MERCURE
21 centimètres. L’opération réussit parfaitement, et le malade revint voir son chirurgien environ un mois plus tard.
Afin d’insensibiliser le canal, pour faciliter l’introduction d’une sonde, celui-ci fit une injection de cocaïne. Aussitôt l’injection faite, le malade ressentit de vives douleurs, et le chirurgien, pensant s’être trompé, demanda à son aide de lui montrer le flacon contenant le reste du liquide dont il s’était servi; après en avoir examiné le contenu il le brisa.
Le malade rentra chez lui à pied, urina du sang, et, ressentant des douleurs assez vives, fit appeler un médecin de son quartier qui constata que la verge était tuméfiée, mais que, cependant, la miction était facile et le jet assez fort. Douze jours après cette visite, le malade ne pouvant uriner, on lui plaça une sonde à demeure ; on remarqua du gonflement de la racine de la verge, et trois semaines environ après l’injection incriminée, il entra à l’hôpital Necker dans le service de j\1. Guyon, où on lui incisa un abcès urineux.
Le malade prétendit qu’on lui avait fait une injection de sublimé; le chirurgien affirma que l’injection avait bien été une injection de cocaïne, mais qu’elle avait été faite avec une solution ne lui appartenant pas, que cette solution avait dû être apportée par un de ses malades et oubliée chez lui. C’est dans ces circonstances que je fus commis pour examiner le malade.
M’était-il possible d’affirmer, dans mon rapport, que le chirurgien avait commis une erreur? Assurément non. D’abord, le malade ne présentait aucune escarre du gland ou de la peau de la verge pouvant faire supposer que ces organes avaient été brûlés par un caustique aussi violent que le sublimé. En second lieu, je ne pouvais alfirmer qu’il y eut une relation de cause à effet entre l'injection et l’abcès urineux survenu douze jours après, attendu que c’est un accident qui peut se produire chez un individu porteur de rétrécissements de l’urètre, sans aucune cause adjuvante.
Dans ces conditions, l’affaire n’eut pas de suite.
P. Brouardel. — Exercice de la méd. f4
210 LA RESI-ONSAniLlTÉ DU MÉDECIN.
J’arrive maiulenanl à un point iinpoi’tant; je veux parler de l’emploi du sublimé en obsiélrique.
Le professeur Tarnier a fait une fort belle étude de remploi de cet antiseptique en obstétrique, et a formulé quelques indications sur lesquelles j'insisterai, car je désire que vous les reteniez (1).
Vous savez tous comment le sublimé est entré dans la pratique journalière de la chirurgie et des accouchements. 11 y a une trentaine d’années, la mortalité dans les services d’accouchements était véritablement effrayante. Je me souviens qu’à l’époque oü je fus nommé médecin du bureau central, mon premier remplacement eut lieu à la Maternité, dont le chef de service était M. Hervieux. La mortalité des femmes en couches était cette année-là de 32 p. 100 et celle des enfants s'élevait à 56 à 58 p. 100. Cette effroyable mortalité m’émut profondément; j’en entretins Nélaton, qui était alors médecin de l’Empereur i il lui en parla, et celui-ci en référa au directeur de l’Assistance publique; ce dernier répondit : « J’ai déjà les femmes en couches sur les bras, si maintenant on me jette les enfants dans les jambes, la situation n'est plus tenable. » Je reçus du reste de suite un exprès, qui m’annonça que j’étais remplacé à la Maternité.
Lorsque Tarnier prit ce service, il reconnut et démontra que la contagion avait lieu de femme à femme; pour diminuer les chances de contamination, il lit construire le pavillon spécial, auquel on a donné son nom, dans lequel, par un isolement bien compris, il arriva a faiie tlescendie la moitalité à 3 p. 100. Actuellement, grâce aux mesures dont je vais vous parler, la mortalité est arrivée à 1 p. 100 à peine, et dans cette statistique on compte les cas de dystocie et les infections consécutives a des manœiures pratiquées sui les femmes en travail, avant leur entrée à l’hôpital.
En 1880 et 1881, Tarnier employa au cours de l’accouchement, pour l'antisepsie des organes génitaux et pour l'an-
(1) Turiiier, De l'asepsie et de l’antisepsie en obstétrique. Paiis, ISOi.
