‹ L'exercice de la médecine et le charlatanismeChapitre 71 sur 164 · Morpui.ne · texte numérisé non relu

Morpui.ne

Je ne reviendrai pas, au sujet de cet alcaloïde, sur ce que je vous ai dit de l’opium et de ses dérivés au point de vue de la susceptibilité de certaines personnes et particulièrement des enfants. 11 est entendu que l’on ne doit jamais ordonner de morphine aux enfants (1).

Je vous entretiendrai seulement des injections sous-cutanéeset des inconvénients graves qu’elles peuvent présenter pour le malade et pour le médecin.

Les injections sous-cutanées de morphine sont dangereuses ; il faut bien que vous graviez cet axiome dans votre esprit, et j’y insiste surtout, parce qu’aujourd’liui on a tendance à pratiquer cette médication commode avec beaucoup trop de facilité.

Les accidents à la suite d'injections hypodermiques de morphine sont très rares dans les hôpitaux ; cela tient, je crois, à ce que les piqûres sont le plus souvent faites quand les malades sont couchés; au contraire, en ville, où on les pratique souvent le malade étant ass's ou debout, les accidents sont moins rares.

Il y a quelques années, se présenta à la consultation du D'' D... une malade ayant une névralgie très intense. La malade étant assise, il lui pratiqua une injection de morphine, à la suite de laquelle elle tomba en syncope. U s’écoula deux ou trois heures avant que la malade fut en état de quitter le cabinet du médecin.

(1) Voir page 195.

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

Un autre médecin fit, également dans son cabinet, une piqûre de morphine à une dame qui mourut immédiatement après la piqûre.

Il y a peu de temps, deux médecins, le même jour, dans la même localité située aux portes de Paris, eurent deux clients, run un homme, l’autre une femme, qui moururent subitement, après une injection de 0ç'’,01 de chlorhydrate de morphine. Cette coïncidence était tellement singulière que le parquet s’inquiéta, se demandant s’il n’y aurait pas eu, par hasard, une erreur provenant du pharmacien. Les solutions étaient absolument normales, titrées comme c’est l’usage à Oslo 1 de morphine pour 1 centimètre cuhe d’eau. L’une avait été exécutée à Paris, l’autre par le pharmacien d’A... ; ces médecins s'étaient déjà servi de ces mêmes solutions, et n’avaient eu aucun accident à constater.

Ouel est, dans ces cas, le mécanisme de la mort? Nous n'en savons absolument rien. On a supposé que la pointe de l’aiguille avait piqué une veine et que la solution, pénétrant d’un seul coup dans le torrent circulatoii-e, avait été suffisante pour occasionner la mort. Cela se peut, mais est loin d’être démontré. Dans tous les cas, prenez vos précautions. Ne faites jamais d’injections sous-cutanées dans votre cabinet, mais rendez-vous au domicile de votre malade; faites-le coucher. Si, dans ces conditions, une syncope survient, vous serez prêt à intervenir et la famille sera témoin des soins que vous donnerez à votre malade, pour le rappeler à la vie.

Il est un point sur lequel je reviendrai encore au sujet de cet alcaloïde ; c’est la perméabilité rénale, occupezvous toujours de l’état des reins de votre malade; n’oubliez pas que la morphine s’élimine par le rein et en même temps diminue la sécrétion rénale; si le malade a de l’albuminurie, s'il a une lésion cardiaque, qui puisse vous faire soupçonner l'existence d’une néphrite, même légère, abstenez-vous.

MORrniNE. 247

Il y a quelques années, je fus commis dans l’affaire suivante :

Un médecin fut appelé la nuit auprès d’un malade qu’on lui dit être depuis longtemps atteint d’asthme. A son arrivée, il trouva le malade en pleine crise. 11 pratiqua une injection de morphine, puis au bout de quelque temps, comme l’intensité de la crise ne diminuait pas, il en fit une seconde, aussitôt le malade tomba dans le coma. Le lendemain matin, le médecin ordinaire delà famille fut appelé ; trouvant le malade dans un état comateux, il s’informa de ce qui s’était passé. A-t-il critiqué devant la famille la médication suivie par son confrère? Je l’ignore, toujours est-il qu’une plainte fut déposée au parquet.

