‹ L'excommuniéChapitre 3 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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bonnet de velours- La ducgnc qui Tcscorlait prit alors la parole :

— Madame la duchesse vous députe, madame, ce jeune messager qui est son fils, a celte fin de vous introduire auprès d''ellc. Cest la coutume de ma bonne maîtresse d'^habituer ainsi ses enfans à commercer gracieusement avec les dames et humainement avec les affliges. Ces devoirs font partie de Fëducation d*'un prince. L''ëgarcment de la douleur où vous êtes plongée a quelque peu troublé monseigneur au premier abord, mais le voici qui se remet et qui va vous offrir la main pour passer dans Toratoire où madame sa mère veut bien vous recevoir.

Catherine entendit à peine ce discours prudent.

— Pardonnez-moi tous deux, monseigneur et madame, dit-elle, pardonnez-moi le trouble où m''a jetée Taccent de cette voix c''est

un rapport étrange qu''une grande ressem-

blance de traits rend plus étrange encore.

Cependant le jeune prince, docile aux conseils de sa gouvernante, et encouragé par Texpression qui animait les yeux charmans de Catherine, offrit timidement sa main a la baronne, et la conduisit a travers un salon d'apparat jusqu''à un oratoire où elle aperçut la duchesse qui brodait, assise sous le manteau d'une haute cheminée. Le second fils de Valentine , assis aux pieds de sa mère , jouait comme un jeune chat avec les pelotons de soie qui bigarraient une large corbeille.

Bien que prévenu par le bruit qui en courait depuis long-temps en France , Catherine ne put contempler sans étonnement la merveilleuse beauté de la duchesse. Cette beauté qui survécut a la douleur et à la mort même assez long-temps pour que Fart des mouleurs en ait pu éterniser Timage, brillait de tout Féclat d'une jeunesse qui n'était plus , d'une sérénité impossible.

Valentine ctait vctuc de velours noir fourre criierminc, sa tète nue ressortait au milieu cl''une auréole e'tincelante que figuraient de larges épingles d'argent disposées dans sa chevelure suivant les règles d''une coiffure milanaise que les femmes du peuple ont conservée jusqu''à nos jours en Lombardie. Séparées en ogive sur le front et plaquées sur les tempes, de larges nappes de cheveux encadraient ses joues dans Tébène.

Elle était plus belle ainsi que les madones et les anges de pierre qui décoraient les trois portails de Saint-Martin de Tours. Catherine la prit pour une sainte^ et s'agenouilla devant elle. La duchesse alors se leva et fit asseoir la jeune femme sur un tabouret placé près de sa chaire, puis, ayant congédié ses enfans et leur gouvernante, elle prit dans ses mains une des mains de Catherine qui était fort émue, et la rassura ])ar quelques mots pleins de douceur.

Le nom de la Rocîie-Corbon était connu de la duchesse qui avait fort a cœur les affaires de ce beau royaume de France dont elle avait fait sa patrie, et qui avait rencontré dans plus d''une légende ces glorieux Ombert dont la race n''avait plus d"'autre rejeton que le mari de Catherine. Elle écouta avec intérêt le récit du différend survenu entre les moines de Marmoutiers et le baron de la Roche-Corbon. Elle se fit donner sur Forigine de ces débats des détails qui annonçaient en elle une connaissance approfondie des affaires, et elle promit sa protection.

Ce premier point approfondi, il restait encore à Catherine la tâche délicate de raconter son enlèvement et sa fuite. Dès les premiers mots, Valentine comprit Porigine de tous les malheurs du baron, Tintervention de ce comte Adhémar qu''elle déclarait ne point connaître lui fut aussitôt expliquée, et un regard jeté à propos sur Catherine acheva de Téclairer, car

elle s''enlciidait mieux encore aux affaires de cœur cj[u''h toutes autres.

— Mon enfant, dit-elle à Catherine quand celle-ci eut termine, avez-vous bien usé de franchise avec moi, et n''avez-vous rien autre à me dire? n''est-ce pas surtout contre vous-même que vous venez chercher un refuge près de moi, parlez, dites-moi tout; voyez en Yalentine une amie, une sœur. Quoique loin de vos dix-huit ans, je ne pourrais cire la mère d'aune fille de voire taille. Que mon grand âge ne vous effraie donc point , non plus que ma re'putation d''austéritë; peut-être Famour a-t-il fait seul les frais de ma vertu.

Catherine fondant en larmes laissa e'chapper Taveu des faiblesses de son cœur, en jurant qu'elle était guérie; Yalentine ne se contenta point d'aune confiance aussi restreinte, elle exigea de longs récits qu'elle écouta avec tant d'intérêt et d'indidgence , que la jeune pénitente finit par s'étendre avec comptai-

sance sur les détails de sa confession. Inléresse'e par lant de candeur, anime'e par ces contagieuses confidences d''amour , la duchesse se de'partit de sa re'serve habituelle, et parla de ce long supplice que lui faisait endurer Pinconstance de son époux. Ce qui étonna fort Gatlierine , ce fut d'apprendre qu'^auprès de Valentine, le duc d''Orléans était tendre et respectueux, et que le bruit des mauvais traitemens qu''il faisait subir a cette intéressante femme, était aussi calomnieux que ridicule.

— Ne croyez pas tout ce qu'on débite sur mon prince , disait la duchesse à sa nouvelle amie , tous ces propos viennent de la Bourgogne; Louis est léger, mais il est juste etbon; il me consulte , il m''apprécie , il m''aime , il me reviendra j''cn suis sûre , mais il est entraîné loin d''une tendresse trop facile et trop monotone par Fappât des difficultés , puis il se trouve retenu loin de moi

par la honlc d'avoir cédé à des séductions qu''il méprise et qu'il m'a juré trop de fois d'éviter. Vous le verrez bientôt , car je l'attends depuis deux jours, et c'est pour lui qu'on a repris cette coiffure milanaise qui nous reporte au temps des premières amours, vous le verrez, vous jugerez son coeur. Vous l'entendrez mettre a mes pieds de royales rivales,... Demain, sans doute, car il est trop tard aujourd'hui, et je ne l'attends plus. Dix heures!... Quel désordre!... il faut se mettre au lit. Bon soir, chère petite, donnez-moi votre front. Madame de Bevilacqua vous conduira dans la chambre qui vous est destinée. Je vais faire dire aux enfans leur prière du soir; adieu , n'oubliez pas la vôtre et demandez le repos de l'âme, celui du corps Dieu vous l'a donné sous mes ailes.

Catherine suivit la dame de Bevilacqua qui venait de ramener les enfans , et fut bientôt remise par elle aux soins d'une femme de

chambre française. Un appartement simple et de bon goût comme tous ceux qu''elle avait traversés ou aperçus depuis son arrivée, avait été disposé pour la recevoir, et, a cet effet, pourvu enlrVitres meubles d''une table garnie de fruits, de conserves, d''hypocras et d'épices.

Catherine se félicita de n''avoir pas été traitée en héroïne de roman. Tout en faisant honneur à cette collation frugale, elle admirait la modeste élégance des soins dont elle se voyait entourée, et elle comparait cette absence de tout appareil et de toute recherche inutile au luxe effronté et courtisanesque de la demeure qu''elle venait de fuir. Plus tard, le lit carré et a colonnes surmontées d''un couronnement lui rappela les nuits conjugales de la Roche- Corbon ; et nul songe aduldère n''osa soulever les courtines honnêtes que la chambrière ferma sur Catherineen lui donnant respectueusement le bonsoir.

Le lendemain , en s''éveillant , Catherine

aperçut auprès de son lit une garde -robe complète que sa camériste s''occupait de déployer pour lui donner le choix. La duchesse éveillée depuis long-temps l'attendait pour partager avec elle son repas du matin.

Après les premiers complimens , Valentine prit la parole :

— J''aipeu dormi cette nuit, dit-elle, étirai beaucoup pensé a vous, mon enfant ; croyezmoi, vos épreuves seront passagères et le bonheur habitera encore avec vous ce vieux manoir de la Roche-Corbon. Peut-être même, attendu votre légèreté, n''est-ce pas un grand mal cj[u*'il vous ait pris envie de courir le monde et d'aborder la cour. Ce sont deux fantaisies qui vous convertiront bien vite a la solitude et a la campagne. Quant aux moines de Marmoutiers, n'en prenez nul souci ; le duc d'Orléans , à ma requête , assoupira cette affaire qui ne tournerait point a son honneur, car ce comte Adhémar, que je me charge de

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vous faire oublier, a compromis dans celte équipée le nom cFun fils de France. Le duc est ainsi fait, il est au dernier qui lui parle, ou plutôt au premier qui Pamuse. Ce jeune gentilhomme que je ne connais point, est sans doute une de ses liaisons de Guienne ; il Taura pris en gré dans une escarmouche , ou dans une orgie, et il Fenvoie ici avec une partie de sa maison , comme si Paris ne regorgeait pas de ces damoiseaux qui font toutes les sottises que le public met sur le compte de mon pauvre Louis. Nous verrons ce jeune étourneau , et je me charge de vous en dé-

goûter.

— Ah madame ! je sens déjà que je le hais!

— Pas encore , chère Catherine , et ce n'est pas un mal que vous n'ayez pu passer sitôt de Pamour a la haine , trop de mobilité vous ferait tort dans mon esprit. D'ailleurs , si j'en juge par votre récit, c'est un personnage

dont le mépris seul doit vous faire justice»

— Oh! le mépris! madame, si Pinconslance était toujours punie par le mépris...

Valentine sourit avec finesse, et posant un doigt sur le coin de sa bouche, elle rejjarda malignement Catherine qui rougit et Laissa les yeux.

En ce moment, les enfans se précipitèrent essoufflés dans la chambre, la duchesse pâlit, se leva, et fit quelques pas vers la porte en s'appuyant sur tous les meubles.

— Pardonnez-moi de vous avoir surprise , disait le duc d''Orléans en la serrant dans ses bras, c*'est un plaisir cruel que je ne puis me refuser de contempler ce trouble oii vous jette ma vue. Valentine, maSainte,ah! vous ne changez pas, vous ! vous conservez à votre Louis le seul coeur où il soit fier de régner. Viens, assiedstoi la, près de moi, Bladonna Mia, qu'as-tu fait de tout ce long temps, as-tu reçu mes vers?

as-tu pensé à moi? oh! dis-le moi, je le sais, maisn''importe, dis-le, dis-le toujours. Isabeau a-t-cUe manque' a te saluer la première... Mais qu'est-ceci?la, près de cette table, une femme pâmée, vous vous troublez... aidez-moi, madame.. . ah ! ah ! ah !.. . voila un coup fort habilement ménagé.

— Louis, je TOUS jure... J''ignorais comme vous, mon Dieu! mais je comprends à peine...

— Je vous crois, madame, je vous crois, Valcntine n''a jamais menti, mais souffrez que je me retire; le personnage que je joue ici est au moins ridicule, et ne vous en prenez qu''à votre vertu si de long-temps je me sens trop coupable pour me présenter devant elle. Vous m''enverrcz mes enfans, je vous prie.

— Louis , entendez-moi , donnez-moi un instant, un seul instant, je vous supplie... Mon prince!...

Le duc s''inclina jusqu''à terre et sortit. Cependant les soins de madame deBevilac-

qua avaient ranimé Catherine qui fondait en larmes aux pieds de la duchesse. L''adorable bonté de Valentine ne se démentit point en cette occasion, nulle aigreur «e trahit le ressentiment involontaire et passager que lui inspirait sa rivale. Elle s''efforça de la consoler avec une grâce dont le savoir-vivre fit d'abord tous les frais et que la charité rendit bientôt sublime.

— Chère fille , dit-elle à Catherine en la retenant dans ses bras, comment vous tiendrais-je rigueur? votre excuse n''est-elle pas dans mon cœur? ne «ais-je pas qu"'il faut Taimer?

— Oh! oui, mais je sais, moi, qu"'il vous aime. Dans quel abîme ai-je failli tomber! Ahl vous me sauverez, madame, vous m''avez appelée votre Jille, oh ! je veuxTétre par mon respect et par mes soins, vous me guérirez d'un amour insensé, vous ne m''abandonnerez pas.

— Non, sans doute, mais il faut fuir, nous partirons ensemble. 11 lui serait trop diflficile de vous regagfner, mon enfant, pour qu''il vive sans le tenter. Il n'aime à remporter que des victoires impossibles; oh! c'est un terrible conquérant d'amour, je vous jure. Il y a dans votre fuite et dans votre séjour chez moi un mystère qu'il voudra percer, et je ne veux plus qu'il vous voie. Je fais cet honneur à votre candeur, à vos grâces. Madame de Bevilacqua, vous mènerez les princes a l'hôtel Saint-Pol ce soir avant cinq heures, et dans la nuit, nous partirons pour Château-Thierry, toute ma maison me suivra.

La duchesse revint sur cet ordre, le départ fut retardé de quelques jours pendant lesquels ses instances furent vaines pour ramener le duc qui répondit toujours fort courtoisement aux missives de sa femme , mais qui s'obstina à ne point paraître devant elle ; il lui adressa même quelques stances en langue italienne.

Cette féroce courtoisie recelait un raffinement de coquetterie masculine dont la duchesse fut blessée. Elle crut sa di*jnitë intéressée à cette fuite qu-elle avait d''abord annoncée, et le départ fut résolu. La veille au soir madame de Bevilacqua , en ramenant les jeunes princes qu''elle avait conduits à Photel Saint- Pol, annonça que le sire de Savoisy demandait à la duchesse Fhonneur d''ètre admis devant elle; Yalentine ordonna qu''il fut introduit.

— Ceci est un piège, dit -elle à Catherine, je savais bien qu''on ne vous perdait pas de vue. Ce Savoisy est Fàme damnée du prince.

Savoisy se présenta avec moins d^aisance que de coutume, il rougit en saluant Catherine, ce qui étonna fort la duchesse qui le connaissait.

— Madame, dit-il à cette dernière, je sens trop bien qu''au point où en sont les choses dont je suis instruit, un entretien particulier ne saurait m''ctrc accordé par madame de la Roche-Corbon, pour ne pas vous demander la

grâce de m''exécuter devant vous , bien qu*"!! n''eùt pas été prévu que le supplice de ma vanité aurait plus d''un témoin.

— Dio Santo ! monsieur, qu''allons-nous donc entendre? il nous faudra pâlir sans doute, car vous avez rougi , je crois.

— Après un tel arrêt, il ne me reste plus qu''une consolation , madame, c''est d''avoir, grâce à ma grande jeunesse, quelques années encore devant moi, pour racheter votre estime et votre faveur.

Après ce compliment, Savoisy raconta avec détail sa mésaventure de la fosse aux lions avec les suites que nous avons omises. Il dit comment , obligé d''appeler les gardiens , et trouvé par eux auprès du lion mort, il défrayait depuis ce i our les conversations de la cour et de la ville, comment son triomphe le poursuivait par tout, et comment enfin le duc d*'Orléans à qui il n''avait rien voulu celer, avait exigé, dans çon enthousiasme pour le baron, et parle désir

qu'il avait de iciparer les torts qu''il s''était donnes envers un si noble seigneur, que la baronne fût instruite au plutôt du haut-fait et de la générosité de son e'poux.

Bien qu'il n''appuyàt sur ces détails qu''avec une gaîté forcée , Savoisy mit dans son récit tant d''esprit et de simplicité que la duchesse qu'ail avait fait sourire et songer tour-a-tour, se sentit désarmée , et lui tendit la main comme le baron avait fait, Savoisy s''agenouilla pour savourer une faveur si précieuse, et baisa la plus belle main du siècle, avec un respect sans mélange.

Pour Catherine , elle se sentait émue et blessée, humiliée et flattée à la fois; il y avait dans toute cette aventure un gant rose qui ne lui seyait point. La duchesse discerna ce mouvement de jalousie et en tira un bon augure. Savoisy avait d''abord résolu d*'épargner ce détail à la baronne, mais le duc d''Orléans Pavait judicieusement détourné de ce part;

connaissant trop bien le cœur des femmes pour ne pas laisser ce relief de plus au baron*

Sous la même inspiration , Savoisy raconta en outre : le fait d'armes de la forêt de Fontainebleau , la délivrance des deux dames et de la bohémienne en qui Catherine reconnut avec e'bahissement Zéa. Mais il ména?jea le duc et feignit que les ravisseurs fussent de véritables larrons ou écorcheurs, s*'autorisant du nom du prince pour couvrir leurs violences, et s'assurer Fimpunité.

Il termina en déclarant que monseigneur d'Orléans voyait avec regret un si noble et si vaillant homme que le baron dominé par une femme artificieuse dont chacun démêlait facilement les intrigues, et qui , par vengeance féminine et mâle ambition, le poussait vers les Bourguignons avec qui il complotait déjà. Que lui , duc d'Orléans, après ce qui s'était passé, ne pouvait faire les avances, mais qu'il verrait avec plaisir que la duchesse ramenât

le baron avant qu'ail se fût compromis dans quelque méchante affaire.

Valentine se prêta gracieusement à cette combinaison, elle écrivit un mot que Savoisy se chargea de remettre au baron .

Quandlcsdeuxamiesfurentseules, Catherine

demanda timidement a la duchesse si le baron serait admis près d''elle.

— Y pensez-vous, ma fille, lui répondit en souriant Valentine, un excemmunié ! Oubliezvous que vous parlez a une Italienne ! Vous ne le verrez pas de long-temps encore, il vous reste à tous deux bien des péchés à expier, bien des pardons à obtenir ; en attendant une absolution finale et mutuelle, allez vous reposer, ma chère, nous partirons demain au point du jour.

— Mais, murmura Catherine, cette dame au gant rose ?

\alentine leva lentement les yeux sur la baronne . Devant ce sublime modèle de la rési-

gnation , Catherine sentit ses remords s''e veiller ; ce regard avait écrase sa douleur. Elle baissa la tête, se couvrit les yeux de ses mains, et se glissa hors de la salle.

L'holel d'Artois.

Cëtait une main jaune et calleuse, la main , qui , sans prendre souci ni du rang ni du titre, arrêta le baron au détour d\in chemin et Je fit rester court à la fin à\\n chapitre; jaune comme un sou neuf, comme un vieux parchemin , hormis un peu de lie ou de sang a la \i-

tre de ses ongles crochus bordés d\in pur carmin , soit qu*'elle eùl , dans le fond du vieux quartier romain, du nectar bourguignon soulevé plus d''un litre, ou filé sans quenouille, un jour sans lendemain a quelque vil suppôt du prévôt inhumain.

Elle ne tremblait pas , quoique vieille , la main du Panurge bâtard , du mendiant hautain, Deus ex machina^ monarque dérisoire, qu''au milieu du premier tome de cette histoire , un baron philanthrope , [un glorieux parrain, Ombert, en le péchant dans les eaux de la Loire , a baptisé du nom de Jehan le Réchin*.

Le baron que l'ubiquité de ce personnage n'étonnait pas moins que le lecteur , et qui , d''ailleurs, commençait à se croire assez fort pour se passer d''un tel guide , accueillit froidement le bohémien , qui se mit à son aise ,

* Nous prions la lectrice et le lecteur bénin , d'excuser un caprice d'Horace Saint- Aubin.

sans franchir les bornes du respect , en homme qui a mesuré de près, ce qu''en tout temps on appelle les grands personnages.

