignée.
— Je vous répèle , monsieur de Savoisy , disait une suivante , que je vous connais fort bien et que vous ne ressemblez point au portrait qui m'a été fait par madame de la personne T|u'elle attend ce soir.
— Et moi , je vous jure , damoiselle , répondait Savoisy , que c'est a moi que madame de Vie a donne rendez-vous. Pour première preuve de ce que j'avance , voici un bracelet fort précieux que je vous oÉFre et vous prie de porler pour Tamour de moi; pour seconde preuve , je vous prendrai un baiser entre le nez et le menton , et je crois que nous devons tomber d'accord.
— Point, monseigneur; gardez vos bijoux dont je n'ai que faire ; quant au baiser , vous ne l'aurez point de mon gré , et vous n'entrerez point. Ce rendez- vous n'est pas ce que vous imaginez ; le cavalier que madame attend ce soir est un ami de son mari , et , de plus , il est porteur d'un gant de madame auquel je dois le reconnaître. Pouvez - vous me montrer ce gage?
— Cordieu ! ma mie , s'écria le jeune comte , je suis bien bon de solliciter ici par prière ce que je puis obtenir par la force î
^ 1-22 — En achevant ces mots , il «efforçait d*'entrer malgré la suivante, qui résistait sans appeler , quand Ombert jugea a propos d''intervenir. Il prit Savoisy par le bras, et, le lirant a part :
— Monseigneur, lui dit-il, vous plairaitil me suivre à quelques pas d'ici ?
Savoisy, pensant qu''il s'agissait d'un duel , fit bonne contenance et descendit à la suite du baron. Mais son étonnement fut grand quand il vit celui-ci se diriger vers Pliôtel des Lions.
— Que me veut ce diable d'homme ? pensait-il.
L'hôtel des Lions était une ménagerie qui devait son nom à Li grande quantité de lions que les rois de France y faisaient nourrir. Quelques-uns de ces animaux étaient enfermés dans des cages de fer , d'autres erraient plus librement dans des cours
creusées dans le sol et entourées crun garde-fou.
Ombert , sous la conduite du page , avait traversé rhôtel des Lions , et il avait remarqué un de ces monstres que sa vigueur et sa férocité avaient fait reléguer seul dans une des cours qui était la plus éloignée des gardiens. C'était là qu^il conduisait Savoisy.
La lune était déjà levée et brillait dans le ciel encore rouge au couchant. Quand il fut parvenu auprès du garde-fou , Ombert jeta dans la cour une échelle qui se trouvait à sa portée , puis il posa son riche surtout sur le bord de la balustrade , et tirant de sa poitrine le gant rose de la dame de Vie , il le montra au jeune comte.
— Monseigneur , lui dil-il , vous avez entendu que le porteur de ce gage sera reçu chez madame de Vie. Il ne tiendra qu''à vous de lui présenter dans un quart-d''heure, mais il faut, auparavant, le mériter. Il vous souvient
que dans votre enfance on vous conta qu'un puissant roi de ce royaume , bref de taille mais grand de cœur, disputa un jour sa couronne a deux bètes farouches , afin de donner a ses courtisans une preuve de son courage. Aujourd''hui , mon jeune seigneur , nous autres , simples gentilshommes , nous affrontons de tels périls comme d'autres courent la bague, pour un rien et par jeu, pour le gant rose d'une dame, tant les hommes ont grandi depuis le roi Pëpin en prouesse et galanterie.
En achevant ces mots, Ombert jeta dans la cour du lion le gant de la dame de Vie.
Il se fit un silence.
Savoisy pâlissait et cherchait peut-être une défaite : tout à coup il se souvint de ses ancêtres , et le sang de son coeur jaillit à son visage ; il jeta un regard au-dessous de lui, et vit le lion qui dormait ou feignait de dor-
mir sur les débris de son repas du soir , a rcxlre'mile oppose'e de la cour.
— Soit , dit-il , et maintenant au plus agile !
En parlant ainsi , il sauta lestement dans ce champ de bataille creusé comme une fosse, et dont le pavé n'était pas li plus de vingt pieds au-dessous du sol. Ombert s''élança après lui , et enleva à la pointe de sa dague le gant que Savoisy était au moment de saisir.
Le lion ne fit pas un mouvement , et les deux chevaliers pouvaient remonter sans risque ; mais Ombert ne se contenta pas d'un triomphe si facile; il renversa l'échelle que Savoisy avait déjà dressée contre le mur, et , après avoir fait tournoyer au - dessus de sa tête sa dague , à laquelle était fixé le gant , il secoua son arme , l'air siffla , le gant alla frapper le muffle du lion.
Le monstre tressaillit comme s'il eût été
piqiié par une guêpe , puis il se dressa lentement , bâillant , dëtirant ses membres comme un chat , et feignant de ne point voir ses deux imprudens adversaires.
Enfin il fit entendre un rugissement sourd et commença a battre ses flancs de sa queue, mais sans faire mine d''avancer.
Cependant Savoisy avait tiré sa dague, et voyant qu'il n'y avait aucun moyen d'esquiver le combat , car Ombert avait mis un pied surréchelle renversée et la tenait fixée au sol , il s'était rangé auprès du baron , mais a un pas en arrière.
