‹ L'exégèse de M. Loisy: Les doctrines, les procédésChapitre 2 sur 2 · JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

JÉSUS-CHRIST

Le Messie. — Nous pensions jusqu'ici que Jésus était le Messie, c'est-à-dire le Christ, promis à l'origine du monde et attendu de génération en génération par Israël ; que son rôle, dès son apparition au milieu des hommes et pendant toute la durée de sa vie mortelle, était précisément celui du Messie qu'avaient annoncé les prophètes.

Aussi nous n'éprouvions aucune surprise quand nous lisions, dans l'Evangile, les témoignages que lui rendaient ses contemporains et qu'il se rendait à luimême.

André dit à Simon son frère : « Nous avons trouvé le Messie »j « ce qui signifie le Christ », ajoute saint Jean (1).

Philippe rencontre Nathanael et lui dit : « Nous avons trouvé celui dont Moïse a parlé dans la Loi et que les prophètes ont annoncé (2). »

(1) Joan., I, 41.

(2) Joan., I, 45.

Nathanael s'adressant à Jésus lui dit : <( Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êltes le Roi d'Israël (1). »

Quand Jean-Baptiste fait demander à Jésus s'il est celui qui doit venir ou s'il faut en attendre un autre, Jésus se contente de faire rapporter au Précurseur les prodiges qu'il opère. Ce sont précisément les prodiges qui, d'après les prophètes, doivent caractériser-^ le Messie.

^ La Samaritaine ayant dit à Jésus : « Je sais que lé » Messie — celui qu'on appelle Christ — va venir ; lors- » qu'il sera venu il nous instruira de toutes choses », Jésus répond : « Je le suis, moi qui vous parle »(2).

Saint Pierre, dans une circonstance solennelle, proclame sa foi : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu » vivant. » Et Notre-Seigneur de le féliciter et de l'appeler bienheureux (3).

Le grand prêtre adjure Jésus de lui dire s'il est le Christ, Fils du Dieu vivant ; il répond : « Vous l'avez dit, je le suis (4). »

Pilate propose aux Juifs dé choisir entre Barabbas et Jésus « qui est appelé Christ (5). »

Malgré tous ces témoignages dont le sens si naturel et si clair n'avait jamais fait l'objet d'un doute, M. Loisy affirme que Jésus, pendant sa vie sur la terré, n'était pas encore Messie. Quoi qu'en aient pensé ceux qui l'entouraient et quoi qu'il en ait dit lui-même, il n'était alors qu'un Messie en espérance, une sorte de prétendant, qui vivait dans l'attente de son propre avènement. (Le royaume qu'il annonçait n'était en

(1) Joan., I, 49.

(2) Joan, IV, 25-26.

(3) Matth., XVI, 16.

(4) Matth.^ XXVI, 63; Marc, xiv, 61.

(5) Matth., xxvii, 17.

effet que le royaume final des élus dans la gloire, et son rôle de Messie devait consister un jour dans la présidence de cette société bienheureuse. Mais il faut citer : « Comme le royaume est essentiellement à venir, le rôle de Messie est essentiellement eschatologique (p. 53). » Ainsi « le ministère de Jésus (en ce monde) n'était que préliminaire au royaume des cieux et au rôle propre de Messie... Puisque la nouvelle Jérusalem n'existait pas, le pouvoir messianique n'avait pas lieu de s'exercer, Jésus avait donc devant lui la perspective de son propre avènement [ibid). » Bref, « ce fut la résurrection seule qui fît le Christ et l'établit sur son trône de gloire (p. 69). »

Mais cette interprétation bizarre de l'idée messianique, dont le premier tort est de rompre sans raison avec la tradition chrétienne, n'est que pour en préparer une autre tout autrement grave et radicale.

Le Fils de Dieu, — Voilà dix-neuf siècles que les générations passent devant Jésus-Christ, en proclamant qu'il est le Verbe incarné, en affirmant sa personnalité divine, en l'adorant comme le véritable Fils de Dieu, consubstantiel à son Père. Cette croyance séculaire, qui est la base même du Christianisme, va-telle au moins trouver grâce devant la critique fantaisiste de M. Loisy ? Je voudrais pour tout au monde m'être mépris sur sa pensée. Dix fois peut-être j'ai lu et relu ces pages, en cherchant une explication afin de pouvoir écarter le sens qui se présentait trop naturellement de lui-même. Que d'autres jugent et prononcent! On vient de voir comment le critique entend la fonction de Messie, cette fonction que Jésus n'eut pas à remplir ici-bas et qui ne devait lui être conférée qu'à son entrée

dans le royaume du ciel. Or, nous dit-il, le titre de Fils de Dieu est l'équivalent du titre de Messie ; la dignité de Fils de Dieu n'est que la conséquence de la fonction et de la dignité du Messie. Si Jésus est Fils de Dieu, ou plutôt si pendant sa vie sur la terre il doit devenir Fils de Dieu, ce n'est qu'en raison du rôie exceptionnel et suréminent qu'il aura un jour à remplir. Mais c'est ici ou jamais qu'il faut citer textuellement : « En tant que le titre de Fils de Dieu appartient exclusivement au Sauveur, il équivaut à celui de Messie (1), il se fonde sur la qualité de Messie; il appartient à Jésus... à raison de sa fonction providentielle et comme à l'unique agent du royaume céleste. . . L'idée de la filiation divine était liée à celle du royaume ; elle n'a de signification propre, en ce qui regarde Jésus, que par rapport au royaume à instituer... L'unique ordonnateur du royaume est le Fils par excell*' * lence, non parce qu'il a appris à connaître et qu'il a

révélé la bonté du Père, mais parce qu'il est Tunique vicaire de Dieu pour le royaume des cieux (p. 57). »

Ainsi, il n'y a plus de doute possible, le titre de.

Fils de Dieu n'est que la désignation d'une fonction

honorifique, d'une dignité purement extérieure, et on

nous affirme que ni les Juifs, ni Jésus lui-même, ne

l'ont jamais compris autrement : « L'on trouverait

sans peine dans T Evangile plus d'un passage d'où

il résulte que le titre de Fils de Dieu était pour les

Juifs et pour le Sauveur lui-même l'équivalent de celui

de Messie (p. 42). Quel qu'ait été le travail intérieur

<pii a produit cette conscience de la filiation divine, il est

U) C'est là une théorie d'origine protestante. Cf. Lichtenberger. Encyclopédie des Sciences Religieuses t. HI, art. Chris tologie^ p. 130 : « Le mot Fils de Dieu (dans l'Evangile) est absolument synonyme de Messie. »

' l'exégèse de m. loisy il

siir que tous ceux qui ont enteudu Jésus, Tout ideutifiée à la coQscience messianique. Il est assez téméraire aujourd'hui de soutenir que la signification essentielle du titre de Fils de Dieu était autre pour le Christ luimême (p. 43). »

On nous fait même remarquer que «pas plus à Jérusalem qu'en Galilée, Jésus n'avait dit ouvertement qu'il étaitle Christ, Fils de Dieu (p. 52). » A vrai dire, ajoutet-on, u il paraît indubitable que le Sauveur a été condamné à mort pour avoir affecté des prétentions à la royauté d'Israël, c'est-à-dire au rôle de Messie, mais, autant qu'on en peut juger d'après les souvenirs traditionnels, ce point môme ae put être établi que par son iiveu devant le grand prêtre d'abord, puis devant Pihite (p. 52). »

Comment, Jésus n'a pas dit, avant sa Passion, qu'ilétaitle Fils de Dieu, Dieu lui-même ? Mais les Juifs un jour veulent le tuer parce qu'il appelait Dieu son Père et qu'il se donnait pour l'égal de Dieu : Quia, Patrom suum diceba.t Deum, œqualem se faciens Dco (l). C'est à cette aflirmation, bien des fois répétée sans doute, que les Juifs font allusion lorsqu'ils réclament sa mort au tribunal de Pilate : « Nous avons une loi, disent-ils, et selon cette loi il doit mourir, car il s'est dit Fils de Dieu » : Quia Filium Dei se fecit.