A l’autopsie, je trouvai le cœur volumineux et surchargé de graisse ; il pesait 470 grammes. La valvule mitrale présentait un léger épaississement. La paroi du ventricule gauche était très hypertrophiée. L’aorte était dilatée dans toute son étendue; elle présentait les signes d’une aortite ancienne, sur laquelle était venue se greffer une aortite de date récente, qui s’étendait jusqu’à l’orifice des artères rénales.

Les reins étaient profondément altérés. La substance corticale avait presque complètement disparu et la base des pyramides de Malpiglii n’était pas à plus de 1 millimètre de la capsule.

Les conclusions de mon rapport furent que la mort était due à une aortite, compliquée d’insuffisance rénale.

La responsabilité du médecin était-elle engagée? A son arrivée auprès du malade, il avait reconnu une affection du cœur; il faut remarquer que les conditions dans lesquelles ce médecin se trouvait, alors que les poumons étaient remplis de râles, ne lui permettaient guère de faire un diagnostic précis. Son traitement avait été classi(iue. Depuis que le D'' ITuchard a préconisé les injections de morphine dans des cas d’asthme, cette méthode thérapeutique est entrée dans la pratique médicale, au point

248 LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

qu’on aurait pu faire grief au médecin de ne l’avoir pas employée.

Reste la question des reins. Ils n’étaient pas perméables, cela est hors de doute, mais on ne pouvait reprocher au médecin de n’avoir pas pratiqué l’analyse des urines, il n'avait pas l’outillage nécessaire. Le médecin ordinaire de la famille, qui, lui, devait avoir fait auparavant cette analyse, pouvait savoir si les urines contenaient de l’albumine. 11 aurait pu, connaissant son malade, voir là une contreindication à l’emploi de la morphine, mais il n’en était pas de même du médecin appelé en toute hâte, au milieu de la nuit.

L’afîaire n’eut pas de suite.

Une autre affaire pour laquelle je fus commis, se présenta d’une façon assez désagréable, parce que l’accusation s’appuyait sur des certificats médicaux.

Une dame avait un fils unique, qui fut atteint de méningite. Pour calmer les cris épouvantables qui éclatent au cours de cette terrible maladie, cris qui indiquent l’intensité des souffrances du malade et sont un redoublement de douleur pour l’entourage, le médecin pratiqua une injection de morphine. L’enfant tomba presque aussitôt dans le coma et mourut. Un médecin, avant l’autopsie, conclut, dans un certificat, à une intoxication par la morphine, sans s’informer de la dose qui avait été injectée, et surtout sans paraître se souvenir qu’à la période d’agitation de la méningite, succède brusquement une période comateuse.

A l’autopsie, à laquelle assistait le médecin qui avait fourni le certificat, nous avons trouvé des granulations tuberculeuses très nettes à la surface des méninges, et dans les poumons. La mort était bien due à une méningite. Nous nous sommes alors inquiété de savoir quelle était la dose injectée. Le médecin traitant avait fait préparer une solution de morphine contenant un centigramme de chlorhydrate de morphine pour o grammes d’eau ; il avait fait

MOHI'lIIiXOMANlE.

une piqûre avec une seringue remplie de cette solution. La quantité de solution active injectée avait donc été de 2 milligrammes.

Le médecin traitant n’avait commis aucune faute. Du reste, la pratique des injections de morphine, au cours de la première période de la méningite, est absolument usuelle.

Morpüinomanie. — Il vous semble peut-être étonnant que le médecin ou le pharmacien puissent Amir leur responsabilité engagée dans les cas de morphinomanie ; cependant, il nous est arrivé d’être commis pour des affaires de cette nature, où les médecins et les pharmaciens ont été fort compromis.