Il comprit dès le premier abord que le jeune gentilhomme se sentait appuyé, et Fheure indue à laquelle il le surprenait sortant de Thôtel Saint - Pol , ne lui' laissait aucun doute sur la nature des relations qui fondaient la confiance dont son maintien faisait preuve. Il se plut donc à redoubler d'humilité , et à s''efifacer devant le baron qui en prit avantage, et fit bientôt comprendre au bohémien qu'ail le servirait mieux pour ce jour là en prenant congé de lui, qu'en s'attachant a ses pas comme il paraissait vouloir le faire. Il arriva même qu'ayant aperçu tout a coup Phôtel d'Artois , que madame de Vie lui avait indiqué, il donna congé à son hôte de la gorge aux Loups, plus brusquement qu'il n'était nécessaire. Le Réchin sourit avec moins d'amertume que de malice, puis il s'inclina profondément , et fit

ce qu'on appelle une fausse sortie; mais, revenant promptement sur ses pas :

— A Dieu ne plaise, dil-il, que je cherche a pénétrer les profondes combinaisons qui préoccupent en ce moment le baron de Roche -Corbon , au point de lui faire méconnaître le plus humble de ses amis; mais dans la supposition oii il aurait reçu depuis quelques heures le conseil de se jeter dans les bras du duc de Bourgogne, et a cet effet de se rendre ce matin même à son hôtel qui est proche , j''aurai le courage de lui donner quelques indications , sans lesquelles il pourrait faire chaque jour une course inutile.

Monseigneur le duc de Bourgogne est en ce moment Phomme le plus empêché du royaume , et il n'admet auprès de sa personne que ses meilleurs amis, et quelques subalternes qui sont a ses projets ce ^que la main est à la tète. Le baron de Roche-Corbon n''est donc , ni assez élevé, ni assez infime, pour reacontiei' le

noble clac en son hôtel , où il se fait celer , et la faveur du roi lui-même ne l'y pourrait faire admettre à cette heure; de plus, le prince est trop attaché aux intérêts de la sainte Eglise , pour donner accès près de lui a un baron excommunié, bien qu''il accueille tous les jours le bohémien Jehan dont Torthodoxie est au moins douteuse.

Maître Jehan se connaît trop bien pour offrir sa protection au baron de Roche-Corbon, mais il est maître d'un secret qu'il aura l'imprudence de livrer a un jeune chevalier honoré de la faveur des dames. Que celui-ci apprenne donc qu'en l'hôtel du duc de Bourgogne, toute porte s'ouvre devant le nom de Notre-Dame accompagné du signe de la croix, le tout jeté a propos, et sans affectation dans l'oreille et devant les yeux d'un vieux majordome aveugle et sourd en apparence, mais qui entend et voit fort bien quand le service de son maître

l'exige.

l'excomm. it. 13

Après avoir ainsi parlé , le Réchin salua de nouveau, et devançant le baron il se dirigea vers une ruelle qui coupait la rue Mauconseil à l'angle du palais. En passant devant cette rue , pour gagner le portail , Ombert vit le bohémien se glisser dans Thôtel par une porte latérale.

Le duc n'était point visible à cette heure , comme Jehan Pavait prévu ; mais sur les ins • tances d''Ombert qui se recommanda de Notre- Dame, et se signa en prononçant le nom de la mère de Dieu , le vieux majordome, qui était tel que le bohémien Pavait décrit , se ravisa , prêta Foreille, ouvrit un œil, regarda fixement le baron , et se décida a le remettre aux soins d'un valet de chambre qui l'introduisit dans une salle voisine du cabinet oii le duc de Bourgogne achevait une longue veillée.

Ombert attendit pendant environ un quart d'heure; on pariait haut dans la salle voisine, deux fois il crut distinguer la voix du bohé-

mien. Enfin la porte du cabinet s'ouvrit. Un homme de moyenne taille, pâle et vêtu d''une longue robe de damas de couleur sombre, s''arréta sur le seuil, et, après un léger salut ^ recula de quelques pas en faisant signe au baron d^avancer. Quand Ombert eut refermé la porte et se fut assis sur le siège que lui avait désigné le prince , celui-ci reprit un travail qui ne l'absorbait pas assez complètement pour Tempècher de jeter à la dérobée sur Ombert des regards ternes et froids dont la distraction apparente couvrait un sérieux examen,

Ombert , pendant ce temps, observait luimême avidement. Le visage du duc Jean offrait ce caractère de cauteleuse rudesse que Ton sait être propre à tous les princes qui se sont faits amis du peuple ; la courbure accentuée de son nez, et la finesse de sa peau, rappelaient cependant le type des Valois, dont la distinction native dominait une affectation de rondeur et de simplicité, familière à sa politique.

Quand il eut parcouru des yeux quelques parchemins griffonnés qui Foccupaient moins sans doute que la physionomie hautaine et ingénue d''Ombert, le duc se tourna d''un air riant vers le baron , et , se renversant en arrière :

— Maintenant, lui dit-il, je suis toutoreil* les, monsieur, et pour e'pargner des discours inutiles a un homme qui doit, si je ne me trompe, préférer Faction aux paroles, je vous dirai d** abord que je sais qui vous êtes et ce qui vous amène, et que, les faits posés, il me suffit d''un seul de vos regards assurés, francs, directs, pour compter que nous serons amis avant qu''il soit long-temps. Mais parlez-moi d''abord du plus sérieux de vos griefs, de l'offense qui vous fait oublier la perte de vos biens, car vous êtes ici devant un redresseur de torts, sachez-le bien , devant un homme qui entre dans la querelle de ses amis de corps et d'ame, de la tctc et du bras, à un homme qui pensait

h vous avant que vous n''eussiez fait un pas vers lui, et qui se disait a part soi que son ressentiment serait plus fort s'il venait à se grossir du vôtre ; ah ! c''est un fleuve maintenant , un fleuve qui de'bordera sans tarder. Mais parlez, j''ai besoin, en voyant approcher le jour de la vengeance, de relire la liste des crimes de cet homme, car, s*'il faut Tavouer, mon cœur saigne par fois... Mais le bien de Fe'tat , le salut du roi notre sire , tout me conduit , tout me commande... les princes mes oncles sont de véritables bourgeois, qui se soucient autant que de cela des affaires de ce beau royaume. Tout le faix retombe sur moi, j'ai prié Dieu d'écarter de moi ce calice , j'ai pleuré devant lui , j'ai sué des sueurs de sang , rien ne m'y peut servir; cette pensée m'enveloppe comme un ciliée. Hier j'ai communié avec lui pourtant; aussi tout à l'heure encore j'hésitais, et voilà qu'il faut que j "'apprenne de nouvelles noirceurs. Non , plus de faiblesse , cela est

ëcritd''ailleurs, Jehan me le disait il n'y a qu'un instant, parlez, c''est Dieu qui vous envoie... Dieu ou Pautie, il n'importe.

Le duc s'était animé par degrés, il marchait à grands pas dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur ses tempes , et il paraissait hors d'état d'entendre les détails qu'il exigeait d'Ombert. Celui-ci n'en commença pas moins le récit des événemens qui sont rapportés dans le premier volume, et il montra en ce point plus de sens que Fauteur de cette chronique, car son récit dura moins d'un quartd'heure. Il passa rapidement sur son différent avec les moines , mais il "n'omit aucune des circonstances qui pouvaient mettre en lumière la part que le duc d'Orléans avait prise dans toute cette affaire. Cette dernière partie de son discours fit de nouveau lever le prince qui s'était rassis, et captiva toute son attention. Tantôt il souriait avec amertume , tantôt ses

mains, qui avaient repris leur allilucle familière, se tordaient avec angoisse, puisses sourcils se rapprochaient, et ses dents serrées contractaient violemment tous les muscles de son visage. Le masque froid et digne qu'il avait pris par habitude en recevant Ombert e'tait tombé, etavec lui tout souvenir de Tétiquette. — Ainsi , deux fois , dit-il au baron , deux fois sa vie vous a échappé par miracle, et vous Pavez presque senti au bout de votre dague... mais c''est donc à la mienne que vous le réserviez, Seigneur, et c'est donc moi que vous avez choisi pour tout remettre en bon état dans cette malheureuse France , vendae a Tétranger comme une courtisanne. Ainsi voila Tctat qu''il fait de l'honneur de nos femmes à nou autres gentilshommes français ! et ne croyez pas, monsieur de Rochc-Corbon, qu''ici vou soyezle plus outragé, sans parler de moi qui le suis comme vous , vous pourrez voir en cet hôtel un de nos amis que je veux vous faire

connaître, le sire Aubert de Flamenc , seigneur de Canny , un brave homme de guerre qui pour le moment est ici caché , et qui partira quand tout sera fait , car il serait trop chargé , si on le savait a Paris. Or, que croyez- vous que notre duc ait fait à celui-là? après avoir séduit sa femme, il la lui montra toute nue , ne lui cachant que le visage. Le bruit en est public depuis un an. Non, cela ne peut durer, prenez courage, et croyez en moi, un grand parti est pris et tout est mesuré, vous saurez ces détails quand il faudra agir, et ce sera bientôt; en attendant , nous emploierons votre intelligence et votre activité , il nous faudra peut-être au dernier moment quelque émotion populaire que nous dirigerons selon qu'il conviendra , car il a des partisans et des amis dévoués, j''entends ceux dont les crimes s*'abritent a Tombre des siens ; la reine a bien ses gens aussi, et tout ce côté de la Seine pourrait prendre les armes , donc il s''agit u''animer les écoles qui

s\igitent depuis long-temps, et si les Oilcanais font mine de soutenir ou de vouloir venger leur prince, nous les écraserons sans pitié. J''ai le peuple pour moi... mais, d''autre part, il faut conduire ces gens la. Quand le peuple est en marche, il fait beaucoup de chemin dans un jour. Un homme peut bien le lâcher , mais il n^ a que Dieu seul qui Parréte. Le peuple aime le changement , et Tétat de son roi commence peut-cire à le lasser. Qui sait jusqu'où pourrait s''ctendre une sédition? les Parisiens sont aveugles dans leur haine comme dans leur amour, les oncles du roi sont aimés, il y a le duc de Berry qui caresse les halles, le roi de Sicile n''est pas mal vu non plus, et il planterait là le mieux du monde son royaume d''outre-mer pour celui de France s''il prenait fantaisie au peuple de le lui offrir.

— Quoi ! dit naïvement Ombert vous penseriez

— Uien, absolument rien, tout ceci est un

rêve, une supposition, sans autre fondement que la le'gèreté du peuple, ce qui n''est pas après tout un le'ger fondement. Car on ne sait qu''attendre d'un peuple en mouvement. C'est une machine dont Pinventeur lui-même a, je crois, perdu le secret. Mais pour en revenir à ma supposition, si une telle révolution arrivait sans que nous eussions pris nos mesures pour faire respecter Pautorité royale , que

pensez-vous qu'il adviendrait ? Je mets

toute chose au pire, je vois le trône renversé, le roi mis a mort ou chassé condamnaLlement, le duc d'Orléans écrasé avec son parti. .. Vous avez étudié Paris , depuis ces quelques jours veus avez parcouru l'université , on ne marche pas ainsi dans un nouveau pays sans regarder autour de soi , sans écouter ce qu'on entend, ou tout au moins sans entendre ce qu'on n'écoute pas : parlez donc ; lequel des oncles de monseigneur le roi vous paraîtrait avoir des chances au cas susdit r

Onibert n'hésita qu*'un instant. Dans le fond de la salle, une porte s''ëtait tout-a-coup et sans bruit entrouverte, et le regard expressif du Rëchin désignait énergiquement le duc de Bourgogne , qui, tout entier a un discours qui le passionnait fort, n''entendit, ne vit rien.

— Monseigneur, dit Ombcrt, qui prenait en ce moment une leçon de haute politique , à vous parler franchement , depuis mon arrivée je n''ai pas entendu prononcer le nom d''un seul des oncles de monseigneur le roi Charles , a qui Dieu veuille conserver la vie et rendre bientôt la santé ; mais vous aurez a me pardonner de vous dire qu''au cas dont vous avez parlé, le duc de Bourgogne courrait un grand risque de se voir imposer une couronne qu'il ne lui serait peut-être pas permis de refuser , attendu les machinations de TAnglais au dedans du royaume, et ses entreprises au dehors.

— Le duc de Bourgogne! s'écria le prince en affectant une grande surprise. Mais ceux qui ont pense cela sont fous : qui sont ces ennemis du roi de France?

— Ces ennemis du roi de France , monseigneur, interrompit Ombert, ne sont pas u coup sûr des amis du roi d*" Angleterre.

— Ni du duc d'Orléans , repartit le prince pour rentrer dans un sujet de conversation qui n'était le principal que pour Ombert, car je puis vous jurer qu'il n'y a plus de rapprochement possible entre cet homme et moi. Prenez donc confiance ; d'une ou d'autre manière, tout cela se terminera a l'avantage commun. Laissez-vous diriger par le Bohémien ce drôleest leplusmerveilleux instrument qui soit jamais tombé entre les mains d'un politique, il m'a servi parfois en de fort grandes choses, ne craignez point qu'il vous compromette , c'est un homme prudent et que d'ailleurs on peut désavouer au besoin ; je vous préviendrai

en outre que je ne làclic jamais la corde qui doit un jour le pendre , et que je ne suis pas entre ses mains comme il le croit. Jehan vous introduira dans les assemblées secrètes que tiennent les écoliers et leurs régens. Nous atons besoin d'un gentilhomme en ce moment pour leur donner confiance en mes paroles , car le Réchin ne leur paraîtrait pas un agent suffisamment recommandable. Prenez cet anneau qu; vous cautionnera près d''eux, montezles comme il vous plaira, j'ai toute confiance en vos talens, il y a en vous l'étoffe d'un politique, et j'ai reconnu cela sur-le-champ. Vous avez un coup d'oeil plus exercé qu'on n'aurait pu l'attendre de votre âge, et vous jugez sainement la position.

Au revoir, monsieur le baron, j'attends en ce moment quelques-uns de mes fidèles ; il y aura demain ici une réunion où de grandes choses seront arrêtées, vous y serez, monsieur; le Uéchin vous donnera riicurc qui n'est point

encore fixée : la vous nous direz ce que vous aurez fait.

Omberts''inclina respectueusement et sortit.

En repassant devant Thôtei Saint-Pol , il jeta les yeux sur une croisée derrière laquelle se dessinait une blanche forme de femme , et il se mil à jeter son gant en Pair et a le rattraper comme par jeu tout en marchant.

Les choses sont en bon train. Voilà ce que signifiait ce signal convenu.

Chez le baigneur , il trouva son cheval et son écuyer ; de là , il se rendit à Phôtellerie des Trois Maures. Comme il passait devant Notre-Dame, il aperçut trois religieux qui se promenaient sur le parvis , dissertant avec quelque chaleur. Bien qu''ils lui tournassent le dos, Ombert reconnut au, costume et à Pair, dom Luce et dom Guidon. Ceux-ci tressaillirent , quand , arrivés à l'extrémité du parvis , ils revinrent sur leurs pas, et reconnurent à leur tour le baron qui se trouvait alors près

d'eux, et qui leur jeta en passant un regard froid et dédaigneux. Le personnage qui marchait escorté des deux bénédictins, portait le froc des cordeliers. Ses deux mains fourrées dans ses manches , et sa tète inclinée sur sa poitrine lui donnaient une attitude de réflexion , qu'expliquaient les gestes animes et le débit chaleureux du frère Luce. Celui-ci portait les mains à son cou au moment où il aperçut Ombert , d'où le baron conclut que le moine en était à ce point de son récit où il avait à exposer le danger qu'il avait couru lors de l'attaque du couvent. Il s'arrêta subitement à la vuedubaronct desonécuyer ; cette interruption tira le cordelier de son recueillement , quelques mots prononcés à demi voix par dom Guidon achevèrent de l'instruire. Il échangea alors un regard avec Ombert qui fut frappé de la physionomie ouverte et avenante de ce personnage que les deux bénédictins paraissaient consulter.

A ne m''en rapporter qu''à ce coup-d''œil que monseigneur le duc de Bourgogne a vanté en moi ce matin , pensa Omberl , ce bon moine joue ici le rôle de Notre Seigneur Jësus-Christ entre les deux larrons.

L''e'ducation politique du baron n'^était pas terminée, et ce jugement prouverait au besoin qu''il pouvait encore se perfectionner dans la science du physionomiste. L''homme qu'ail jugeait si favorablement était le cordelier Jean Petit, Tun des hommes les plus instruits et les plus fourbes de son temps. Il appartenait en secret au duc de Bourgogne. On voit que les ambassadeurs de dom Héiias auraient pu choisir un meilleur confident.

Les ruines de Vaurert.

En approchant du pavillon écarté où il était logé, Ombert s''étonna du grand bruit qui partait de sa chambre, et il pensa que son hôte en avait disposé pendant son absence ; mais comme il gravissait péniblement la vis qui conduisait à cet appartement , la voix du sire de la Bourdaisicre le rassura sur ce dernier l'excomm. ir. 14

point, tout en Tinquiétant sur plusieurs autres. Il lui sembla mie cette voix parcourait tourà-tour des tons si élevés et si graves, et parfois si étrangement modulés, qu''on aurait pu supposer , avec quelque fondement , que le vieux gentilhomme pleurait, riait ou chantait.

Ombert , en homme d''action, ne s''arréta point sur Pescalier pour résoudre ce problème dans les conditions oîi il était posé, ce qui est une propension familière a tous les philosophes, mais il ouvrit brusquement la porte , et se prit corps-a-corps avec le fait. Certes il aurait pu passer une heure sur Fescalier dans cette attitude fatigante qui fait porter les deux tiers au moins du poids du corps a une jambe pliée et privée par conséquent d''une grande partie de sa force, avant de supposer ce quHl vit du premier moment en entrant dans la

de la Bourdaisière était assis devant

es débris d''un repas quir devait avoir été passable, il en juger par les reliefs dispersés ça et la sur la table. Le vieux sire pleurait et gémissait le plus lamentablement du monde. A sa droite, riait bruyamment un vieux hère à qui ses chausses et ses larges bottes de buffle donnaient tout Tair d'un gentilhomme campagnard ; et à sa gauche, se tenait, les mains pendantes , la tête inclinée sur la poitrine , et chantonnant d''un ton lugubre et pitoyable, un vieillard vêtu de noir des pieds à la tête, chauve comme un genou, et pourvu d'une barbe blanche qui ne nuisait point a Pair imposant de toute sa personne. Ces deux inconnus, qui tournaient à peu près le dos à la porte, ne virent point d'abord le baron, ce fut le sire de la Bourdaisière qui aperçut le premier son gendre.

A cet aspect, le vieux sire sentit sa langue clouée a son palais, et les larmes dont il accompagnait le récit qu'Ombert avait interrompu

tarirent magiquement. Malgré son ivresse, il reconnut son gendre dès le premier abord, et il éprouva quelque honte à être surpris en compagnie et dans un état mal séant à son âge. Cependant, résolu de payer d''assurance, il désigna le baron à ses hôtes et le leur présenta comme son gendre.

Ceux-ci se levèrent aussitôt et s'inclinèrent profondément sans interrompre les exercices qui paraissaient absorber toutes leurs facultés morales, car le premier ne cessa point de ricaner tout en retenant des deux mains ses brayes qu''il avait dénouées pour mettre à Taise son gros ventre, et le second poursuivit dW ton mâle une sorte de psaume bachique.