Comment, Jésus ne s'est pas dit Fils de Dieu avant

sa Passion ? Mais vous avez donc oublié ce dialogue

avec l'aveugle-né : « Jésus lui dit : «Crois-tu au Fils de

» Dieu? n II répondit : « 0"' est-il. Soigneur, afin

: « Tu l'as

crois, Sei-

« gneur, » dit-il. Et se jetant à ses pieds il Tadora (1). » Comment, Jésus ne voyait dans ce titre de Fils de Dieu qu'une désignation honorifique, et ne s'est pas dit Fils de Dieu, avant sa Passion ? Mais vous n'avez donc jamais lu ou vous n'avez jamais compris cette page de saint Jean? « On célébrait à Jérusalem la fête de la Dédicace : c'était l'hiver ; et Jésus se promenait dans le temple, sous le portique de Salomon. Les Juifs l'entourèrent donc et lui dirent : » Jusques à quand tiendrez- vous notre esprit en suspens ? » Si vous êtes le Christ, dites-le-nous franchement. » Jésus leur répondit : «Je vous l'ai déjà dit et vous ne me » croyez pas : les œuvres que je fais au nom de mon » Père rendent témoignage de moi ; mais vous ne me » croyez pas, parce que vous n'êtes point mes brebis. »Mes brebis entendent ma voix... Mon Père qui me les » a données est plus grand que tous... Mon Père et moi » nous sommes un. » Les Juifs ne se méprirent pas sur le sens de ce langage, puisqu'à l'instant ils voulurent le lapider comme un blasphémateur qui venait de se dh-e Dieu (2).

Comment, Jésus ne s'est pas dit Fils de Dieu avant sa passion? Mais de quelle façon expliquer alors ces protestations de foi consignées à tant de reprises dans l'Evangile ? C'est Jean-Baptiste qui s'écrie : « Celui-là est le Fils de Dieu ! » C'est Nathanael, c'est Pierre, qui lui disent : « Vous êtes le Fils de Dieu ! » C'est Marthe qui lui répond : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, Fils de Dieu, qui devait venir en ce monde ». Je renonce à compter les pages de l'Evangile qu'il faudrait supprimer pour affirmer que Jésus ne s'est pas

(l)Joaii., IX, 35-38.

(2) Joan., X, 22-33.

dit Fils de Dieu, au cours de sa vie publique ; pour prétendre que les Juifs ne Font pas compris, quand maintes fois ils lui font un crime de cette affirmation. Et je ne parle pas du témoignage que lui rend' solennellement son Père, disant du haut du ciel, dans une double circonstance : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; » je ne parle pas des œuvres divines qu'il accomplit lui-même pour autoriser son enseignement et pouvoir dire à ceux qui hésitent encore : « Si vous ne croyez pas ma parole, du moins croyez mes œuvres. »

Mais, engagé dans cette voie de négation, M. Loisy ne s'arrêtera pas. Après avoir contesté à Jésus sa Filiation divine, il lui enlève les caractères de la Divinité.

Est-il Dieu, ce Christ à qui il a fallu tout un travail intérieur pour prendre tardivement conscience de sa propre dignité ? « L'âme de Jésus, nous dit-on, s'étjant élevée par la prière, la contiance et l'amour au plus haut degré d'union avec Dieu, Tidée de la vocation messianique a couronné comme naturellement ce travail intérieur (p. 56). » j

Est-il Dieu, ce Christ dont le regard est incapable de pénétrer l'avenir ? Le critique nous affirme « qu'il n'était ni possible^ ni utile que l'avenir de l'Eglise fût révélé par Jésus à ses disciples (p. 113), » que « ce peut être une hypothèse gratuite, au point de vue historique, d'attribuer à Jésus la prévision des modifications que sa doctrine devait subir au cours des siècles (p. 62). »

Est-il Dieu, ce Christ dont la raison est sujette à des défaillances et dont la logique est prise en défaut ? C'est à propos d'un discours prononcé par Notre-Seigneur que M. Loisy écrit : « Les théologiens catholiques ont établi que l'infaillibilité de l'Eglise s'applique

14 l'exégèse de h. loisy

aux définitions dogmatiques, non aux considérations qui les ont motivées... Une distinction du même genre ne serait pas inutile pour le Nouveau Testament, où l'on voit la résurrection des morts démontrée par le texte : « Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob (p. 168). 11 Encore une fois, c'est Notre Seigneur qui parle et que M. Loisy se permet ainsi de redresser.

Est-il Dieu, ce Gbrist convaincu d'illusion, ce Christ qui s'est imprudemment compromis, en annonçant comme tout prochain le Règne de Dieu qui, après dix-neuf siècles, serait encore à réaliser? D'après M. Loisy, le Règne de Dieu, le Royaume du ciel, dont la prédiction remplit, peut-on dire, l'Evangile, ne serait pas, comme la tradition l'a entendu, l'ititroaisation de Dieu dans les âmes, règne qui commence ici-bas par la grâce, les vertus et les dons surnaturels, qui se manifeste par l'établissement, la diffusion et l'action sanctifiante de l'Eglise, etqui se consomme par la société des élus dans la gloire éternelle{l). Non, c'est exclusivement le royaume final des élus. Or Jésus annonce que o le royaume des cieux est proche. Il assure à ses disciples que plusieurs d'entre eux vivront quand arrivera le royaume (p. 5). » C'est cette persuasion de l'arrivée toute prochaine

du Royaume qui exp'- — ''=' — ■•"

partie des enseigneni' facile à déterminer bisi sus à l'égard du mondi humain, de la civilisai prochain devait lui ii choses, une espèce de pas le moindre doute i

(1) Cf. Caleck. Trid. P. 1 CArisii, opus potth., th. vu.

l'exégèse de h. LOISY 15

Cette « perspective aide à comprendre pourquoi il exige de tous ceux qui aspirent au royaume, uon la disposition à sacrifier évenluellemeot leurs biens et leurs affections de famille à l'intérêt supérieur du salut, mais atout quitter immédiatement pour le suivre... Il ne s'agit pas seulement d'être exempt d'avarice et de soucis temporels, mais d'abandonner les richesses et les occupatioQS de ce monde,,. Ce n'est pas seulement le souci inquiet pour les besoins corporels, c'est le travail même qui est défendu et déconseillé (p. 25), Jésus recommande à ses disciples, sans la moindre hésitation, d'aimer leurs ennemis, de faire du bien à ceux qui les persécutent, de tendre la joue aux soufÛets et d'abandonner la tunique à qui veut prendre le manteau... A quoi bon réclamer un droit dans le temps quand ou est si près de la justice étemelle?... C'est dans le même esprit que Jésus truite avec les puissances établies... Il n'est pas en révolte contre César, mais il sait que la puissance de l'homme est près de finir (p. 31). »

Ainsi, à entendre M. Loisy, la prophétie est claire, elle est répétée sous toutes les formes, et, dans la conviction profonde que l'événement lui donnera raison, Jésus n'hésite pas à régler sur cette assurance la conduite et les affaires des disciples qui s'en rapportent

lUx que ces pro- 9 jours lacrédunom du ciel, les irève échéance, mais manqué de s'attachait à ces 18, comme pour sus, nous dit-on,

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annonçait le royaume et c'est l'Eglise qui est venue (lli), 11 On en fut bientôt réduit à prendre un parti défi- - nitif, et il parut nécessaire qu'à cet enseignement « on fit toutes les modiQcatious réclamées par le changement des circoustances, pour accommoder à la condition d'un ' monde qui durait, ce qni avait été dit à un monde censé près de finir {p. 26). »

En vérité, le cœur se soulève en lisant ces pages : ce qu'on nous donne pour une interprétation historique de l'Évangile n'en est que la parodie sacrilège.

Non, non, je ne reconnais pas un Dieu dans ce Christ qui s'ignore, puisqu'il lui faut un travail intérieur pour prendre une conscience tardive de sa dignité ; dans ce Christ qui raisonne à contre-sens delà logique; dans ce Christ qui est incapable de pénétrer l'avenir et qui hasarde, au risque de se couvrir de ridicule, des prédictions démenties par l'événement.