Ombert , impatient , se tourna vers Savoisy et lui dit :
— Eh bien , monsieur de Savoisy, voici un lion d''humcur fort débonnaire : irons-nous à lui?
— Oh ! non ! s'écria Savoisy, qui parlait de la gorge , il vaut mieux l'attendre , je crois.
— Je le voudrais ainsi , dit Ombert , mais il faut en finir...
— Etes-vous prêt, monsieur ?. . . Et il tourna la tète vers Savoisy.
Mais la lutte s'hélait trop long-temps prolongée, et le jeune courtisan était à bout de son courage ; ses joues étaient marbrées de teintes violettes , ses lèvres pâles se plissaient encore dédaigneusement , mais ses dents claquaient et ses yeux se fermaient malgré lui.
Ombert eut remords de Tavoir réduit là, il le secoua par le bras, et Tencourageant dVn ton a la fois sévère et bienveillant :
— Allons, monsieur, lui dit-il , pensez à votre père , qui dort couché dans les caveaux de Notre-Dame.
Savoisy fit encore un effort , il redressa la tête et se remit un peu ; mais ses yeux , qui se rouvraient , rencontrèrent le lion dont la crinière se hérissait et dont les rugissemcns croissaient comme le bruit d''un orage qui s''appro
che. A cette vue, sa raison s^égara, et il perdit toute pudeur et tout empire sur luimême. Il s''échappa des mains d*'Ombert , qui lui tendait en Tain réchelle et rengageait k remonter, et il se réfugia dans une excavation pratiquée dans la maçonnerie. Cette sorte de niche , où un appât attirait le lion quand le gardien voulait nettoyer la cour, pouvait être close par une grille qu''un ressort tenait en ce moment levée et qui se baissait au besoin comme une herse pour enfermer le lion,
Savoisy, que la terreur rendait aveugle et sourd , s'était a peine blotti dans cet asile, oîi il se croyait a Fabri de tout danger, que le lion poussa un rugissement plus perçant ; une épaisse vapeur jaillit de ses naseaux.
Ombert s''élança et baissa la herse. Quand il leva les yeux , le monstre avait repris son attitude calme et fixait sur lui ses yeux fauves.
Tous deux se contemplèrent pendant un moment.
Cependant le lion semblait s^iffaisscr sur lui-même comme s''il eût voulu se coucher. Ombert, las de tant de de'lais, ramassa récLellc qui se trouvait à ses pieds, la brandit au-dessus de sa tête, et la lança contre le noble animal , qui en reçut le choc sans sourciller, mais dont les yeux lancèrent un double éclair ; tout à coup sa queue se raidit comme un ressort qui se détend , et en deux bonds il se trouva aux pieds d'Ombert.
Le téméraire chevalier ne fit point un pas en arrière, il enfonça sa dague dans la gueule ouverte du lion , qui brisa comme un verre cette arme de parade, et de la main gauche il planta un poignard dans la nuque du monstre, la lame pénétra entre deux vertèbres et trancha la moelle épinière.
Tous deux roulèrent dans Farène et furent couverts du sable que lejir choc avait fait voler; mais Ombert seul se releva , il posa un pied sur le corps du lion, qui râlait et l'exgoum. [t. 9
bavait une écume sanglante , et retira avec un grand effort son arme , qui était engagée dans la plaie ; puis ayant réparé le désordre de ses vétemens , il ramassa le gant de la dame de Vie et s''approcha de la grille derrière laquelle Savoisy se tenait accroupi dans une attitude de morne désespoir et de confusion.
— Monseigneur, lui dit Ombert, vous ferez mieux une autre fois; un bon gentilhomme peut sans honte reculer devant un adversaire aussi nouveau pour lui , et un gros d'Anglais ne vous eut point vu lâcher pied, j''en réponds. Je pourrais me venger en vous laissant ici , mais a Dieu ne plaise que je couvre de honte un nom comme le vôtre. Sortez ! ma seule vengeance sera de vous laisser Phonneur d\ine victoire moins difficile a remporter que vous ne Pavez cru , et qui pourrait d'*ailleurs me nuire auprès de messieurs les princes. Pour vous , qui vivez dans leur intimité , on vous
pardonnera facilement la mort de ce brave lion. Si vous consentez à me rendre ce service, je vous demanderai en outre votre dague en échange de la mienne qui est brise'e.
Savoisy, versant des larmes de honte et de regret , se dépouilla de sa dague et attacha a son côté le fourreau vide du baron.
— Hélas ! monseigneur , dit-il à Ombcrt , prenez tout ce qu''il vous plaira , je ne tiens plus à rien depuis que vous m'avez ravi rhonneur.
— Point , dit Ombert , l'honneur ne vous est point ravi , et vous avez fait ici mieux que je n'attendais de votre éducation efféminée , et aussi de votre âge , qui est encore fort tendre. Cette leçon vous servira , quittez une arrogance qui ne vient point de vous , mais gardez toute votre fierté. Je réponds à vous de vous-même ; recevez-en ce gage.
Et il lui tendit la main ; Savoisy recula d'un pas.
— Ah ! monseigneur , s'ëcria-t-il , je suis deux fois vaincu ; j'en veux croire la parole d'un homme tel que vous. Oui , vous me rendez l'estime de moi-même ; mais je ne croirai pas a la vôtre, et je n'accepterai point la main que vous m'offrez si géne'reusement, à moins que vous ne consentiez k m'imposer un châtiment.
