‹ L'exercice de la médecine et le charlatanismeChapitre 103 sur 164 · EMPLOI DES ANESTHÉSIQUES · texte numérisé non relu

EMPLOI DES ANESTHÉSIQUES

Le 20 juillet 1879, je fus commis par le Président des assises de la Seine-Inférieure pour examiner le rapport de MM. les docteurs Levesque, Thierry et Cauchois, concernant une affaire de viol imputé à un dentiste du nom de Lévy. L’affaire se présentait dans des conditions vraiment extraordinaires : vous pourrez en juger par un rapide exposé des faits.

Pendant le cours de l’année 1879, un dentiste nommé Lévy vint à plusieurs reprises exercer sa profession à Rouen. C’était un fort bel homme ; il descendait dans l’un des plus grands hôtels de la ville et sa venue était annoncée par des affiches, des prospectus et des insertions dans les journaux de la localité.

Attirés par ces réclames, les époux B..., dont la fille souffrait des dents depuis plusieurs mois, se décidèrent à la faire soigner par ce dentiste, que l’on disait plus habile que ses confrères de la ville.

Le 27 février, la dame B... se présenta, accompagnée de sa fille âgée de vingt ans, à l’hôtel d’Angleterre ; Lévy lui posa une série de questions sur sa santé générale, sur sa conduite habituelle, disant que, pour la sûreté de son traitement, il lui importait de savoir si elle était vierge ; pour s’en assurer, il la visita. Ce singulier dentiste conclut que la malade était anémique et qu’il fallait, d’après les expressions mêmes rapportées par la mère, amener une réaction du sang par les organes génitaux.

La chambre dans laquelle avait lieu la consultation avait 7 mètres de longueur et A ou 3 de largeur; elle était éclairée par une fenêtre placée à l’une des extrémités de la pièce , en face se trouvait le fauteuil de l’opérateur et, à la paroi opposée, la cheminée.

Lévy pria la mère de s asseoir près de la cheminée, puis fit placer la jeune fille sur le fauteuil, dont il avait au préalable rabattu le dossier. Il lui recommanda de relever sa lèvre supérieure vers ses narines et de l’y maintenir à laide du doigt. Au bout de quelques minutes, elle sentit P. Buouardel. — Exercice de la méd. 2o

LA LKSPONSABILITÉ DU MÉDECIN

qu’elle perdail connaissance. Les séances se succédèrent et la jeune fdle n’apprit les actes auxquels Lévy s’était livré que parce qu’elle se trouva enceinte. Une plainte fut déposée et l’on crut cj;ue la jeune fille avait été endormie à l’aide d’un anesthésique.

Les experts démontrèrent qu’aucun anesthésique n’était capable de provoquer ainsi le sommeil sans agitation, et sans qu’ensuite la malade ait eu la conscience d’avoir été endormie. Au cours de l’examen, ils s’aperçurent que la jeune hile présentait des stigmates d’hystérie. C’est dans ces conditions que je fus commis.

Il est certain qu’en lisant ce récit, la première idée est de songer à la simulation, et vous savez que les hystériques sont passés maîtres en cette matière; cependant le doute n’était pas permis sur la réalité des actes commis, car l’inculpé, lors de la première confrontation dans le cabinet du jugé d’instruction, avait fait cet aveu étonnant; « Oui, vous étiez pure, vous étiez vierge, vous avez cru dans votre naïveté que ce que je faisais était nécessaire au traitement et vous n’avez pas résisté. A cette heure, sauvez-moi ; ayez pitié de ma femme et de mes enfants; de grâce, dites que je ne vous ai pas violée, dites que je ne vous ai pas endormie ; je vous donnerai tout ce que je possède. » Le doute n’était pas permis ; restait à savoir si la jeune fille avait été consentante, ainsi que l’affirmait l’inculpé.

J’examinai la jeune fille etjepusme convaincre qu’elle présentait des symptômes évidents d’hystérie; j’essayai de l’endormir en lui fermant les paupières. Presque aussitôt, je sentis les globes oculaires agités de mouvements convulsifs, portés en haut et en dedans en strabisme convergent. La tête se renversa sur le dos du fauteuil, les bras tombèrent le long du corps ; en moins d’une minute, elle était endormie. Une légère secousse suîfit à la réveiller. Cette épreuve, répétée deux fois, donna des résultats identiques.

Voyons comment les choses ont pu se passer. Je vous ai

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