Ln 1895, j’ai adressé au Garde des sceaux un rapport, rédigé au nom d’une Commission dont faisaient partie MM. Motet, Ballet, Descoust et Vibert. Cette Commission avait pour but de rechercher les moyens de combattre la morphinomanie, qui tend à envahir toutes les classes de la société. Notre rapport n’a pas encore reçu de sanction, mais si les pouvoirs publics hésitent actuellement, quelque jour un scandale éclatera et les forcera à intervenir.

Messieurs, on ne devient pas morphinomane subitement; on entre dans la morphinomanie progressivement, pas à pas, en plusieurs mois ou en plusieurs années.

Les premières victimes de cette funeste habitude furent des médecins, des pharmaciens, des sœurs, des inlirmiéres, c’est-à-dire les personnes qui pouvaient se procurer facilement des solutions de morphine, ou qui en avaient à leur disposition pour soigner les malades.

Voyons quelle est la marche de cette manie. Au début, le morphinomane ne se fait qu’une ou deux piqûres par vingtquatre heures; ces piqûres lui procurent un état somnolent, accompagné de rêves agréables, qui le poussent à continuer cette pratique; bientôt on voit survenir une apathie particulière, une diminution de la volonté, dont s'aperçoivent les personnes qui entourent le malade. C'est la pre-

2o0 LA RESPONSAlllLITÉ DU MÉDECIN.

mière période, en quelque sorte, la lune de miel de la morpliinomanie.

Lorsque la morphine a été prise pendant un certain temps, elle devient pour l’organisme un besoin impérieux, plus insupportable que la soif ou la faim; elle est indispensable au fonctionnement régulier des divers organes, de S(>rte que l’on a pu dire, sans exagération, qu’en recbercbant son excitant habituel, le morphinomane obéit à l’instinct de la conservation ; la suppression brusque entraîne des troubles graves de la santé, et des souffrances telles, que l’homme le plus énergique est incapable de les supporter.

Il survient dans cette seconde période : de l’inappétence, de l’insomnie, une disposition particulière au sommeil, de l’impuissance; les dents se carient et tombent. A ce moment, les doses de morphine que le malade s’injecte sont très variables; le plus souvent, au début, le morphinomane ne prend que 5 ou G centigrammes par jour, mais à mesure que l’habitude se dessine, il diminue peu à peu l’espace de temps qui sépare deux piqûres successives et augmente le litre de la solution, de sorte que, insensiblement, il en vient à prendre, par voie hypodermique, 50 centigrammes, 1 gramme, parfois 10, 12 et même 20 grammes de morphine en vingt-quatre heures.

Dans ces conditions, il arrive rapidement à la troisième période. Le morphinomane ne vit plus que par la morphine et pour la morphine. 11 laisse l’aiguille en place, pour ne plus avoir besoin de multiplier les piqûres; sur certains morphinomanes, on a pu relever la trace de 20 ou 25000 piqûres. 11 s’en injecte plusieurs seringues successivement; il ne prend aucun soin de désinfection, aussi surviennent des abcès multiples, enfin il meurt dans le marasme.

Cependant, lorsqu’il a atteint ce degré, la morphine ne lui suffit plus, il y ajoute l’usage de la cocaïne^ qui donne naissance à des hallucinations, à des crises terribles de

MORPHINOMANIE.

délire analogue au delirium qui oblige rapidement

la famille de l’individu ainsi intoxiqué à réclamer son internement dans un asile d’aliénés ou dans une maison de santé.

Comme je vous l’ai dit il n’y a qu’un instant, cette terrible pratique des injections hypodermiques de morphine débuta chez ceux qui pouvaient se procurer facilement ce médicament dangereux. Aujourd’hui, elle s’étend à toutes les classes de la société, et il est temps de s’efforcer d’y apporter remède.

La plupart des morphinomanes ont appris à user de la morphine et en ont contracté l’habitude à la suite d’une prescription médicale, destinée à soulager une affection douloureuse, telle qu’une névralgie. Certains médecins la prescrivent avec une trop grande facilité.

