‹ L'exercice de la médecine et le charlatanismeChapitre 90 sur 164 · MÉDECIN TRAITANT · texte numérisé non relu

MÉDECIN TRAITANT

d’un individu avec lequel, la veille encore, il était possible de raisonner et de discuter les questions les plus délicates, et qui ne déraisonne que sur un point limité.

Lorsque vous avez réussi à convaincre la famille et que l'inteimement est décidé, quel est votre devoir?

Vous devez vous conformer au paragraphe 2 de l’article S de la loi du 30 juin 1838 concernant le placement dans les établissements d'aliénés (1). Il y est dit :

Art. 8. — Les chefs ou préposés responsables des établissements publics et les directeurs des établissements privés et consacrés aux aliénés, ne pourront recevoir une personne atteinte d’aliéna tion mentale s’il ne leur est remis :

1° Une demande contenant les noms, profession, âge et domicile, etc... ;

2° Un certificat de médecin constatant l’état mental de la personne à placer et indiquant les particularités de sa maladie et la nécessité de faire traiter la personne désignée dans un établissement d’aliénés et de l’y tenir enfermée.

Ce certificat ne pourra être admis, s’il a été délivré plus de quinze jours avant sa remise au chef ou au directeur; s’il est signé d’un médecin attaché à l’établissement ou si le médecin signataire est parent ou allié, au second degré inclusivement, des chefs ou propriétaires de l’établissement ou de la personne qui fera effectuer le placement.

En cas d’urgence, les chefs des établissements publics pourront se dispenser d’exiger le certificat du médecin.

Bien entendu, vous êtes tenu au secret médical. Vous faites un certificat, direz-vous, qui empiète sur le secret médical. Non; le secret reste entier, car ce certificat sera transmis, soit au Préfet dans les départements, soit au Préfet de police à Paris, qui, eux aussi, sont tenus au secret; il en est de môme de tontes les personnes qui auront votre certificat entre les mains, le directeur de l’établissement, le médecin de la maison de santé, le Procureur de la République. Donc, n’ayez aucune crainte de ce côté.

Les règles imposées par l’article 8 répondent aux préoc-

(1) Dubrac, Trabê de jurisprudence médicale et phannaceulique, 1805, p. 021.

LA HESFOASABILITÉ DU MÉDECIN

cupalions du législateur de 1838; elles ont été admirablement exposées pendant la discussion de la loi devant les deux Chambres. Vous savez qu’autrefois les aliénés étaient gardés dansleur famille ou placés, soit dans des maisons de santé, soit dans des établissements spéciaux, sans aucune règle fixe; ils étaient à la merci de directeurs et de médecins irresponsables. Le législateur s’est donc, à juste titre, inquiété de la liberté individuelle, et a voulu que, si cette liberté était supprimée pour un individu, un certain nombre de personnes fussent responsables. C’est pourquoi il a confié la sauvegarde de la liberté individuelle au médecin traitant, au médecin de l’asile, au Préfet, au Procureur de la République, qui tous, à des titres divers, auraient leur responsabilité engagée en cas de séquestration arbitraire.

Assurément, on était en droit de croire qu’avec de telles garanties la loi pouvait fonctionner sans provoquer de suspicion. On s’était trompé. 11 y a un certain nombre d’années, on prétendit qu’il se trouvait dans les établissements d’aliénés des personnes séquestrées arbitrairement. Une Commission fut nommée pour étudier les réformes qui pourraient être apportées au texte de la loi, pour empêcher ces prétendus abus. MM. Lasègue, Motet, Berger, Président de section au conseil d'Ltat, Barbier, Procureur général à la Cour de cassation, et moi, en faisions partie. Dans une de nos séances, M. Berger fit allusion à ces séquestrations, qu’il semblait croire assez fréquentes. M. Lasègue le mit en demeure de prouver la véracité des faits qu’il avançait et il lui fut impossible de démontrer qu’une seule personne ait été internée sans qu’on eût été en droit de le faire.