— Lequel? dit Ombert e'tonné.
— Celui dont les vieux chevaliers, que vous e'galez en valeur et en courtoisie , infligeaient aux vaincus. Je veux , monseigneur , rendre un récit fidèle du haut fait dont vous m'avez rendu témoin à la dame que vous aimez le mieux.
— J'y consens, répondit Ombert en lui prenant la main , et je vous autorise à conter cette histoire à la baronne de Roche- Corbon , s'il vous arrive de la rencontrer par hasard.
Ombert appuya sur ces deux derniers mots
en souriant sans amertume , puis il sortit de la cour à l'aide de recliellc , qu'il tira après lui et qu'il replaça au lieu où il Tavait trouvée.
Il se dirigea ensuite vers l'escalier tournant, au pied duquel la suivante de madame de Vie l'attendait dans une vive anxiété. Il montra le gant rose à la jeune damoisclle , et fut introduit dans une salle richement ornée, oiiil était attendu par la dame de Vie, qui ignorait la scène qui venait d'avoir lieu.
Diane de Vie n'avait point d'âge ; il y avait des jours où l'on pouvait lui donner moins de dix-huit ans, et des jours où elle en avait trente; son aplomb en certaines affaires égalait sa légèreté en d'autres. Elle avait l'esprit de l'intrigue , elle avait la persévérance, mais elle n'avait pas la patience, qui est le génie de l'intrigue.
Veuve d'un vieil époux qui avait consenti a payer les faveurs de la cour par un com-
plet renoncement a celles de sa femme , Diane était retombée depuis peu de temps sous le joug du seigneur de la Houssaye, son père , vieux serviteur du roi Charles-le-Sage.
L'estimable hobereau , indigné des mœurs de la nouvelle cour, s'était depuis long-temps retiré dans ses terres, oii Diane , élevée sous ses yeux , avait subi de loin Pinfluence de» mœurs de son temps , sans doute en vertu de cette loi physique qui fait bouillonner périodiquemeut le vin dans les caves pendant la saison des vendanges.
Diane n'avait jamais connu la comtesse de la Houssaye, qui était morte en lui donnant le jour. Jamais vipère plus svelte, plus agile, plus frétillante , plus sifflante, plus diaprée , n'avait déchiré le ventre de sa mère.
A peine mariée , elle avait entraîné le sire de Yic a la cour, oîi les derniers jours du vieillard avaient été dorés de quelques di-
gnitcs tardives dont Teclat l'ayait aveuglé sur les désordres de Diane.
Le seigneur de laHoussaye, tant cjiie vécut son gendre, se contenta de gémir dans sfs garennes, sises tout auprès de Nemours; mais a la mort du sire de Vie il ramena sa fille sous ^e toit paternel et lui infligea la plus active surveillance. Mais comme on ne songe pas à tout , il fut permis à Diane d^entretenir une étroite liaison avec une de ses cousines , la dame de Sambrejeu, femme sans mœurs et sans tenue , qui était parvenue à fasciner le seigneur de la Houssaye son oncle au point que celui-ci lui confiait souvent Diane qu''elle emmenait avec elle a Nemours.
Or les deux cousines ne pouvaient être en plus mauvaise compagnie que quand el?es se trouvaient en tête-à-téte. Un jour qu'elles prenaient ensemble le divertissement d'uue promenade a cheval qui avait pour but un double rendez- vous, il leur arriva d'être ren-
contrées par les gens du duc d^Orléans , qui les enlevèrent comme on Ta vu dans Je premier chapitre de ce volume.
Diane , pendant le temps qu*'elle avait passé a la cour, avait tout mis en usage pour séduire le lieutenant-général du royaume, non qu''elle éprouvât pour lui un goût plus vif que tous ceux qu''elle avait déjà satisfaits , mais afin d''arriver aux affaires à Paide de la faveur du prince et de Fempire qu'elle espérait prendre sur lui. Mais trop pressée de se donner, comme la plupart des femmes, car son cœur avait fini par être de Penjeu , elle avait échoué devant Tinconslance du prince; comme tant d'autres elle avait eu son jour.
Le duc d'Orléans était doué d'un tact très fin, et il avait en outre une grande expérience de l'amour sérieux, qui n'était plus pour lui qu'une de ces langues mortes qu'on sait à fond, mais qu'on ne parle pas.
Il avait deviné Diane, el de ce jour elle ne
lui avait plus inspiré que du mépris et pres-
que du dégoût.
Il ayait donc constamment repoussé les avances de la jeune ambitieuse, et sV'tait toujours refusé à renouer avec elle, lâcheté qu'il commettait parfois en faveur d*'autres femmes quand le caprice lui en venait.
Dans plusieurs occasions , mais surtout dans une circonstance récente , il avait profondément humilié Diane en lui préférant à Fontainebleau Berthe de Sambrejeu, qui était moins belle que sa cousine , mais qui avait pour elle Tattrait de la nouveauté et celui d''un genre d'esprit qui plaisait fort pendant mie heure.