Vous vous demandez, sans doute, en quoi la responsabilité du médecin peut être engagée, attendu qu'il ne peut êtr<; rendu responsable des abus que le malade peut faire d’un médicament. Le médecin peut cependant, dans certains cas, être considéré comme responsable des troubles que sa médication a occasionnés, parce qu’il a fourni à son malade la possibilité de se procurer une dose de substance toxique par trop considérable. Le moyen d’empêcher cet abus est assez simple, au moins dans la majorité des cas. (Juand le médecin prescrit une solution de morphine, il doit n’en ordonner qu’une faible quantité et il doit terminer son ordonnance par la mention ; Ne doit pas être renouvelée.

Lst-ce à dire qu’il doit toujours en être ainsi? Assurément non. Aous savez combien sont terribles les douleurs ressenties par les malheureux atteints de certaines maladies incurables, tel le cancer de l’estomac ou de rutérus ; vous savez que cette épouvantable agonie, qui dure des semaines et des mois, doit se terminer fatalement par la mort ; dans ce cas, qu’importe que votre malade devienne morphinomane, pour le peu de temps qui lui reste à vivre; je

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

pense au contraire que vous ôtes autorisés à laisser près de lui la solution de morphine, dans laquelle il pourra puiser un adoucissement à ses maux et qui, en même temps, apportera une atténuation à la douleur des parents et des amis qui l’entourent.

Le cas de maladie incurable mis à part, voyons ce qu’un malade pourra faire avec l’ordonnance de morphine formulée par le médecin. 11 se rend chez le pharmacien, fait préparer la solution, se fait quelques piqûres, qui non seulement atténuent sa douleur, mais encore lui procurent des sensations agréables. La provision étant épuisée, il retourne chez le pharmacien, qui lui en fournit une nouvelle quantité. L’habitude est prise. Au bout de peu de temps, la dose marquée sur l’ordonnance ne suffit plus que pour une journée, parfois pour un temps plus court encore; pour ne pas perdre son client, le pharmacien augmente la dose de substance active et délivre cette solution sans ordonnance.

Mais le produit coûte cher; le morphinomane apprend bientôt qu’il peut se procurer la morphine à meilleur compte, chez un marchand de produits chimiques, qui lui vend les pains de chlorhydrate de morphine que vous connaissez, avec lesquels il fait lui-même sa solution. Si le marchand de produits chimiques lui refuse ce produit, il connaîtra bientôt un commissionnaire d’une maison étrangère, qui lui apportera, à domicile, autant de morphine qu’il en désirera. Au cours d’une expertise, nous avons trouvé, chez une dame, des boîtes ayant contenu 75 grammes de morphine achetées ainsi à une maison de Hollande.

Ln résumé. Messieurs, n’oubliez jamais, quand vous prescrirez une solution de morphine, de bien mettre sur votre ordonnance la mention : A’e pas renouveler, car vous devez avoir toujours présent à l’esprit tous les inconvénients qui peuvent résulter d’un usage trop prolongé de cette médication. Souvenez-vous que le morphinomane est excessivement difficile à guérir de sa funeste habitude, que s’il vient

morphinomanie.

à manquer de solution, il court un véritable danger de moit et que, dans ce cas, votre responsabilité pourrait être mise

en jeu.

Nous allons maintenant voir le côté médico-légal de cette intéressante question et je vous citerai plusieurs affaires concernant les morphinomanes, pour lesquelles j’ai été commis,

ou au sujet desquelles on m’a demandé des avis.

En premier lieu, je vous citerai un cas fort intéiessant, parce qu’il a établi la jurisprudence qui semble maintenant devoir être suivie dans les affaires de ce genre.

Un médecin de Senlis était marié à une morphinomane; la mère de celle-ci l’était devenue également. Désirant que sa femme et sa belle-mère rompissent avec cette habitude, il avait prié les pharmaciens de la ville de ne plus leur délivrer de solution de morphine. Tous les pharmaciens firent ce qu’avait demandé le mari, sauf un seul, avec lequel le médecin était en assez mauvais termes et qui continua à délivrer de la morphine comme par le passé. La femme du médecin mourut d’une syncope et sa belle-mère fut gravement malade.