Ombert comprenant l'état dans lequel se trouvaient ces trois personnages, salua sans mot dire, et s''étant aperçu qu''ils étaient entrés dans cette période de bavardage et d''obstination qui est une des plus avancées de Tivresse, il résolut de les pousser aux dernières consé-

quences de Foro-ic , afin de disposer d'eux comme bon lui semblerait, ce qui ne doit point faire supposer au lecteur qu''il eût sur eux des vues coupables. Ombert était unliomme de mœurs trop douces et trop régulières pour s''arréter à un projet autre que de rentrer dans la paisible possession de son domicile envahi.

A cet effet, il fit substituer aux débris qui jonchaient la table quelques mets a sa convenance, et des flacons pleins d\m vin généreux qu''il se mit à distribuer largement à ses hôtes sans s'oublier lui-même.

Le sire de la Bourdaisière , a cet aspect inattendu , se blâma d'avoir méconnu son gendre en craignant ses reproches, et il entreprit de lui donner quelques renseignemens sur ses hôtes; mais la tâche était au-dessus des forces de ce bon seigneur, son récit incidente de détails inutiles, ponctué de hoquets déplacés, ne put jaillir des limbes de son cer-

veau que par des saillies incomplètes, Tinterjection y dominait hors de toute mesure les autres parties du discours, les noms de Yic, de laHoussaie, de Sambre jeu, s'y trouvaient confondus et entrecoupe's des exclamations suivantes : Malheureux père! fille infortunée î mort au duc! vengeance !

Le baron surpris d''entendre prononcer par son beau-père des noms qu'ail, croyait lui devoir être inconnus , comprit qu'il existait quelques rapports entre ses deux hôtes et les personnages que ces noms de'signaient. Il ne tenta point d'obtenir de la Bourdaisière des renseignemem plus pre'cis , car il savait qu'à défaut de l'ivresse, sa funeste habitude d'éluder les questions directes, eut rendu tout éclaircissement impossible ; et il résolut d'attendre , Dour obtenir quelques détails , que la raion fût revenue à ses convives. Aussitôt que ceux-ci furent transportables, Ombert manda son hôte, qu'il chargea de les déposer

dans rappartemcnt dusiic de laBourdaisière; quant à ce dernier, Ombert le fit déshabiller pa^ Bertram, et coucher dans son propre lit; Taubergiste ayant déclaré que sa maison était pleine, et (}u''il ne pouvait disposer d'aucune chambre en faveur des deux inconnus. Le sire de laBourdaisière, qui avait conservé Pusage delà voix même en perdant Pusage de la parole , protestalong-tempspardesgémissemenslamentables contre une mesure aussi arbitraire, mais le sommeil eut enfin raison de ses plaintes, et Bertram ayant tiré le rideau sur la faiblesse du vieillard et réparé les désordres de ses deux acolytes, Ombert put goûter lui-même auprès d''un feu clair et pétillant , les délices d''unc sieste qu'un peu de fatigue lui avait rendu nécessaire.

En s'éveillant , une heure après le coucher du soleil , il aperçut aux nouveaux reflets du foyer que Bertram n'avait point cessé d'entretenir, la jaun^ figure du Iléchin qui , accroupi

dans les cendres, et l'oeil i'asciné par la braise, semblait converser extatiquement avec les salamandres qui se tordaient et dansaient devant lui.

— EK bien ! maître, dit le baron , que regardez-vous là , de cet air mélancolique et posse'dë ?

Le Bohémien tressaillit , comme si Ombert Teùt réveillé.

— Monseigneur, dit- il, le feu a pour nous des mystères que je ne saurais vous dévoiler en un jour. Nous adorons en lui l'image la plus sensible de la pensée , qui est le plus dissolvant et le plus actif de tous les élémens , car il ne faut pas moins d'une heure à celui-ci pour dévorer quelques misérables tronçons de bois sec, et il y a telle combinaison de la pensée qui en moins dVme minute fait d'un homme sdn un cadavre.

— . Mon maître, repartit Ombert , vous me

paraissez faire un étrange et ridicule abus [de cet élément que vous dites si décevant et si rclif, et j''aperçois dans le tissu de votre glose des trous à passer le poing. D''abord, en faveur du feu que je n''adore pas comme vous mais que j''estime davantage, je citerai la foudre qui ne met pas un bien long-temps a terrasser un homme sain ou malade , il n'importe, et j'ajouterai, sans parler des incendies qui ne prouvent pas médiocrement la puissance de votre Dieu , que je vis il y a cinq ans, sur le marché de la ville de Tours , jeter au bûcher un Bohémien de voti-e tempérament à peu près , qui fut rapidement changé en quelque chose qu'on aurait a peine osé appeler un cadavre. Or , je doute qu'il y ait au monde une pensée qui put aller aussi vite en besogne. Mais sans parler davantage du feu qui est un terrible compère , il y a dans le coin de cette cheminée un estoc des mieux affilés , c]ui, entre les deux mains d'un gentil-

homme, besognerait aussi lestement, je vous jure, que la plus farouche pensée qui ait jamais traversé le cerveau d''un Bohémien.

— Puisque vous me donnez franchise de philosopher avec vous , monseigneur , dit Jehan , j'entreprendrai de vous répondre. Vous venez de vous échauffer comme s''il s'agissait de défendre votre baronnie; et comme si vous sentiez la puissance de votre caste indirectement attaquée par la prépondérance que j'attribue aux idées sur les choses. En ceci vous avez fait preuve de discernement ou d'instinct, car le temps est proche, peut-être, où les alchimistes ne seront pas seuls à savoir que la foudre dont vous parlez est improprement nommée le feu du ciel, où la pensée allumera des incendies plus rapides, plusredoutables que ceux qui dépeuplent les villes, qui dévastent les bcis. En ce temps là , les Bohémiens de mon tempérament seront nombreux; et tel de ces mécréants qui aurait peine à sou-

lever cet estoc, si lé{jer aux mains d'un jjentilliomme, fera tomber au tranchant de la pensée, les mille têtes de ce colosse dont Festoc a fonde' la puissance et la gloire. Oubliez-vous que le levier, qui est la plus formidable combinaison des forces, nVst rien sous la main qui le met en jeu, et que cette main elle-même est le levier de la pensée ?

— Maître, interrompit le baron, vous raisonnez trop bien : pour moi, si j''ctais roi de France, je me ferais raison des Bohémiens qui sontde dangereux sujets, au moyen d''un levier dont la combinaison est des plus simples; il se compose d''une poulie et d'une corde avec le premier soliveau venu pour point d'appui.

— Si vous étiez roi de France , monseigneur, vous feriez des bohémiens dont il s'agit un levier pour déraciner duchés, baronnies, et vous prendriez votre peuple pour point d'appui.

— Vrai Dieu! j'aimerais mieux lutter corps

à corps avec chacun de mes barons que de lâcher de tels limiers sur ma brave noblesse. Un roi est un gentilhomme, après tout, et celui qui reniera le premier ce beau titre, je tiens sa mère pour ribaude d''un bohémien, et son fils pour un roi sans couronne et 'peutêtre sans tête.

— Pour le dernier point, je suis de votre sentiment; et voila pourquoi je jugerais la pensée un élément plus dissolvant et plus actif que le feu lui-même, car son triomphe ne gît qu'en ses ravages ; mais la pensée elle-même est un fait dont les suites s''enchainent avec une inexorable rapidité, et mieux vaut marcher avec elle qu''entreprendre de lui résister.

— Vous parlez en bohémien, maître Jehan.

—•Et vous en gentilhomme, monseigneur, aussi je vous admire et vous envie, car en ce temps mes pareils sont encore sujets du fagot et

de la corde, et les hommes de volrc rang et de votre courajye mcm^ent dans leur lit ou sur un champ de bataille, ce qui est fort doux. Aussi me verrez-vous accepter les charges de ma caste d'aussi grand cœur que vous braverez celles de votre rang, si les moines de Marmoutiers vous le rendent.

— Les moines de Marmoutiers, dit Onibert, sont aussi des bohémiens.

— Cest, reprit le Re'cliin, la pire variété de l'espèce ; mais nous les cernons, en ce moment, à votre insu, comme au leur, et je puis vous jurer que vos affaires sont en bon train. N'étes-vous pas certain de la protection du duc de Bourgogne?

— Je Fespère, mais s'il échoue !

— Craignez plutôt qu'il ne réussisse, car c'est dans la prospérité que les princes ont le moins de mémoire. Si jamais celui-ci atteignait au but qu'il se propose, et qu'il vous a laissé

entrevoir ce matin, j''aurais, moi, tout à craindre, et vous fort peu à espérer ; mais je ferai en sorte qu''il ne soit qu''à demi satisfait.

— Fort bien, car j''avais déjà quelque scrupule de le servir dans une entreprise au préjudice de monseigneur le roi , bien que Tétat déplorable de celui-ci mène la France à mal; mais peut-être monseigneur le duc n''aspire-t-il qii'a la régence, dont la reine s*'est montrée indigne, et dont le duc d''Orléans sera bientôt débouté, je Pespère.

— Si jamais le duc de Bourgogne est régent du royaume, il est a supposer que le successeur du roi Charles se nommera Jean III et non pas Charles VII, a moins que le duc de Guyenne ne prenne à coeur de venger son oncle.

— Ace propos, je reconnais, dit Ombert, que la mort du duc d''Orléans est décidée; mais ce que j''ignore encore, c''est le moyen que Ton veut employer pour le contraindre au combat, à moins que ce ne soit au milieu

d'une émeute que le duc de Boulogne, ou quelqu''un de ses gentilshommes, tel que le sire deFlamènc, ou moi, qui sommes les plus offenses, ne Tabordions les armes a la main.

— Je crois que les chances ne seront pas égalisées dans cette affaire comme dans un tournoi, et qu'on n'usera pas de tant de courtoisie. Il n'y â qu'un guet-a-pens qui puisse nous faire raison d'un si grand personnage.

— J'avoue qu'un tel moyen m'inspire quelque répugnance.

Le Récîiin secoua la tête avec impatience : Voilà dit- il, ce que j'ai toujours craint. Comme si des gens de cœur avaient besoin de faire, à chaque instant, montre de leur courage. Les affaires sont les affaires. Si les choses se passent ainsi, monseigneur, je ferai en sorte que vous n'y preniez part ^que lorsqu'il y aura des dangers a courir.

— Fort bien; mais que vais-je faire dans cette assemblée?

— Encourager les écoles à soutenir monseigneur de Bourgogne au cas où un soulèvement viendrait à se déclarer , et leur promettre , en cette occasion, Pappui du noble duc et de ses gens, dans toutes les prétentions de rUniversité.

— Eh bien, soit! partons, la soirée est fort avancée, et j'en veux être quitte à minuit.

Le Bohémien leva en même temps les yeux et les épaules , et poussa un soupir, puis il suivit Ombert qui sortit en recommandant à son hôte le sire de la Bourdaisière.

Mais, celui-ci, qui avait entendu la fin de la conversation d** Ombert et du Réchin, était déjà dans la rue. Il suivit de loin son gendre qui , guidé par le Bohémien , se dirigeait vers les ruines de Vauvert. Les conspirateurs, pour se réunir, avaient fait choix

4e ce lieu écarté où Ton tie devait point craindre d''interruptions inopportunes. Les veilleurs de nuit , le guet et les autres gens du pre'vôt n'auraient eu garde d'y pénétrer, peu curieux de vérifier si les effrayante» légendes qui s'y rattachaient avaient ou n'avaient pas de fondement. De ces histoires ou de tous ces dires superstitieux , très répandus sans doute au quinzième siècle , le seul lambeau quisoit resté dans la circulation est la locution proverbiale du diable de Vauvcrt , auquel le bon Pantagruel renvoyait son ami Panurge. De ceci nous pouvons inférer, maître François Uabelais n'étant point un historien inconséquent , que ce diable n'était point aussi méchant que noir. Ainsi le pensaient également les conspirateurs qui, au moment de l'arrivée d''Ombert et de son guide, remplissaient déjà l'enceinte des ruines. Divisés en groupes, ils discutaient d'une voix

basse et grave. De temps en temp3, une éner- L^EXCOMK. ir. io

gique malédiction, un c'clat de Yoix impalient, sur-le-champ réprimé, jaillissaient de ces sombres chuchotemens. La scène n'était éclairée que par les rayons de la lune. Bien que la blonde Diana regardât alors Paris face à face, sans que le plus léger voile de brume vînt ternir ses yeux d'azur, le lecteur pourrait accuser nos conjurés d'étourderie, pour avoir si aveuglément compté sur la clarté de cet astre féminin et s'être dispensés de tout autre luminaire ; mais sans invoquer la constance bien connue et inattaquable de Famante d'Endymion, nous dirons que sa présence n'est ici qu'une coïncidence parfaitement indifférente , qu'un hasard heureux pour nous seuls dont la curiosité va toujom's cherchant des visages de connaissance ou des figures qui rintéressent. Quant aux conjurés , ils n'ont point besoin d'y voir pour se reconnaître et pour se confier. Un léger attouchement, un son presque insaisissable leur suffisent.

^-savons. ied.deB„u.„„e.W ««-Peur. tgurepar„>ilescWs de Tordre

«Pe les partisans de ce prince pop„,^re

avaient adopte p„„re.l>W,vJrre et >«n.veau,tou. ainsi que les francs-macons et co«me eu, aussi se servaient de signes'

0«l>e«avaUe-te.ni,p„leR,chi„a„eoude ces pratiques : i, n'éprouva donc aucw>e difficulté à pénétrer dans le S #1a r« II, ^® cœur

ae 1 assemblée. Ce nVfî^.f

san. ^1 P""'"' cependant

sans que Ve répugnance que Je ^ ehe,

valier se prétait à ces ^rima-e. r. ' ^- ■ il c.«f • ^ , arima.es qui, disait-

" , sentaient à Ja foie ï^ ^ •

ia tois le mome et le né/rro-

ïiîant, deux espèces dVfr^c v, .

peces d êtres cfu'il avait également en exécration. II eût r., -f -

n. eut préfère un mot d'ordre chevaleresque , et s'était tu , sans se montrer satisfait quand Jehan lui avait re-

P-enté qu'un mot était plus facile àsur. P-ndre qu'un si.nc. Le Bohémien était

beaucoup uop modeste. e.exp« P»

^singaUer les moyens quM possédait pouv

• ,.r avec Us autres adeptes, sans

communiquer avec .Ci. ,,-:t-ll:a

• - 1» narole. Un signe! disait u-"

::;;::•: :Lon.omme.s.tout..q^^

.^aait quelque iaunevlsasecommel s n euavoi. .changé uneden.i-dou.a,ne-sva riéstouiours.ctqui certes pouvaient pUis

■Jnt surprendre quatre surpris 1 y

. ', ^ars ëtonnement, rencou aevait. sai.s ,, ^^i auraient pu te-

«ne rëunion nocturne , et qui a r

^^ r.f leur place au sabbat , „V convenablement leur pi ^ , , Isunedébauche.une de ces débauches ou

ts ge-^^i--'-^"""^^*^"^ '"'?

Ildansuneembuseadedevoleurs^mas-

,.„UlresetbasaaésdeehatsoudeBor C^facesdetruandsabi.ut.,tro.

'r et aVinéesdVcoliers tapageurs,

""'m,L centre de rassemblée se d'Ombert. Mais au tenue

trouvait un 8,.„„p, j^ p„,,^„^^^^ ,^^^ ^.^^

fcrensqui présidaient sans trop de g.l„e ce ~cule coupes, d'éWns si Wre,

«=-d.fficiIes, quoique leurs visages austères et capables fussent .> contraste parfait avec e-saccoutren,ens cavaliers, les façon, de -s compagnons, le lieu et IWc de la -ene.Cefutverseuxque;jehanleRe-cti„

-4n,ea:,uoiqu'ilsepWtavecIes,e„sae

-or.e,„n.p„,„irqu',l„ededai^aitpas

ceux des cWplus„evees,et,„'i, les fL

^uentau ™è«e au-delà desexigences desapo

-.on. Au reste, c'est un reprocte qui „elui «tpas applicable en cette occasion

-Vraiment, disait une voix doctorale -nse„ le duc de Bourgogne se U^

puden„„3e„voyeruna™bassadeur.Si,ente ""'t" et prompte exécution s'accordent

«.semble, labesogne une fois entreprise ne i""!^';:""^— mains, „^,„^

«- 230 •— Ne save.-vous pas, messire, répondit le

Béchinan-Wa«.ap.opos,quepourfa-le

bon vin, il faut que le raisin so.t mur.

Le vecteur et les régens, car ces person-

„;«= me les sommités nages n'étaient nenmoms que

. ' « tnnrnèrent aussitôt "vert»

derUniversite,se tourneren

„„i sans décheoir de son impertur Uerie,selaissacomplaisammente— I.,p.estance étrange du Bohémien navat

l'deeommunavecladignitéd'unam..- .adeur, et, certes, U était permis au. V ,ends de se méprendre quelque peu sur sa

qualité.

„Tuesbienhardi,ribaud.dnntroduire

^facéties au milieu de nos graves préocc,-

nations.

En ce cas, je tremblepour monseigneur

UducdeBourgognequ'ilnesoittrouvébien

Uardiparvous,messire.dem'avoir,mo.chet.f

et indigne, dcputc vers une aussi rcspeclûble assemblée.

Et afin qu'on ne put se méprendre au sens ironique de ses paroles , le Bohémien les accompagna d''un geste circulaire et d''un ricannemcnt qui firent naître quelques murmures parmi les écoliers; mais l'intérêt était trop vivement excité pour prendre le change au premier incident. Le Réchin savait cela à merveille : sa hardiesse n*'était guère que de la perspicacité.

— Toi , Penvoyé du duc de Bourgogne ?

L'envoyé du diable plutôt !

— Possible tous les deux, messire. Voici, au reste , qui vous prouvélra que je ne suis poihtun imposteur.

Le Réchin saisit alors sans cérémonie la main du baron, et la présenta aux révérends.

— N'ayez peur, messeigneurs, ce n'est point tm ergot de Satanus, mais bien une main chrétienne où gît le propre anneau (Je mon-

seigneur le duc empreint de son cachet et que chacun connaît.

— Malgré cet insigne , nous pourrions encore he'siter, car il n''est pas possible qu^un si puissant et noble prince ait pu ainsi placer sa confiance.

— Ha! messire, le temps n''est peut-être pas loin où les princes aimeront mieux s'appuyer sur les manans et les rustres que sur les chevaliers et sur les clercs. Mais ne vous mettez davantage en souci , je ne suis que Fintroducteur du véritable envoyé de monseigneur de Bourgogne. C est un chevalier d'ancienne chevalerie, et qui peut à tous égards vous porter la parole,

Cela dit, le Bohémien céda la place a Ombert qui jusque la s'était tenu dans l'ombre, attendant, avec sa patience accoutumée, que son compagnon eût terminé ses jongleries.

— Eh bien, sire chevalier, reprit le recteur ile son toR doclcra] qui lui avait quelque peU-

échappé pendant son colloque avec leRéchin, monseigneur le duc de Bourgogne est-il enfin décidé a procurer a TUniversité la satisfaction éclatante qu''elle réclame pour ses privilèges violés? Nous devons déclarer que si nous ne l'obtenons immédiatement, nous nous retirerons de France et irons chercher ailleurs une protection que tout le monde ne nous refusera pas. Que feront cependant les écoliers que nous laisserons privés d'enseignement et de retraite ?

— Oui, clama Bastien le Gaucher, que ferons-nous? pense-t-on que nous travaillerons, quand nous trouvons que c'est déjà trop d'étudier ?

