‹ L'exercice de la médecine et le charlatanismeChapitre 101 sur 164 · Emploi des anesthésiques · texte numérisé non relu

Emploi des anesthésiques

Dans mon cours de 189G, je vous ai longuement parlé de l’asphyxie par les agents anesthésiques; je n’y insisterai donc pas cette année ; je me contenterai de préciser les quelques points dans lesquels la responsabilité du médecin est particulièrement en jeu.

a. CuLOROFORME (1). — Je vous rappellerai en peu de mots l’état de la question.

La fréquence des cas de mort est fort variable, sui^ant les statistiques que l’on consulte. D’après celle de Duret, portant sur 241 cas de mort, et celle de Rappeler, portant sur 300 cas, la moyenne des morts serait de 1 pour 2 300 anesthésies. Ce chiffre me semble beaucoup trop élevé et les statistiques de Baudens, médecin en chef de 1 armée de Crimée, et celle recueillie, en Amérique, au cours de la guerre de Sécession, qui donnent 1 mort, l’une pour 10000 et l’autre pour 11300 chloroformisations, me semblent beaucoup se rapprocher de la vérité.

Le moment de Ici moi l est variable, et Rottenstein, sur 101 cas, cite 43 morts produites avant l anesthésie complète, et 47 survenues au cours de l’opération; dans 11 cas, le moment de la mort est inconnu (2).

Le méccinisme de Ici mort ne nous intéresse pas au point de vue de la responsabilité; je vous rappellerai seulement qu’on a incriminé un spasme laryngé survenant au moment de la première inhalation; la plus ou moins grande pureté du chloroforme; la dose, qui cependant ne semble avoir aucune action, attendu que les cas de mort les plus nombreux surviennent à l’occasion de petites opérations, ne nécessitant (^ue l’emploi d’une faible (juan tité d anesthésique.

Les expériences physiologiques de Cl. Bernard, Dastre,

(1) P. Brouardel, Des asphyxies par les gaz, les vapeurs et les anes-

//te'sioî/es. Paris, 180G, p. 163. • , r,

(2) Rottenstein, Traité d’anesthésie cinrurgica.e. I ans, 1880, p. 3<3.

EMl’J.Ül DES ANESTHÉSIQUES.

Hottenslein, nous ont appris que la mort survenait par syncope bulbaire initiale ou tardive; Brown-Séquard rapporte cette syncope à un phénomène d’inhibition.

Vous savez que les constatations anatomo-pathologiques que l’on est appelé à faire dans les expertises médicolégales donnent les résultats les plus variables; j’ai été commis vingt et une fois pour faire des autopsies de cette nature, et les résultats sont loin d’être constants. Parfois, on trouve un peu de congestion pulmonaire, de petits foyers d’apoplexie autour des alvéoles, un peu de spume dans les bronches; le cerveau, le cœur, les reins ne fournissent aucune indication.

A propos des reins, je vous signalerai le fait suivant remarqué par le professeur Terrier. Huit fois sur dix, on constate, à la suite de la chloroformisation, la présence d'albumine dans les urines. Quelques auteurs, se basant sur ces constatations, ont prétendu que le médecin ne devait donner cet anesthésique que s’il n’existait aucune lésion rénale. Il est certain, Messieuis, que l’élimination du chloroforme par les reins cause, sur ces organes, une certaine irritation qui se manifeste par la présence d’une albuminurie passagère.

Je fus consulté pour un cas de ce genre survenu en province; je répondis au juge d’instruction que la présence permanente d’albumine dans les urines ne devait pas être considérée comme une contre-indication à la chloroformisation, et je citai un passage de la Clinique de Trousseau, dans lequel il préconise les inhalations de chloroforme comme traitement de l’éclampsie puerpérale (1).

Voyons maintenant comment l’emploi des anesthésiques peut engager la responsahilité des médecins.

La première question que vous posera le magistrat est la suivante : La personne décédée pouvait-elle être endormie sans le consentement d une autre personne ?