Ou dit qu'au fond des sanctuaires chrétiens de l'Orient, parmi plusieurs autres peintures qui décorent l'abside, il est une représentation qu'on découvre souvent. Un évèque, étonné et comme di Jésus-Christ, nu e' d'un regard plein d' « C'est Arius, l'ini tunique (1). u

Hélas ! en voy.

M. Loisy, ce Christ buts divins, je l'av la stupeur qui enva semblé entendre soi douloureuse comme (i) Cf. Cord. Pie, l- in:

négations d'Arius, et c'est pour répondre à cette plainte que j'écKs ces lignes, où Ton verra surtout une protestation de foi.

La Rédemption. — Non content d'avoir ainsi faussé la notion historique et traditionnelle du Messie, d'avoir dénaturé le dogme fondamental de la Divinité de Jésus- Christ, M. Loisy s'en prend à la doctrine catholique de la Rédemption.

A l'en croire, c'est saint Paul qui le premier en aurait émis ridée, et aurait découvert à la mort de Jésus ce un sens et une efficacité » que personne n'avait soupçonnés jusqu'à lui. « La parole de Paul aux Corinthiens : « Je vous ai transmis ce que j'ai reçu » moi-même, à savoir que le Christ est mort pour nos » péchés... et qu'il est ressuscité le troisième jour » ne garantit aucunement que l'idée expiatrice ait existé dès Torigine avec la netteté que lui donne l'enseignement paulinien (p. 69). Quant à l'idée que, le mal et le péché réclamant un châtiment, il y a dans la souffrance du juste une expiation qui purifie... c'est une conception symbolique où il ne faut pas trop se presser de voir l'expression d'une vérité absolue, indestructible, sous cette forme particulière, dans la conscience du genre humain. Cette conception mixte est dans le second Isaïe ; il n'est pas autrement prouvé qu'elle appartienne à l'enseignement de Jésus et à la foi de la première communauté (p. 71). »

Mais y a-t-on pensé ? Si cette conception n'appartient pas à la foi de la première communauté, elle n'appartient à la foi d'aucune génération cathoUque. La croyance de l'EgUse n'éprouve pas de telles variations. Nous croyons aujourd'hui tout ce que croyait la pre-

18 l'exégèse de h. loisy

mière communauté, mais nous ne croyons que ce qu'elle a cru. « Toutes les fois, disait Bossuet, qu'on trouvera une doctrine établie dans toute l'Église catholique, ce ne sera que par erreur qu'on croira qu'elle est nouvelle (1) B.

D'ailleurs, n'objectez pas à M. Loisy cette parole si explicite de Notre-Seigneur rapportée par saint Marc : « Le Fils de l'homme est venu donner sa vie pour le rachat d'un grand nombre » ; car il vous répondra, sans hésiter, que « ce passage de Marc a toute chance d'avoir été influencé par la théologie de Paul (p. 71-72). .

Mais ce n'est pas seulement dans saint Marc, c'est encore dans saint Matthieu qu'on lit cette déclaration : « Le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour 8ervir,^et donner sa vie pour un grand nombre. » (xx, 28.) Saint Matthieu a-t^il été, lui aussi, « influencé par la théologie de Paul ? »

Ne lui objectez pas davantage les paroles également formelles de Notre-Seigneur, instituant la Sainte Eucharistie et présentant le calice à ses apôtres en leur disant : a Ceci est mon sang, le sang de la (nouvelle] alliance (2), qui sera versé pour tous (3) et pour un grand nombre (4), en rémission des péchés (5) » ; car il écartera d'un mot ces textes sacrés, comme il a écarté ins saint Marc, en déclarant que mtant des récits de la dernière

pas des épanchements de Notre-

Seigneur avec ses apôtres, où il leur déclarait que le Fils de rhomme devait souffrir, de la part des Anciens, des Scribes et des Princes des prêtres, être mis à mort et ressusciter le troisième jour (Matth. xvi, 21 ; Marc, VIII. 31); ne lui rappelez pas cette conversation dans laquelle il leur disait : « Nous allons à Jérusalem où le Fils de l'homme doit être mis à mort et où tout doit être consommé (Matth, XX, 19) ; » car il vous répondra probablement : En effet « Jésus est censé avoir entretenu plusieurs fois ses disciples du sort qui Tattendait en tant que Messie ; mais Ténoncé général de ces discours, où n'apparaît aucune sentence formellement reconnue comme parole du Seigneur, étant calqué sur les faits accomplis et sur le thème de la prédication chrétienne primitive, une telle assertion complique la difficulté phAôt qu'elle ne l'éclaircit (p. 51). »

S'il faut ainsi écarter tous les passages de TEvangile où Notre-Seigneur annonce qu'il doit souffrir et mourir pour le salut des hommes, nous ne voyons pas ce que nous conserverons encore du texte sacré. Saint Jean a consigné plusieurs discours où Jésus parle en termes très transparents de sa mort et même de son crucifiement : « De môme que Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui, ait la vie éternelle (m. 14.); — Quand vous aurez élevé le Fils de rhomme, alors vous connaîtrez qui je suis (viii, 26) ; — Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis... Je donne ma vie pour mes brebis... Le Père m'aime parce que je donne ma vie... personne ne me Tôte, mais je, la donne moi-même (x, 11-18). »

Les trois autres évangélistes, saint Matthieu (: 33-41), saint Marc (xiii, 1-13), saint Luc (x, 9-19),

;tte parabole où Jésus racontait aux Princes et aux Scribes, qu'un père de famille envoya 'eiller sa vigne, mais que les vignerons le e maltraitèrent et le mirent à mort. Les .6 s'y méprirent pas, ils comprirent que lésignait, aussi cherchèrent-ils le moyen ir de lui ; seule la crainte du peuple les

les évangélistes rappellent que Jésus prédit )B, les mauvais traitements qu'ils auraient {u'il en donna cette raison que le disciple I dessus du maître, laissant clairement endevait endurer avant eux les supplices et la i. X, 24; Luc, VI, 40).

, après cela, mettre encore en doute a que mort expiatrice ait existé, dès l'origine, avec [ue lui donne l'enseignement paulinien et rtieune à l'enseignement de Jésus?»

Tection. — 11 faudrait montrer maintenant . Loisy apprécie le fait historique de la Rée JésuS'Christ. Tous tes apologistes de tous atvu dans ce fait, dont la réalité défie lacrii habile et la plus malveillante, une preuve de la Divinité du Sauveur. En vain les sovenus les uns après les autres essayer de e fondement granitique de notre foi. Les qu'ils ont proposées restent comme un tée la faiblesse humaine en face de la force ni les démonstrations si lumineuses de nos tholiques, ni les échecs réitérés des sosuffisent à convaincre M. Lois;. Il écrit :

ge de Pâques, c'est-à-dire la découverte du

l'exégèse de h. loisy 21

tombeau vide et les apparitions de Jésus à ses disciples, en tant que l'on tient ces faits pour des preuves physiques de la résurrection, n'est pas un argument indiscutable et d'où il résulte avec une entière certitude, pour l'historien, que le Sauveur est corporellement ressuscité. Le cas donné ne comportait pas de preuve complète. Le Christ ressuscité n'appartient plus à l'ordre de la vie présente, qui est celui de l'expérience sensible, et par conséquent la résurrection n'est pas un fait qui ait pu être constaté directement et formellement... Le tonjbeauvide n'est qu'un argument indirect et non décisif, puisque la disparition du corps, seul fait constaté, admet d'autres explications possibles que ta résurrection. Les apparitions sont un argument direct, mais que l'on peut dire incertain dans sa signification... Jésus ressuscité apparaissait et disparaissait à la manière des esprits ; pendant l'apparition, il était visible, palpable, et on pouvait l'entendre comme un homme à l'état naturel. Ce mélange de qualités peut-il inspirer une confiance entière k Ittistorieu qui aborde la question sans foi préalable ? Évidemment non. L'historien réservera son adhésion, parce que la réalité objective des apparitions ne se définit pas pour lui avec une précision suffisante (p. 74-75). »

Les bras tombent de stupéfaction et de découragement à la lecture de cette page. Qui pourrait, eu effet, essayer de refaire avec plus de force et de netteté que nos grands théologiens et nos grands orateurs catholiques, l'argumentation si souvent r

montrer la force probante de ce fait ( n La disparition du corps, nous di

très explications ». Au moins anre

qu'après dix-neuf siècles ces autres

encore à trouver. Renan lui-même en fait visiblement Taveu, quand, après avoir parcouru toutes les solutions imaginées, depuis Celse jusqu'à lui, il finit par écrire cette phrase dédaigneuse où perce le dépit du rationalisme impuissant : « C'est une question oiseuse et insoluble, et on ignorera toujours ce détail (1) ».