îl était dit qu'Ombert ne pourrait se saisir de la parole, 11 fut heureux pour lui que la grossière saillie du Gaucher vînt arrêter a sa source le flux de l'éloquence du recteur. Celuici pourtant ne tança peint Pirrérérend écolier; l'Unrv«rî|it^ était tij)n * çe^lement nn eorp.9

enseignant , mais encore une institution ac* tive. Sa puissance ne résidait point seulement dans les idées de ses maîtres, mais encore dans les bras de ses sujets, dont un grand nombre n''étaient enrôlés sous sa bannière qu^a titre de soldats. Dans un temps de crise on devait ménager des gens qui n'étaient pas très assidus sur les bancs des collèges, mais qui se seraient battus vaillamment pour leurs privilèges.

— Messire, dit Ombert, si le duc de Bourgogne eût voulu encore attendre et patienter, il ne m'aurait point député vers voui. Je n'entends rien aux subtilités politiques el pense que l'occasion est toujours bonne quand on a de bonnes épées. Monseigneur de Bourgogne n'est pas maitre souverain dans la bonne ville de Paris. Le cours régulier de la justice est entravé du fait de madame la reine et de monseigneur le duc d'Orléans , lequel est un rebelle et un hérétique , un fauteur du pape de Rome, tandis que le pape d'Avignon.....

txu cVma le recteur,

^ VOUS prononcez ni po^»^ . ,

derÉglisequiestuneetnesaur

"tjl'nVntends pas aavanuse -aces sub-

, • Oaand j'aurai fait m»»

alités théolog.ciues.Qaand)

pagnon qui est grand partisan a l-

"^ j = Ap «ns. Pour moi, )ai a

et des mots vides de «ns. r

j- Jp la Dart de monseigneur le duc ,o„,diredeVa^^ ^^^^^^^^.^,,,

ae Bourgogne , que , P»» H ,,osplainteset.vos.uppU.U-^^^^^^

1 • t A v«aver de la menace, i. « en droitd essayer a .,., ^^ contrent

réparation. U si le p

mauvais que l'on trouble ainsi ce qu'ail appelle la tranquillité publique , ne vous faites point faute de rudoyer ses gens. Les hommes d'armes de monseigneur le duc seront prêts à vous soutenir. Et alors , Dieu soutienne le droit î Ceci est-il de votre goût, mes maîtres^ ajouta Ombert en se tournant vers les écoliers et les soudards qui s'étaient rapprochés du groupe principal pour entendre le baron» Une acclamation unanime ne lui laissant aucun doute sur les sentimens de cette partie de ses auditeurs , Ombert se ressouvint que c'était avec le recteur qu'il devait traiter.

— ' Dieu nous est témoin, s'écria le vénérable personnage en levant les yeux au ciel, que nous avons tout fait pour éviter ces déplorables extrémités. Que le mal retombe sur ceux qui ont levé la main contre l'arche sainte !

— Amen ! dit le cordelier Jean Petit.

— Tout va bien, Allah kerim! dit Jehan

-». Je suis de voire avis , mon fespcclablc guide, ditOmbert, qui n'avait répondu que par un salut a Timprécalion dolente du recteur, ainsi partons.

— Non pas , sire chevalier, je ne pourrai remplir de cette nuit l'emploi dont vous avez bien voulu me gratifier près de votre personne. Votre mission est finie, la mienne ne Pest pas. J'ai a prendre avec ces honnêtes gens quelques arrangemens nécessaires.

— Mais, vrai Dieu ! me faut-il rester a ta suite ?

— Ne vous emportez pas, je vous donne un guide qui vous conduira aussi sûrement que moi par tous les détours de Paris, et qui vous sera peut-être d'aussi agréable compagnie.

Et ii présenta au baron Zéa, Tintrépide et l'inévitable Zéa couverte cette fois d'une cape d'étudiant, et qui demanda au baron, s'il craignait de se trouver seul avec elle. Tous deux quittèrent les ruines de Vauvert.

Les évènemens marchent.

Comme le lecteur pourrait s'étonner que le baron n'ait rien trouve' à répondre a la sorte de reproche que Zéa vient de lui adresser sous forme interrogative a la fin du précédent chapitre, nous le prierons de considérer que nous ne sommes point sténographes, et que nous ne pouvons nous croire obligés à

rapporter les moindres mots sortis de la bon* che de nos personnages, mais seulement les plus importans. Il est vrai que le sire de la Roche-Corbon n'est point un bavard, et qu'il est tel de ses compagnons qui eût pu , k plus juste titre, nous suggérer cette réflexion sensée , mais un peu tardive, î^ous pourrions encore répondre qu'elle nous a été inspirée dans le but de préserver le c^^ne chevalier d'un travers devenu incurable chez quelquesuns des gens qui l'entourent. Ombert est d'un caractère intéressant et que sa facilité rend accessible à toute sorte de contagion : il a plus que tout autre le droit d'être traité avec égard et mesure. Pourôter le prétexte à toute réplique, il nous est d'ailleurs facile de dire que la bohémienne n'attendit point la réponse du baron qui fut un peu embarrassé du ton demi-provocateur, demi- ironique , dont elle l'avait interpellé, assez pour avoir besoin de réfléchir avant de parler, pas assez cepen-

dant pour rester immol^ilc cloué a sa place. Pendant quelques minutes, Zéa marcha en avant et Ombert la suivit, en udmirant Tallure dégagée et Tair délibéré de cette jolie créature qui, avec ses jambes fines, sa taille svelte, son manteau arrondi sur le bras droit, son gracieux col et sa tête penchée vers Fépaule gauche, formait bien la plus charmante silhouette d''écolier de quinze ans qui se fût jamais dessinée aux rayons du flambeau nocturne.

— Zéa, dit Ombert rejoignant lout-à-coup son guide, vous êtes une fille singulière et capricieuse. Votre humeur varie aussi souvent que votre costume. Je dois dire, à la vérité, que la bouderie convient aussi bien que la joie à votre visage, et que vous portez d'une égale aisance la jupe et le pourpoint. N'y a-t-ii donc en vous que de la coquetterie ?

— Messire, répondit la bohémienne d'une

voix lente et triste, et sans cesser de regarder l'excomm. II. 16

devant soi, vous avez fait de rapides progrès dans les sciences de ce pays; vous savez qu'il faut prévenir une accusation par une autre : mais pourquoi vous hâter ainsi ? Je ne vous ai point fait de reproches, vous savez emmieller vos paroles de complimens ; pourquoi mé parler ce langage nouveau? les hirondelles, qui viennent comme ma race des pays du soleil, ne se prennent point avec des appeaux.

— Zëa , je suis habitué à vous entendre parler en énigmes. Tout ce que je puis comprendre a ceci, c''est que vous avez quelques griefs contre moi. Ne détournez point la tête, parlez-moi, si vous voulez, votrelangage payen; mais qu'au moins votre voix soit joyeuse et que je vous voie me sourire.

— Autrefois, messire, quand les nuages du ciel m'attristaient, je n'avais besoin que de fermer les yeux et de regarder en moi pour que mon front s'éclaircît. Maintenant , c'est eu vain que je regarde le bleu du ciel et que

je donne ma joue à caresser à l''haleinc pure de la nuit, ce n''est plus sur mon front qu'^cst la tristesse, c''est dans mon cœur !

— L'air de Paris est trop pesant pour nous, Zéa; on respire plus à Taise, on marche plus librement sur les collines de la Touraine et dans les de'serts de Fontainebleau.

— Quoi ! messire, vous vous souvenez encore de votre patrie ! de la patrie de votre femme ! et vous n''avez pas oublie le nom des lieiLX où vous rencontrâtes la bohémienne Zea! Je suis fâchée que ma vue vous reporte à des souvenirs si peu dignes de vous, tel que vous êtes aujourd'hui.

— Méchant enfant ! vous raillez sans pitié. Je ne suis point changé, Dieu m'en est témoin. Le jour qui me réunira a ma chère Catherine dans le château de mes pères sera un jour bien heureux pour moi; celui où je devra j renoncer a vous , Zéa , m'attristera poui' long-temps.

Ce que disait Omhert n'était point très chevaleresque. Les servir toutes rHen aimer «tt'wweétait un précepte admis en théorie, mais qui devait être quelquefois oubhé dans la pratique par des hommes qui, ainsi que le sire de la l\oche-Corl3on(et Payant choisi pour principal acteur nous devons nécessairement le regarder comme le type de son époque) se laissaient plutôt guider par leurs sensations que par le raisonnement.

— Oui, poursuivit le baron, je le sens, je vous aime, Zéa, cela est aussi vrai qu'ail est vrai que j''aime Catherine; pourtant j''ai tort de comparer ces deux sentimcns. L'un est plus profond saivs doute, mais Pauire est plus attrayant. J''imaginc qu'ail y a la quelques sorcelleries. J'avais pu croire d''abord que vous vous étiez laissé prendre à vos propres enchantemens. Ah ! vous avez bien plus que moi oublié les rochers de Fontainebleau, Zéa !

•^Nullement, messirc, et d'ici à peu de

jours, demain peut-être, je partirai pour les aller revoir.

— Et vous croyez que je vous laisserai partir, enfant! non, non! je ne vous quitterai

plus.

— Mais je vous quitte, moi, messire.

— Cest un jeu, je suppose. Zéa, je le trouve cruel. Ne voulez-vous point y mettre fin?

— Rien n'est plus sérieux, mais cessons ce débat dont je souffre plus que vous. Tout ce qui vous entoure est sérieux; prenez garde, Ombert, vous avez mal placé votre confiance l Ah! poursuivit-elle, interrompue par une pensée tyrannique , j''aurais pu me contenter d'occuper la seconde place ; mais n'être rien que ce qu'une autre femme jeune ou artificieuse pourrait être, jamais! Adieu, messire, vous devez vous reconnaître ici. Hàtez-vous de peur de faire attendre madame de Vie.

— Qu'est-ce à dire, s'écria impétueusement

le baron, Diane n''est rien pour moi, je ne la verrai plus.

— Oui , maintenant , vous oubliez Diane pour Zéa, parce que vous êtes près de moi. Dans quelques instans , vous m''oublierez à mon tour près d''elle. Messire, vous reconnaissez mal le sacrifice que vous a fait une si noble et si cliaste dame. Vous avez intérêt a la ménager ; moi qui suis votre amie et une pauvre fille Bohème, pourquoi vous souciez-vous de moi ?

— Ze'a, je jure par tous les saints ou par tous les diables , comme il vous plaira, que c''estvous que j'aime !

— Eh bien ! je m'enfuis avec cet aveu. Ombert, adieu, encore une foià; gardez-vous de rien confier a cette femme, et ne laissez point e'chapper mon nom dans ses bras.

En achevant ces mots, la Bohémienne qui s'était tenue à distance d'Ombert depuis que la conversation avait pris une tournure un peu

vive, s'éJança vers le baron, lui saisit la main, y imprima légèrement ses dents, et bondissant comme un chevreuil, disparut en un instant au détour delà rue.

Le premier mouvement de l'amoureux chevalier avait été de la poursuivre; mais n''ayant point encore jeté de fil mnémonique dans le dédale parisien et n'étant guidé par aucun indice , ni moral , ni matériel , car Texistence de cette fille étrange était aussi mystérieuse et fantasque que sa course était rapide et silencieuse, Ombert changea promptement de pensée. Il s'^arrêta, prêta Poreille, frappa du pied avec colère et désappointement, puis revint tranquillement sur ses pas. Le baron ne s'amusait jamais, comme les enfans et les esprits faibles, à trépigner et a pleurer devant une impossibilité; connaissant sa force, il ne la dépensait jamais en pure perte.

En ce moment, Zéa n'existait plus poiu* lui. Il se trouvait tout près de la porte dér»b«e

deThôtel Saint-Pol, qui lui donnait accès chez madame de Vie : il était en quelque sorte dans le cercle d'attraction de la syrène, 'et il n'aperçut aucun motif pour ne pas ce'der au charme nouveau qui opérait sur lui.

Le baron tourangeau n''avait pas fait d'aussi rapides progrès dans la politique que dans la galanterie. Il est bien difficile de mener de front ces deux études absorbantes a un égal degré, et il n'a été donné d''ctre maître passé dans Fune et l'autre a la fois, qu'a quelques organisations vraiment prodigieuses.

Soit qu'il n'eut pu s'arracher que fort tard des bras de madame de Vie, soit qu'il se fut égaré de nouveau sur les traces de Zéa, peutêtre même pour ces deux motifs réunis , Ombert n'arriva qu'assez tard a la grande réunion dont le duc de Bourgogne, lui-même, lui avait parlé. Le vieux portier se montra encore plus sourd, et nous dirions aussi plus aveugle, si ce n'était une absurdité, qu'il ne l'avait été la

première fois qii''Ombert s^-lait adressé à lui. Notre héros venait de répéter, pour la troisième fois sans succès, le mot de passe, et était tout près b essayer de faire intervenir , dans son monologue, le nom du diable, celui de Notre-Dame se trouvant impuissant, lorsque le Réchin vint à son aide et lui épargna un blasphème, ce qui est énorme, et Tennui de s"'en retourner comme il était venu, ce qui est

quelque chose.

— Je crois, dit le Bohémien, que votre seigneurie est encore dans Fembarras. Vous êtes heureux de trouver partout des amis. Pourtant je voudrais que vous n''en vissiez pas dans chacun des hommes ou des femmes que vous pouvez rencontrer.

— Par le chef de mon père, s'écria Ombert, si ce n'était respect pour monseigneur le duc et aussi pour les cheveux blancs de cet obstiné vieillard...

— Et très fidèle serviteur, pourriez -vous dire aussi, messire.

— Fidèle, je le crois, mais il ne s'agit point de cela ici. Ne suis-je point pour monseigneur de Bourgogne ?

— Ah ! messire, il est si facile de se tromper en ce temps ci ! on sait si peu pour qui sont des gens qui la plupart du temps ne le savent pas eux-mêmes! Je ne parle pas pouf vous, messire, mais lorsque les maîtres doivent avoir la bouche close, les serviteurs font bien de fermer les yeux et les oreilles.

— Eh bien ! fais en sorte que cet homme les ouvre de bonne grâce, ou, par Dieu î je passerai sans sa permission.

Le vieux cerbère abusant de la faculté que possèdent quelquefois les sourds d'entendre ce qu'on leur dit à voix basse, laissa le Re'chin s'approcher et lui parler à l'oreille. Sa figure resta impassible ; il n'ouvrit point la bouche , seulement il avertit Ombert, par un signe

de main , qu''il était libre d'entrer dans rhôtel.

La position armée que tous les princes et particulièrement leduc de Bourgogne, tenaient à cette époque, leur permettait de rassembler leurs partisans sans éveiller les soupçons, du moins plus que de coutume ; car les sujets fidèles, les partisans de la monarchie devaient être continuellement inquiets par la permanente rébellion des grands vassaux de la couronne.

Le duc de Bourgogne n'avait donc pas eu besoin de voiler des semblans dWe fête ou d'un festin cette austère réunion, ce qui eût été d'ailleurs fort peu dans ses goûts. Le choc des hannaps n'était pas nécessaire pour provoquer l'étreinte des diverses pensées de haine • qui animaient tous ces hommes contre le duc d'Orléans, haines héréditaires, haines d'ambition, de jalousie, d'amour-propre ; haines sombres et invétérées, haines bouillantes et

jeunes , haines ingrates, haines de'vouées et aveugles, sur lesquelles s''ëlevait la haine mortelle et implacable de Jean-sans-Peur, re'sultat de toutes les passions réunies etdontrintensité était portée au comble par la question d''étre ou de ne pas être, c''est-à-dire ici d''étre ou de ne pas être régent. L''assemblée n''était point composée d'élémens aussi divers qu'on pourrait Finférer d'après Fhumeur populaire de ce prince, qui était trop bon politique pour risquer un conflit entre la hauteur des nobles et la susceptibilité des bourgeois, conflit oii il n'aurait certainement rien gagné. Il pensait aussi, sans doute, que si la popularité ne fait point déroger un prince, il n'en est pas de même pour les seigneurs d'un moindre rang. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout en se posant comme le champion des intérêts populaires, il ne choisit jamais de favoris dans les rangs du peuple, ce que fit souvent son hautain et spirituel antagoniste.

Au milieu de ses barons et de tout Tentourage de sa puissance féodale, Ombert retrouva le duc tel qu'il Pavait vu seul a seul dans le secret de son retrait de travail. Il portait le même costume sombre et sévère, son visage gardait Tcxpression taciturne et vague sous laquelle il avait accoutumé de déguiser les agitations de sa pensée et ses investigations extérieures. Près de lui se tenait un homme de grande taille, puissant d''épaules et terrible de mine , qu''il nomma du nom de Saint- Georges.

Ombert regarda avec curiosité ce chevalier qu''il ne connaissait que par sa grande réputation guerrière, et qui était cité comme le plus illustre et le plus ferme champion de Bourgogne. C'était en effet un de ces hommes d*'airain comme le siècle en offrait quelquesuns , et qui, réunissant toutes les conditions héroïques, un cœur de lion et une vigueur E^thlétique , était fait pour servir de bras

droit aux tètes fortes. Tel fut Tanneguy Duchâtel, tel était le sire de Saint-Georges. Ce fier seigneur, accoutumé sans doute à exciter Tadmiration, ne répondit aux regards d''Ombert que par un coup-d''oeil presque farouche, dont celui-ci ne se formalisa pas, imaginant que ce pouvait être une expression habituelle. Le jeune baron ne s''étonn3 pas davantage du ton et [de Pair de réserve dont on accueillit ses questions ; mais il fut surpris au dernier point de la présence de son beau-père en ce lieu.

Le vieuxsire de laBourdaisière parlait d'une façon vraiment fort animée à quelques tétcs grises ou chenues qui lui accordaient une attention aussi sincère de leur part, que divertissante pour Ombert. Qui eût jamais pensé trouver un conspirateur dans ce vieillard si fort adonné aux jouissances de son âge, si ami du repos et des consolations de la table. Quelle dissimulation profonde ! et que devint,

en cette occurrence, Popinion de César sur les hommes sobres ! Ombert, moitié pour jouir de cette plaisanterie du hasard, moitié dans Fintention d''en épargner quelques conséquences h cet honnête seigneur auquel il était vraiment attaché, s*'approcha adroitement de lui, et montra tout-a-coup sa jeune et brune figure au milieu de cet auditoire décrépit et déteint; mais Faspect d''Ombert ne produisit point son effet ordinaire sur le vieux et cependant tout nouvel orateur, qui releva la têtc^ et dlui ton mécontent et ferme dit a son gendre ces paroles qui auraient dû devenir proverbiales comme le discours de Fane de Balaam :

— Vous tiendriez mieux votre rang parmi des écoliers , messire , que parmi des gens sensés.

— Mais, répondit Ombert, les écoliers sont aujourd'^hui au nombre des gens sensés, j'entends des partisans de monseigneur le duc de Bourgogne.

Cette réponse légèrement sophisticale et détournée embrouilla la logique toute primitive du vieux seigneur. Ombert se disposaità poursuivre ce premier succès, mais il fut obligé de renoncer au projet de retraite qu*"!! formait pour son beau-père en voyant le duc de Bourgogne se diriger de son côté.