(1) Trousseau, Clinique médicale de l' Hôtel-Dieu de Paris, 1868, t II p. I9i.

372 la responsabilité du médecin.

Ainsi que je vous l’ai dit, quand il s’agit d’un enfant ou d’une leninTe mariée, vous deve/,, avant toute autre chose, obtenir le consentement des parents ou du mari. Il y a quelques années, un chirurgien des hôpitaux endormit un enfant âgé de onze ou douze ans, pour lui pratiquer un redressement de la jambe; l’enfant mourut au cours de l’opération et les parents demandèrent une indemnité, parce que l’anesthésie avait été pratiquée sans leur consentement. L’enquête démontra que le chirurgien avait écrit aux parents la veille, pour les prévenir de l’intervention qui devait être tentée, et que ceux-ci n’avaient donné aucune réponse. Dans ces conditions, l affaire n eut pas de suite.

Dans un autre cas, deux médecins, dont l’un était à l’époque chef de clinique de la Faculté de Paris, endormiient une femme pour opérer la réduction d une luxation du pied. La femme mourut avant le commencement de l’opération. Aussitôt après, son mari intenta une action en responsabilité civile aux deux médecins, sous prétexte que son autorisation n’avait pas été demandée. Heureusement qu avant de l’endormir, les chirurgiens avaient interrogé cette femme devant une de ses amies, pour s’enquérir si elle était mariée: elle avait répondu qu’elle était divorcée. Or, le divorce n’avait pas encore été prononcé, mais les deux époux étaient séparés depuis plus de cinq ans, et la femme, depuis cette époque, menait une vie extrêmement libre aux alentours du faubourg Montmartre, sans que jamais son mari se fût inquiété de sa conduite. Le tribunal débouta le mari de sa demande.

La seconde question qui vous sera posée est la suivante : M. X... avait-il le droit d'administrer le chloroforme?

Autrefois, on s’occupa beaucoup de savoir si 1 on de\ait considérer l’anesthésie comme une grande opération et si elle devait, par définition même, être interdite aux otficiers de santé. Les limites imposées aux officiers de santé sont supprimées, la question n’a plus sa raison dêtre; je n insisterai donc pas.

EMPLOI DES ANESTHESIQUES.

Le point sur lequel j’appelle votre attention est le suivant : Un interne des hôpitaux a-t-il le droit d adminhti ei un anesthésique?

Vous savez que l’article 6 du titre IV de la loi de 1892 est ainsi conçu :

0, Les internes des hôpitaux et hospices français, nommés au concours et munis de douze inscriptions, et les étudiants en médecine dont la scolarité est terminée, peuvent être autorisés à exercer la médecine pendant une épidémie ou à titre de remplaçants de docteurs en médecine ou d’ofiiciers de santé.

r.ette autorisation, délivrée par le préfet du département, est limitée à trois mois; elle est renouvelable dans les mêmes conditions.

Cet article a été introduit dans la loi, d une part, afin de permettre à un certain nombre de jeunes praticiens d exercer en temps d’épidémie; d’autre part, pour soustraire les internes des hôpitaux à une responsabilité qu’ils ne doivent pas encourir.

A Paris, le Préfet de la Seine appose tous les trois mois sa signature au bas de la liste des internes des hôpitaux munis de douze inscriptions, de façon qu’ils aient, légalement, le droit de donner le chloroforme.

En 1894, dans le service du Polaillon, un malade, atteint de synovite fongueuse du dos de la main, fut endormi par un interne et mourut avant le commencement de l’opération. La veuve intenta des poursuites contre le D*' Polaillon et contre l’interne qui avait pratiqué l’anesthésie, bien que n’étant pas muni du titre de docteur. Le chirurgien en chef, appelé chezle juge d’instruction, lui exposa que l’administration du chloroforme parles internes estd’un usage constant, et que l’état de leurs études médicales offre des garanties suffisantes pour légitimer cette pratique; l’afl'aire se termina par un non-lieu. La veuve se retourna alors contre l'Administration de l’Assistance publique. Celle-ci a fait plaider qu’elle n’était pour rien dans les actes des médecins et des chirurgiens de son administration, parce quelle

LA RESPONSABILITE DU MEDECIN

ne les choisissait pas ; qu’ils étaient nommés au concours et institués par le Ministre de l’intérieur, en dehors même de son intervention. M. AYaldeck-llousseau a fait triompher cette thèse; la veuve fut déboutée de sa demande et condamnée aux frais.