On sait à Jérusalem que Jésus a prédit qu'il ressusciterait le troisième jour. Aucune précaution n'est omise pour empêcher une fraude que personne d'ailleurs n'était en mesure de commettre. Et voilà que/malgré ce luxe de précautions, malgré la pierre qui ferme le tombeau, malgré les scellés qui y sont apposés, malgré les soldats qui veillent à Tentour, au moment fixé d'avance, la pierre est renversée, à la stupéfaction des gardes, et' le Chrbt s'échappe du sépulcre, en n'y laissant que les linges qui ont servi à sa toilette funèbre. Est-ce là un fait qu'il soit difficile de constater ? Est-il difficile de savoir que Jésus, mort sur la croix, a été déposé dans ce tombeau? Est-il plus difficile de savoir que le troisième jour il ne se trouvait plus dans ce même tombeau ouvert à tous les yeux? Or, l'effet suppose une cause. Quelle est la cause de cette disparition ? C'est en vain qu'on a cherché jusqu'ici une explication humaine qui puisse en rendre raison. La résurrection est la seule qui ne soit pas contradictoire. Aussi le bon sens et la bonne foi ne s'y sont jamais trompés.

Après être sorti du tombeau, Jésus ne se serait plus montré en ce monde, que sa résurrection formellement annoncée d'avance, accomplie dans des conditions qui excluent toute supercherie et constatée par une disparition autrement inexplicable, ne pourrait faire l'objet d'un dout^. Mais voilà qu'il daigne apparaître à

(1) Les Apôtres, p. 38.

maintes reprises au milieu de ses apôtres, il condescend jusqu'à converser avec eux, jusqu'à partager leur repas, jusqu'à laisser toucher ses plaies, afin de dissiper toutes les hésitations. Quel confirmatur plus démonstratif peut-on souhaiter encore, pour renforcer la certitude de la résurrection ? Il ne reste plus qu'à dire avec saint Paul : « Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité notre prédication est vaine et vaine est votre foi ! (1) »

2» — l'église

Un autre point fondamental de la doctrine catholique, après la divinité de Jésus-Christ, c'est l'institution divine de TEglise.

Jésus-Christ, avant de quitter la terre, fonde et organise cette société surnaturelle, et il lui laisse, avec sa doctrine et ses sacrements, une hiérarchie destinée à la gouverner le long des siècles. Je ne veux point reproduire ici tous les passages de l'Evangile qui témoignent de cette fondation et qui contiennent, pour ainsi dire, la charte constitutionnelle de l'Eglise. Personne n'ignore que Jésus confie à ses apôtres tous les pouvoirs qu'il a ^ reçus de son Père, qu'il leur donne autorité pour enseigner, qu'il les charge d'administrer les sacrements, qu'il prépose à leur tête Pierre, dont il fait son vicaire et son représentant en ce monde, et finalement qull s'engage à protéger l'Eglise contre toute défaillance doctrinale, contre toute persécution suscitée par la malice des hommes ou de l'enfer.

Eh bien, M. Loisy nous déclare que nous n'avons pas compris l'Evangile. Car Jésus, étant persuadé que

(1) I Cor., XV, 14.

le royaume final qu'il annonçait devait prochainement se réaliser, « n'avait pas réglé d'avance la constitution de TEglise comme celle d'un gouvernement établi sur la terre et destiné à s'y perpétuer pendant une longue série de siècles (p. 111). »

Aussi « la prééminence de l'évèque dans le groupe des anciens et dans la communauté, celle de l'évèque de Rome entre les évoques ne se dessineront et ne se fortifieront qu'avec le temps, selon les besoins de l'œuvre évangélique (p. 93). »

De fait, nous assure-t-on, à l'origine, « les douze forment une sorte de comité directeur qui a pour chef Simon-Pierre. On ne voit rien encore qui ressemble à l'administration d'une monarchie (p. 91). »

D'après M. Loisy, « les critiques ont observé que l'évèque de Rome, dont le rôle prendra tant de relief avant la fin du second siècle, ne se distingue pas nettement du corps des anciens à la fin du premier (p. 98). »

« On peut penser, ajoute-t-il à propos de saint Pierre et de saint Paul, on peut penser que, lorsqu'ils moururent, ils ne se doutaient pas... qu'ils eussent donné un chef suprême à l'Eglise (p. 100). »

Quoi qu'il en soit des documents sur le séjour et le rôle de saint Pierre à Rome, d'autres critiques ont observé tout au contraire qu'à l'origine de l'Eglise son influence est incomparable et sa primauté constamment manifeste.

M. l'abbé Fouard, dont on ne récusera pas, je crois, la valeur comme critique, nous a raconté lui-même, et il a écrit depuis, que voulant esquisser les origines de l'Eglise, il avait eu la pensée de grouper tous les événements de cette première période autour d'une vie de

saint Paul. « Nous voulions témoigner parla, dit-il, que le grand apôtre avait eu, dans cette formation, une telle prépondérance, que l'histoire de l'Eglise naissant^ était aussi la sienne. Mais à mesure qu'avançait l'ouvrage, une autre figure, se substituant à celle que nous nous efforcions de crayonner, se formait, pour ainsi dire, des traits mêmes de la première. La place destinée à l'apôtre des gentils, le chef des Douze était venu la remplir. Pierre, en effet, tient le principal rôle durant ce premier âge de l'Eglise ; il dirige le collège apostolique, agit, décide, organise... Par lui seul Jésus a constitué l'Eglise dans ses parties essentielles... Tout est l'œuvre de Pierre... Pierre est tout à la naissance du christianisme, et son nom n'a été mis en tête de ce volume que pour signaler un fait aussi considérable (1). » Et l'on ose écrire, au nom de la critique, que « Tévèque de Rome ne se distingue pas nettement du corps des anciens avant la fin du premier siècle » ; que saint Pierre mourut « sans se douter qu'il eût donné un chef à l'Eglise )> ; qu'à l'origine <c rien ne ressemble à l'administration d'une monarchie ! » En vérité, le moins qu'on puisse dire c'est qu'il y a critique et critique.

Autre point. Le concile du Vatican dit : a Anathème à qui soutiendrait que le Pontife romain n'est pas le successeur de Pierre dans les prérogatives de sa Primauté (2). » Déjà Pie IX avait condamné cette proposition, la trente-cinquième du Syllabus : a Rien n'empêche qu'un concile général ou l'assentiment de tous les peuples ne fassent passer le souverain pontificat

(1) Abbé FouARD, Saint PierrCy préface, p. vii-ix. (2; Const Pastor aternusj cap. ii.