Après cette cruelle soirée , suivie d'une nuit solitaire, outrée, et résolue a regagner le prince, ou a se venger de ses dédains, Diane avait pris le parti de se rendre à Paris avec sa cousine, qui, oubliée comme un rêve par le duc d'Orléans , était partie le matin pour
retourner à Nemours. Il n''en était pas de même de la dame de Yic , artificieuse et pleine de grâces a la fois composées et naïves; elle parvint à intéresser par des demi-confidences et par d"'adroites flatteries Isabeau de Bavière, sa royale rivale, et elle avait reparu la veille aux yeux du prince , forte de la faveur de celle qui la devait le plus redouter et haïr.
Le duc d'Orléans n'avait qu'un mot a dire pour faire tomber Diane du rang oii elle était montée; mais ce mot, Diane de Vie savait que le duc d'Orléans ne le dirait jamais à Isabeau de Bavière.
Après tout, ce n'était qu'un acheminement.
Ainsi placée , la dame de Vie avait tourné les yeux autour d'elle, et avait rencontré pour la seconde fois ce baron de Roche-Corbon dont la mine hautaine, le courage et la rare vigueur l'avaient d'abord intéressée. Elle avait appris de Berthe de Sambrejeu, qui tenait
ces détails du prince, les outrages que le duc avait prodigués au baron , et elle s''ëtait plu à voir dans le beau gendarme un vengeur , un amant , et peut-être aussi un moyen de transaction avec le prince, dont elle espérait tenir un jour la vie entre ses mains.
Car Diaue n'avait point analyse Pétat de son cœur à Pendroit du duc d'Orléans; tant de sentimens opposés y étaient en lutte, qu'elle ne formait point de projets arrêtés.
n s'agissait seulement pour elle de réunir des élémens qui pussent servir a sa haine ou a son amour , à sa vengeance ou à sa fortune, et provisoirement à ses plaisirs.
Le baron lui offrait tous ces élémens à la fois.
Quand il sortit de chez elle , le confiant Ombert n'avait plus un secret pour la dame de Yic. Il avait conclu avec elle une alliance offensive et défensive ; elle avait affermi et dirigé ses projets , et il était bien convenu
qu'il viendrait chaque soir lui rendre compte de ses démarches.
Enfin , disait-il en se frottant les mains et en s"'en fonçant sous ses fourrures , car Tair du matin était frais ce jour la, enfin j*'ai une amie et je sais par où commencer !
Et il se dirijreait vers Phôtel du duc de Bourgogne : comme il tournait Tangle du mur, il se sentit doucement touché a Tépaule.
xvm
Le page.
Avant d''allerplus loin, nous croyons nécessaire ou plutôt convenable de jeter un coupd''œil en arrière , et de faire une courte halte pour donner aux traînards le temps de nous rejoindre. D''ailleurs, les dernières fredaines du héros de cette histoire pourraient avoir indisposé le lecteur ou la lectrice contre lui;
il est temps de rappeler les griefs dont il cherche à se consoler et a se venger en même temps, et qui seuls peuvent expliquer et peutêtre excuser sa conduite c|uelque peu légère. Revenons donc à la châtelaine de Roche-Cor- Lon, et d''abord,sans parler des entrevues secrètes que son illustre amant a su obtenir d'acné, et qui sont relatées dans le premier volume , nous demanderons s''il est croyable qu'on ait pu la transporter a Paris tout-a-fait contre son aveu , que pendant un trajet de cent lieues elle n''ait pas une fois trouvé le moyen d''échapper à ses ravisseurs , et qu'en un temps oii une dame de Vie et une dame de Sambrejeu trouvent un chevalier assez courtois pour les délivrer malgré elles, comme on Va. vu au commencement de ce volume , une honnête femme ne rencontre pas dix champions tout prêts a se faire rompre les os pour lui rendre la liberté.
Non , et Ton est contraint d'admettre qu'a ■
vanl de la quitter le ravisseur avait eu le temps d''obtenir son pardon, et qu''il ne rejoignit son corteje qu'après avoir fait de sa victime une complice.
S^il en était de la sorte, on serait en outre conduit a supposer que le ressentiment de Catherine n''aurait pas été bien profond', car il avait cédé a quelques mots échangés à la hâte.
Le comteAdhémar, obligé d'escorter le duc d''Orléans, n''avait pu distraire que quelques heures des devoirs de sa charge , il avait fait cecoupàTinsu du prince, et même de la plupart de ses gens. C'était la du moins ce qu'il avait affirmé a Catherine en la suppliant de céder a la violence qu'il se voyait contraint de lui faire, et en lui jurant que des circonstances de la plus haute importance le contraignaient d'abandonner aux soins des subalternes celle qu'il aurait voulu ne pas quitter d'un jour. Il ne devait plus la revoir qu'à Paris.
Parmi les circonstances auxquelles le comte
avait fait allusion, il en était une qui eût suffi à expliquer son absence dans un moment oîi il avait des faveurs a demander et des pardons à obtenir.
La reine avait fait pre'venir le duc d'Orléans qu'acné irait a sa rencontre si sa santé le lui permettait. On comprend que le prince, jaloux de faire a sa royale amie un accueil digne de son rang , devait tenir à la présence du comte Adhémar, dont le ton, Fesprit et toute la personne agréaient fort à madame Isabelle. D^ine autre part, le comte ne pouvait pas emmener Catherine avec lui et la rendre spectatrice des désordres du prince, n''eût-elle pas été reconnue, et conséquemment compromise au milieu de tous ces soudards; puis, elle eût nécessairement attiré les regards du prince, et le comte était fort jaloux.