Le médecin porta plainte contre le pharmacien.

Celui-ci affirma pour sa défense que le malade, quel qu’il soit, était le propriétaire de son ordonnance et qu’il avait par là le droit d’en user et d’en abuser à sa guise. Cette théorie sembla au juge d’instruction contraire à fesprit de l’ordonnance de 184G et il me demanda une consultation à ce sujet.

L’interprétation soutenue par le pharmacien ne résistait guère à l’examen. L’ordonnance du médecin est assurément la propriété du malade, parce qu’elle lui indique la manière de se servir du médicament; le pharmacien n’a pas le droit de la garder, il doit la remettre entre les mains de celui qui lui en a demandé l’exécution. C’est bien, à ce point de vue, la propriété du malade.

Mais, en examinant l’ordonnance de 1846, il est facile de se rendre un compte exact de l'idée qui a guidé le législateur.

LA RKSPONSABILITÉ DU MÉDECIN

Celui-ci a voulu, d’une part, que le pliarmacien ne puisse délivrer les substances vénéneuses que sur la signature, et, par conséquent, sous la responsabilité d’un médecin, un officier de santé ou un vétérinaire breveté; d’autre part, il a imposé au pharmacien de transcrire l’ordonnance sur un livre ad hoc, sans aucun blanc, et a spécifié qu’il devait rendre l’ordonnance du médecin portant son cachet et la date à laquelle il a délivré le médicament.

En imposant au pharmacien de mettre la date et son cachet, il a voulu qu’un malade n’ait pas en sa possession une dose trop considérable de substance toxique. Si le lendemain du jour où une personne a fait exécuter une ordonnance, elle revient en demander une quantité égale au même pharmacien, celui-ci a le devoir de refuser, de même si l’ordonnance est présentée à un pharmacien quelconque, il doit s’inquiéter de la date de la dernière exécution.

Quand il s'agit d’une substance non-toxique, il est évident que le pharmacien peut la délivrer sur le vu d’une ordonnance de date ancienne; il est hors de doute qu’on ne peut exiger d’un malade qu’il paye une visite de médecin chaque fois qu’il veut avoir de la tisane de bourrache ou de tilleul, un loch ou une potion sans danger. L’ordonnance de 1846 n’est applicable que lorsque la prescription contient une substance toxique, et le législateur a voulu que la responsabilité du pharmacien fut établie officiellement, par l’inscription delà date et l’apposition de son cachet sur l’ordonnance.

Cependant, il peut arriver que le médecin donne à son malade un traitement de longue durée ; par exemple, il est souvent appelé à faire la prescription suivante :

Arséaiate de soude 5 ceiitigrammes.

Eau 120 grammes.

[‘rendre une cuillerée à café avant chacun des deux principaux repas.

Continuer l’usage de ce médicament pendant trois semaines, suspendre pendant huit jours, et recommencer ainsi durant trois mois.

La solution prescrite donnera vingt-quatre cuillerées à café et ne sera suffisante que pour douze jours. Le malade

MORPUINOMANIE.

ira donc deux fois par mois chez le pharmacien faire renouveler son ordonnance.

Si le médecin a coutume de prescrire ainsi, c’est alin d’éviter au malade la nécessité de venir lui faire une nouvelle visite, l’effet de la médication est long et il ne faut pas occasionner au client des frais inutiles; d’autre part, il paraît fort difficile d’ordonner en bloc la solution nécessaire à un traitement qui durera trois mois, parce que l’on risquerait de mettre en possession du malade une quantité trop considérable de produit toxique, et parce qu’un médicament, préparé depuis longtemps, a beaucoup de chances de s’altérer.

La garantie est donc le cachet du pharmacien et la date de l’exécution de l’ordonnance. Grâce à cela, celui-ci peut voir si le malade suit son traitement d’une façon normale et l’avertir du danger, s'il emploie, dans un trop court espace de temps, le médicament qui lui a été prescrit; c'est en se conformant strictement à l’article 6 de l’ordonnance de 1846, que le pharmacien peut couvrir sa responsabilité.