Un accident semblable se produisit dans le service du D" Quénu. Yous savez comment est organisé le service de M. Quénu; il est divisé en deux parties distinctes, non pas seulement comme salles de blessés et salles d'opération, mais encore comme personnel : internes, externes, stagiaires, infirmiers et infirmières. Les uns ne donnent leurs soins qu’aux malades non suppurants; les autres ne touchent qu’aux suppurants. M. Quénu se réserve la partie consacrée aux non suppurants, et, après avoir examiné les malades de l’autre section, charge des interventions nécessaires l’interne alïecté aux suppurants. Quand l’opération à pratiquer sur l’un de ces malades présente des difficultés spéciales, il la fait lui-même, mais ensuite il s’interdit pendant quarante-huit heures toute intervention auprès des non-suppurants.

Au mois de décembre 1896, une malade, âgée de vingttrois ans, entra dans le service du D'' Quénu, dans la section des suppurants. Elle était atteinte d’un abcès du sein droit, ayant amené la formation de trajets fistuleux, dont l’un s’étendait jusque dans l’aisselle et mesurait 12 à 13 centimètres de longueur. L’interne fut chargé d’opérer la malade ; dès la première inspiration de chloroforme, elle eut une syncope et mourut. On chercha en vain à la rappeler à la vie en employant les méthodes en usage dans ce cas : la respiration artificielle, les piqûres d’éther et de caféine, la * faradisation du nerf phrénique, les tractions rythmées de la langue, les inhalations d’oxygène, et enfin la trachéotomie, pratiquée pour insuffler de l'oxygène dans les bronches. Tout fut inutile. Des poursuites furent engagées et je fus commis.

Yoici, après avoir pratiqué l’autopsie, dans quel sens je répondis aux questions qui m’étaient posées.

EMl’LOl DES ANESTIII:;S1QUES.

L’opération devait être pratiquée avec l’aide de l’anesthésie, car il eût été inhumain et dangereux de la tenter sans le secours du chloroforme ou de tout autre agent anesthésique. L’état de digestion des aliments qui avaient été pris plus d’une heure auparavant n’était pas une contre-indication ; je reviendrai sur ce point dans un instant.

J’insistai particulièrement sur ce fait que l’interne, qui était en troisième année d’internat, qui avait passé tous ses examens de doctorat, et auquel il ne restait plus qu’à soutenir sa thèse pour avoir le titre de docteur, l’aurait passée depuis au moins un an si le titre de docteur ne l’avait obligé à donner sa démission d’interne; de sorte que si, par le concours^ il n’avait pas obtenu le titre d’interne, il aurait pu être docteur au moment de l’accident, et aurait eu le droit incontesté de faire une opération, en employant tel anesthésique qui lui eût semblé utile.

J’ajoutai que l’administration du chloroforme par l’interne a pour justification une longue tradition, et que Gosselin et Velpeau recommandaient à leurs internes d’endormir, aussitôt après leur entrée à l’hôpital, les malades atteints de luxation et de la réduire de suite, par crainte de voir se produire, si on attendait l’arrivée du chirurgien, une contracture musculaire intense qui aurait pu créer un sérieux obstacle à la réduction.

Enfin, je dis que, pour ma part, si je devais me faire endormir, j’aimerais infiniment mieux être chloroformisé par un interne, ayant l’habitude d’administrer le chloroforme, que par un de nos confrères qui n’aurait plus manié cet agent anesthésique depuis de longues années.

Aucune faute ne pouvant être reprochée à l’interne, le juge d’instruction rendit une ordonnance de non-lieu.