. On pouvait citer des cas oîi un accès de délire aigu, survenu au début d’une maladie telle que la fièvre typhoïde ou provoqué par une intoxication, avait été considéré comme un fait d’aliénation, mais l’erreur avait été vite reconnue et les malades remis immédiatement à leurs familles. 11 n'y

ALIÉNATION MENTALE. — MÉDECIN TRAITANT

avait pas eu de séquestration véritable, il y avait eu une erreur de diagnostic vite rectifiée.

Ces erreurs sont regret tailles ; comment les éviter?

Comme je vous l'ai dit au début de cette leçon, le médecin qui se trouve subitement en présence d’un aliéné est fort embarrassé. Il sent qu’une lourde responsabilité pèse sur lui, et il a peur ou de commettre une séquestration inutile ou de laisser en liberté un homme dangereux. Ses études ne lont pas suffisamment préparé à remplir la mission qui lui est confiée. L’année dernière, quand je vous ai exposé les défectuosités de l’instruction des médecins experts, je vous ai dit que les médecins français ne connaissaient que fort superficiellement l'aliénation mentale ( 1). Lu effet, pour reconnaître l'idée délirante d’un malade, pour arriver à le faire délirer, il faut non seulement l’examiner, mais il est nécessaire d’avoir longtemps vécu au milieu d’autres aliénés, il faut avoir l’habitude de causer et d’interroger et le malade et sa famille. Je me souviens qu’autrefois, lorsque je suivais les visites de Laségue, je passais une demi-heure à interroger un malade sans arriver à découvrir ses conceptions délirantes; lorsque ce même malade était interrogé par Lasègue, en quelques minutes le point faible était trouvé.

A cette époque, l’instruction des médecins en aliénation était nulle; on se refusait à mettre en contact des étudiants en médecine et des médecins avec les aliénés, précisément par crainte de la divulgation du secret médical; ce n’est que beaucoup plus tard, à la suite de mouvements d’opinions assez violents pour avoir une répercussion au sein du Parlement, que l’on se décida à créer une chaire d’aliénation mentale qui fut confiée h M. Bail.

La création d’une chaire est une première victoire ; c'est un progrès, mais il est loin de répondre à tous les desiderata ; pour le moment, il faut nous contenter de cette situation meilleure qui nous a été faite, mais elle est insuffisante; si on ne peut nier qu’il soit entré dans les établissements

(I) Brouardel, La responsabilité 1 81)8, p. ‘îiT.

LA RESPONSABILUE DU MÉDECIN

d’aliénés (les personnes qui n’anraient jamais du y être condniLcs, il faut en conclure que ces erreurs involontaires ne cesseront que lorsque le médecin aura reçu, en aliénation mentale, une instruction médicale plus complète.

Certaines personnes, d’un tempérament nerveux à l'excès, ont des accès de délire à la suite d’affections plus ou moins graves, furoncles, fièvre scarlatine, fièvre typhoïde, dont un délire violent peut même marquer le début. Je puis vous citer le cas d'une personne qui, à la suite de violentes douleurs de dents, eut un accès de délire; je vous rappellerai pour mémoire la femme dont je vous ai parlé à propos de la belladone; elle avait été intoxiquée, et avait un délire violent, pour lequel on réclamait son internement. J’avoue que des cas de ce genre ont pu se produire, mais ce que je puis vous affirmer, c’est que ces erreurs regrettables n’ont pas duré longtemps, car, à cette période de délire, succèdent rapidement d’autres symptômes qui viennent imposer un diagnostic précis au médecin aliéniste qui visite les malades dès leur arrivée.

Messieurs, quand on vous appellera pour constater qu’une personne dont on réclame l’internement a du délire et surtout un délire furieux, méfiez-vous. 11 est bien rare que l’aliénation mentale débute ainsi, brusquement, par une période d’agitation ; presque toujours, le délire violent ne survient que longtemps après le moment où la famille s’est déjà aperçue de certaines anomalies dans le caractère du malade.

Ces erreurs possibles ont ému l’opinion publique et le législateur; aussi, dans le projet de réforme de la loi de 1838 qui est en suspens devant la Chambre des députés, après avoir été voté, il y a sept ans, par le Sénat, on a prévu la création d’asiles temporaires, dans lesquels on pourrait transporter les individus soupçonnés d’aliénation mentale, et l'internement ne serait prononcé qu’après une période d’observation suffisante.