MliliCüJŒ.
lisepsie des mains des opéi'aleiirs, la liqueur de Van Swieteii. Le lilre de la solution était trop élevé, ainsi que je vous le dirai dans un instant; cependant cette pratique donna de hoiis résultats et on n’eut aucun accident à déplorer. Cependant, enJ883, Stadfeldt(de Copenhague) (1) signala un cas d’intoxication ; en 1889, Garrigues (de New-York) (2) publia 22 cas de mort. En tout, on a signalé, à ma connaissance, à peu près 30 cas d’intoxication par le sublimé employé comme antiseptique en obstétrique.
Vous avouerez, Messieurs, que c’est peu, si l’on considère le nombre des accouchements qui sont pratiqués, et que cette moi'talité est véritablement faible.
Dans quels cas l’intoxication peut-elle se produire? Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit à propos des substances que nous avons déjà étudiées : le sublimé s’élirnine par le rein, il paraît dans les urines une ou deux heures après l’absorption; aussi, la plupart des empoisonnements se produisent chez les femmes qui, au cours de leur grossesse, ont présenté de 1 albuminurie, et qui, par conséquent, av^aient des reins en mauvais état. L’intoxication peut toutefois se produire chez des personnes n’ayant pas présenté d’albumine dans les urines, mais ces cas sont très rares.
Le mode d introduction du sublimé dans l’organisme, au coins de 1 accouchement, est rarement dû à une erreur; l’intoxication survient plutôt par excès de zèle, parce que, pour bien pratiquer l’antisepsie, on multiplie les injections.
Il arrive souvent qu’au cours de l’accouchement surviennent des délabrements assez étendus ou des déchirures profondes et anfractueuses; l’injection sublimée, même faible, se trouve en contact avec une large surface absorbante, ou bien une partie est retenue dans les anfractuosités, où elle est facilement absorbée. Il faudra donc s’en abstenir dans ces cas, en général assez faciles à constater; il en sera de même si la femme se trouve dans un état de
(1) StaJfeldt, Cenlmlbl. far Gynâk., 1884, p. 97.
(2) Garrigues, Amér. journ. o 'f med. sc., 1889, t. XCYIII, p. 109.
212 LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN
faiblesse excessive, ou si vous avez eu à iuLervenir pour une
liérnorragie grave.
Contrairement à ce qui arrive quand le sublimé est pris par la voie digestive, vous n’aurez que bien rarement à constater de la gingivite, au début de l’intoxication; le premier signe sera un érythème considérable à la surface de la peau; ce n’est qu’ensuite qu’apparaîtront la diarrhée et l’albuminurie.
Pour éviter la possibilité d intoxication, M. le piofesseui Tarnier fit des recherches, afin de déterminer la dose de sublimé qu’il fallait employer pour avoir une solution efficacement antiseptique. La solution de Ib centigrammes lui parut insuffisante pour la destiuction du streptocoque et il conseilla l’emploi d’une solution de 20 centigrammes de sublimé pour un litre d’eau. Certains accoucheurs, et notamment le professeur Budin, ont un peu dépassé cette dose, et emploient la solution au 4000% c’està-dire contenant 25 centigrammes de sublimé pour 1000.
Lorsqu’en 1890 le ministre demanda l’avis de l’Académie de médecine, afin de savoir la dose de sublimé qui pourrait être prescrite parles sages-femmes, celte assemblée, malgré Tarnier, qui trouvait la dose un peu forte, adopta 25 centigrammes par litre.
Actuellement, l’emploi du sublimé est entré complètement dans la pratique chirurgicale et obstétricale, on peut dire qu'il coule à tlots; cependant, les craintes qui avaient été formulées au début par certains médecins, redoutant de voir s’accroître le nombre des empoisonnements accidentels par le mercure, n’ont pas été justifiées, et les inconvénients de l’emploi de la liqueur de Van Swielen en chirurgie, ou de solutions au 4000'= en obstétrique, ont permis de tenter des interventions jusqu’alors impraticables et supprimé en partie, ainsi que je vous l’ai dit en étudiant la déclaration des maladies, une maladie essentiellement évitable, 1 inleclion puerpérale.
ACIDE i'UÉNlOUE.