Si vous êtes commis pour faire une expertise à la suite d’un cas de mort survenu au cours de la chloroformisation, vous devrez vous attendre à voir le juge d’instruction vous demander spécialement s'il n’y avait pas de contre-indication à l'emploi du chloroforme. Je vais vous énumérer brièvement

LA RESPON'SAUILITÉ DU MÉDECIN.

les diverses conlre-indications que nous signalent les auteurs, et je n’insisterai que sur deux points sur lesquels l’opinion publique est intransigeante, à tort, je le crois.

l.a cachexienesi pas une contre-indication formelle, mais il faut agir avec la plus grande prudence, les malades afïaiblis étant prédisposés aux syncopes. Je vous ai cité, en 1895, deux cas de ce genre; je n’y reviendrai pas (1).

Si l’on considérait l'alcoolisme comme incompatible avec l’anesthésie, il serait bien souvent interdit, vous avez pu vous en rendre compte, de chloroformiser les malades qui composent la clientèle hospitalière. La période d’agitation est violente, il y a des difficultés, mais pas de contre-indication.

La grossesse n’est pas non plus une contre-indication, et vous savez que, maintenant, on emploie le chloroforme d’une façon courante au cours des accouchements présentant quelque difficulté.

A propos de l'âge ^ je ne puis vous donner une règle précise. Les enfants s’endorment avec la plus grande facilité. Les vieillards ne semblent pas présenter une susceptibilité exceptionnelle.

Le D'' Lacassagne (de Lyon) conseille de ne pas endormir les bègues] il a rapporté deux cas de morts.

Les deux contre-indications que l’on considère comme formelles dans le public, et certains médecins partagent cette opinion, sont les maladies du cœur et l’état de plénitude de l’estomac.

Doii-on endormir un malade atleini d'une a/feetion cardiaque? Messieurs, dans les vingt et une autopsies que j’ai pratiquées, à la suite de morts survenues au cours de la chloroformisation, je n’ai jamais constaté de lésions valvulaires du cœur; mais si j’en avais trouvé, je puis vous assurer que dans mon rapport je n’aurais pas considéré la présence d’une telle lésion comme une contre-indication absolue. Ëvidem-

(1) r*. Brouardel, Asphyxie par les gazoles vapeurs el les agents anesthe.sigues. Paris, 1890, p. 179.

EMl'LOI DES ANESTIlÉSlQUlîS.

menl, dans ce cas, il faut s’efforcer autant que possible de ne pas donner de chloroforme, mais en cas d urgence vous no devez pas hésiter à vous en servir.

Cependant, bien que vous puissiez vous abriter sur l’autorité incontestable de maîtres tels que Velpeau, Gosselin et Richet, je vous conseille de prendre certaines précautions ; lorsque vous constaterez une lésion valvulaire, chez un malade que vous vous proposez d’endormir, il vous faudrd demander l'avis d’un ou deux de vos confrères et rédiger une consultation écrite, dans laquelle vous noterez l’existence de la lésion, et vous indiquerez les raisons pour lesquelles vous êtes d'avis de pratiquer néanmoins l’anesthésie (1).

Quelle est l'influence de la digestion au cours de l'anesthésie?

Dans toutes les autopsies que j’ai pratiquées, sauf celle qui suivit le cas d’intoxication survenu dans le service de M. O^^énu, et dans toutes les relations d’autopsies que j’ai pu relever dans les journaux ou les recueils médicaux, l’estomac était vide.

Les auteurs qui ont spécialement étudié les indications et contre-indications du chloroforme n’ont pas rangé parmi celles-ci l’état de réplétion de l’estomac (2).