26 l'exégèse de u. loisy

de l'évêque et de la ville de Rome à un autre évêque et à

unâ autre ville. »

De ces déclarations qui reaouvellent l'enseigaernent traditionnel et en particulier une définition du Concile de Florence, les théologiens ont généralement conclu que ce n'est pas de droit ecclésiastique, c'est de droit divin que l'évêque de Rome est le successeur de Pierre. Puisque l'Eglise, en effet, ne peut rien changer à cet ordre de succession, pas même par un Concile général, ce n'est donc pas elle qui l'a établi. Ce que l'Eglise a fait de son autorité, elle peut le modifier ou le supprimer. Aussi Benoit XIV disait-il : u Puisque Pierre a fixé son siège à Rome et qu'il y a été glorieusement couronné du martyre, que ceci ait eu lieu sur un ordre divin ou d'après une révélation expresse faite spécialement à Pierre par Dieu, ou que ceci ' se soit produit par la seule volonté de Pierre, mais alors divinement inspiré, toujours est-il que la prérogative du pontificat suprême demeure liée au siège de Rome, de telle sorte que celui qui succède à Pierre sur ce siège succède nécessairement à Pierre dans sa primauté sur l'Eglise universelle (1). »

D'autres théologiens, je le sais, ont pensé que Dieu a pu simplement ratifier le choix librement fait par Pierre du siège de Rome, pour lui et pour ses successeurs. Quoi qu'il en soit, et allât-on plus loin encore, jamais du moins on n'expliquera cette union de l'épiscopat romain et du pontificat suprême, union constamment maintenue, solennellement proclamée, universelîles, si elle n'a pas erre, iseignement ta pro-

position de M. Loisy : « C'est sans le vouloir ex|)ressément qu'ils (les apôtres) avaient fait de l'Ëglise romaine la mère et la maîtresse des Eglises du monde entier (p. 101). »

Je ne vois pas davantage comment accorder avec la

tradition catholique certaines assertions étranges sur rorigine de l'épiscopat.

C'est l'enseignement de TEglise que Tépiscopat est d'institution divine, que les évêques sont de droit divin les successeurs des apôtres, et que de droit divin également leur juridiction est de forme unitaire. Le Concile du Vatican le redisait formellement : Episcopi qui positi a Spiritu Sancto in Apostolorum locum suc-

' cesserunt, tanquam veri pastores assignatos aibi gregeSy singuli singulos, pascunt et regunt (Constit. prima de Ecclesia, cap. m).

Ceci n'empêche pas M. Loisy d'écrire : « La préémi-

- nence de l'évêque dans le groupe des anciens... ne se dessinera et ne se fortifiera qu'avec le temps, selon le besoin de l'œuvre évangélique (p. 93.) L'épiscopat unitaire s'est constitué plus tard en Occident qu'en Orient... Il n'y en avait sans doute pas moins dès l'origine, à Rome comme ailleurs, une sorte de président qui est devenu bientôt l'évêque unique (p. 98.) » A ces expressions tout au moins fort ambiguës qu'on me permette d'opposer l'explication franche et catégorique donnée par Mgr Duchesne, dont la critique n'a

î jamais passé pour arriérée rcrVèrs le milieu du second siècle, dit-il, nous trouvons l'épiscopat fonctionnant partout; il y a des évoques à Rome, à Lyon, à Athènes, à Corinthe, à Smyrne, à Sardes, à Hiéropolis, dans toute l'Asie, dans le Pont, en Crète, dans tous les pays sur lesquels subsiste quelque renseignement. Nulle

part cette institution ne présente la moindre trace de nouveauté... Les faits et les témoignages historiques sur Pexistence universelle et incontestée de Vépiscopat unildLire, vers le milieu du second siècle, ne peuvent s'expliquer par des causes tardives et secondaires. Il n'y a que Vautorité des apôtres qui ait pu établir une telle institution. » (Les Origines de TEglise. Lithogr., pp. 61, 65).

Encore une fois, il y a critique et critique. Mais on voit, par cet exemple, s'il est utile d'avoir la tradition doctrinale pour fil conducteur dans les dédales de la critique documentaire, et combien sont suspectes toutes les conclusions qui iraient à diminuer la conception catholique de TEglise, ou seulement à répandre des doutes sur son institution et sur l'origine de sa hiérarchie.

30 — LEg sacrements

Après avoir ainsi réduit le rôle de Jésus-Christ dans la fondation et l'organisation de TEglise, que va-t-on conserver encore de la doctrine catholique sur les Sacrements?

Le Concile de Trente dit anathème à qui ose soutenir que Jésus-Christ n'a pas institué tous les sacrements de la Loi Nouvelle; qu'il y a plus ou moins de sept sacrements ; que l'un des sacrements n'est pas vraiment et proprement un sacrement (1). Cependant M. Loisy écrit : « Jésus n*a pas plus réglé d'avance le culte chrétien qu'il n'a réglé formelle-

()) Sess. VII de sacramentis in génère, can. 1.

ment la constitution et les dogmes de TÉglise... Ce serait chose inconcevable que Jésus avant sa dernière heure eût formulé des prescriptions rituelles (p. 181). C'est seulement à partir du douzième siècle que la tradition occidentale est fixée sur le nombre des sacrements. L'Eglise primitive n'en connaissait que deux principaux : le baptême, auquel était associée la confirmation, et l'eucharistie ; le nombre des sacrements secondaires était indéterminé. Une telle indécision serait inexplicable si le Christ, au cours de sa vie mortelle, avait attiré l'attention de ses disciples sur sept rites différents, destinés à être la base du culte chrétien dans tous les siècles (p. 194). »

En vain le Concile de Trente déclare-t-il que, si l'Eglise a le droit de modifier les rites accessoires des sacrements, elle n'a pas le droit d*en changer la substance qui est d'institution divine, M. l'abbé Loisy nous déclare qu'elle peut en instituer de nouveaux et que ce pouvoir subsistera autant qu'elle-même : « Le temps où l'Eglise a fixé le nombre des sacrements n'est qu'un point particulier de ce développement (sacramentel), et n'en marque ni le commencement ni le terme. Le point de départ est celui qui a été indiqué, à savoir le baptême de Jésus et la dernière cène. Le terme est encore à venir, le développement sacramentel, tout en suivant les mêmes lignes générales, ne pouvant prendre fin qu'avec l'Eglise elle-même (p. 203). »

Le Concile de Florence enseigne qu'il faut, pour constituer les sacrements, une chose qui en est comme la matière, des paroles qui en sont comme la forme, et un ministre qui les confère avec l'intention de faire ce que fait l'Église : qu'un des trois éléments essentiels vienne à faire défaut, il n'y a plus de sacrement. Le

Concile de Trente (1) répète que la matière et la forme constituent l'essence des sacrements : PraterqtLam quod materisi et formai quibus sacramenti essentia. perficitur. Tous les théologiens ont respecté ces formules consacrées par de pareilles autorités. Mais M. Loisy eu prend plus à son aise avec renseignement conciliaire. « Il importe peu, dit-il, que les sacrements soient censés composés de matière et de forme; on pourrait sans inconvénient laisser de côté ces notions de Tancienne philosophie, qu'on leur applique artificiel- ,lement... (p. 217). Il ne faut pas s'exagérer Timportance de l'œuvre accomplie parles théologiens scolastiques qui ont fixé, avant le Concile de Trente, le nombre des sacrements, et qui ont réuni sous la même rubrique, en retrouvant en chacun, selon la formule aristétotélicienne, une matière et une forme, des actes aussi disparates que le baptême et le contrat matrimonial, l'absolution des péchés et Textrême-onction (p. 203). »

On peut entrevoir, après ces affirmations sur la nature des sacrements, comment on va parler de chaque sacrement en particulier.

La Pénitence, dit le Concile de Trente, est vraiment et proprement un sacrement (2). Il y a anathème pour qui confond le Baptême et la Pénitence, comme si ces deux sacrements n'étaient pas distincts (3). Le même Concile nous enseigne que Jésus-Christ a institué le sacrement de Pénitence quand, après sa résurrection, il souffla sur ses apôtres en leur disant : « Recevez le Saint-Esprit : les péchés seront remis à ceux à qui vous

(1) Ses». XIV, cap. ii.

(2) Sess. XI V, can. 1.