On a dit que le médecin devrait toujours pratiquer luimême les piqûres de morphine et ne jamais laisser à la disposition du malade ni solution, ni seringue. Cela aurait le grave inconvénient d’élever dans des proportions considérables le prix du traitement, et d’ailleurs, même lorsqu’il s'agit de clients en brillante situation de fortune, le médecin se refuserait à imposer ainsi ses soins, alors qu'il ne semblerait le faire que dans un but de lucre; enfin, dans les maladies chroniques, comme le cancer, dont je vous parlais tout à l’heure, le médecin ne peut décemment venir plusieurs fois par jour faire des piqûres de morphine à un moribond, auquel tout soin médical est désormais inutile. C’est pourquoi je crois nécessaire que le médecin fusse, dans certains cas, suivre son ordonnance de la mention « à renouveler ». Dans ces conditions seulement, le pharmacien est autorisé à délivrer plusieurs fois une ordonnance comportant l’emploi de la morphine.

2oC) LA RESrONSABILlTli: DU MÉDECIN.

Le pharmacien de Senlis fui condamné à quinze jours de prison et soixante francs d’amende.

Lorsque l’atTaire me fut soumise, je rapportai au tribunal les faits suivants, qui s’étaient passés à Paris quelques années auparavant :

Une dame du meilleur monde fut arrêtée dans un magasin au moment où elle volait des marchandises; après l'arrestation, on constata qu’elle était morphinomane. On rechercha comment elle se procurait de la morphine et le mari s’aperçut alors que sa femme avait vendu tous les livres du second rang de sa bibliothèque et même le bâton de maréchal de son grand’père.

Sur ces entrefaites, un pharmacien présenta une facture de 1 6n0 fr. 50 pour fourniture de morphine; dans l’espace de 516 jours, il avait vendu à sa cliente 693 grammes de chlorhydrate de morphine par livraisons successives de 10, 15, 20, 40, 50, 60, 100 et 110 paquets, formant un total de 3 465 paquets de 20 centigrammes. Ce pharmacien avait préparé, au début, des cachets en exécution de deux ordonnances régulières, puis il avait fourni la morphine sans ordonnance; il en avait même adressé par la poste, lois de divers déplacements, quand la malade lui en avait demandé par lettre.

Le mari engagea des poursuites contre le pharmacien. Ces faits ayant été démontrés par l’instruction, le pharmacien fut condamné à huit jours de prison, 1000 francs d’amende, 2 000 francs de dommages-intérêts. 11 fut, en plus, condamné à payer les frais du traitement de la morphinomane dans une maison de santé, à raison de 250 francs par mois, jusqu’à son rétablissement. La malade mourut au bout de six semaines. Bien entendu, la note de morphine ne lui fut point payée.

Ln 1885, je fus commis, avec MM. Charcot et Motel, à 1 effet d’examiner une jeune fille morphinomane, dont voici la curieuse histoire.

En 1871, à l’âge de onze ans, elle avait assisté à l’exécu-

morphinomanie.

lion (-l’insurgés (Jans le jardin de l’église Sainte-Marguerite; à la suite de l’émotion produite par cette scène, elle eut des

troubles nerveuxfréquents, qui la mirent dans 1 impossibilité de se livrer à aucun travail.

En 1875, on lui fit des piqûres de morphine qui l’améliorèrent, mais elle devint morphinomane.

En novembre 1885, elle fut arrêtée pour vol d’une couverture. On l’emmena à Saint-Lazare, où, n ayant plus de morphine à sa disposition, elle tomba dans un état de profonde stupeur. On la mena au Palais de Justice et elle fut condamnée à trois mois de prison. Ramenée à Saint-Lazare, elle entra à l’infirmerie, où l’on s’aperçut quelle était morphinomane. On lui fit des piqûres; elle revint pour ainsi dire à la vie et manifesta le plus grand remords d’avoir commis l’acte qui lui était reproché. L interne qui lavait examinée avait reconnu en elle une hystérique et avait même pu provoquer une crise; il lui conseilla de faire appel du jugement, ce qu’elle fit aussitôt. Le directeur de la prison, en transmettant la demande d'appel, dit qu’on la lui avait suggérée.