Le D’’ Rottenstein écrivait en 1880 :

« État de L'estomac. — La réplétion de l’estomac est considérée, par quelques chirurgiens, comme une contreindication formelle à l’emploi des anesthésiques. Nous pensons qu’il y a là une exagération et des craintes non fondées. Il est évident qu’il est préférable, lorsque cela est possible, d’aneslhésier un sujet à jeun; mais nous sommes convaincus qu’en agissant autrement on ne s’expose à aucun accident sérieux (3). »

(1) I‘. Broaai’del, Asphyxie par les gaz, les vapeurs et les agents anesthésiques, 18ÜG, obs. 41, p. 8G0.

(2) Dastre, Les anesthésiques, 1890. — Duret, Les contre-inclicalions à V anesthésie chirurgicale, 1880.

(^3) Rottenstein, Traité d'anesthésie chirurgicale, 1880, p. 215.

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

Cette question a été bien étudiée en Angleterre: une Commission de chirurgiens composée de Edwards Lawrie, T. Lauder Brunton, G. Bomford, Rustomji D. llakim,a voulu résoudre cette question par la méthode expérimentale. Voici les résultats fournis par une série de 430 expériences faites sur 3o4 chiens et 70 cobayes (1) :

1° Ils n’ont observé aucune différence dans la marche et les effets de la chloroformisation, alors que ces animaux étaient à jeun, ou qu’ils étaient endormis à des intervalles variables après le repas. Ils n’ont observé aucune différence quand le repas était constitué de farineux, de viande, de bouillon Liebig, ni lorsqu’ils y avaient joint du café, des spiritueux, etc. ;

2° Ils n’ont pu découvrir de différence dans les effets du chloroforme suivant la méthode de l’administration, ni les procédés de préparation des animaux avant l’administration des anesthésiques;

3° Dans la majorité des cas qui se sont terminés par la mort, le cœur a cessé de battre une ou deux minutes après la cessation de la respiration.

Je puis ajouter que, lorsque j’étais interne du professeur Gosselin, tous les blessés atteints de fracture ou de luxations, qu’ils fussent ivres, qu’ils eussent mangé ou non, étaient immédiatement soumis à la chloroformisation, pour faciliter les opérations de réduction.

Je pense donc que l’état de digestion n’a pas d’influence sur la marche de la chloroformisation.

Enfin, Messieurs, il est une dernière question qui a une grande importance pour des magistrats, et qui vous sera toujours posée si vous êtes commis : JJopéral'ion nécessitait-elle l’emploi d'un anesihésique ?

Les magistrats sont assez tolérants si la mort est survenue au cours d’une grande opération; au contraire, ils se montrent sévères, si l’anesthésie a été pratiquée en vue

(I) The Lancet, 1890, t. I, p. 1»9.

EMPLOI DES ANESTUÉSIQUES. ^

d’une opéralion bénigne, et en particulier pour l extraction d’une dent.

Il l'audra bien marquer, dans votre rapport, qu’iV n existe aucune relation entre la gravité de ^opération et les chances de mort, llottenstein rapporte -49 observations de mort par le chloroforme. Elles se décomposent ainsi :

Grandes opérations, amputations, etc 20 cas.

Luxations de l’épaule 17 —

Luxations d’autres articulations 4 —

Opérations portant sur les yeux 12 —

— les dents G —

De l’examen de ces chiffres, nous pouvons tirer quelques conclusions. En premier lieu, vous remarquerez que les opérations portant sur les yeux ou les dents ont occasionné 18 morts, soit presque autant que les grandes opérations. Cela tient, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, à ce que le plus souvent les dentistes et les oculistes ont le grand tort d’endormir le malade sans le faire étendre sur un lit; la position assise semble favoriser la syncope.

En revanche, vous remarquerez qu’on ne signale aucune mort au cours des chloroformisations pratiquées pendant l’accouchement; cela tiendrait, d’après certains auteurs dont je partage du reste l’opinion, à ce que dans ces cas l’anesthésie est toujours pratiquée dans le décubitus dorsal.