(3; Sess. XIV, can. 2.

les remettrez ; et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ; » et que TEglise depuis son origine ataujours entendu ces paroles dans ce sens : Sicut Ecclesia ab

initio semper intellexit (1). Malgré ces déclarations

formelles, résumé et sanction de toute la Tradition, M. Loisy écrit que « l'habitude de conférer le baptême aux enfants... a contribué aie dédoubler dans la pénitence (p. 195) » ; qu'on « n'eut pas d'abord l'idée du chrétien pécheur et réconcilié. On supposait que les défaillances communes étaient réparées par une sorte d'effet persévérant du baptême, par la prière, par la communion, par toutes les bonnes œuvres, surtout par les œuvres de charité. Les péchés très graves et scandaleux mettaient en dehors de l'Eglise et de l'économie régulière du salut ceux qui s'en rendaient coupables (p. 196). » Mais « dès le douzième siècle, la pénitence . suit l'absolution au lieu de la précéder, ce qui contribue à augmenter dans l'absolution le caractère de grâce et lui donne même le caractère cVune grâce sacram^en- " u

telle (p. 198). »

Quanta l'Eucharistie, on se demande avec anxiété ce que peut bien devenir, dans le nouveau système, l'institution de ce sacrement et de ce sacrifice, faite par un Christ qui n'est Fils de Dieu qu'en expectative et qui ne prévoit pas la durée de l'Eglise. On trouve dans le livre une page où tout semble calculé pour laisser entendre aux initiés ce qu'on n'oserait dire ouvertement : « La cène

Ides premiers chrétiens était un mémorial de la passion et une anticipation du festin messianique où Jésus était f présent. Il n'y a pas de différence très sensible entre la ♦^ conception paulinienne de l'eucharistie et l'idée qu'en

(1) Sess. Xiy, cap. i et can. 3.

Les Procédés.

Avec ses doctrines, la nouvelle École a ses procédés, dont on peut dire qu'ils né sont formulés explicitement nulle part, mais qu'ils sont employés visiblement partout.

Je me borne à en signaler quelques-uns, ceux dont il est surtout facile de saisir l'application dans le livre de M. Loisy.

Premier procédé. — Se débarrasser des textes tant soit peu gênants par une fin de non-recevoir, soit en contestant leur authenticité, soit en les supposant altérés par une retouche tardive.

M. Loisy use largement de ce procédé, assurément très simple, et qui met fort à l'aise, car il permet de défendre toutes les théories, après avoir écarté préalablement les passages de l'Ecriture qui y contredisent.

Nous avons déjà rencontré ce procédé, à propos des textes relatifs à la Rédemption. Quelques nouveaux exemples montreront si l'auteur se fait faute d'y recourir.

A l'interprétation singulière qui ne veut entendre par le Royaume de Dieu, dont il est parlé si souvent dans rÉvangile, que la société finale des élus, on oppose cette parole de N.-S. affirmant aux Juifs que s'il chasse les démons par l'esprit de Dieu, c'est donc que le Règne de Dieu est déjà commencé au milieu d'eux. Mais M. Loisy répond sans hésiter : « Cette assertion, qui

" vient à l'appui d'un argument tiré des exorcismes pratiqués par les Juifs et qui sépare assez mal à propos (?) les deux comparaisons du royaume divisé et du guerrier armé, pourrait appartenir à une couche secondaire de 1^ tradition évangélique (p. 9). »

On lui objecte encore cette autre parole de N.-S. aux Pharisiens qui croient toujours à un royaume temporel du Messie, dont la prospérité leur assurera toutes les joies qu'ils peuvent rêver : « Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici, ou : Il est là ; car le royaume de Dieu est au-dedans de vous (1). » Ce texte est formel et ruine par la base la théorie du royaume exclusivement final. La réponse de M. Loisy est assez compliquée, mais elle s'inspire du même procédé : « Cette déclaration ne se lit que dans Luc et fait partie d'un préambule que l'auteur a rédigé pour un discours eschatologique dont la substance a été retenue par Matthieu. Il y a beaucoup de chances pour que ce discours seul appartienne à la source commune des deux Evangiles et que . la parole citée vienne de Luc ou de sa tradition particulière. L'ensemble de cette introduction est dans le style de Tévangéliste, qui crée volontiers la mise en scène des discours qu'il reproduit... Si la parole a été réellement prononcée par Jésus et adressée aux Pharisiens, comme le dit l'évangéliste, elle ne peut pas signifier que le royaume de Dieu soit en eux, c'est-à-dire dans leurs âmes ; car ces Pharisiens rie croient pas à l'Evangile et n'ont point de part au royaume... (pp. 20-21). »

M. flaruack, pour appuyer sa théorie de la Filiation divine, cite cette parole de Notre-Seîgneur : « Nul ne

(1) Luc >vii, 20-21.

connaît le Fils si ce n'est le Père, ni le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Père le révèle. » Je laisse de côté l'explication proposée par M. Loisy sur ce pas-, sage ; je ne cite que sa conclusion : « Il est assez probable que, nonobstant sa présence dans deux Evangiles, le morceau où se trouve le texte allégué par M. Harnack est, au moins dans sa forme actuelle, un;^ produit de la tradition chrétienne des premiers temps (p. 46, cf. p xix). »

Finalement, on nous donne une appréciation qui ouvre le champ à toutes les hypothèses et à toutes les interprétations : « En beaucoup de détails l'intérêt apologétique ou simplement didactique a influencé la rédaction des discours et des faits (p. 50). » On nous déclare « qu'il ne reste dans les Évangiles qu'un écho nécessairement afi'aibli et un peu mêlé de la parole de Jésus (pp. xx-xxi). »

Avec ce système, on tremble en songeant à ce que deviendrait la sainte Écriture, si chacun, sous prétexte de critique, se permet d'élaguer ainsi à son gré les parties qui le gênent ou qui lui déplaisent ; si chacun se fait juge de ce qu'il peut conserver ou retrancher. ,

Sans doute l'Église n'a jamais engagé son infaillibilité à soutenir l'authenticité rigoureuse — j'entendssurtout l'authenticité d'origine — de toutes les moindres parties de l'Écriture, telle que nous l'avons aujouy- d'hui entre les mains. Mais, en nous la présentant dans sa forme actuelle, TEglise accomplit un acte d'autorité pour lequel le sens catholique impose le plus grand respect ; elle nous donne une direction dont il n'est pas permis de s'écarter sans une extrême réserve. Nous avons pu récemment constater, à propos de discus-

sions sur le fameux verset des troîs témoins célestes, comment, avec la même liberté, on parle d'un ton différent, selon qu'on s'inspire plus ou moins du véritable | esprit catholique.

Mais il y a loin d'une liberté pleine de déférence et de réserve, à la désinvolture qui permet à chacun de prononcer sur la valeur de chaque livre, de chaque page et de chaque mot des Saintes Ecritures. Par cette voie nous en arriverions vite à un nouveau protestan- |

tisme : ce ne serait plus la liberté d'interprétation, ce serait la liberté d'acceptation.

Deuxième Procédé. — Expliquer les textes^ sans tenir compte de V interprétation reçue et autorisée dans V Eglise,

On en convient assez ouvertement : « L'œuvre de l'exégèse traditionnelle... semble en contradiction permanente avec les principes d'une interprétation purement rationnelle et historique (p. 168). » La conclusion sera peut-être que Texégèse traditionnelle, étant une des formes ordinaires de l'enseignement catholique, doit redresser ces prétendus principes qui la contredisent? Car, s'il y a contradiction, il faut choisir : ou l'exëgèse traditionnelle se trompe, ou ces prétendus principes sont en défaut. £h bien, c'est Texégèse traditionnelle qui est impitoyablement condamnée, sous prétexte que dans cette exégèse « il est toujours sous-enteDdn que les anciens textes bibliques, et aussi les témoins de la tradition, doivent contenir la vérité du temps présent; et on Ty trouve parce qu'on Ty met. {Ihid.) »

C'est avec ce procédé qu'on est arrivé à une explication absolument inouïe sur le Royaume du ciel et le Règne de Dieu. C'est ce procédé qui a permis de lire dans

TEvangile que Notre Seigneur ordonne l'abandon effectif de tous les biens de ce monde ; qu'il a déconseillé le travail ; qu'il a recommandé l'aumône non en faveur des pauvres, mais en faveur des riches. C'est par suite de ce procédé qu'on n'est parvenu à découvrir dans le texte évangélique ni l'institution de l'Eglise, ni Tinstitutiou spéciale de la Pénitence...