Un autre abusa été signalé : je veux parler des personnes

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placées dans les asiles et qui y reslenl après guérison. Lu général, une famille qui voit run des siens atleint d’alienation mentale est dans une pi-ofonde désolation; elle cherche autant que possible à cacher cette tare, et conserve le malade souvent plus longtemps qu’elle ne devrait le faire. Mais quand la personne est internée, on agit comme si elle était décédée, comme si elle ne devaitjamais guérir : on vend tout chez elle; les articles visant la gestion des biens des aliénés sont, en ellet, très peu protecteurs et doivent être réformés. L’aliéné est abandonné de toute sa famille, qui est persuadée que la maladie est incurable, de sorte qu’après quelques années, quand il est guéri ou est suffisamment amélioré pour se soigner chez lui, il est absolument dénué de ressources et personne, parmi ses proches, ne se soucie de le prendre à sa charge. 11 est certain que ce lait se présente souvent et, sur le nombre des aliénés internés dans les étal)lissements spéciaux, beaucoup ne sont gardés que par charité.

Voyons maintenant comment votre responsabilité peut être engagée, soit comme médecin traitant, soit comme médecin attaché à un établissement d’aliénés. Supposons que, comme médecin traitant, vous soyez appelé à faire un certificat ayant pour résultat de faire interner un de vos clients. Votre malade est examiné. Rentré dans votre cabinet, placé en face de votre feuille de papier, vous serez souvent, je vous l’assure, dans un véritable embarras.

Tout d’abord, après un examen consciencieux du malade, il peut se faire que votre diagnostic soit hésitant. Il faut véritablement être spécialiste pour caractériser d’une façon certaine les différentes variétés d’aliénation mentale.

Le législateur a fort sagement prévu ce point délicat; aussi, dans le paragraphe 2 de l’article 8 de la loi de 1838, il ne demande pas au médecin traitant de faire, dans le certificat, le diagnostic de la maladie, il lui demande de conslaier l'élai men~ ial de la 'personne à placer et d'indiquer les parliculariiés de sa maladie. Vous n’avez donc qu’à dire : « .J’ai constaté tels ou

LA- RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

tels accidenls, à cause desquels j’estime ([ue M. X... doit être interné dans un établissement spécial. » Ce que l’on vous demande est moins un ceidifîcat qu’un rapport.

Votre certificat devra être détaillé et clair. Sur ce point, je tiens à vous mettre en garde contre un vice de forme que j ai rencontré parfois dans les rapports qui me sont passés sous les yeux. Souvent, le médecin confond ce qu’il a constaté lors de l’examen du malade et ce que la famille lui a raconté; or, ce que vous avez vu, vous pouvez l’affirmer, cela peut être tenu pour rigoureusement exact ; ce que l’on vous raconte, au contraire, peut être exagéré soit en bien, soit en mal, suivant (]ue la personne qui vous donne les renseignements aura ou n’aura pas intérêt à l’internement du malade. Votre situation est délicate; car les intérêts des membres de la famille peuvent être dissemblables.

Aussi, Messieurs, quand vous aurez à rédiger un certificat de ce genre, je vous conseille de bien peser vos mots, de ne rien laisser dans l’ombre. Supposons que votre examen ait porté sur un paralytique général arrivé à la période d'état. Vous noterez sur votre certificat les symptômes que vous pourrez reconnaître au cours de votre examen : les troubles des réflexes pupillaires à l’accommodation ou à la lumière, le tremblement des mains et des lèvres, l’embarras de la parole, les moclitications de l'écritnre; il vous sera parfois possible de constater la nature du délire du malade, soit le délire expansif, le délire ambitieux ou, au contraire, le délire dépressif ou mélancolique. Les faits que vous aurez personnellement reconnus, qui par conséquent sont indéniables, devront être plitcés en tète du certificat.