— Monsieur le baron, dit le prince à Ombert, d''ici à deux jours nous aurons tous justice des insultes que nous a faites la cour. Si vous n*'avez point perdu le goût de la vengeance, il vous sera loisible de le satisfaire; je veux qu'il y ait autant de coups donnés que d''insultes reçues, puisqu'on ne peut, malgré tant de crimes, tuer qu'une seule fois.

Ombert assura le duc de son entier dévoùment a la cause qu'il avait embrassée, et ajouta que si le ressentiment des injures que lui avait fait essuyer le duc d'Orléans n'était plus le seul motif qui le portait a se ranger sous la bannière de Bourgogne, il n'en était pas moins

persistant dans sa haine et son désir de vengeance.

— Bien, messire, répliqua le duc, je vous tiens pour un loyal et hardi chevalier. Quand il faudra jouer de Pestocet baisser les piques, nous vous ferons appeler. Tout le monde ne sait pas se servir de toutes les armes.

Ombert ne s''inquiéta pas long -temps de l'obscurité que présentaient parfois les paroles du duc , il ne se demanda même pas à quoi était utile cette réunion. Confiant dans la sagesse du prince, et dans la promesse qu*'il lui avait faite de remployer bientôt activement, il retomba dans les préoccupations passagères qui lui servaient a se distraire de ses peines réelles et profondes : car, en son âme, il n'avait point transigé avec son amour ni avec sa haine. Ces deux sentimens n'avaient rien de commun avec les sensations superficielles auxquelles le chevalier s'abandonnait, moitié par curiosité,

moitié pour occuper son active organisation. ï^'excomm. h, 57

Aprèsavoir confié sonbeau-pèreauRéchinet à son eciiyer, lebaronse dirigea, suivant son habitude de chaque soir, vers Fhôtel Sain t-Pol, et se trouva, en peu de temps, aux pieds de Diane de Vie, pUis belle, plus enivrante, plus caressante que jamais. La lumière des lampes était toujours très favorable à la beauté de cette femme; mais ce soir la, ses yeux avaient un éclat, ses manières une vivacité, sa voix un charme vraiment particulier. Ombert attribua ce redoublement de passion , chez sa maîtresse , à la pensée des dangers qu''il allait bientôt couriret qui amèneraient peut-être une séparation. En homme qui croyait à la mission angélique des femmes, et qui les aimait, il ne put s''imaginer autre chose, et il s'abandonna tout entier aux: séductions de la gracieuse et amoureuse Diane, Suivant sa coutume , il lui renarra ses occupations de la journée, appuyant surtout sur ce qu''il avait vu à Fhôtel d'Artois, et n'omettant que ce qui était peut-être le

moins important à cacher, c'est-à-dire ses distractions galantes. Oiioiquc la passion du bon chevalier pour madame deYic ne fût guère que la transformation de celle qu'ail portait au sexe féminin en général, il n'en évitait pas moins tout ce qui put lui causer la moindre peine, le moindre souci. Qui n'eut craint, en effet, de froisser cette frèlc et douce créature prête à s'affaisser sous le poids de chaque sensation, et qui, loin de pouvoir supporter les tourmens de l'amour, semblait s'anéantir dans ses jouissances! Il est vrai que le lendemain Ombert la retrouvait aussi vive, aussi éveillée que si elle se fût cndormieau couvre-feu ; mais quoique la psycologie fiit une science alors peu coimue , que le baron n'était point homme a pressentir, il pouvait se dire, avec un peu de cette bonne volonté qu'ont les amans les moins absurdes, que c'étaient la miracles de senlimens. Un homme plus avancé eût pcn^v^ probablement que sous ces fias

tissus de peau blanche, transparente et satine'e, se cachaient des nerfs d'une vigueur et d'une élasticité peu commune, et que le sentiment qui leur donnait le ressort était peut-être plus physique que moral. Le lecteur ferra par la suite quelle de ces opinions s'approchait davantage du vrai : nous nous bornons à lui apprendre ici qu'aucune n'y arrivait parfaitement.

Diane avait écouté avec beaucoup de patience les confidences d'Ombert. On eut même du croire qu'elle y prenait un certain intérêt. Cependant elle ne lui fit point de questions, et l'interrompant au moment oii il allait sç livrer a des considérations sur l'étrangelé de l'apparition de son beau -père à la réunion des conjurés : Comment, dit-elle d'une voix admirablement courroucée, d'ici a quelques jours vous allez partir, vous mettre en campagne, et qui -ait? ne jamais revenir peutêtre , car ce sera une guerre cruelle^et achar-

née , et vous n'avez îi me parler que du duc de Bourgofjne et de votre Leau-père. Je respecte fort Pun et Pautre ; mais je crois Favoir assez longuement prouvé.

— Diane, ma chère, si ce discours vous de'plaisait, que ne m''avez-vous parlé plutôt ! En vérité, j''aurais préféré vous parler d''amour, et vous m'avez fait une méchanceté dont vous porterez la peine.

— Laissez ma main, Ombert , je suis décidée a ne plus vous aimer.

— Mais vous haïssez toujours le duc d''Orléans ?

— Est-ce au tour de celui-là maintenant ? Voyons, qu'avez-vous a m'en dire?

— Que dans deux jours il aura probablement cessé de vivre.

— Ah! dites-vous vrai? de qui le tenezvous?

— Du duc de Bourgogne lui-même.

— Pauvre prince ! il va expiel* bien rudement ses fautes !

— Comme vous le plaignez! Diane, je devrais être jaloux; mais non, je ne vous aime que davantage. Vous êtes aussi bonne que vous êtes gracieuse et belle. Laissez-moi, je vous prie, défaire cette natte de cheveux.

La belle se laissa faire complaisamment ; elle paraissait triste et absorbe'e , et Ombert crut même voir briller une larme dans ses yeux. îl s''empressa de Fessuyer avec un baiser.

— Ah! dit la sirène avec un soupir qui paraissait bien venir du fond du coeur, Ombert, vous ne me connaissez pas encore. Vous êtes comme les autres : moi-même j''ai cru que ma haine était implacable, et maintenant. . .

— Oui , maintenant plaignez-le si vous voulez , car votre bras, ma belle , n''est pas assez fort pour le sauver.

— Ce bras n''est pas aussi faible que vous le croyez, messire, dit Diane de Vie en relevant

sa jolie tête blonde et déployant son bras arrondi et blanc comme l''albàtre. Ainsi posée avec ses cheveux en désordre , ses sourcils et ses lèvres légèrement contractés, elle avait réellement un air d''énergie qui surprit le baron, et qui pouvait lui expliquer quelques lettres de la charade jouée sous ses yeux dans la forêt de Fontainebleau ; mais Diane se laissa de nouveau retomber dans sa nonchalante distraction. Ce fut au tour de Tamant de prendre le ton du reproche.

— Vous vous êtes plainte de mes longs discours tout-à-Fheure , madame; moi, je me plains de votre long silence à présent.

— Ne me querellez point, Ombert, je me sens triste ce soir.

■— Ce qui me flatterait beaucoup si le duc d''Orléans était à ma place et que je fusse à la sienne.

— Vous êtes bien injuste, niessire; car c''est vous qui m''avez ainsi changée. En vérité i''ai

tant d''amour pour vous dans le cœur qu'il n'y a plus de place pour tout autre sentiment.

' — J''ai tort, j''ai tort, dit Ombert transporté, Diane! je suis un fou, et vous êtes un ange ! j'implore mon pardon à deux genoux.

Pour toute réponse , Diane jeta ses deux bras autour du cou du chevalier, et baissant lentement la tête , l'embrassa chastement sur le front.

— Et puis, dit-elle, quand vous m'avez parlé des dangers qui menaçaient le duc d'Orléans , j'ai pensé a ceux que vous affrontez aussi. Je ne sais pourquoi je m'imagine que je vous vois ce soir pour la dernière fois.

Ombert se prit a rire , et se félicitant de n'être point très accessible aux idées superstitieuses, fit observer a Diane, que lors même que ses pressentimens devraient être justifiés, c'était une raison pour profiter du temps qui leur était laissé.

— En vérité, si vous continuez, poursuivit-

il , je .finirai par m''attrister moi-même ; car notre téte-a-téte commence a me rappeler mes dernières entrevues avec Catherine , je veux dire la baronne de Rochc-Corbon.

— Eh bien ! dit madame de Vie piquée , ce doit être pour vous un souvenir doux et triste.

— Très doux et très triste, reprit le baron gravement. Puis changeant de ton et se rapprochant de la capricieuse beauté : Ma chère Diane, dit-il, il nous manque pour un tête-atête conjugal quelque chose qui nVst point nécessaire dans un téte-a-tête amoureux.

— Et quoi?

— C'est d'être mari et femme.

Ceci sembla a Diane une raison suffisante pour changer d'humeur, et devenir aussi folle , aussi rieuse qu'ellevenaitdesemontrerplainlive et langoureuse. Elle déroula tous les serpens de la séduction pour enlacer le coeur d''Ombert. Elle oublia le passe et Tavenir dont elle

venait de se montrer si soucieuse, pour s''enivrer de son bonheur présent. Elle jura qu''elle n'avait jamais aimé véritablement qu''Omberty elle le lui répéta en se roulant à ses pieds, en se suspendant a son cou , en s''asseyant sur ses genoux , en le serrant dans ses bras; elle fut tour a tour emportée , passionnée , tendre , grave , folâtre ; véritable Protée féminin, elle revêtit toutes les expressions de la passion , excepté les larmes dont elle savait qu''il ne faut point abuser pour deux raisons : parce que c''est ennuyeux d''abord, et ensuite parce que les yeux s''en ternissent.

Le baron était transporté au septième ciel. II y avait loin, en effet, de ces tourbillonnantes voluptés aux tranquilles jouissances de Fliymen qu''il avait presque seules connues; car ses amours avec Zéa, avaient été un éclair que ses sens surpris n'avaient pu apprécier. Cependant on doit lui rendre cette justice, qu''il ne blasphéma point ses souvenirs conjugaux

-- 267 tout ens'abandonnant aux charmes cFun amour illicite.

Un souper exquis avait été préparé pouf servir crintermède aux enchantemens de madame de Vie. Ombert y fit honneur. Oiiant a la dame , elle se borna ti effleurer quelques mets du bout de ses dents ou de ses doigts, et regarda son amant, le servant et Tamusant de gracieuses plaisanteries. Puis elle lui prépara avec un soin charmant un grand hanap de vin épicé que le chevalier vida li sa santé. Quelques instans après, il était endormi dans les bras de Diane.

Quand il se réveilla, au bout d\m laps de temps qui ne pouvait être bien long et par suite d*'une secousse assez violente, il se trouva entre les mains de gens d'assez mauvaise mine qui lui parurent être des gardes de la prévôté.

Cette vue acheva de libérer son cerveau des fumées d^imour et de vin qui Foffusquaient. Par un cfiFort brusque et désespéré auquel ne

s*'attendaient pas ses ennemis, il leure'chappa et bondit vers Pendroit de la chambre où il se rappelait avoir déposé ses armes ; mais on s''en était déjà emparé.

— Rendez-vous, messire, lui dit le sergent, et nous ne vous tuerons pas.

— Vous êtes des lâches et des misérables! dit Ombert , que me voulez-vous?

— Nous avons ordre du duc d''Orléans et du prévôt de Paris d''enlever le baron de Roche-Corbon ; nous devons maintenant nous borner à Pemmener.

Toute résistance se trouvant inutile, Ombert se résigna et se remit entre les mains du sergent. Tous les gardes se jetèrent aussitôt sur lui.

— Allons , dit le sergent , c''est bien assez de deux; parce cj[u''il ne se défend plus, vous voulez tous Tattaquer.

— Vous êtes un brave homme , dit Ombert. Ayez scinde mes armes, je vous prie;

vous devez savoir qu'un homme tient a son ëpée...

— Plus qu''à sa tète souvent, à ce qu'il parait. Mais je ferai ce que vous désirez, d'autant plus que cette ëpe'e me plaît fort, et que la dague est fort bien ouvragée. Beaucoup de gentilshommes m'ont laisse' leurs armes à garder en pareille occurrence. J'en ai chez moi de quoi armer une compagnie.

Comme il finissait ces mots, on introduisit Ombert dans une salle basse de Fhùtel Saint- Pol , où il aperçut à sa grande stupéfaction son beau-père en personne ainsi que deux autres vieillards , tous trois bien et dûment garottés, et aussi entourés de gardes de la prévôté. Quelques personnages vêtus de noir ou de rouge qui se trouvaient dans le fond de la salle , parurent a Ombert d'un augure encore plus sinistre que tout ce déploiement de soudards.

— Ah ! mon gendre , s'écria le sire de la

Bourdaisière , je suis bien aise de vous voir : au moins nous souffrirons ensemble.

— Mort de ma vie 1 s''e'cria le baron , est-ce qu''on oserait ainsi, contre toute justice, porter la main sur des gentilshommes? Mes maîtres , apprenez que je suis feudataire de la couronne.

— Ce n'est pas là ce que nous avons à vous demander, messire, dit un des hommes noirs, mais bien tout ce que vous savez sur un complot ourdi contre notre gracieux seigneur et maître Charles VI, roi de France , contre mapame la reine, et le très puissant prince Louis duc d''Orle'ans, lieutenant ge'ne'ral du royaume.

Ombert refusa de répondre à toutes les questions c|ui lui furent adresse'es , niant la compétence des juges auxquels on Pavait ainsi déféré , et qui , disait-il , semblaient plutôt des tourmenteurs que des justiciers. Au reste, la précision de Finterrogatoire n'aurait pu lui laisser l'espoir de combattre des renseigne-

mens trop exacts et dont il n''e'tait malheureusement pas difficile de deviner la source. Le bon chevalier se rejjarda comme perdu et ne s''occupa plus qu'il rassembler ses forces pour demeurer digne et calme sous un coup aussi inattendu.

L'interrogatoire ne fut pas plus heureux -vis-k-vis des trois vieux seigneurs qui ne purent pas comprendre grand''chose aux questions qui leur furent pose'es. L\ni chantait, l'autre sifflait, et le troisième divaguait. Acette triple manière de ne pas s''exprimer, le lecteur a dû reconnaître, comme Ombert, les trois hôtes convives de Fauberge des Tf -ois-Maures, les trois faibles et respectables vieillards, frappés dans la personne de leurs filles, enfin, pour les nommer, les sires de la Houssaye, de Chenelles, et de la Bourdaisière, que les archers, envoye's a l'hôtel des Trois - Maures, avaient arrêtés en même temps.

— Ainsi vous persistez dans vos coupables dénégations, dit le juge.

Le sire de la Houssaye chantonnait.

Le sire de Chenelles sifflait.

Quant au sire de la Bourdaisière, il répondit à peu près ce qui suit :

— Vous voulez qu"*il y ait un complot, mon Dieu ! je ne demande pas mieux ! Mais je ne suis occupé qu''à la recherche de ma fille ; hors de Ta j'ai à peine le temps de dîner et de dormir.

— Je suis exactement dans le même cas, dit le sire de la Houssaye.

— Et moi de même , dit le sire de Chenelles.

— Comment peut-on s'imaginer que je conspire , reprit le sire de la Bourdaisière ; mais , regardez-moi , messires , voyez mes cheveux blancs et ma décrépitude. Allons, mon gendre, aidez-moi donc, parlez, n'avezvous pas à vous reprocher quelque forfante-

rie? Avez-vous offensé quelque mécréant qui pour se venger nous aura joué ce traître tour ! . . .

Ombert ne répondit point à son lamentable beau-père , et le juge voyant que les accusés repoussaient ses représentations, donna ordre à l'un des hommes rouges de remplir son office.

— Comme nous sommes pressés, dit le tourmenteur, nous commencerons par le vieux seigneur qiii vient de faire un discours si touchant ! Je n*'ai point ici tout mon attirail ; mais /'importe ! une table et quelques seaux d''eau me suffisent pour soulager la conscience des pécheurs les plus endurcis.

Ombert essaya vainement de défendre son beau-père qui opposa lui-même une résistance tout-a-fait désespérée, et passablement énergique pour un homme décrépit. Réduit a Pinaclion, le vénérable vieillard ne putPèlre

aussi facilement au silence.

^'excomm. u. 18

— Je n''en boirai pas seulement un verre i c''est impossible ! en vérité ! , . . Je ne sais ripnî que voulez-vous me faire avouer?.... Cestim empoisonnement qu''une telle question... mon Dieu! prenez pitié de moi!

— Je m''étais douté, dit le bourreau, ail visage rosé de ce vénérable seigneur, qu**!! ne devait pas avoir pour Feau un goût bien prononcé , mais je n''avais pas imaginé que Ton put jamais concevoir une horreur si profonde pour ce liquide naturel. Quelle fortune nous avons la! Messire, puisque vous refuse?i

déparier...

— Comment parler? Je crierai, je hurlerai même, mais je n'avalerai pas une goutte de cet homicide breuvage !

— C'est pure eau de Seine, messire, et je vous assure qu'après en avoir bu quelque huit ou dix pintes, vous ne la repousserez plus avec tant de chaleur.

Pendant ce colloque animé, maître Torte-

bras, tourmenteur jure de la justice de Paris^ bourreau d''liumcur caustique et parfaitement inexorable, avait, à Taide de ses assistans ordinaires et de quelques soldats, fixé solidement sur la table Pinfortunc seigneur de la Bourdaisière, après lui avoir au pre'alable glissé sous les reins le fourreau d''acier d''un estoc. Puis à Taide d'une pince et d''un entonnoir il se mit en devoir de le métamorphoser en tonneau ; mais point, bêlas! en tonneau de vin de Vouvray ou de Bourgogne. Après la première pinte, le patient garda un sombre silence, il semblait humilié autant que désespéré ; mais après la seconde , il déclara qu'il parlerait, qu'il dirait tout, demandant seulement qu'on le détachât.

Aussitôt qu'il fut remis sur ses pieds , il rejeta l'eau qu'on venait de lui faire avaler, soit que ce fut un résultat des émotions qu'il avait éprouvées, ou de l'invincible antipathie de son estomac pour cette boisson insolite.

— Je crois que c'est tout, dit-il.

— Eh bien ! reprit Phomme noir, êtes-vous résolu a avouer. . .

— Que je n''ai jamais entendu parler de complot, oui, non seulement je Tavoue, mais je le déclare et je le signerais même au besoin.

— Prenez garde, reprit Thomme noir, vous vous jouez de la justice.

— Mais il me semble que ce serait me jouer moi-même , maudite eau! je crois que je n''en reviendrai pas! Comment croire que je m'exposerais à de pareils affronts plutôt que de parler! Si je savais quelque chose! Ah! je maudis tous les conspirateurs. Au nom du ciel! faites-moi donner un verre de vin de Touraine ! un seul ! je vous prie , ou vous allez ■ lie voir expirer!

— Allons donc ! le vin fait perdre la mémoire, et nous voulons qu'elle vous revienne :

il faut donc, au contraire, vous donner de Teau, dit le ïortebras, chargé du rôle comique.

Comme il se disposait, sur un signe du juge, à recommencer ses opérations aquatiques, le sire de Savoisy se précipita dans la salle suivi seulement d*'un écuyer; il remit au juge une charte dont il le pria de prendre lecture, et sans attendre davantage, il ordonna aux gardes de la prévôté de relâcher leurs prisonniers et de leur laisser toute liberté.

— Blonsieur le baron, dit-il à Ombert avec une gracieuse courtoisie, je suis encore en reste avec vous, car le service que je viens de vous rendre ne m''a fait courir aucun danger. J''espère être arrivé assez tôt pour vous soustraire a tout mauvais traitement.