Nous sommes en plein dans le système de l'interprétation personnelle et individuelle : on sait où conduit ce système.

Dans son encyclique sur l'étude de l'Ecriture sainte, Léon XIII nous a mis en garde contre une pareille illusion : « Le Concile du Vatican, dit-il, renouvelant un décret du Concile de Trente sur Tinterprétation des divines Ecritures, a décidé que dans les choses de la foi et des mœurs on doit regarder comme le sens exact de la sainte Ecriture, celui qu'a regardé et regarde comme tel notre sainte Mère l'Eglise, à qui il appartient de juger du sens et de l'interprétation des Livres sacrés. Il n'est donc permis à personne d'expliquer l'Ecriture d'une façon contraire à cette signification ou encore à l'enseignement unanime des Pères. » Et le Souverain Pontife, sur le témoignage d'un historien de TEglise, rappelle que les saints Pères eux-mêmes a expliquaient les Ecritures non d'après leur propre opinion, mais d'après les écrits et l'autorité de leurs prédécesseurs, parce qu'il était évident que ceux-ci avaient reçuf comme succession des apôtres, les règles pour Tinter- |)rétation des Livres sacrés. »

Ce n'est pas seulement l'esprit d'obéissance qui commande de suivre fidèlement ces règles ; c'est la prudence qui doit inspirer le respect pour une direction aussi sage. LEglise, en effet, n'a pas que les Écritures

iO l'exégèse de h. loisy

dans son dépôt doctrinal ; elle garde d'autres vérités qui lui aont une source d'inTor mations précieuses, et lui permettent tantôt de combler les lacunes, tantôt d'éclairer les passages obscurs des écrivains inspirés.

Thoisième Procédé — Étudier et interpréter les Livres saints soit en historien, soit en érudit, soit en philologue, avec la prétention d'écarter toute préoccupation proprement théologique.

On déclare qu'on laisse les théologiens à leurs travaux respectifs, on demande simplement ]a liberté de se livrer en paix à des travaux qui ne relèvent que de la science. Du reste on ne dissimule pas qu'on ne professe qu'une médiocre estime pour les théologiens :. « Peutêtre a-t-on déjà vu des théologiens qui savaient être historiens, c'est-à-dire prendre les faits tels qu'ils résultent des témoignages sainement compris, sans introduire leurs propres pensées dans les textes qu'ils interrogeaient... Mais il faut bien avouer qu'on en a toujours vu et que l'on en voit encore un bien plus grand nombre qui, pourvus d'un système général que la tradition leur a fourni ou qu'ils ont eux-mêmes élaboré sous

-l'influence de la tradition, tout en croyant parfois s'y soustraire, plient inconsciemment, ou même consciem-

~ ïnect, les textes et les faits au gré de leurs doctrines JP- îEi}- »

Cette prétention de se soustraire à tout contrôle de là théologie n'est pas nouvelle. Mais il y a longtemps aussi qu'à cette prétention on a répondu qu'il n'est ja-

- mais loisible au fidèle de soutenir ou môme de proposer au nom de n'importe quelle science humaine des les vérités imposées à .'en cas de conflit c'est à

la foi de corriger la raison et non pas à la raison de redresser la foi.

C'est cette prétention que Pie IX condamnait jadis dans une lettre célèbre adressée à l'archevêque de Munich (11 décembre 1862). Un docteur allemand, Frohschammer, soutenait que jamais la philosophie ne doit se soumettre à aucune autorité, a Peut-être, disait Pie I X, peutêtre pourrait-on tolérer ce sentiment, s'il était question du droit qu'a la philosophie, comme les autres sciences, de tenir à ses principes, à sa méthode, à ses conclusions... Mais cette juste liberté de la philosophie doit connaître ses limites et s'y arrêter. Jamais, en effet, ni le philosophe, ni la philosophie même, n'auront le droit ni d'enseigner des choses contraires à ce qu'enseignent la révélation et TEglise, ni de révoquer en ' doute ces vérités révélées... ni de récuser le jugement que l'autorité de l'Eglise a cru devoir porter sur certaine conclusion philosophique laissée libre jusque-là. »

C'est la règle que traçait aussi le Concile de Vatican : « L'Eglise, dit-il, n'empêche pas les sciences d'user, dans leurs sphères spéciales, des principes et des méthodes qui leur sont propres ; mais, tout en reconnaissant cette juste liberté, elle veille avec le plus grand soin à ce qu'elles ne contredisent jamais la doctrine sacrée et ne tombent ainsi dans l'erreur ; à ce qu'elles ne franchissent point leurs propres limites, pour s'aventurer dans le domaine de la foi et y porter le trouble (1). >\

C'est qu'en effet la vérité ne saurait être opposée à

la vérité. Lies savants eux-mêmes en conviennent;

.quand un calcul les conduit à un résultat qui ne

s'accorde pas avec une autre solution évidente ou

(1) Conc. Vatic. Con8t,de Fide cathol., c. iv.

L EXEGESE DE M. I.OISY

péremptoirement démontrée, ils n'hésitent pas à eonclure que le calcul est défectueux. Ainsi doit-il en être à plus forte raison pour le savant catholique, dès que ses recherches paraissent contredire sur un point q\Lelconque la doctrine de l'Eglise, ou la théologie en tant du moins qu'elle est l'interprète de cette doctrine et rua dès organes de la Tradition.

Persuadé que l'esprit humain, toujours court par quelque endroit, s'aveugle aisément, mais que l'Eglise, organe de l'Esprit-Saint, ne se trompe pas, il regarde alors ses découvertes comme inexactes ou insuffisantes^ et il attend de l'avenir des documents nouveaux, das données plus étendues, des lumières plus vives, pour redresser ses conclusions et les mettre d'accord avec l'enseignement catholique. Et loin de se plaindre de l'autorité doctrinale de l'Eglise comme d'une entrave qui retient ses pas ou d'une barrière qui ferme les routes de la science, il la considère comme un phare providentiellement allumé pour l'éclairer et pour le diriger. "^

Si Ton avait consulté une saine théologie, aurait-on écrit ces pages malsonnantes sur l'origine de l'Eglise ? aurait-on nié l'institution divine des sacrements ? aurait-on parlé avec ce dédain de la matière et de la forme qui les constituent ? aurait-on jamais suppoisé qu'un compromis pût avoir lieu entre la philosophie grecque et la tradition chrétienne (p. 140) ? Aura>t-oo hasardé ces formules devant lesquelles tout lecteur] s'arrêtera malgré lui, pour se demander si Fauteur ne sacrifie pas une partie de la doctrine catholique : « Om peut soutenir, au point, de vue de Thistoire, que la Trinité, l'Incarnation sont des dogmes grecs puisqu'ils sont inconnus au judaïsme et au judeo-christianisme ")

(p. 140) ; » « dans le concept de Tlncarnation la notion du Verbe est philonnienne autant que biblique (p. 142) ; w (( l'Incarnation du Verbe fut la seule manière convenable de traduire à l'intelligence grecque Tidée du Messie (p. 140); » « la théorie du Logos incarné fut nécessaire lorsque TEvangile fut présenté... au monde païen tout entier et à quiconque avait reçu l'éducation hellénique (p. 136) ? » )

Quatrième procédé. — Conserver les termes de V enseignement traditionnel y mais en modifiant le sens qu'on leur a donné jusqu'à nousj sous pré" texte de mettre ainsi la pensée catholique plu^ en harmonie avec le progrès, les découvertes et Vévo^ lution de la science.

Le Concile du Vatican signalait déjà cette tendance. Il recommandait a de conserver ^toujours le sens des dogmes sacrés une fois déclaré par FEglise, et de ne jamais s'écarter de ce sens, sous prétexte d'une pénétration plus profonde » : Nec unquam ab eo sensu, altioris intelligentias specie et nomine recedendùm{i).