Ensuite, vous indiquerez les faits qui ont été signalés par l’entourage, mais en-ayant bien soin de ne pas en aftirmer l’absolue authenticité. Vous ne devez pas mettre : « Le malade a fait tel ou tel acte » ; mais bien : « .M. X... m’a dit que le malade a accompli tel ou tel acte ». H doit être évident que vous ne prenez aucune part de responsabilité dans cette partie du certificat, et, pour cela, il est né-

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cessaire que, dans aucun cas, voire personnaliLé ne se trouve substituée à celle du parent ou de l’ami qui vous a fourni les renseignements.

Je tiens à vous donner lecture d’un certificat qui fut délivré par un médecin, pour vous bien montrer ce que vous ne devez pas faire.

Cerlifical de vingt-quatre heures, délivré le 9 avril 188... sur la nommée X...

Celte jeune femme est atteinte de mélancolie.

Mariée depuis quelques mois seulement à un garçon boulanger, elle a été, de la part de son triste mari, l’objet de tentatives honteuses ; ce misérable voulait se livrer sur elle à des actes de pédérastie.

Révoltée du vice ignoble de son mari, elle fut prise de désespoir et voulut en finir avec la vie; elle essaya de se couper le poignet et était prise d’une envie irrésistible de se tuer; sou chagrin fut tel que ses facultés intellectuelles furent sérieusement ébranlées, troublées.

Je l’ai trouvée douce, calme, répondant catégoriquement aux questions qu’on lui pose.

I.oin de la cause qui a provoqué son dérangement intellectuel, cette jeune femme, j’en suis persuadé, reprendra rapidement possession d’elle-même. Seulement, une fois sortie, elle irait infailliblement au-devant d’une rechute, si elle reprenait la vie commune avec son dégoûtant époux, qui me paraît devoir être justiciable des tribunaux.

Me faites jamais un certificat semblable à celui-là. Voilà un médecin qui, sortant absolument de son rôle, vient accuser le mari d’avoir outragé sa femme. Qu’en sait-il? Peut-il l’affirmer ? Tout ce qu’il raconte sur les vices du mari lui a été dit par la femme, mais la femme peut mentir, et quand une femme ment, elle ment bien, donnant aux choses les plus fausses une apparence de vérité absolue.

Que devait être dans ce cas le certificat? Le médecin avait à dii’e: Celle jeune femme eü atleinle de mélancolie. Je l’ai iroiwée douce., calme, etc. Voilà ce qu’il pouvait affirmer, ce qu’il avait constaté. Pour le reste, il devait écrire sur son

LA RESrOiNSABlLlïÉ DU MÉDECIN.

certificat : L'i malade m'affirme que^ mariée depuis quelques UW2S, elle a été de la part de son mari l'objet de tentatives honteuses, etc. C’est la femme qui affirme, ce n’est pas le médecin, auquel tout contiaMe échappe. Cn plus, je trouve étrange que, dans un certificat, un médecin conseille une poursuite devant les tribunaux ; ce n’est pas à lui de déposer une plainte, c’est à la personne lésée, et il ne doit, sous aucun prétexte, substituer son action à celle du malade.

Messieurs, quand il s’agit d’aliénation mentale, soyez défiants ; il peut arriver que des familles vous racontent des petits romans, présentant, suivant les besoins de leur cause, des faits en faveur du trouble mental ou contre celui-ci; il arrive bien souvent que, plus ou moins consciemment, le médecin de la famille les accepte, variant, lui aussi, suivant les intérêts temporaires du malade.

11 y a quelques années, M. X..., membre d’une famille fort connue dans l’Université, fut poursuivi à l’occasion d’une aflaire assez complexe; il était accusé, dans un grand bétel de Paris, d’avoir projeté une pendule sur la tête d’une autre personne. La famille, pour éviter les poursuites, prétendit qu’il était atteint d’aliénation mentale; elle fournit un certificat médical, signé du nom d'un médecin des hôpitaux; ce certificat concluait à l’aliénation; il y était même noté, afin de donner plus de valeur aux faits plaidant pour la folie, que ce monsieur était marié depuis sept ans à une femme charmante, sans que pendant ce long laps de temps l’union eût été consommée. L'aliénation mentale fut admise et le malade interné.