Le second point sur lequel j’appelle votre attention, c’est la fréquence de la mort au cours de la chloroformisation pratiquée pour la réduction des luxations de l’épaule. Doit-on attribuer, dans tous les cas, la mort au chloroforme? Je ne le crois pas. Avant la découverte de l’anesthésie, Lisfranc avait déjà signalé la fréquence de la mort subite pendant les tentatives de réduction des luxations de l’articulation scapulo-humérale ; on avait cherché à l’expliquer par des lésions du plexus brachial, mais sans arriver à une démonstration.

Enfin, vous devez signaler dans votre rapport que la mort subite peut se produire avant qu’une opération soit com-

LA RESrONSABILlïÉ DU MÉDECIN.

ineiicée ou au moment même où l’intervenlion va se produire. Vous rapporterez les cas suivants. Desault, avant le début de l’opération, trace du doigt la ligne où il portera le bistouri, et la malade succombe. Simpson brise accidentellement son flacon de chloroforme, il ne peut pratiquer l’anesthésie ; le malade meurt subitement au moment de l’incision de la peau. Verneuil, sans pratiquer l’anesthésie, écarte les lèvres d’un abcès du cou, le malade meurt. Cazeneuve (de Bordeaux) se prépare à pratiquer une amputation; en donnant des instructions à son aide, il place devant le visage de son malade une compresse sans chloroforme; le malade succombe. Enfin MM. Routier et Legroux sont appelés auprès d’une malade atteinte de fracture de la cuisse; ils se présentent chez elle, entrent dans sa chambre, la rassurent et la quittent pour préparer les appareils dans la pièce voisine; pendant leur absence, la malade meurt subitement.

11 est bien certain que, dans tous ces cas, si l’anesthésie avait été commencée, on aurait attribué au chloroforme des morts dont il n’était pas responsable.

Messieurs, avant de terminer cette question si intéressante de la chloroformisation, permettez-moi de vous donner quelques conseils qui pourront vous servir au cours de votre pratique médicale.

Tout d’abord, n’endormez jamais un malade sans l’avoir fait coucher et sans lui avoir fait retirer les vêtements qui peuvent occasionner une gêne quelconque de la respiration.

En second lieu, n’endormez pas seul; les magistrats s’inquiètent beaucoup de ce point. Il arrive fréquemment que des femmes endormies dans ces conditions ont, au moment de la période d'excitation, des rêves érotiques dont elles gardent le souvenir au réveil; elles vont aussitôt déposer une plainte chez le commissaire de police ([ui, devant les affirmations de cette femme, dont la bonne toi peut être absolue, ouvre une enquête et peut procéder à une arrestation. Doux fois, je fus commis dans des cas de ce

emploi des anesthésiques.

genre, une fois pour un docteur, l’autre fois pour un dentiste. Pour convaincre le juge d’instruction de 1 innocence des prévenus, je dus le faire assister, dans le service de M. Verneuil, aune série de chloroformisations; un non-lieu s’ensuivit, mais les praticiens accusés avaient été arrêles, et vous concevez quelle atteinte avait été portée à leur

réputation.

Ne chloroformisez jamais seul, mais autant que possible écartez le mari. Il peut arriver qu’au cours du sommeil, sous l’influence de sensations voluptueuses, la malade prononce un prénom qui n’est pas celui du mari, ce qui place les époux dans une situation difficile et peut amener ultérieurement des troubles dans la tranquillité du ménage.

En dernier lieu, je vous recommande, si par malheur il vous arrive un accident, de conserver tout votre sangfroid. Je puis invoquer la parole de Pajot, qui, conseillant le sang-froid aux accoucheurs, quoi qu il arrive, leur disait .