— Je vous remercie de grand coeur, messire de Savoisy, répondit Ombert, car la mort que je braverais volontiers à la guerre vient de m'apparaître bien ridiculement laide a travers les grimaces de ce maître bourreau.

— Vous êtes tous libres , messieurs, dit rhomme noir avec un sourire menteur.

— Grand merci ! messire , répondit Ombert, car ce mot paraît vous coûter fort.

— Monsieur, reprit le sire de Savoisy, le duc d''Orlëans ne pose aucune condition à la grâce qu''il vous accorde ; 'il serait venu en personne vous assurer de son peu de rancune, si, au moment où il se disposait à quitter madame la reine pour se rendre ici, le sire de Courleheuse ne Tétait venu que'rir au nom du roi notre sire. Monseigneur, il sait que vous n'êtes pas de ceux qui se vendent, et c'est pourquoi il souhaiterait que vous pussiez un jour vous attacher a lui.

— Je ne saurais, messire, vivre à la cour dont Fapprentissage serait trop rude pour moi qui ne suis plus assez jeune pour retourner à certaines façons.

— Messire, vous voyez quel cas fait le régent de ces façons qui vous sont odieuses.

Ombert ne repondit point à ces paroles qui venaient d''éveiller la douleur dans une plaie que Fagitation Pavait jusqu*'alors empêché de sentir. Le jeune chevalier eut la délicatesse de ne point faire de nouveau allusion a la trahison de madame de Vie, bien qu'^après tout on put voir plutôt de la surprise et de la honte chez le baron que de la colère amoureuse. Après avoir reçu les remercîmens d^Omber t et des trois patiens, Savoisy les guida lui-même jusqu'^à la porte dérobée de Thôtel Saint-Pol.

— Adieu, messire, dit-il à Ombert, si vous ne passez plus par celte porte^, vous n'aurez point le chagrin de vous la voir ouvrir par moi , encore moins par monseigneur le duc d''Orléans, mais n*" oubliez pas que la grande porte de cet hôtel ne vous sera jamais fermée.

— Vous êtes un courtois chevalier, messire de Savoisy. Que Dieu vous garde, vous et votre maître.

^— Voila , messire, un souhait qui, j''espère,

sera exaucé ; car je le tiens pour sincère,.

Et il s'éloigna après avoir remis secrètement une lettre a Ombert.

Les trois vieux seigneurs se disposèrent, sous la conduite de Fécuyer de leur jeune libérateur, a regagner l'hôtellerie des Trois- Maures. Ombert, peu soucieux de leur compagnie, prit une autre direction avec Tintention de tourner du côté de Phôtel d"" Artois avant de gagner le pont Saint-Michel. Le sire de la Houssaye chantait, le sire de Chenelles sifflait, et le sire de la Bourdaisière maudissait Peau sous toutes ses formes, rivière, étang, fontaine et question. Mais Ombert avait fort a penser: les reproches et les avis de Zéa, les averlissemens du Réchin , les atroces plaisanteries de madame de Vie lui revenaient en mémoire. Il ne comprenait rien à la conduite de cette femme, ni aux caresses passionnées dont elle Tavait accablé au moment de le livrer aux tenailles du bourreau. Les sens

émoussés de cette noble courtisane avaient-ils donc besoin de se ranimer a Todeur du sang? son amour avait-il besoin d''ètre exalte par la présence d''un supplice? ou bien notait- elle qu^intrigante et corrompue, et cruelle seulement par légèreté ! Puis Ombert se prit à penser au duc d''Orlëans, a sa conduite généreuse, et il commença à se sentir quelques scrupules de tremper dans un complot qui vraisemblablement devait amener la mort du prince. Ce terme fatal de deux jours le saisit au cœur, et il s'en alla roulant dans sa tète des expédients pour avertir le régent du danger qu'il courait, toutefois sans compromettre ni le duc de Bourgogne ni aucun des conjurés. Ombert , cependant, en rêvant ainsi , s'était fort éloigné de la route qu'il avait compté suivre ; l'habitude l'avait d'abord porté vers riiôtel d'Artois, puis il avait suivi machinalement les rues qui s'étdent offertes à lui. Tout-a-coup il fut arrache à sa rêverie

par un grand bruit de chevaux et de gens tel que celui d'une émotion populaire. Des flèches sifflèrent au-dessus de sa tète : une troupe d'hommes armes, les uns a cheval, les autres à pied, déboucha dans la rue criant au feu. A. leur tête était un homme en chaperon rouge qui, ayant aperçu Ombert a la lueur des torches, ralentit le pas de son cheval, et lui dit d'une voix dont le son bien connu fit tressaU* lir le baron :

— Vousvenez trop tard, messire, la besogne est faite. Aussi bien était-ce trop rude pouf vous; mais je ne renonce pas à vos services. Tout n'est pas fait : l'épée achèvera ici ce que la dague a commencé.

Ombert aUait répondre et peut-être d'une façon dangereuse pour lui, quand il se sentit saisir le bras énergiquement.

— Qu'importe, dit le Réchin, car c'était lui, qu'importe qu'on le croie , vous pouvez protester en vous-même.

Cependant la troupe avait disparu.

— Ainsi, dit Ombert , craignant d^'interroger le Réchin, ils ont avancé

— Et termine' comme vous allez le voir, dit le Piëcliin.

Ombert, conduit par le bohe'mien à deux rues de celle où il se trouvait, marcha environ cinquante pas, et vit alors un homme et un enfant étendus sanglans sur le pave' et horriblement mutile's. C'e'tait le duc d''Orléans et son page. La lumière d''une lampe allume'e sous une image de Notre-Dame e'clairait vaguement les cadavres après avoir éclairé les meurtriers.

Jehan arracha Ombert à la contemplation de cet affreux spectacle, et le quitta après lui avoir indiqué sa route.

De retour en Thôtellerie où son beau père, qui Pavait précédé , se livrait aux délices d'un souper réparateur, Ombert s^enferma au verrou dans sa chambre , et se promenant de

long en large et a grands pas , il se mit a passer en revue, dans sa tête , les ëvënemens de celte grande journée. Tous s'effacèrent bientôt devant le plus soleunel , qui était le dernier.

Il s''étonna de trouver une si amère saveur à cette vengeance c|u''il s*'était promis de savourer avec délices, et il se félicita de n'être entré pour rien dans Tignoble guet-àpens dont son ennemi venait d'être victime. Il faut avouer cependant que les détails de cet assassinat faisaient plus d'impression sur Om- Lert que le fait en lui-même ; le baron était de son époque , malgré les tendances philantropiques, les théories avancées et les mœurs douces que les préoccupations du chroniqueur lui ont prêtées durant le cours de ces deux volumes. Or, eu ce temps , où le courage personnel était l'unique vertu estimée de la multitude , un homme qui en avait donné autant de preuves que le duc Jean , échap-

pait au reproche de lâcheté qiii s''attachc de nos jours à tout assassinat.

On pouvait donc prévoir que Timpression dMiorreur que lui avait laissée la scène de la rue du Temple ne tarderait pas a se dissiper, et que la joie d''ètre délivré d''un rival triompherait bientôt du souvenir même des dernières bontés du duc d^Orléans.

Ce souvenir, qui empoisonnait le triomphe d''Ombert, lui rappela naturellement la lettre qu''il avait reçue de Savoisy. Cette lettre était ainsi conçue :

« Un ami de la duchesse d'Orléans voit a avec regret le sire de Uoche-Corbon livré « aux machinations d"'un prince ambitieux et « d''une femme artificieuse. Cette double '( alliance ne peut que nuire ti ses intérêts en « élevant une barrière insurmontable entre « lui et un adversaire qui cherche l'occasion « de réparer ses torts. En cessant de contra-

ce rier les efforts de ses amis , le baron de

« Roche-Corbon ne tarderait pas à recouvrer

« en même temps sa Catherine , et les biens

« que lui garde Valentine. ■»

Cette lettre fut un coup de foudre pour le

baron. Mais comme il n''était pas homme a se

lamenter long-temps sur des faits accomplis,

il comprit qu''il ne lui restait plus qu''k s''at-

tacher de corps et d''àme au duc de Bourgogne sur qui s'appuyaient désormais toutes ses

espérances ; et s''étant affermi dans ce dernier

projet , il se jeta sur son lit sans quitter ses

vétemens , car le Bohémien Pavait averti de

se tenir prêt à tout événement.

Jehan ne se fit pas long-temps attendre; une heure avant le point du jour, il éveilla le baron en Tavertissant que son écuyer tenait son cheval prêt dans la cour, ainsi que celui qu''il avait fait acheter la veille pour le sire de laBourdaisière.

Le vieux seigneur devait repartir pour la

Touraine, et attendre en paix dans son manoir Tissue de la crise polilique.

Les sires de La Iloussaye et de Chenelles emmenaient madame de Yic. Le dernier de ces deux seigneurs ne pouvait manquer de retrouver madame deSambrejeu, sa fille, qu*"!! était venu cherclier à Paris, pendant que celle-ci retournait à Nemours, séjour habituel de son père.

Quant à Ombert , tranquillise sur le sort de Catherine qu''il savait attachée à la personne inviolable de Valentine de Milan , il ne lui restait plus qvCii quitter en grande hâte Paris cil le séjour des deux moines de Marmoutiers pourrait le compromettre gravement par une délation. Le duc de Bourgogne promettait de faire lever Pexcommunication et la citation royale qui pesaient sur le baron; mais prévoyant que les affaires politiques absorberaient toute son activité pendant les premiers mois , il engageait Ombert qui

n'avait point encore fait la guerre, a rejoindre en Flandre le sire de Jumont , qui poursuivait au nom du duc la guerre contre les Lie'geois. Un certain nombre d'hommes d'armes arrivés de Bourgogne étaient mis a ses ordres , et l'attendaient aune journée de Paris.

Cette mission ne pouvait manquer de convenir à Ombert qui l'accepta avec reconnaissance. Une nombreuse cavalcade sortit donc de l'hôtellerie des Trois Maures un peu avant le lever du soleil , et , après de longs adieux , se divisa en plusieurs bandes qui s'écoulèrent par des rues opposées.

La dame de Vie , tout occupée de dompter son cheval qui rongeait son frein et bondissait d'impatience , ne put assister aux adieux.

Le baron tournait l'angle d'un mur, quand Zéatout essoufflée se jeta devant Gibby qui la reconnut et ne s'effraya point.

— Monseigneur, dit-elle à Ombert en passant une lessc au cou du brave Flint , voici

un compajynon qui se perdrait dans la méice; soufflez qu'A retourne avec moi à la gorge aux loups. Peut-être au retour passerez-vous parla pour Ty reprendre.

Et sans attendre la réponse d'Ombert , la Bolie'miennc entraîna le fidèle animal dont les abois plaintifs se perdirent bientôt dans les rumeurs croissantes de la ville qui s''cveillait.

l'excomm. II. 19

xxm

Le ilépaiM: et rallaque.

Le pont-levis du grand et du petit Chàlelet s''était abaissé devant le sire de Uoche-Corbon, et son fidèle c'euyer Bertram. Ils avaient côtoyé la muraille dt'ja noircie de Peglise des Saints-Innocens et le portail tout neuf de la petite chapelle de Saint-Leu ; et grâce a l'ardeur de leurs chevaux, ils se trouYaient, un

quart-crhcure après leur départ de rhôtellerie desTrois-Maurcs, assez loin dans la campagne, lorsqu''un chevalier de haute stature parut toul-a-coup devant Ombert, la visière baissée, ce qui annonçait un messager inhostile, et lui dit d'une voix rauque :

— Baron delà Roche-Gorbon, suivez-moi, il se trouve à deux pas d''ici des gens qui ont besogne à vous confier,

Ombert jeta un regard sur le chevalier qui venait d''interrompre si brusquement le cours de ses rêveries, et ne fut pas me'diocrement étonné de reconnaître le sire de Saint-Georges , le goliath du parti bourguignon qu''il avait vu naguère chez le prince.

Des questions adrcsse'ies à un pareil homme fussent restées sans réponse ; Ombert ne lui répondit donc qu''en galopant sur ses traces. Ils arrivèrent bientôt devant une masure qui semblait inhabiiée , et laissant leurs chevaux »

la garde de Bei tram , ils pénétrèrent dans la bicoque.

La première personne qui frappa les regards d'Ombert , fut le duc de Bourgogne luimême.

Leprinee, vêtu d''une casaque d'archer, était seul et appuyé contre le chambranle d'une vaste cheminée où brûlaient lentement quelques morceaux dV'corce. Il paraissait plonpé dans une profonde méditation , et les plis de son front, presque entièrement caches sous une toque de drap brun orné d'une simple fleur de lisd'étain, retombaient sur ses sourcils, ce qui donnait à sa physionomie un indéfinissable aspect.

Le bruit que les deux chevaliers firent en entrant, Tarrachèrent tout-à-coup a ses réflexions, il leva les y eux, reconnut Ombert, et un sourire imperceptible glissa sur son visage pâle, impassible et sévère.

— Monsieurle baron, ditlcprincejlesbonnes

intelligences sont plus difficiles à trouver que les bonnes lances , clans ce i3cau royaume de France ; j'ai rëfleclii , vous ne partirez pas avec mes hommes d''armes de Bourgogne pour le pays de Liège , c''est Saint-Georges qui conduira a Jean de Bavière les secours que je lui ai promis.

Le châtelain de la Roche-Corbon laissa voir sur son visage le déplaisir que lui causait cette nouvelle,

— Ne soyez pas si prompt à vous chagriner , reprit le duc , qui s''aperçut de cette généreuse sensation. La mission que j''ai h vous confier maintenant n''est ni moins périlleuse ni moins difficile, elle exige du courage, de la présence d''esprit, elle exige surtout la pratique d'une vertu bien rare , Toubli et le pardon des injures.

Jean-sans-Peur jeta lentement ces derniers mots en les accompagnant d'un sourire amer. Il reprit : — Ecoutez-moi, messirede la Roche-

Corbon, les derniers ëvtinemcns qui viennent de se passer me mettent, de fait, à la tète de Padministration du royaume : je voudrais signaler mon avènement aux affaires par un grand acte de réconciliation religieuse, et je crois le moment favorable.

Un nouveau pape vient de s'asseoir a Rome sur le trône pontifical , il a pris le nom de Grégoire XII , et s''est engagé , avant et après son ^ exaltation, a éteindre le schisme qui afflige depuis trop long-temps la chrétienté. Cest vers lui que j''envoie des agents habiles, et ce sont ces agents , dépositaires de mes secrets et de ceux de Pétat, que je confie à votre garde , à votre vigilance , à votre bravoure. Me promettez-vous , sire de la Roche-Corbon, ajouta le duc d'un ton plus solennel , et en appuyant sur chaque mot , de leur accorder Fappui de votre vaillance pendant le voyage, et celui de votre prudhomie et de vos conseils pendant toute la durée de leur ambassade ...

— Je le jure , monseigneur , interrompit énergiquenient OmÎDert en mettant la main çur le pommeau de son ëpëe.

— Je reçois votre parole, repritle duc, et j'y crois. Changez donc la direction de votre

voyage, et quittez le nord pour le midi

Vous rejoindrez mes ambassadeurs à Dijon , et vous prendrez le commandement de leur escorte. Voici , ajouta le duc en tirant un anneau de son doigt , et en le présentant à Ombert, ce qui servira à vous faire reconnaître. Partez, messire, partez en hâte, j''ai a coeur de vous savoir bientôt a Rome.

Puis après une pause :

— Songez, ajouta-t-il, que le duc de Bourgogne vous compte au nombre de ses plus fidèles chevaliers , et qu''il ne vous oubliera pas.

Ombert mit un genou en terre, baisa la main que le duc lui abandonnait avec une di*

gnitc courtoise , et sY'lançant sur son cheval , gagna, suivi de Bertram, la route de Dijon.

Malgré Textrèmc diligence que fit Ombcrt et son compagnon , il ne parvint a rejoindre les envoyés de Jean-sans-Peur qu'*à quelques lieues au-dessus de la ville de Maçon. A. la vue de Panneau du prince , les hommes d''armes qui formaient Fescorte ne firent aucune difficulté de le reconnaître pour leur cjief. La bonne mine , Pattitude martiale et la courtoisie du jeune baron lui attirèrent tout d''abord Paffection de sa troupe , mais la confiance et Torgueil qii''il inspirait a ses gens-d'armes ne fut pas partagé parles ambassadeurs du prince, qui à sa vue se blottirent dans leurs litières comme s''ils eussent vu le diable en personne.

— Sur Pâme de mon père , se dit Ombert, voila des gens d''égîise qui ont le nez fin... ils sentent que j e suisun excommunié. Q u'importe, allons toujours leur présenter mes hommages ; je hais leur robe , mais je dois respecter et

faire respecter leur caractère de prêtre et d''ambassacleur.

Et en finissant ce monolofyue, il haussa touta-fait la visière de son casqucctrëpée basse, et en faisant faire quelques voltes élégantes à son destrier , s''approclia de la splendide litière des deux frocards.

Mais sa surprise fut extrême quand il reconnut, dans ces deux prêtres, dom Guidon, sousprieur de Tabbaye de Marmoutiers, et le frère Luce! ! les deux artisans de son malheur ! Les perfides conseillers de Pabbé Hëlias, et les mercures encapuchonne's du duc d*'Orle'ans, se trouvaient entre ses mains, a la portée de sa dague! Iln''avait f|u'un geste a faire, et le sang de CCS deux suppôts de Salanas coulait en expiation de son honneur et de son amour outragé.

Mais la loyauté chevaleresque du baron triompha des scntimens de vengeance qui bouilionnaiejit dans son cœur , il se remit en

mémoire la promesse qu"*!! avait faite au duc de Bourgogne, les discours de ce prince, la sainteté de ses sermens; il résolut d''irnmoler sa haine à Tobéissance qu''il devait a son seigneur.

— Avouez, mes pères, dit-il en s''efforçant de sourire, que vous étiez loin de vous douter qu''au bai'on de la Uoche-Gorbon tomberait rhonneur de vous servir de guide et de sauvegarde. Dieu a ainsi arrangé les affaires de ce monde , il a voulu que les oppresseurs fussent quelquefois protégés par les opprimés.

— Monseigneur le due de Bourgogne, répondit dom Guidon, qui , plus maître de ses sensations que le frère Luce,avaitdéjàrecouvrésa présence d''esprit, sait bien cequ''il fait ; il a voulu nous investir de sa confiance, de celle du roi et de Fétat, et il a voulu confier la garde de nos personnes et Finviolabilité de notre rang à Pun des plus braves et des plus hardis cher valicrsde France. Ccstbien : nous lui en rendrons nos très humbles actions de traces.

L''asliicieux moine, en faisant allusion a Tambassade dont il était chargé , rappelait a Ombertd''une manière indirecte, qu''il était, ainsi que le frère Luce, couvert d'une égide sacrée, et que le châtelain de la Roche-Corbon ne pouvait sans crime user de représailles envers les députés de Fabbaye de Marmoutiers. — Confessez au moins, mes révérends, continua Ombert en laissant tomber une à une les paroles qui filtraient comme des gouttes de plomb entre ses dents serrées , que monseigneur de Bourgogne aurait pu faire un choix plus heureux. La France compte, quoi que vous en disiez, ( car je n'accepte pas vos éloges, mon révérend père ), des milliers de chevaliers aussi braves que je puis Télre. Et je ne suis, mes pères, vous le savez, qu'un excommunié.