Bref, les choses étaient ce qu''elles devaient être : Tamant aimé n''a-t-il pas raison en tout ce qu'il fait? Catherine, qui n'avait montré au
comte que de rindignalion , commença par trouver qu**!! agissait fort cavalièrement avec elle ; puis, elle avait aperçu mille raisons qui Tcxcusaient , sans s'*avouer a elle-même la seule qui put Tabsoudre.
Cependant il s'en fallait de beaucoup que ce nouvel amour eût chassé tous les souvenirs d''une affection plus sainte et plus ancienne. Les derniers malheurs du baron Pavaient rendu intéressant. Catherine pensait à lui aussi souvent qu''à son amant, en qui Ombert n'avait pas trouvé, lors de sa chute, la délicatesse et la générosité qu'en pareille circonstance un rival aurait pu attendre de lui.
Ombert pouvait être un mari trompé, mais non pas un mari ridicule ; on ne voyait en lui ni la présomption , ni l'aveuglement , ni la frivolité, qui découragent l'intérêt, et qui prêtent a rire. D'ailleurs la violence bien connue de son caractère laissait toujours planer sur l'avenir de ses disgrâces conjugales la pro-
l'eXCOMM. II. 10
habilité d'un dénouement tragique. Aussi n'avait-il point cesse d''ètre pour Catherine un objet de respect et d'appréhension plutôt encore que de pitié.
Ce dernier sentiment était rarement inspiré par Ombert; il y avait dans ce rude et solide baron une énergie vivace qui le rendait encore redoutable , alors qu'il semblait avoir lui-même tout a craindre , et les moines de Marmoutiers, au fort de leur triomphe, ne tenaient pas leur ennerrl pour abattu. On le savait parti pour Paris oii il pouvait trouver des ressources inattendues. On se rappelait Fair altier et farouche dont il avait accueilli les anathêmes de FEgiise et la citation du roi; ces arrière -pensées empoisonnaient la joie et la paix monacales.
Le vieux domïlélias lui-même, en respirant Pair frais du matin sur sa terrasse, fronçait légèrement les sourcils a chaque fois qu'il voyait a travers les brumes de la Loire la tour
ennemie se dresser menaçante sur son vieux roc.
Il avait défendu qu'on rétablît le pont-levis et qu'aucun des moines s'introduisît dans le château que Famour, chez quelques vassaux , et la crainte, parmi le plus grand nombre, protégeaient contre toute tentative de spoliation. Cependant le voyage de Catherine s'était poursuivi et terminé sans aventures. Le chef de son escorte, homme de moyen âge , et de manières qui sentaient plus le soudard que le gentilhomme , n'avait jamais échangé avec elle que le peu de mots exigés par les soins d'un service attentif et respectueux , et les hommes d'armes qui protégeaient sa marche ne l'avaient jamais approchée.
Arrivée de nuit a Paris, et introduite avec mystère dans une maison de chétive apparence, mais dont l'intérieur était pourvu de toutes les recherches du luxe , Catherine avait retrouvé avec bonheur le service des femmes
qui lui avait manqué pendant plusieurs jours.
Mais ses nouvelles came'ristes ( chose étrange ) , étaient aussi discrètes ou plutôt moins instruites que le silencieux personnage qui Tavait amenée. Depuis deux jours qui lui avaient semblé bien longs, elle attendait quelque changement à cette vie monotone, quand un page de bonne mine fut introduit près d''elle , a un instant où, accablée de son isolement, elle pleurait sur cette bible qui lui était seule restée de tant de biens perdus , de tout un passé si loin dVUe.
Le page mit un genou en terre, et tirant une lettre de sa jaquette :
— Belle madame , dit-il , voici qui séchera vos larmes si, comme je n''en doute pas, Tabsence les fait seule couler.
Catherine, trop vivement émue pour remarquer Finconvenante familiarité de ce propos, se saisit avidement de la lettre et se hâta d'en
rompre le sceau; mais à peine eut -elle jeté les yeux sur le velin .
— Hélas! s''écria-t-elle, votre maître, beau page, a trop bien pensé de moi s''il m''a crue assez docte pour déchiffrer ce précieux grimoire ; il me faudrait une heure pour Pépe- 1er, et mon impatience ne saurait souffrir ce délai...
— Bien que peu clerc, Madame, je pourrai vous assister en ce point, car monseigneur a dicté cette lettre devant moi, et Dieu merci, ma mémoire en est fraîche.
— Quoi ! devant vous?...
— Oh ! je n''étais pas seul! car je ne suis pas encore entré si avant dans sa confidence , monseigneur ne dit devant moi que ce qu''il veut bien qui soit su de tout le monde.
— De tout le monde ! . . .
— Mais à peu près, les maris exceptés ; il y avait la quelques seigneurs compagnons de mon maître, et parmi eux monseigneur d''Orléans,
que le récit de votre enlèvement a passablement diverti : on s'est fort égayé surtout de monsieur votre père, et de la mine qu''il faisait attaché a cet arbre. . . Vous voyez bien que
je sais tout cela. Quoi! vous pleurez? là!
gageons que c'est au sujet de votre père. Maladroit que je suis, j'aurais dû taire ceci ; Pamour filial est ce qui meurt en dernier dans le cœm* d'une fille , cela survit à bien des choses. Pardon, madame, oh ! je^vous ai manqué!...