C’est dans ces conditions que nous fûmes commis MM. Charcot, Motet et moi.

Nous fûmes d’avis que, bien qu’liystérique, elle avait agi avec une entière responsabilité en signant son pourvoi, mais qu’au moment où on l’avait condamnée, elle n’avait pas ses moyens de défense, attendu que, la morphine lui ayant été supprimée brusquement, elle avait eu des spasmes, des syncopes et qu’elle était, au moment de sa comparution, dans un état de dépression mentale tel, qu’elle avait été conduite devant le tribunal, condamnée et amenée à Saint-Lazare, sans se souvenir de rien de ce qui s’était passé.

Dans ces conditions, la Cour d’appel admit les circonstances atténuantes, et cette malheureuse fille fut condamnée au minimum, avec application de la loi Bérenger.

Enfin, d’autres accidents graves peuvent survenir au cours

P. Broüaudel. — Exercice de la méd.

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

de la morphinomanie associée ou non à la cocaïnomanie qui, comme je vous l’ai dit, produit, chez ceux qui en sont atteints, des hallucinations et du délire furieux. Je vous cite quelques-uns des faits venus à ma connaissance :

Le D*- L..., professeur agrégé à la Faculté de B... avait, dans sa clientèle, un malade qui, à la suite d’une névralgie faciale soignée à l’aide d’injections de morphine, avait continué leur usage et était devenu morphinomane. 11 était arrivé à s’injecter de 15 à 20 centigrammes par jour

Après avoir vainement tenté, par la persuasion, de guérir son malade, le D’’ L... lui avait donné une ordonnance avec la rubrique « à renouveler ». 11 avait bien recommandé à son client de ne jamais changer de pharmacien, puis il s’était entendu avec ce dernier, pour diminuer progressivement la dose du médicament à l’insu du malade. A la suite de cette diminution progressive, la quantité absorbée était devenue très faible.

Un jour, le malade s’absenta pour ses affaires et s’aperçut qu’il avait oublié sa solution chez lui; mais, comme il avait en poche son ordonnance, il alla trouver un pliarmacien quelconque qui exécuta la prescription telle qu’elle était formulée. Les conséquences n’ont pas été longues à apparaître, et le malade succomba, en vingt-quatre ou trentesix heures, à. une intoxication suraiguë par la morphine.

11 y a une dizaine d’années, je reçus la lettre suivante ;

Monsieur le Docteur.

Je viens, dans une circonstance particulièrement délicate et pénible, vous demander avis et assistance...

Il y a neuf ans environ, pour calmer des douleurs névralgi([ues, mou mari a commencé à se faire des piqûres de morphine et, peu à peu, en a contracté la terrible habitude. Depuis trois années environ, il a joint à ce traitement désastreux Tusage des injections hypodermiques à la cocaïne.

Sous l’influence de ces deux agents, sa santé est devenue abso-

MORPHINOMANIE.

liiment mauvaise et son intelligence s’est trouvée gravement atteinte. Il est actuellement en proie à une sorte de folie intermittente, et sa folie consiste à m’imputer une foule d’actions déshonorantes que je n’ai pas commises et dont il veut absolument m’arracher l’aveu. 11 a eu de fréquentes hallucinations, il croyait voir aupiès de moi des personnes absentes; il m’enfermait dans sa chambre et, au milieu de la nuit, après m’avoir fait des scènes épouvantables, il me menaçait de se tuer cà mes côtés en se faisant une piqûre de cyanure de potassium, et me disant qu’il ne mourrait pas seul, etc.

Ces faits sont connus d’un grand nombre de personnes... Il a élé momentanément interné dans un hôpital et, après liquidation de sa retraite, il a obtenu d’en sortir, et la vie commune a recommencé avec les mêmes scènes, les mêmes hallucinations, les mêmes menaces.