Ombert avait prononcé ce dernier mot d'une voix basse etstridente, et, pour le dire, il s'était approché si près de la litière, que l'écume qui s'épanouissait a la bouche de son

coursier couvrait la pourpre des coussins de la litière, et que la plume de son casque se balançait sur la tète chauve des deux moines. Le frère Luce frémit de tout son corps.

— La porte du bercail est toujours ouverte à la brebis égarée qui revient à la voix du pasteur, répliqua dom Guidon^ et les trésors de notre sainte Eglise sont inépuisables.

— Oui, ajouta frère Luce dont la voix chevrotante décelait la terreur, le roi David, adultère et meurtrier d''Uri, trouva grâce devant Dieu. Ce grand prince, ce grand guerrier, écouta les remontrances du prophète Nathan, il s''humilia sous la main du Très- Haut. Comme David, messire de la Roche- Corbon , vous pouvez reconquérir le titre d''cnfant de Dieu qui vous est retiré, mais qui ne vous est point ôtë.

Le baron regarda le frère Luce, et les flammes qui s''échappaient de ses prunelles ardentes semblaient vouloir dévorer ce laber-

nacîc gomorrhéen trimpudicité, de bassesse et d'^impostiire.

Le moine continuait de trembler.

— Eh bien, soit! mes révérends, dit Ombert en redressant la tête et laissant flotter la plume de son casque avec liberté, soit, j''accepte vos espérances, et je crois fermement que, les uns et les autres, nous serons jugés selon nos oeuvres. En attendant, remplissons respectivement nos devoirs et advienne que pourra

Gomme Ombert avait à peine dépassé les blanches mules qui tiraient la litière pour se remettre à la tête de son escorte, il fut accosté par Bertram.

— Monseigneur, lui dit Técuyer, j'ai de bons yeux, je m'en vante, et je reconnais un homme dix ans après Tavoir vu pour la première fois. L'un des deux frocards que nous conduisons avec une si mirifique courtoisie est le frère Liîce, celui que je devais pendre

selon vos ordres, et que je n''ai pas pendu à mon refjret; il a beau prendre toutes sortes d'attitudes pour masquer son visage, j''ai de'mêlé ses traits : dites un mot, monseigneur, et je vais re'parer le temps perdu et racheter ma faute en l'accrochant au premier chêne un peu Solide que nous rencontrerons sur la route.

— Bertram, répondit Ombert, toutes les saisons ne sont pas bonnes pour faire la moisson : non seulement je te défends de nourrir une semblable pensée, mais encore je t'ordonne de rendre à ces moines tous les hommages dus à leur robe. Veille uniquement à ce qu'ils ne s'échappent pas, et colore la surveillance active que tu exerceras sur eux par des démonstrations de respect : je réponds, sur ma tète, de leurs personnes au duc de Bourgogne.

— Cela suffit, monseigneur, repartit Bertram, vous serez content de moi, et je serai plus ponctuel dans cette circonstance que dans

Fautre ; quoiqu''a vrai dire je me plaise moins a honorer un moine qu''a Fenvoyer au diable.

L''écuyer tint parole. Dans les hôtelleries oîilc cortège était obligée de s''arréter, Bertram servait de majordome, d''e'chanson, de maître d''hôt6l, et même de page aux deux moines ; il ne les quittait pas plus que leur ombre, allait au devant de leurs moindres de'sirs, et s''étudiait a leur plaire en toutes choses. Frère Luee, aguerri par les bons procédés que Fexcommunié avait pour lui ainsi que pour son compagnon, voulut quelquefois entamer le chapitre des souvenirs de Fattaque de Fabbaye, mais Bertram ne lui répondait que par des soupirs et des élancemens d''yeux vers le ciel, et la reconnaissance en restait la.

Le cortège arriva ainsi jusqu''aux Alpes qu'il traversa sans encombre par le mont Jovis ou de Jupiter, appelé dès-lors, comme aujourd''hui, le Mont- Saint -Bernard. L''aspect de ces effroyables ossemens de la terre n''inspirait

au baron ni a ses compagnons qui, sans en excepter les gens crcglise, n'étaient pas de grands clercs, de ces pensées sublimes, de ces paroles extatiques qui sortent aujourd''buipar milliers du cerveau de nos touristes. Ombert ignorait que les chemins, qu'il suivait le long des précipices et sur la crête des goufiFres, avaient e'tc tracés par Hercide, par Annibal et par César. Les gigantesques barrières de l'Italie et de la France ne lui rappelaient pas ces vers immortels de Pétronius Orbiter :

esuit omnes Quippè moras Cœsar, vindictœque actiis anwre GaJlica projecit, civila sustiilit arma, Alpihus aeriis : ubi Graio numine ptilsce Descendunt nipes, et se patiuntur adiri.

Seulement il ne put s'empêcher de remarquer que la Roche-Corbon ferait une piteuse figure auprès de ces masses indestructibles dont les pieds touchaient aux enfers et dont les sommets, couverts de neige, se perdaient au milieu des nuages.

lV.xcomm.u. 20

l!.s entrèrent enfin dans ie Bîilanais, et les Lonimcs crarmes commençaient a se plaindre de n''avoir point eu, dans le trajet, des périls a affronter et d'ennemis a combattre (ce qui alors e'tait une espèce de miracle), lorsqu''un soir, commeils apercevaient les clochers aigus de la petite ville de Solenza, où ils devaient passer la nuit, ils furent assaillis tout-a-coup dans une gorge étroite par un nombre considérable de gens, qu'à la diversité de leurs armes, de leurs costumes et de leurs langages, Ombert jugea être de ces malandrins ou écorcheurs qui, tantôt par troupes formidables, tantôt par faibles détachemens, infestaient les routes de France, d''Espagne et dltalie.

— Ça, mes camarades, s''écria Ombert en baissant la visière de son casque, vous vous plaigniez naguère de n'avoir point eu d'occasion de signaler votre valeur pendant notre long voyage. Dieu nous offre une aventure favorable pour la déployer : montrons a ce ramas

de brigands et d'assassins ce que peut le courage de douze hommes de France ; et mettonsles en déroule au cri de guerre de notre nation : Montjoie Saint-Denis !

Ces paroles étaient a peine prononcées que le valeureux baron était déjà Tépée à la main au milieu de ces hordes affamées de sang et de pillage ; ses hommes d''armes le suivirent la lance en arrêt, et cet escadron d"'élite fit d'abord un affreux carnage dans les rangs tumultueux de cette canaille; mais les brigands avaient l'avantage du nombre et de la connaissance des lieux. Ils cédèrent avec habileté un terrain qu'ils ne pouvaient disputer avantageusement, et se [répandirent sur les deux côtés du ravin, et de la firent pleuvoir des quartiers de rocs, des flèches et des arbalètes sur la litière, sur Ombert et sur les hommes d'armes.

— Rendez-vous! rendez-vous! clamait une voix dolente qui sortait de la litière , pour

Tamour de Dieu et de la sainte Trinité, rendez-vous, messire de la Roche-Corbon, sans cela nous sommes des gens perdus ; ces mécréants nous égorgeront, j'en suis sur.

Cette voix était celle de frère Luce; le sousprieur Guidon conservait, comme de coutume, plus de sang-froid et de dignité.

— J''ai prorais de vous défendre , répondit Ombert, mais je n''ai pas promis de faire une action indigne d''un gentilhomme et d''un Français. Nous nous sauverons tous ou nous périrons tous, mais je ne me rendrai jamais.

— Noël! Noël! Noël! clamait encore le frère Luce.

Cependant Ombert voulant donner le moins de chances possibles a Pennemi qui redoublait ses attaques avec une fureur croissante, fit marcher ce qui lui restait de gens-d''armes devant la litière pour se frayer la route, et chevauchant lui-même avec Bertram, à côté de ce i[r\^;K\\\cr pallafliiim, faisant face a droite,

a gauche, en avant, et repoussant avec une intrépidité peu commune les attaques effrontées de quelques enfans perdus trop âpres à la curée, et qu'excitaient les splcndides dorures du char ecclésiastique. Mais ^ni les savantes dispositions stratégiques d'Ombert, ni la vaillance et l'opiniâtreté de ses hommes-d'armes ne purent arracher la victoire. Un nouvel hourra de brigands mieux combiné que les précédens vint jeter le trouble et la confusion dans les rangs des Français.

Accablé par le nombre, et se défendant avec rimpétuosité du lion , chaque soldat trouva une mort glorieuse. Bertram en faisant à son maître un rempart de son corps perdit la vie. Enfin Ombert, lui-même, qui n'avait pas cessé un seul instant de combattre auprès de la litière, tomba percé de coups, et les derniers rayons du soleil couchant éclairèrent les funérailles d'une poignée de braves commandés par un excommunié.

Le cHùteau de Solenza.

Quand notre intrépide chevalier eut repris ses sens, il se trouva couché dans un lit somptueux dont les courtines, les rideaux et les couvertures de damas rouge sV^panouissaient comme autant de buissons ardents aux rayons du soleil qui filtrait a travers des abats-jour de bois de sandale. Il promena autour de liri

des regards interrogateurs, et il comprit que la pièce où il se trouvait devait faire partie de quelque splendide château ou de quelque résidence royale. En effet les solives sculptées et dorées du pIafond,les armoiries prodiguées sur les volets, sur les boiseries, sur les marbres de la haute cheminée, et jusque sur les escabeaux de la chambre, indiquaient suffisamment au premier aspect la puissance et le rang du possesseur.

Ombert chercha à renouer la chaîne de ses idées : il se rappelait bien les circonstences de son voyage avec le sous-prieur de Marmoutiers, et le frère Luce ; le combat qu'il avait livré dans les montagnes, la défaite qui en avait été le résultat, maislà se terminaient ses sensations; il ne pouvait s''expliquer les circonstances qui avaient précédé ou accompagné son arrivée dans le lieu où il se trouvait.

Ombert parcourut encore une fois des yeux avec une curiosité impatiente toute Tétendue

de sa vaste chambre; il vit alors, dans un angle qui avait probablement échappé a ses premières investigations, mi homme assis devant une table chargée de livres, et qui paraissait méditer profondément. Cet homme, vêtu d''une longue simarre de velours noir brochée d''argent, tournait le dos à Ombert et ne s''élait point encore aperçu de son réveil.

— Où suis-je? demanda le baron d^me voix haute et claire.

A ces paroles Pinconnu se leva avec précipitation, et s'avançant vers le lit :

— Vous êtes, seigneur, répondit-il, chez Yalentine de Milan, dans le château de Solenza.

La voix, la démarche, la figure de cet homme frappèrent tout a la fois rintclligence du baron , qui reconnut sous les riches vétemens que portaient les médecins juifs et arabes au [service des princes, Jehan le Réchin,

— Quoi ! Jehan , s'écria Ombert en se mettant sur son séant , en croirai - je mes yeux ? Est-ce bien vous?

— C'est moi-même , monseigneur, répondit le Bohémien , il y a six semaines que Je veille auprès de vous comme une mère veille auprès du berceau de son premier né. Mes soins , grâces au ciel , ont été couronnés de succès , vous êtes sauvé , et dans trois jours au plus votre guérison sera complète.

— Six semaines ! ! fit Ombert. Sauvé ! î Ai-je donc été, Jehan, en danger de mort?

— Les blessures que vous avez reçues , monseigneur, en défendant vos persécuteurs, étaient nombreuses et graves. J''ai cru un instant que mon art et mes soins échoueraient. La vigueur de votre tempérament et votre jeunesse ont été heureusement pour moi de puissans auxiliaires, et la mort a été vaincue.

— Mais il me semble , continua Ombert ,

qu'Hun seul sommeil sépare ce jour de celui oli j'ai été blessé.

— Je le crois bien , monseigneur, car j''ai le secret de perpétuer le sommeil jusqu'au moment où la guérison est assurée*. Qu'il vous suffise de savoir que vous avez été transporté par mon ordre^ du champ de bataille dans ce château , et que la veuve du duc d'Orléans a bien voulu abandonner celte partie de son manoir aPexcommunié et à TEsculape arabe qui s''était consacré a son salut.

— Et Catherine? Catherine? Jehan, dit Ombert.

— Voilà un souvenir qui prouverait au

*Dans les 12% 13% 14% siècles,les médecins arabes, au moyeu de drogues qu'ils savaient composer, occaeionnaient une lélhargie plus ou moins longue, selon le degré des blessures. Le peu d'aliment que le ma-

^ lade prenait lui était administré sans qu'il s'en aperçût, ^re/v/ioès, médecin arabe du 13<- siècle, et Avicène son prédécesseur, qui florissaitau lO"^ ,parlent de

• ce traitement. Jehan le connaissait, à ce qu'il paraît.

besoin raccomplissement de votre guerison, interrompit le Rëchin en souriant , votre Catherine est ici , dans ce château , auprès de Valentine.

— Catherine est ici 1 s'^écria Ombert. Ah ! Jehan , courez la chercher, courez lui dire que son amant, que son époux l'aime toujours, et que la première pensée de son cœur, que la première parole de sa bouche a été pour elle ! Courez , Jehan , courez...

— Un instant , un instant , monseigneur , répliqua Jehan avec un flegme bohémien, n''embrouilIons pas nos affaires. Ne vous rappelez-vous donc pas que vous êtes excommunié, et que la très honorée dame Valentine de IMilan fait profession d'une piété scrupuleuse? Madame Catherine ne pouvait pas et ne peut entrer ici.

— Quoi ? dit amèrement Ombert , Catherine a su que je touchais aux portes du tombeau , et elle n'a pas pu transgresser une fois,

une seule fois , les lois barbares qu'ion lui imposait !

— Par où serait-elle entrée dans cette chambre? monseigneur : les portes en sont murées depuis que nous y sommes installés , et a moins d''étre oiscl ou papillon , votre Catherine n'aurait pas su comment y pénétrer. Mais si , pour nous séquestrer du reste des vivans , on a fait le contraire de ce que Samson a fait a la ville de Gaza , en récompense , Valentine a établi un tour a Pinstar des couvens dans cette muraille qui est en face de votre chevet. Cest par la qu'on nous passait les choses nécessaires à votre traitement et à ma subsistance. Cest par là aussi que votre Catherine venait avec sa douce voix me demander vingt fois par jour de vos nouvelles. J'ai souvent entendu , monseigneur , ses sanglots, ses soupirs, ses larmes , quand je lui donnais peu d'espoir de conserver votre vie. Depuis quelques jours j'ai joui de son allé-

presse , de son bonheur , car je Uii avais annonce votre guërison prochaine; mais prenez un peu de patience , monseigneur , votre icmme ne peut tarder à venir , et si vous ne pouvez la voir vous pourrez du moins lui parler.

— Oh ! Jehan, vous me comblez de bonheur ! fit Ombert.

— Maintenant, reprit le Bohémien qui sVtait assis sans façon sur le pied du lit du baron , maintenant que votre cœur est rassuré sur Famour et sur rattachement que vous porte votre Catherine , parlons un peu de vos autres affaires. Votre expédition n''a pas été heureuse , vous le savez de reste ; or donc , ce serait foHe de retourner en France oii des persécutions vous attendraient peutêtre encore. Le duc de Bourgogne, je le sais, vous a fait de belles promesses , mais en supposant qu''il en ait Fintention , pourra-t-il les tenir? J'en doute; son pouvoir ne durera

pas, et la mort méritée du duc d''Orléans ranimera les brandons de la guerre civile et favorisera la guerre étrangère.. Jean-sans-Pcur pourrait peut-être un jour subir le même sort que son rival. Mais ne cherchons pas à deviner Tavenir , arrêtons - nous au présent. Votre retour en France serait donc sans utilité pour vous et même dangereux pour les vôtres. Choisissez un asile sous le ciel pur de cette noble Italie. Retirez-vous , par exemple, en Sicile ; un roi débonnaire y règne , vous y serez heureux, et vous y coulerez auprès de votre Catherine des jours exempts d''orages. Je me résume , seigneur de laRoche-Corbon, vous avez une vaillante épée , un nom illustre , de Por , une femme belle , vous êtes encore jeune , vous êtes brave , vous avez fait sous le patronage du duc de Bourgogne Tapprentissage d''un homme politique , et vous pouvez aller loin en Sicile comme en France. — Et la patrie ! s''écria le baron.

— Et la liberté? répondit le Réchin, la comptez-vous donc pour peu de chose, et Tune n'est-elle pas préférable à Fautre ?

— Mais , interrompit Ombert , vos raisons comme toujours, maître Jehan, sont spécieuses. J*'ai une épée, c''est vrai, qui fait ma gloire ; j'ai une femme , c'est encore vrai , qui fait mon amour ; mais oîi voyez-vous , je vous prie , que j'ai de For ; de celui que vous m'avez prêté jadis il ne m'en reste guère , si toutefois il en reste , et les moines de Fabbaye de Marmoutiers se sont probablement mis en mesure de neutraliser pour long-temps les

. redevances de mes vassaux de la Roche- Corbon.

— Votre réponse résulte de votre ignorance des événemens , repartit le Réchin , et il s*'est passé depuis six semaines bien des choses dont il faut vous instruire. Apprenez donc que le sire de Savoisy a acheté, quelques jours après la mort du duc d'Orléans , et selon les

instructions de ce prince , le vaste domaine de Votre beau-père , pour créer Papanage d''un bâtard chéri du régent, le jeune comte de Dunois. Le seigneur de li Bourdaisière a reçu en bons et beaux écus et agnelets d^or le prix de la vente , et il s'est empresse , muni de ce trésor , d'arriver auprès de sa fille. Jl est ici, et vous le verrez bientôt , et vous n'aurez pas grand'peine, je pense , à décider ' ce digne gentilhomme a s'ètabhr en Sicile ; car, si je ne me trompe , le vin des environs de Syracuse n'est pas inférieur à celui qu'on récolte sur les coteaux de la Touraine.

— Allons, dit Ombert, nous verrons cela. Mais les moines confiés à ma garde , que sont-ils devenus ?

— Ils sont maintenant , répondit Jehan, dans les chaudières de Satan où ils ont envoyé tant d'autres. Votre chute a été le signal de leur mort; le sous-prieur a succombé en

sage, le frère Luce en lâche. Il aurait, pour i'excowm. II. 21

racheter ses jours , renié sa foi devant Dieu ; mais on n''a pas accepté le marché , et les écorcheurs Pont expédié promptement. Vous êtes vengé , monseigneur , et ce qu''il y a de plus beau en cette occurrence, c'est que vous avez tout fait pour ne Fétre pas. Aussi, cette loyale et courageuse conduite doit apaiser les craintes de votre conscience , si toutefois elle en a sur Pexcommunication que les moines de Marmouliers ont fulminée contre vous. Il est d''ailleurs des accommodemensavecle Ciel, et surtout avec PEglise , et si vous y tenez absolument , le pape de Rome ou celui d'Avignon pourra bien vous absoudre moyennant quelque argent.

-^ Payen! fit Ombert.

— Pour en finir sur ce chapitre , reprit le Réchin, je vous dirai que si vous avez perdu , dans la bataille , votre très honorable écuyer Bertram, l'ancien écorcheur, j'ai su je

veux dire on a su sauver de la bagarre votre fidèle coursier...

-^ Ma Gibby ! exclama le baron. Maître Jehan, ajouta Ombert en branlant la tète , vous m'avez tout Tair d'avoir sauvé deux fois ma Gibby des griffes des ccorcheurs et des brigands.