« Je gage que dans un accouchement je tue la mère, je tue l’enfant et qu’ensuite toute la famille sera k mes genoux pour me remercier. »

Le médecin qui s’émotionne semble laisser croire a la famille qu’il n’est pas sûr de lui, qu’il a commis une faute. En 1853, un jeune médecin, médaille d’or des hôpitaux, endormit, assis dans un fauteuil, un malade auquel il devait enlever une loupe de la joue. Le malade mourut. Le médecin perdit la tête et, laissant son aide avec le cadavre, se sauva en criant à la famille réunie dans une pièce voisine, poui attendre le résultat de l’intervention : « Tout va bien! » L’aide, qui n’était pas docteur, fut bien obligé d’avouer que la chloroformisation avait occasionné la mort. Des poursuites furent engagées, et les deux opérateurs furent condamnés à 50 francs d’amende. L’affaire vint devant la Cour d’appel, et les médecins furent acquittés. Velpeau, auquel on avait demandé son avis, prononça devant les magistiats les mémorables paroles suivantes ; je vous les cite textuellement, car elles ont fait époque dans l’iiistoire de 1 anesthé-

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

sie et sont une véritable sauvegarde pour le médecin :

« Vous tenez entre vos mains l’avenir de la chirurgie, dit-il aux magistrats; la question intéresse le public plus que le médecin. Si vous condamnez le chirurgien qui a employé le chloroforme, aucun de nous ne consentira à remployer désormais; aucun médecin, s’il sait qu’à la suite d un accident impossible à prévoir, il encourt une responsabilité, ne voudra plus l’administrer. C’est à vous de maintenir 1 abolition de la douleur ou de la réinventer. »

b. ÉTUER. — Je vous dirai peu de mots de cet anesthésique, qui est spécialement préconisé par l'école de Lyon (1 ) . M. Gurlt a publié une statistique d’après laquelle on ne compterait qu’une mort sur 13 000 éthérisations, alors qu’elle indique une mort sur 2 000 chloroformisations (2). Je vous ai dit que cette proportion de mortalité me semble bien supérieure à la vérité, et que les statistiques de la guerre de Crimée et de la guerre de Sécession, qui indiquent une mort pour 10000 ou 11300 chloroformisations me semblent plus exactes. \ous voyez donc que l'es risques courus dans les deux cas sont sensiblement les mêmes, et que, si lether donne d’aussi bons résultats que le chloroforme, rien n’indique qu’il doive lui être préféré.

A mon avds, il est une raison qui doit porter les chirurgiens à ne pas employer l’éther; en effet ce corps, très volatil et très inflammable, occasionne de graves accidents, même si aucune lumière ne se trouve dans la piece où on le manipule, les vapeurs pouvant traverser plusieurs pièces avant de s’enflammer à une lampe ou à un fourneau (3).

c. pRoro.WDE D AZOTE. — Cet agent anesthésique a l’avantage d endoimii vite et de maintenir très peu de temps le patient sous son influence.

On a longtemps prétendu qu’il était absolument inoffensif.

(1) Voy. Julliard, Revue medicale delà Suisse romane^ 1891, p. 81, et

Vallas, Revue de chirurgie, 1893, p. 2*9. ’

(2) Rullelin de la Soc. de chirurgie de Paris, 189.'), t. XXI, p. 375.

(3j P. Brouarciel, Les explosifs et les explosions , 1898. p. 58.

EMl'LOI DES ANESTUÉSIQUES.

En 1875, Maurice l’errin (l) cila cinq

cas de mort, quatre s’é-

tant produits à l’étranger et un en France. M . Magitot en rapporta trois nouveaux survenus en Angleterre. Depuis, deux autres cas se sont produits en Angleterre, et personnellement

j’ai été commis deux fois dans des affaires de ce genre ("2).

Je vous rappellerai seulement que son emploi est fort délicat, et que les personnes qui sont endormies à l’aide de ce gaz prennent l’aspect cadavérique.

Dans une expérience d’insensibilisation par ce gaz qui fut faite devant moi par le dentiste Ducliesne, j’eus absolument l’impression que le patient allait succomber.

Je ne sais quel point de repère guide les personnes qui emploient cet anesthésique, pour reconnaître le moment où il faut en arrêter l’administration ; je vous rapporterai seulement les paroles de Duchesne, qui disait: « 11 faut réveiller le patient avant la période de cadavérisation. » Ce qui me semble justement fort düficile, c’est de délimiter exactement le début de cette période, et de ne pas le dépasser.

Page 1