‹ L'exercice de la médecine et le charlatanismeChapitre 42 sur 164 · Ordonnances et signatures illisibles · texte numérisé non relu

Ordonnances et signatures illisibles

11 arrive trop souvent que les ordonnances des médecins et leur signature sont illisibles j cela est connu de tout le monde, se dit couramment dans la conversation et a même été Fobjet d’une scène fort amusante, dans un vaudeville joué il y a quelques années. On racontait que le médecin de service d’un tliéatre ayant donne son fauteuil à l’un de ses amis, étranger aux choses de la médecine, celui-ci avait été appelé par hasard, au cours de la représentation, à donner des soins à une jeune dame indisposée. Ne sachant que faire, après l’avoir délacée, il griffonna une ordonnance, écrivant sur le papier des mots sans suite, et apposant au bas de sa prescription une signature illisible. Le pharmacien remit à l’employé du théâtre envoyé à son officine une potion qui fit le plus grand hien à la malade.

Ceci est fort bien dans une pièce de comédie, mais il n’en va pas de même dans la réalité. En premier lieu, le pharmacien ne doit pas, d’après l’article 5 de la loi de 1816, exécuter une ordonnance dont la signature est illisible. 11 est assurément fort difficile au pharmacien d’établir l’identité d'une signature, car il ne lui est guère possible de connaître le parafe de tous les médecins exerçant dans une ville d’une certaine importance ; déplus, la similitude des noms peut être un obstacle auquel il n’est guère aisé de remédier. A Paris, par exemple, il y a un grand nombre de médecins portant les noms de Martin et de Fournier. Le pharmacien ne peut, à coup sur, les connaître tous.

Une autre difficulté se présente; il est arrivé fréquemment, comme le disait M. Yvon à la Société de médecine légale, qu’une bonne sonne la nuit à la porte de la pharmacie pour faire exécuter une ordonnance urgente, prescrite par le médecin appelé auprès d’une personne grave-

ment malade. La signature est illisible, le pharmacien demande à l’exprès le nom du docteur qui a signé; généralement il lui répond ; « C’est le médecin de Monsieur, j’ignore son nom. » Que doit-il faire? Il risque fort, si pour établir une enquête, il tarde à délivrer le médicament, d’être cause d’un accident ; d’autre part, il ne doit pas, légalement, exécuter l’ordonnance. Le plus souvent, si l’ordonnance est bien formulée, il remet le médicament demandé.

Je vous assure. Messieurs, que les médecins ont le plus grand tort de ne pas mieux soigner leur écriture ; je ne veux pas dire qu’il faut que l’ordonnance soit calligraphiée, je demande seulement qu’elle soit écrite d'une façon claire et lisible. Combien de fois ii’arrive-t-il pas que des personnes étrangères à la médecine, soit des charlatans, soit des morpliinomanes, usent de la signature illisible pour se faire délivrer des médicaments pour lesquels l’ordonnance mé- <licale est nécessaire !

Quel remède peut-on apporter à cet état de choses? On a proposé d’obliger le médecin à n’écrire ses ordonnances que sur du papier à en-téte, portant le nom et l’adresse de celui <\u\ les a formulées. Celte solution est presque inapplicable. Le médecin devrait emporter chez ses clients ses feuilles d’ordonnance ; s’il en manquait au cours de ses visites, il serait obligé de revenir voir son client, ou de le prier de faire prendre l’ordonnance chez lui; vous avouerez que cela n’est guère pratique.

Cette idée fut dernièi-ement reprise, et j’ose le dire, d’une façon malheureuse, par un médecin, qui était frappé, à juste titre, de la manière vexatoire dont est perçu l’impôt de la patente des médecins; il a proposé que le praticien soit tenu d’écrire son ordonnance sur un papier timbré spécial, de sorte qu’il serait imposé au prorata du nombre d’ordonnances qu’il aurait faites. Quand il a eu cette idée, ce médecin n’a assurément pas songé que ce ne sont pas les médecins qui bénéficient le plus de leur profession, qui écrivent le plus grand nombre d’ordonnances. Je suis

ORDONNANCES I N O M l’ L È T E S .

bien certain que tel de nos grands médecins ou cliirurgiens ne formule pas six ordonnances par jour, et, cependant, il touchera au bout de l’année, un chitire d honoraires inliniment supérieur à celui du petit médecin d un quartier excentrique, qui, pour vivre, aura été obligé de rédiger chaque jour quinze ou vingt ordonnances. 11 faut, en outre, compter avec les mauvais payeurs et avec ceux qui sont trop pauvres pour payer. Non seulement le médecin ne sera pas rémunéré de son dérangement, mais encore il aura été obligé de laisser chez son client insolvable une ou plusieurs ordonnances, dont il aura acquitté

le timbre.

Je pense que ce remède serait encore pire que le mal; aussi, je crois que le mieux, pour nous, est de ne pas demander ce timbrage des ordonnances, qui aurait de grandes chances d’être un impôt ajouté à celui que nous payons.

La seule solution, à mon avis, est de bien recommander aux médecins d’écrire leurs ordonnances d’une façon correcte et lisible, en insistant sur ce point que l’écriture illisible ne peut servir qu’à permettre à l’exercice illégal de la médecine d’être pratiqué avec la plus grande facilité et sans aucun risque.

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