— Permettez-moi de ne point répondre à cette question , monseigneur, interrompit le Réchin.Il est des services que l'on doit recevoir comme la rosée du ciel^ sans s'inquiéter d'où ils viennent.

— Ne prenez pas en mauvaise part ma réflexion, Jehan, reprit Ombert, je vous ai trop d'obligations pour chercher à pénétrer malgré vous les mystères qui enveloppent votre existence. Et a ce propos, Jehan, je n'oublie pas que vous m'avez prêté sur ma seule parole mille ducats; il faut que sur l'argent qu'a reçu mon beau-père, je vous le rende, Jehan, tela est de toute justice.

— Les mille ducats me sont rentrés, et votre seigneurie aurait tort de s''en inquiéter davantage ; le duc de Bourgogne m''avait donné une délégation pour les toucher sur les annates que dora Guidon et dom Luce emportaient à Rome.

— Mais , fit Ombert , qui commençait à suivre le fil ténébreux de toutes ces aventures, monseigneur de Bourgogne avait-il aussi donné une délégation sur la vie de Thomme qu''il avait chargé de les défendre ?

— Cela peut être, dit le Réchin, mais on y a mis bon ordre. Quoi qu''il en soit , apprenez encore , que tandis qu'ion éloignait sous un prétexte brillant , le sous-prieur dom Guidon de Fabbaye de Marmoutiers , Pabbé Hélias mourait, et que le cor délier Jean Petit , ame damnée de monseigner.r de Bourgogne , était élu a sa place. Pour éviter un schisme dans Tabbaye oii le sous -prieur comptait beaucoup de partisans , il nç devait pas reparaître;

Or, monseigneur, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas, c*'est un axiome de politique et de Bohémien.

— Ah! fit Ombert comme un homme que Ton conduit de surprise en surprise, et qui se trouve réduit à ne plus prononcer pour formuler son admiration que ces monosyllabes ; ah!

Puis , après une pause :

— Cen est fait, dit-il au Réchin, je me retire en Sicile, Jehan, si toutefois ma Catherine et mon beau-père y consentent.

j, , — Demandez-leur donc, répondit le Bohémien , car je les entends Tun et Tautre derrière la tour.

Et presque aussitôt une voix douce, pure , et limpide comme celle d''un archange se fit entendre , Ombert respirait à peine , il avait reconnu la voix de Catherine.

— Jehan, disait-elle , comment va ce matin mon cher Omberl ?

Jehan ne repondit pas et pria par un geste le baron de garder le silence.

— Jehan , Jehan,... Jehan!... Ah! mon Dieu, continua-t-elle, en s''adressant à. sonpère, serait-il arrivé quelque malheur! le mieux dont Jehan m''avait parlé , ne se serait-il pas maintenu!... Jehan... Jeh^in... Ah! siOmbert

était plus mal , si Et elle se lamentait avec

frénésie.

On entendit alors le sire de la Bourdaisière : Catherine , Catherine , disait-il avec sa grosse voix , il ne faut pas se désoler comme cela. Si Onibert était mieux hier, il n'y a pas de raison pour qu^il soit plus mal aujourd''hui.

C'était puissamment raisonné.

— D''ailleurs, Jehan est Fa, il cherche peutêtre dans son grimoire, à Pheure qu'il est, ijne nouvelle théorie pour achever la guérison..... on peut compter sur l'attachement de cet homme-Ia... tranquillise-toi, Catherine, tranquillise-toi .

Mais Catherine ne se tranquillisait pas du tout, elle pleurait, elle gémissait, ses mains frêles et délicates frappaient rudement la muraille , et elle s''ëcriait en sanglottant : N''étre séparé de mon Ombert que par Tépaisseur de quelques pierres, et ne pom oir arriver jusqu'''a lui 1 et il se meurt peut-être! et il me demande peut-être ! ô mon Dieu ! que je suis malheureuse! et elle redoublait ses coups en pleurant et en appelant Jehan! Jehan! Jehan!

Ombert ne voulut pas ou ne put pas se contenir plus long- temps.

— Catherine , ma Catherine , cria-l-il , tu m''aimes toujours, mes maux sont oubliés, ma félicité est de retour.

— Ombert ! Ombert! c''est toi, cria de son côté Catherine. Est-ce bien toi , ah ! que ta

voix me fait de bien que je suis

heureuse...

— Oui, ma Catherine, c'est bien moi , je suis guéri maintenant , bien guéri.

— 0 Dieu ! dit Catherine , te voîla donc rendu à mes voeux et a mon amour, le ciel n'a point e'té sourd à mes prières. Mais... ditesmoi, mon père , ajouta-t-elle[en s'adressant au vieillard, ne suis-je pas sous la fallacieuse influence d'un songe, d*" une illusion,., parlez-lui. mon père , afin que mes doutes se dissipent.

— Mon gendre , est-ce bien vous, dit messire de la Bourdaisière , êtes - vous enfin toutà-fait rétabli?

— Oui , oui , mon père, c''est bien moi , en chair et en os, je vous jure, qui, appuyé en ce moment sur mon démon familier Jehan , envoyé des baisers et des fleurs h travers la muraille à ma chère Catherine.

— A la bonne heure donc, dit messire de la Bourdaisière , en se rengorgeant comme s''il eût fait un exploit digne de Roland.

— Catherine , reprit Omberl , dans trois

jours d''ici , me suivras-tu, Catherine cette

fois ci ?

Ce dernier mot était plus qu''un reproche , c''e'tait un souvenir amer pour Catherine, il retentit jusqu''au fond de son âme, elle répondit cependant aussitôt :

— Partout, Ombert...

. — Nous irons chercher un refuge en Sicile, Catherine, y consens-tu?

Le pays que tu habiteras, mon Ombert, sera le mien , sera celui de mon père qui ne veut plus nous quitter.

— Cest vrai, ajouta le sire de la Bourdaisière, j'ai mieux aimé abandonner la France que ma fille.

— Eh bien, Catherine, Jehan nous conduira, dans trois jours , avec sa troupe , jusqu''au plus prochain port de mer. La nous nous embarquerons, et nous irons loin du monde oublier nos chagrins, nos malheurs, et fonder la félicité de Pavenir.

— Omon Ombert! quelle joie d'hêtre pour jamais l'éunis!

— Dans trois jours je te verrai, Catherine, • dans trois jours cette affreuse muraille sera renversée, et je pourrai voler dans tes bras.

— Je vais prendre, dès demain, congé de la noble et charitable duchesse d'Orle'ans, dit Catherine, dès demain Valentine de Milan sera instruite de marésolutiou suprême.... O cher Ombert, ces trois jours vont me sembler trois siècles.

• — Il faut pourtant que ces trois siècles se passent, dit le Réchin qui ne s*'ëtait point enr core mêle' jusque-la de la conversation , mais il est urgent de se retirer, madame la baronne; songez que je suis responsable de monseigneur votre époux, et si les émotions qu''il vient d''éprouver se prolongeaient, je ne pourrais, en conscience, répondre de rien.

Cet avis du Réchin hâta la retraite de Catherine qui s''éloigna du tour iprès avoir renouvelé cent fois les adieux les plus tendres au seigneur delà Roche -Corbon.

, — Oh Jehan ! dit alors Ombert, vous venez de bien avancer ma convalescence, je vous assure... La voix de ma Catherine a achevé de me raffermir le cœur.

— Votre seigneurie est donc bien sûre de n''avoir point, par la suite, de fâcheux souvenirs, repartit le bohémien avec une intention marquée.

— Eh! mon ami, quelle femme n''a point eu dans sa vie une heure de faiblesse !

— Vous avez raison, monseigneur, et j''ajouterai quel est Thomme qui n''a point commis, dans la sienne, deux infidélités au moins!

Jehan faisait ainsi allusion à la double intrigue que le seigneur de la Roche- Corbou avait filée , presque simultanément , avec la dame de Vie et la bohémienne Zéa.

Ombert rougit et baissa les yeux.

— Dans trois jours je serai heureux, fit-il comme pour absoudre sa conscience, Catherine sera sur mon cœur.

— Oui , monseigneur, interrompit le Re'chin, mais vous ne la serrerez pas sur votre cœur dans ces domaines et appartemens de Valentine de Milan. Voire qualité d''excommunié vous fait d''abord une loi de vous éloigner d'ici au plus tôt pour épargner la susceptibilité religieuse de la duchesse d''Ofléans; puis ensuite Catherine retrouvera son époux, mais qui rendra le sien à Valentine ? Il faut épargner Timage du bonheur aux infortunés, et il faut prendre pitié d''un amour qui n''a plus d''autre horizon quHin sépulcre.

— Vous avez raison, maître Jehan, répondit Ombert, stupéfait de trouver dans le bohémien une si forte dose de sensibilité, et j'avoue que si j''ai parfois été surpris de vos sillogismes crochus, de vos apophthegmes borgnes et de vos déductions apocalyptiques, je le suis encore plus aujourd'^hni de rencontrer chez vous une délicatesse et un tact de sentimens que j*'étais loin d'y supposer.

— Grand merci, monseigneur , répliqua le Réchin , en poussant un grand éclat de rire , mais quand vous fouillerez la terre dans votre jardin de Sicile , si par fortune vous rencontrez un vase grossier, mal façonné, ébréché par Tusage et par le temps, gardez-vous bien de le dédaigner et de le rejeter avec mépris : ces vases , monseigneur, contiennent ordinairement de For ou des vins généreux , c''est-adire les deux choses dont les hommes ont le plus besoin au monde.

Pendant les trois jours d''attente, Catherine était venue régulièrement s''entretenir avec son époux, et ne se lassait point de lui peindre sa joie et ses projets pour Tavenir. Enfin le délai que Jehan le Réchin avait indiqué comme nécessaire a raffermissement de la santé d'Ombert, expira, et on rendit la liberté à Fexcommunié et au prétendu médecin arabe. Le sire de la Rourdaisière fut chargé, tant au nom de sa fille qu''en celui d'Ombert, de porter à

Valeiitine de Milan l'expression de leur gratitude et de leur reconnaissance. Le bon vieillard s''acquilta tant bien que mal de son ambassade, et rejoignit à quelques lieues de Trieste sa fille et son gendre , que le Re'chin venait enfin de réunir.

Ils arrivèrent tous ensemble dans la petite ville de Trieste , dont le port ne s'était pas encore enrichi des dépouilles de la superbe Venise. Un navire aux blanches voiles , à la proue sculptée, a Fallure coquette et pimpante, était prêt a recevoir le seigneur de la Roche- Corbon , sa femme , son beau - père , leurs serviteurs, leurs chevaux et leurs richesses.

Le Réchin prit congé d'eux sur le rivage , près de la barque qui devait les conduire au vaisseau.

— Monseigneur de la Roche - Corbon , dit-ila Ombert en terminant ses adieux, nous partons pour la Hongrie , où nous allons rejoindre des frères, dont nous sommes séparés

depuis lon<j-temps. Je ne sais si nous reviendrons en Italie et en France , oîi il n''y a plus rien a faire, depuis que tout le monde se mcle de piller ; mais, quel que soit le pays que Jehan le Rechin parcourra, vous pouvez compter sur lui. Si son bras, si sa tête peuvent vous servir, appelez-moi , je viendrai, serait-ce audelà des mers et par-delà les pre'cipices de PAtlas et du Caucase. Vous savez, ajouta-t-il à voix basse, que j'ai des yeux et des oreilles partout , et que dans les palais comme dans les places publiques , dans les montagnes comme dans les forêts , le de'mon familier de la Bohême se rencontre à chaque pas.

Ombert,que le malheur et rexperience avaient rendu presque philosophe , embrassa Jehan , et Catherine lui lendit la main en signe d''adieu ; le Bohémien mit un genou en terre, ôta sa toque, et la lui baisa.

Ils entrèrent tous dans la barque, et Jehan, resté sur le rivage , ne cessa le langage des

gestes que lorsqu'il les vit aborder le vaisseau.

Ombert et Catherine avaient à peine mis le pied sur le tillac, que Flint , le brave chien de la Roche-Corbon, s'élança sur eux en aboyant et en faisant mille contorsions joyeuses.

Un jeune homme vêtu à la mode des pêcheurs siciliens vint se placer presqu'aussitôt entre eux. Ils le regardèrent à la fois et reconnurent Zéa.

— Je vous aurais vainement attendu dans la gorge aux loups , dit-elle à Ombert ; j'ai, je crois , bien faitde vous ramenerFlint , reprenezle et pensez quelquefois k la forêt de Fontainebleau.

— Toujours, fit Ombert.

Puis se retournant vers Catherine :

— Madame , lui dit-elle, il y a dans la vie des jours d'absinthe et de miel : dans quelle catégorie rangerez- vous la journée que vous avez passée avec le page du comte d'Àdhémar?

— Dans celle de miel , murmura Callicrine en rougissant beaucoup et abandonnant sa main moite d'émotion à Ze'a.

— Ores donc , adieu, ma belle. Adieu^ ruon Ombert, dit la brune jeune fille, Fliiroridelle ne reste pas dans le nid du rossignol, elle vole et le laisse chanter; adieu encore une fois, conservez Flint, il porte a son cou le mot magique qui enchaîne le bonheur.

Et avant qu''Ombert et Catherine eussent eu le temps de lui répondre, Zéa s''était précipitée dans les flots. Elle disparut un moment, mais bientôt on la vit gagner avec rapidi té le courant et aborder le rivage oii Jehan le Réchin et ses compagnons Fattendaient.

Par un mouvement spontané de curiosité, Ombert et Caihcrine regardèrent au cou du brave Flint. Il portait un collier d''argent incrusté de corail et oii on avait tracé, en grosses lettres, sur le mêlai ces mots : fidélité l Calhel'exgomm. ir, 2?

rinc el Onibcrt se regardèrent quelque temps sans proférer une parole.

Cependant la baronne dit a son mari :

— Ombert, ce chien est un emblème, cette devise une leçon que Zéa nous a laissés.

— Oui, ma Catherine, répondit Ombert en étreignant amoureusement sa femme; mais en avions-nous besoin désormais ?

— Eh! eh! Ombert, pourquoi pas ? la constance des hommes est si fragile !

— La fidélité des femmes est si frêle !

— Et le gant rose ?

— Et la bible de dom Luce?

Ils étaient but à but.

Le vaisseau cingla alors a pleines voiles vers les côtes de la Sicile, et Flint joyeux vint se coucher entre Texcommunié et Catherine.

CONCLUSLiM.

ït se trouve des lecteurs exijjcans qui veulent à toute force connaître le sort des personnages d''un roman qui a eu le bonheur de les intéresser. Si notre ouvrage est du nombre de ces élus (ce dont nous n''avons pas Tinlention de nous flatter) , eVst un devoir pour nous d''indiquer sommairement ce que devinrent nos héros.

Le seigneur de la Rochc-Corbon métamorphosa une partie de Tor apporté par le sire de la Bourdaisicre, en marbre, en bois, en prairies et en pré, c''est-à-dire qu'il acheta dans les environs d'Agrigente et non loin des ruines de Syracuse, un magnifique dornaine qu''un seigneur 'sicilien était obligé de vendre pour complaire a ses créanciers juifs et mau-

res. Ce cliâteau, crarchileclurc iombarde et Bysantine, ne valait ccrtainenîcnt pas aux yeux des seigneurs clcRoche-Gorbon et de laBourdaisière les manoirs rju*'!!? avaient laissés en Touraine (car le soleil de la patrie prête à toutes choses un cbarmc qu'ion ne rencontre nulle part); mais a tout prendre et à tout pondérer, une seule des tourelles du château de 3Iinutolo valait les sept donjons, les quatorze clochers et les soixante poternes golhicjues des glorieuses tours de la Bourdaisière et de Roche - Corbon.

Le nouveau domaine d''Ombert était borne au nord par les admirables ruines du temple (\e Segesle, au sud par les colonnes éparses du temple de Castor et de Vénus génitrice. Du haut des galeries, et des terrasses qui régnaient autour de leur château, Ombert pouvait contempler cette Joyeuse mer de Sicile, dont les flots transparens semblent n''élre faits que pour réfléchir les grappes dorées de ses vigno-

blcs, les chapeaux de fleurs de ses nautonnicrs, les élendarts pacifiques de ses splendides galères.

L'àme active du jeune gentilhomme français se trouvait ainsi partagée entre les magnificences d''une gloire antique et les félicités d\m bonheur présent.

Sa belle Catherine lui donna , dans cette nouvelle patrie, des preuves d''un amour chaste et ardent : le voisinage du temple de Vénus génitrice lui porta bonheur, elle rendit Ombert onze fois père dans un espace de huit années. Cette nombreuse postérité ne diminua pas Topulence de la famille. Comme Jehan le Réchin Tavait prédit , Ombert fut accueilli avec empressement à la cour de Palerme, ses services furent acceptés : on confia a sa vaillance et à ses lumières des affaires de haute importance, et le succès qu'ail y obtint lui valut de noî:lcs récompenses et une grande I opularité.

Quant au sire delà Bourdaisièrc, il s''accoutuma parfaitement au climat de Sicile, et on le trouva un jour méditant comme Archimède entre deux amphores, Pune pleine de vin de CalaLre, Fautre pleine de vin de Sicile. Ses méditations étaient si profondes que la mort vint , comme autrefois le soldat romain , et qu'acné le frappa sans qu"'il s''en aperçût.

Il ne parait pas qu''Ombert se soit fait affranchir de Fexcommunication lancée contre lui par les moines de Marmoutiers. Cependant il est prouvé par des pièces authentiques qu''il se rendit plusieurs fois a Rome pour différens motifs, et que les divers papes qui se suivirent le traitèrent avec mie grande faveur. Il reçut peut-être dans une de ces conférences papales une absolution générale in articulo mords.

Ce qu''il y a de certain, cVst qu''en 1674, lors de Texpédilion du duc de Vivonne en Sicile, la noblesse sicilienne comptait encore au nombre de ses gentilshommes les plus bra-

ves et les plus distingués le comte Uocca Corboni. Or, sans encourir le blâme des ctymologistesct des philologues, on peut penser avec quelque raison que ce comte Rocca Corboni n''était autre que le descendant du baron excommunié.

Ombert nVuitendit plus parler de Jehan le Réchin. Les troubles survenus en Bohème par riiérésie de JeanHus vers 1415, et qui dégénérèrent en guerre cruelle et acharnée, employèrent probablement les loisirs de Tancien monarque de la Gorge-aux-loups.

Quant à Zéa, un moine du Carmel qui parut en Sicile vers 1520, prétendit Tavoir vu brûler en grande cérémonie devant la cathédrale de Cologne. Cette ]>rune et courageuse fille, maltraitée par Famour, résolut d"'amoriir les ennuis de son cœur, et Thalestris, iconoclaste, se mit a la tête d\ine troupe qui ravagea les palais, les châteaux, leséglises, et qui détruisit en troisans, dans vingt contrées, plus de chefs-

d'œuvrc que la main des hommes n*'avaitpu en former en quatorze siècles.

Zëa fut prise et paya de sa vie la nouvelle édition qu''elle venait de donner de la folie d''Eros!rate et de Le'on Flsaurien.

Elle chanta en montant sur le bûcher, et prononça en somiant le nom d''Ombert et de Catherine, noms que les spectateurs qui entouraient Fechafaud prirent pour des noms de démons et de génies malfaisans.

La bande de Zca se dispersa, mais sans se dissoudre. Elle existe encore aujourd''hui ; on appolle^ comme dans, le quinzième siècle, la coiieclion des hommes qui en font partie La Bande Noire.

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