Le même Concile dit « anatlième à qui oserait soutenir qu'aux dogmes proposés par TEglise, le progrès de îli science conduira un jour à donner un autre sens que celui dans lequel l'Eglise les a compris et les comprend (2). »

On dirait que le Concile a visé d'avance les assertions mèpes du livre :

« Les formules traditionnelles sont soumises à un

(1) Conc. Vatic. Constit. de Fide cath., cap. iv.

(2) Ibid. Gan. de Ralione et Fide, can. 3.

travail perpétuel d'interprétation, où la « lettre qui tue » est efficacement contrôlée par « l'esprit qui. vivifie (p. 159). »

« Il n'est pas indispensable à l'autorité de la croyance qu'elle soit rigoureusement immuable dans sa représentation intellectuelle et dans ses expressions verbales. Une telle immutabilité n'est pas compatible avec la nature de l'esprit humain (p. 166). »

Il est naturel que « les symboles et les définitions dogmatiques soient en rapport avec l'état général des connaissances humaines dans le temps et le milieu où ils ont été constitués. Il suit de là qu'un changement considérable dans l'état de la science peut rendre nécessaire une interprétation nouvelle des formules (p. 164.) »

Ce n'est pas que l'Eglise répugne au progrès, tout au contraire. Loin d'être pétrifiée, l'Eglise est un organisme vivant, elle croît en science, comme son divin Fondateur croissait pn sagesse, à mesure qu'elle avance en âge. Non pas qu'elle ajoute des vérités au dépôt dont elle a primitivement reçu, par l'entremise des apôtres,

toute la plénitude, ou qu'elle substitue des vérités nouvelles à celles dont la garde et l'interprétation lui ont été confiées ; mais, en s'adaptant aux besoins et aux tendances des époques qu'elle traverse, tantôt elle fait resplendir tel point de la révélation divine jusque-là resté dans l'ombre, tantôt elle dégage telle conséquence demeurée inaperçue dans les principes, tantôt elle enseigne avec plus de précision tel article qui n'avait encore été proposé que sous une forme générale et qui flottait dans une demi-lumière.

Sûre d'elle-même, ou plutôt de Jésus-Christ qui l'assiste, elle n'a jamais pris ombrage de la vraie science ;

elle est la première à provoquer et à faciliter les investigations dans les champs inépuisables de Texegèse et de la tradition ; elle n'a que des encouragements et des bénédictions pour ces vaillants pionniers dont les efforts consciencieux contribuent si puissamment au triomphe de la vérité. Avec Vincent de Lérins elle ne cesse de leur redire : « Augmentez, perfectionnez, de toute Tardeur dont vous êtes capables, la connaissance et l'intelligence de la doctrine révélée » : Crescsit igituret muU tum vehementerque proficiat intelligentisi, scientia, sapientia. « Mais, ajoute-t-elle avec lui, restez constamment fidèles au même dogme, au même sens, à la même pensée catholique » : Sed in eodem dogmate, eodem sensu, eademque sententisi (1). Pour elle, en effet, tout progrès réellement scientifique ne peut avoir d'autre résultat que celui d'éclairer davantage la vérité déjà enseignée et par là même à jamais fixée ; car le sens de la révélation une fois déterminé, soit par le magistère infaillible, S(È^it par la croyance universelle, reste dès lors à l'abri de to^te variation (2).

Cinquième procédé. — ^ Demander ses informations à peu près exclusivement slux auteurs hétérodoxes^ comme s'ils avaient le monopole de la science^ et regarder comme non avenu tout ce qu'^ont enseigné les Docteurs catholiques soit de notre temps, soit des siècles antérieurs.

(1) y^inc. Lir. Common.j n. 28, cité par le Concile du Vatican.

(2j Christi vero Ecclesiaj sedula et cauta depositoimm apud se dogmatum custoSy nihil in his unquam peiinutat\ nihil minuit^ nikil addit, non amputât necesana, non apponit superfina^ non amittit sua, non usurpât alienaj sed omni industria hoc unum studet, ut vetera fidelitei* sapienierque tractando, si qua sunt illa antiquitus infoi*mata et mchoata accuret etpoliat; si qua jam expressa et enucleata, consolidet, firmet ; si qua jam confirmata et definita^ custodiat. (Vinc. Liv., ibid., n. 32 )

Aucun procédé n'est plus visible dans l«s publications de la nouvelle école, où les auteurs protestants d^ Allemagne sont pour ainsi dire seuls admis à faire en-tendre leur témoignage.

C'est contre cette aberration que Léon XIII voulait nous prémunir, quand il écrivait dans son encyclique d«jà citée sur Tétude de l'Écriture sainte : « Ce qui ne ponvient pas, c'est qu'ignorant ou méprisant les excellents ouvrages qu,e les nôtres nous ont laissés en grand nombre, l'interprète leur préfère les livres des hétérodoxes ; qu'au grand péril de la saine doctrine et trop souvent au détriment de la foi, il y cherche Texplication de passages au sujet desquels les catholiques ont excellemment et depuis longtemps exercé leur talent et multiplié leurs travaux.

» Quoique, en effet, les œuvres des hétérodoxes, sagement utilisées, puissent parfois aider l'interprète catholique, cependant il importe à celui-ci de se souvenir que le sens des Saintes Lettres ne se trouve nulle part dans toute sa pureté en dehors de l'Eglise ; et ne peut être donné par ceux qui, privés de la vraie foi, ne parviennent pas jusqu'à la moelle des Ecritures, mais en rongent seulement l'écorce. »

Hélas ! ni ces prétentions ni ces procédés ne sont choses absolument nouvelles. L'esprit humain est trop aifide de liberté et d'émancipation pour n'avoir pas cherché à secouer plus d'une fois la tutelle, pourtant si sage et si douce, de TÉglise. De son temps, Bossu^t

(voyait déjà se produire les abus d'une critique indépendante. On peut ne pas souscrire à tous ses jugements, lorsqu'il se jeta dans la lutte ^ur défendre

rÉcriture et la Tradition, sapées par le marteau d'une exégèse plus ou moins rationaliste. Mais qui ne comprend l'indignation du grand évêque, lorsqu'il parle de celui qui menait alors la campagne et que certains exégètes de nos jours, non contents de recueillir les parties Traimtot scientifiques et saines de son œuvre, osent revendiquer comme leur initiateur et leur patron (i)?

« Il faut y regarder de près, écrivait-il, je trouve presque partout des erreurs, des vérités affaiblies, des commentaires mauvais mis à la place du texte, et enfin - les pensées des hommes au lieu des pensées de Dieu ; un mépris étonnant des locutions consacrées par Tusage de TEglise, et enfin de tels obscurcissements qu'on ne peut les dissimuler sans prévarication. Aucune des fautes de cette nature ne peut passer pour peu importante puisqu'il s'agit de l'Evangile qui ne doit perdre ni un iota ni un de ses traits (2). »

« Qu'il étale, disait-il ailleurs, qu'il étale tant qu'il lui plaira sa vaine science et qu'il fasse valoir sa critique, il ne s'excusera jamais, je ne dirai- pas d'avoir ignoré, avec tout son grec et son hébreu, les éléments delà théologie, mais je dirai d'avoir renversé les fondements de la foi, et avec le caractère de prêtre d'avoir ' . fait le personnage d\in ennemi de TÉglise... (3) J

» S'il n y avait que les hérétiques qui s'élevassent contre une autorité si sainte, comme on connaît leur erreur, la séduction serait moins à craindre ; mais lorsque des catholiques et des prêtres, des prêtres, dis-je,

(1) C'est sans doute en souvenir de Richard Simon, le grand ancêtre, que M. Loisy, entre autres pseudonymes, a pris parfois celui de Jacques

" Simon.

(2) Lettre à M. de Malézieu, chancelier de Dombes, 19 mai 1702.

(3) Défensç de la Tradition et des SS. Pères, 1. I, ch. viii.

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