— Trêve d'excuses insultantes... Mais au nom du ciel, au nom de votre mère, jeune homme, parlez-moi de mon père; on m'a séparée de lui violemment et contre mon aveu, j'ignorais qu'il pût être insulté par celui en qui j'avais mis toute ma •confiance. Maintenant je crains tout, parlez, qu'est-il advenu de mon père?
— Ne voulez-vous pas atant tout, Madame, prendre lecture de ce billet ?
— Mon père ! mon père î s^écriait Catherine en versant un torrent de larmes.
— Je lui ai parlé de vous hier au soir ; je vous parlerai de lui ce matin, mais si je soulève de votre cœur la lourde peine qui Toppresse, n''obtiendrai-je point quelque merci , ma belle dame, pour celle dont je suis atteint ? Si vous avez des beautés qui me louchent , j'ai des secrets qui vous importent ; et je sens qu'un baiser de votre bouche rose pourra seul délier ma langue qu'enchaîne le trouble où vos yeux m'ont jeté.
En débitant ces mots avec une grâce affectée et mutine , le page s'était effrontément rapproché de Catherine ; en terminant , il osa l'attirer vers lui ; mais elle le repoussa vivement.
— Sortez! sortez! lui cria-t-eUe, et suffoquée de douleur , de honte et de colère, elle se laissa tomber sur une chaise qui se trouvait près d'elle.
Le page , debout , et la tête inclinée , la contempla long-temps d''un regard profond et singulier , lorsqu''eniin Catherine écarta ses mains qui voilaient son visage , Fexpression sérieuse et solennelle du jeune homme la saisit tout-à-coup, et elle comprit qu''il y avait un mystère dans toute la scène qu''il venait de jouer.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s''écria-t-eîle, où suis-je , et que veut dire tout ceci ?
Le page tombé a deux genoux devant Catherine et baisant le bas de sa robe :
— Vous êtes , Madame , répondit-il , dans une des maisons de plaisance d''un grand Seigneur qui vous abuse. Vous êtes dans un de ces palais dont les reines régnent peu de jours. Aujourd''hui servies , adorées , entourées de respects mer^teurs , d'^hommages ironiques , d''insultes de bas-lieu ; demain , chassées ou échangées et réduites à des ressources, qu*'il n'est pas besoin que je vous
nomme. Mais vous ne me croyez point, sans doute, et vous pensez, qu\iclmiseà la cour, comme votre rang Fcxige , un impénétrable mystère entourera votre liaison. Détrompezvous , Madame , il n*'en peut être ainsi. Le patronage du comte A.dhëmar ne saurait vous produire avec éclat dans une cour autre que celle des Miracles , et son amour n'est pas de ceux qui ennoblissent une femme. Les mauvais lieux de Paris sont riches de ses abandons. Cest pendant une orgie qu''il a dicté cette lettre oii il se plaint des devoirs qui le retiennent loin de vous , et cette lettre n''est pas la seule que j'aie a remettre aujourd'hui , en voici deux dont le sceau est le même , vous pouvez compaier. Cette adresse esta madcbmoiselleOrpliise, et celie-ciàmadamejehanne mes seules ivraies amours. Vous pâlissez , ah! c'est d'amour encore !
Après un instant de silence :
— Ah ! Madame , poursuivit-il en joignant
les mains , que tout ceci vous touche et vous éclaire. Vous comprenez bien maintenant que j'ai manqué au respect que je vous porte pour vous rendre a celui que vous vous devez à vous-même, et pour vous faire apercevoir votre situalion actuelle dans toute son horreur ; car enfin tout autre que moi, chétif , eût pu se rendre plus coupable, et votre beauté est de celles qui font oublier le danger. Mais votre dédain me prouve que vous avez en votre force une confiance trop naïve ; c''est encore la un danger contre lequel je veux vous prémunir. Sachez donc qu''ici toute femme est a la merci de mon maître comme de ceux qui savent les secrets du logis.
Et le page poussa un ressort caché sous une frange de la chaire dont le dossier se renversa. Catherine saisie par des liens invisibles et réduite à une immobilité absolue, jeta un cri qui fut arrêté sur ses lèvres par les ardents baisers du page ; alors , dans une dernière con-
vulsion de rage , elle fit ge'mir sans les rompre les liens qui rétreignaicnt , puis ses yeux à demi voilés blanchirent, sa tête qui luttait retomba mollement en arrière, et des yeux jaloux n''auraicnt pu distinguer dans ses traits et dans la molle attitude de son beau corps si elle avait perdu tout sentiment ou toute colère de Toutrage.
Quand ses yeux revinrent au monde , elle se vit assise , et crut avoir révë , à ses pieds était le page dont le pourpoint ouvert laissait échapper la gorge dorée de Zéa.
Cette vue fit tressaillir Catherine qui s'inclina vers la Bohémienne et lui tendit la main ; cependant elle rougissait, soit que la vie revînt par degrés à ses joues , soit qu''un reste d''incertitude luttât dans son esprit contre Paspect rassurant des charmes de la Bohémienne.
Zéa baignait de larmes la main de la châtelaine , il y avait dans cette douleur un nouveau
mystère que Catherine crut avoir pénétré.
