Médications nouvelles
Je ne saurais trop vous recommander. Messieurs, devons méfier des médications nouvelles, dont la mise en pratique trop récente n’a pas permis d’étudier les effets dans les diverses circonstances qui peuvent se présenter à vous.
N’oubliez pas que les plus grands médecins ont été, à l’occasion de l’emploi de médications nouvelles, exposés à de cruels mécomptes. Je ne vous citerai que le grand Laënnec, qui fut poursuivi pour homicide par imprudence, à la suite de la mort d’un de ses clients, qui avait succombé
M I • n I C A T 1 0 N s NOUVELLES.
à la suite de l’absorption de tartre stibié, alors que l’on préconisait la méthode rusorienne dans le traitement de la pneumonie. Laënnec était professeur à la Faculté de méde- -cine, il était le médecin de la duchesse de Rerry, l’atTaire n’eut pas de suites; mais il n’en eût peut-être pas été de même s’il se fût agi d’un jeune médecin (1).
11 y a quelques années, je fus commis àl’efret de rechercher les causes de la mort d’un jeune homme, ayant succombé au cours d’une fièvre typhoïde dans les circonstances suivantes :
Un jeune médecin s’était établi dans une commune voisine de Sedan, où se trouvait déjà installé un vieux praticien qui ne semble pas avoir fait à son jeune confrère un affectueux accueil. Un de ses premiers clients fut un jeune homme du pays qui, se trouvant à Paris, avait été pris d’une fièvre typhoïde grave. Après quelques jours de maladie, on le transporta dans son village, et le jeune médecin rédigea l'ordonnance ci-dessous :
Acide salicylique 30 grammes.
En cinq paquets; un paquet par jour à prendre dans deux heures de temps, de 11 heures à 1 heure dans de l’eau-de-vie.
Le malade mourut après fabsorption du premier paquet.
Le vieux praticien laissa entendre que la mort du malade était due à ce jeune médecin qui, ignorant l’art de formuler, avait donné à son malade, atteint de fièvre typhoïde, une dose de médicament beaucoup trop forte. Des poursuites furent engagées par le parquet.
Assurément, je trouve cette dose d’acide salicylique excessive, et je ne me risquerais pas à la prescrire à un malade dont les reins ont de grandes chances d’étre en mauvais état; cependant, si ce médecin avait donné une telle dose d’acide salicylique, c’est parce qu’il avait vu maintes fois un médecin des hôpitaux dont il avait été
(1) Tourde?, Didionn. encydop. des sc. mcd. Article Responsabilité ■AiÉD!CALE, 3® série, t. III. 1870.
LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN
l'exleriie, Yulpian, le prescrire ainsi à doses massives sans avoir jamais eu à déplorer le moindre accident. Bien plus, Yulpian venait de faire à l’Académie de médecine une communication sur cette méthode, qu'il appuyait de 30 observations, dans lesquelles les malades semblaient avoir recueilli le plus grand bénéfice de cette médication ; enfin, à l’Académie, personne n’avait élevé la voix pour protester contre cette méthode nouvelle (1).
De plus, ne savons-nous pas qu'il arrive souvent, dans la fièvre typlioïde, que le malade tombe dans le collapsus et meurt, sans qu’on puisse en aucune façon incriminer la médication? Ne trouvons-nous pas des exemples frappants de ce genre de mort dans les livres classiques de Louis (2), de Wunderlicb(3), de Lorain (4), de Dieulafoy (3)? Rien ne nous prouve que le malade en question ne soit pas mort dans le collapsus, surtout après les fatigues du transport de Paris à Sedan en chemin de fer et de Sedan à son village en voiture. Messieurs, l’ensemble des symptômes précédant la mort était celui qui, d’ordinaire, précède et accompagne le collapsus; je n’ai eu qu’à copier, dans mon rapport, la page où \Yunderlich s’occupe de cette question, pour prouver que le malade pouvait bien être mort de la fièvre typhoïde, et non par intoxication par l’acide salicylique.
Je ne veux pas vous décourager par cet exemple et vous inciter à n'employer jamais les nouvelles médications; je sais bien que, chaque fois qu’on préconise un médicament, une méthode de traitement, une grande partie des médecins commence à priori par condamner leur emploi, les trouvant, avant même de les avoir expérimentés, insuffisants ou nuisibles aux malades. Je me souviens que, lorsque, en
(1) Vulpiau, Traitemenl de la fièvre typhoïde par l'acide salicylique [Bulletin de V Académie de médecine, 1882, 2® série, t, XI, p. 9il).
(2) Louis, Becherchet' sur la fièvre lyphdide, Paris, 1841.
(8) Wuiiderlicli, De la température dans les maladies, Paris, 1872.
(4) Lorain, La tempéralure du corps humain et ses variations dans les maladies, Paris 1877.
(5) Dieulafoy, De la morlnibile dans la fièvre lyphdide. Thèse, Paris,. 18ü9.