Enfin, épuisée de fatigues et d’émotions, j’ai dû, avec son consentement, quitter mon mari, et je suis actuellement chez ma mère avec mes trois enfants.

De A... où j’ai laissé de nombreux amis, on m’aveiiit que mon mari viendra peut-être me rejoindre pour m’enlever mes enfants et me contraindre, par ce moyen, h reprendre la vie commune, aux dangers et aux émotions de laquelle je succomberai certainement.

Mon mari est morphinomane depuis de longues années, il a de fréquentes hallucinations et me menace constamment; j’ai tout à craindre de lui et je voudrais, pour tout au monde, n’être pas contrainte de reprendre l’existence en commun ; mais comment atteindre ce résultat? C’est sur ce point. Monsieur le Docteur, que je me permets de solliciter votre avis.

Puis-je, en établissant par témoins toutes les scènes de jalousie qu il m’a faites, ses violences, ses menaces, obtenir une séparation judiciaire qui me permettrait au moins de vivre loin de lui, et de conserver mes enfants? Les tribunaux le considérerontils comme responsable de ses actes, ou la morphinomanie dont il est atteint sera-t-elle considérée comme une sorte de maladie, atténuant, d une façon plus ou moins complète, la res[)onsabilité de ses actes et enlevant, par suite, au point de vue juridique, toute valeur à fues griefs? ’

Je viens vous supplier. Monsieur le Docteur, dans mon malheur et ma détresse, de me donner un avis sur ce point. J’ose espérer que vous voudrez bien me lire et me donner la réponse que je sollicite.

Veuillez agréer, etc.

2gQ la responsabilité du médfxin.

Vous voyez, par la lellre de celle malheurease femme, combien sonllrisles el l’élaldu morphinomane el l’élal des personnes qui renlourenl. Je répondis que les acles violenls, déliranls, provoqués par une inluxicalion volontaire, .ne pouvaient être assimilés aux acles commis par un homme atteint d’aliénation, que X... était responsable. Cette dame intenta une action en divorce; il fut prononcé, bien entendu,

en sa faveur.

enfin, je vous citerai un dernier exemple rapporte par M. Besancon.

Un pharmacien, morphinomane el cocaïnomane, avait des hallucinations ; en plein jour, il alla eliercher un gardien de la paix pour lui demander assistance contre les monstres qui peuplaient sa boutique. Le gardien de la paix lit un rapport à son officier, qui prévint la Préfecture de police Celle-ci demanda des renseignements au commissaire de police du «luartier, qui répondit que le pharmacien en question était un morphinomane ancien. La Prélecture avisa l’École de pharmacie, qui envoya deux professeurs. Ceux-ci firent un rapport, où il était dit que le pharmacien était en voie de guérison, qu’il ne se faisait plus que six piqdres par jour el qu’il avait promis de diminuer encore ce nombre. Ln conséquence, les professeurs concluaient qu’il n’v avait pas de mesures à prendre.

La Préfecture, Messieurs, se trouve couverte par le rapport des professeurs de l’École de pharmacie ; cependant, le pense que cette solution n’est pas satisfaisante, car un individu ayant des hallucinations semhlahles, dont la responsabilité est douteuse, ne me parait pas capable de continuer à manier des substances aussi dangereuses que celles qui entrent dans la composition des mec ica-

™ d'Crterminé l’élude de la morphine el de la morpliinoinanie- i’ai insisté beaucoup sur ce médicainenl, si utile et en même temps si dangereux, parce que l’on est tente de l’employer avec trop peu de ménagements.

SYPniLlS.

Quand vous ordonnerez des injections de morphine a des personnes relativement peu malades, méfiez-vous; songez aux perturbations que votre traitement pourra entraîner dans la santé de votre client, aussi bien que dans le repos de sa famille. Ayez présents à l’esprit les divers exemples que je vous ai cités et vous éviterez la grave responsabilité qui pourrait peser sur vous si, par malbeur, votre malade pienait la funeste habitude de la morphinomanie.

Page 1