— Pauvre fille , dit-elle , il t'a. donc aussi trompée , car tes pleurs me disent assez que tu es ma rivale.
— Oui, ta rivale, dit Zéa, qui songeait k Omberl. Mais je n''ai pas été trompée. On ne trompe que les grandes dames. Une fille telle que moi ne vaut pas un mensonge.
— Mon enfant , dit - elle en interrompant Zéa, tu es sans doute quelque fée, car tout en toi est étrange et mystérieux , et tu as jeté sur moi tes charmes qui ont troublé ma pauvre tête; il y a des instans où je lis dans tes yeux le saint amour d'un ange, et d''autres où j'y vois briller une flammé qui n'est pas du ciel. Tu m''as montré des dangers et des crimes dont je n''avais pas le soupçon. En moi est entrée une autre âme qui n'est pas sœur de celle que Dieu m'a donnée ; ton regard me repousse et m'attire, en tout autre lieu je te fuirais peut-être, mais ici je m'attache
A toi, il faut que tu m''arraches à ces pièjcs, à ces noirceurs...
Et se levant précipitamment, elle courut s''agenouiller sur les marches d''un prie-Dieu a Tautre extrémité de la chambre qui était un oratoire. Zéa s^élança auprès d'elle, et la saisissant dans ses bras :
— Ne crains rien de moi , bonne sœur , lui dit-elle, il faudra bien que d'abord je me venge, car , vois-tu , oh ! tu me fais bien souffrir sans en avoir aucun soupçon ; mais au fond , je sens que je t'aime, et le bonheur te reviendra par moi. Ecoute , je vais te quitter , il le faut, mais quand la nuit sera tombée je reviendrai , tu m'entendras siffler près de cette fenêtre, il y aura une échelle, un asile sur et tout ce qu'il faudra , et je t'emmènerai et je te parlerai de ton père , de ton Ombert qui t'aime, de ton Ombert que tu perdrais a. jamais si tu passais une nuit de plus sous ce toit , car alors tu serais coupable.
— Coupable ! murmura Catherine en jetant au page un regard inquiet, hélas! suis-je donc innocente ?
— Innocente , n''importe : les anges de ton Dieu ne sont pas innocens , et pourtant ils ne peuvent être coupables. Un docteur t'expliquera ces subtilités quelque jour.
En achevant ces mots le page serra Catherine dans ses bras en lui disant adieu , Porgueilleuse châtelaine lui rendit caresses pour caresses; une communauté de peines avait rendu sœurs ces deux femmes que d'étranges hasards pouvaient seuls avoir rapprochées, et cette séparation qui ne devait durer que quelques heures leur arracha de ces torrents de larmes dont les yeux des femmes récèlent d'intarissables sources.
Demeurée seule , Catherine un peu soulagée s'étonna du calme oîi la laissait la certitude d'une trahison qui ruinait toutes ses espérances. Tout ce qu'il y avait en elle d'é-
nergie avait été dépensé dans la scène où elle venait de jouer un rôle si animé quoique passif. Elle tomba dans un accablement qui n''était pas sans quelque charme, bientôt ses souvenirs l'entourèrent de ce vague réseau des songes qui émousse au regard les angles trop aigus de la réalité, ce beau page aux seins bruns , cette douce rivale dont les caresses venaient d'endormir sa douleur, Pavait initiée aux premières délices d'un sentiment nouveau pour elle , car Catherine avait ignoré jusqu'alors combien l'amitié chez les femmes a de baume à répandre sur les blessures de l'amour.
Cependant la nuit était tombée , le signal convenu arracha Catherine a cette douce extase , et lui rendit tout a coup le sentiment de sa position ; nul obstacle imprévu ne vint adroitement suspendre la péripétie pour faire haleter la poitrine du lecteur à venir. La fenêtre ouverte et l'échelleposée, Catherinemonta,
puis descendit , et se trouva dans un iardin dont le mur fut franchi par elle et par son guide d\me façon aussi vulgaire.
— Hâtons-nous , dit le page, nous n'*avons pas une minute et pas une parole a perdre, il est là sur nos pas. J''ai rencontré à un quartd*" heure d''ici son escorte qu''il a laisse'e, au coin de la rue des Manteaux, près d'un cabaret où elle doit Pattendre. Il n''a garde qu''un page près de lui.
[l En terminant, il fit sauter Catherine sur un cheval que tenait par la bride un cavalier déjà connu du lecteur, et s''étant placé en croupe , il s''empara des rênes et partit au galop.
Après un demi-quart-d''heure environ, les chevaux reprirent le pas.
— Nous avons maintenant assez d'avance, dit le page, pour laisser souffler nos montures.
— Assurément, repartit le second cavalier, une allure moins pacifique pourrait attirer
raltcntion du guet, et ceci ressemble trop à un enlèvement pour qu'ail n''y trouve rien à redire. Ce n*'est pourtant qu'une restitution, j''espère ?
— Oh ! pas encore , nous n^iUons point , cher maître, a riiotellerie des Trois-Maures^ ce serait passer trop vite de Textréme froidure a la grande chaleur ; il y a, si je compte bien, quatre grands mois entre janvier et juin, nature fait tout mesurement, ainsi ferons-nous s''il plaît au maître.
— Où donc allons-nous, en ce cas?
— A Fhôtel de Bohême.
— Il sufFit, je comprends , et ce projet fait honneur a une jeune tète. Mais parlons d*'autre chose. Oîi avez -vous pris pour ce soir licence de courir les rues? le service d'un page n'est- il pas auprès de son maître? je vous croyais plus avance dans la confidence du prince.
— Il comptait sur moi pour ce soii% mais l'excomm. n. 41
son attente a été trompée, et le sera demain aussi, et tous les jours suivans encore. La place nVtait pas tenable, tant ces jeunes seigneurs ont d'étranges pensées en tête... Maître, devinez-moi bien vite, car j'ai honte à parler, à vous si sage, des dangers que j'ai courus parmi ces débauchés.
— Ils ont donc reconnu ton déguisement?
— Au contraire, et je vous avoue que j'ai préféré vous déplaire. . . Bref, en fuyant ce soir l'hôtel Saint-Pol, je n'osais point tourner la tête, c'est un mauvais parti. N'est-il pas écrit quelque part qu'une femme fut changée en statue de sel pour avoir tourné mal-à-propos la tête? On ne me verra plus chez le duc d'Orléans; cherchez une mouche oîi bon vous semblera, il n'en manque pointa la ruche, d'ailleurs on commençait a se méfier de moi.
Ici le second cavalier, qui n'était autre que Jehan le Réchin, interrompit son interlocuteur dans une langue étrangère qui paraissait
familière à tous deux, car leur entretien se poursuivit sur un ton anime. Après environ un quart-d''heure, la petite cavalcade ayant dëbouclié sur une place située à peu de distance delà porte Saint- Antoine, s''arréta tout a coup en face d''un hôtel de modeste apparence.
— Où sommes-nous ici ? dit Catherine que la cessation du mouvement arracha au demisommeil qui Pavait surprise dans les bras de la bohémienne.
Le Réchin prit la parole.
— Vous êtes , madame , devant le seul palais qu''épargnerait le feu du ciel si Dieu venait aie souffler sur cette ville, ce qu^il ne fera point pour causes majeures a moi connues. Sous ce toit, habite la plus pure vertu, la plus douce beauté, la plus digne infortune de France.
— Ah! c''est madame Valentinc, Tépouse du duc d''Orléans !
Ainsi s''écria Catherine.
— Vous avez nommé, madame, là seule protectrice qvCil nous convînt de vous offrir; maintenant...
— N'^acîievez pas , j''ai tout compris ; le comle Adhémar est un des favoris du prince, il a par lui Poreille de madame la reine, il m''aurait reprise partout , mais le palais de Yalentine est inviolable même aux médians. Mon séjour dans un si noble asile répondra de moi à Ombert ; oh î vous voyez que je comprends, et tout cela cet enfant Fa pensé ; mais je ne suis donc pas seule au monde, il y a quelc|u''un qui m''aime et qui veille sur moi, j'ai une sœur en toi, cher frère!
Et Catherine attendrie serrait dans ses bras et couvrait de baisex^s le page qui venait de la poser a terre, et qui lui rendait caresses pour caresses.
Un grand bruit résonna tout a coup aux oreilles des deux amis, c'était le marteau de la porte que le Réchinleva et laissa i^etomber par
trois l'ois, après quoi le bohémien remonta a cheval, Zéa le suivit, et tous deux se retirèrent dans un des angles de la place dont Tombre leur permit de voir sans être vus.
— Qui va là? fit une voix cassée.
— Ouvrez ! ouvrez! s''e'eria Catherine, c'^est une veuve, c''estune infortune'e qui veut parler a la duchesse d'Orléans.
La porte s'*ouvrit lentement et se referma de même sur Catherine.
Le baron de la Roche-Coibon avait bien couru quelques risques.
— Ores, dit le Réchin, regagnons la Bohème, noire.
— Mon cœur reste à la blanche, murmura Zëa en se retournant vers riiôtcl.
L'oraloire de la duchesse d'Orléans.
Un vieux et grave majordome précéda Catherine jusqu''à la porte d\m appartement , où, après quelques pourparlers, elle fut introduite par son guide. Une duègne vêtue de couleurs sombres , et embéguinée comme une nonne , la fit asseoir dans une espèce d''antichambre , et disparut sans bruit par une porte
latérale. Restée seule, Catherine jeta les yeux autour d''elle. Cette salle , comme le péristyle, comme les escaliers, était haute et sombre; une lampe d''argent suspendue au plafond par une triple chaîne , lui donnait Taspect d'un tombeau. Le silence et la gravité de cette demeure tournèrent les pensées de Catherine vers la solitude du cloître. Oh ! le repos ! le repos ! pensait-elle , une cellule étroite , une croix de bois noir, un escabeau de chêne, et, tout le jour , assise auprès d''une croisée qui s''ouvre sur la mer , on voit au loin passer de blanches voiles.
La jeune et volage baronne était a ce point de son rêve quand une voix douce et connue réveilla. Elle tressaillit, et se levant précipitamment:— Quoi! toujours lui! murmura-t' elle a demi-voix. Surpris de cet étrange accueil , u.n enfant de treize ans se tenait devant Catherine qu*'il regardait avec étonnement; çt ) déconcerté , il froissait dans ses mains son