Quelques années après, M. X... s’échappe de la maison de santé et se réfugie en Suisse. La famille fait aussitôt des démarches pour qu’il lui soit permis de rentrer en France, et, après avoir réclamé son internement, prétend qu’il n’a jamais été aliéné. A l’appui de son affirmation, elle fournit un certificat, signé du même médecin qui avait conclu à l’internement, dans lequel il était dit que M. X... n’avait jamais été aliéné.

ALIÉNATION MENTALE. — MÉDECIN TRAITANT. o3o

Je fus chargé d’examiner le dossier de celle alïaire et je demandai au médecin lequel de ces deux cerlificals étail le hou.

Ce médecin, j'en suis persuadé, élait d’une enlière bonne foi, mais il avait eu le tort de se laisser influencer par la famille; dans ces deux circonstances diflerenles, il avait suivi l’impulsion qui lui avait été donnée par les personnes qui lui avaient fourni des renseignements sur l’état habituel du malade, et avait interprété les faits suivant les intérêts du moment.

11 est un point sur lequel je désire appeler votre attention, car il peut engager votre responsabilité sans que vous vous en doutiez.

11 arrive assez souvent, à Paris, que vous soyez appelé à délivrer des certificats à des personnes qui vous sont inconnues. Il peut en résulter de graves inconvénients, ainsi que le montre l’alTaire suivante :

Une femme F..., accompagnée d’une autre femme, se présente à la consultation gratuite du D'‘ B.... Notre confrère examine cette dernière au point de vue mental et rédige un certificat où il note tout ce qu’il constate chez la malade. Au moment de mettre le nom, il demande à Mme F... l’état civil de la personne qu’elle accompagnait. Au point de vue médical, le certificat s’appliquait à la personne qui accompagnait la femme F..., mais, sur les indications de celte dernière, le médecin inséra dans le certificat les indications d’état civil de la femme F... ellemême.

C’était un véritable guet-apens dans lequel on avait fait tomber le médecin, et il fut, quelque temps après, cité directement par les époux F..., qui lui reprochaient d’avoir délivré à une tierce personne, M. B..., un certificat constatant que Mme F... était atteinte d’accidents nerveux, ne permettant pas de lui confier la garde d’un enfant. Ce certificat faux, au dire de la plaignante, lui avait fait perdre deux procès, et c’est pourquoi les

o3G LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN.

époux F... demandaieiil 10 000 francs de dommagesiiilérèls.

Je fus commis, avec M. Motet, pour rechercher les conditions dans lesquelles ce faux certificat avait été rédigé. Nous arrivâmes facilement à découvrir les fils de cette machination, et nous avons déclaré que M. le D'’ B... n’avait encouru aucune responsabilité. Devant ces conclusions, les époux F... retirèrent leur plainte, mais, indigné à juste titre, le D'’ B... fit déposer des conclusions reconventionnelles par lesquelles il réclamait des dommages-intérêts pour abus de citation directe. Les époux F... furent condamnésà 1500 francs de dommages-intérêts.

Vous voyez par cet exemple que vous devez, avant de délivrer un certificat, vous renseigner complètement sur l’état civil des personnes qui viennent vous le demander.

Si, après examen du malade, vous ne concluez pas à l’internement, je vous conseille de prendre néanmoins une précaution que je considère comme essentielle. Laissez toujours entre les mains de la famille de la personne que vous avez examinée uue pièce constatant son état au moment où l’on a réclamé vos soins.

11 y a quelques années, un médecin fut appelé à faire un certificat au sujet d’un homme que sa famille supposait atteint d’aliénation mentale. 11 ne conclut pas à l’internement; mais comme le délire du malade était excessivement violent et qu’il brisait tout dans son domicile, il conseilla de le maintenir par des liens. Cette contention fut sans doute pratiquée trop brutalement, puisqu'il y eut des érosions de Fépiderme des membres.

(jLielques jours après, le malade, redevenu calme, déposa une plainte contre le médecin. Le tribunal ne fut pas tendre et condamna notre confrèi'e à 1 500 francs de dommagesintérêts (1). Le médecin .eut tort de ne pas aller en appel, car la condamnation est basée sur des considérants vrai-

(1) Trib. (Je Clialon-sur-Saôno, 13 mai 189G.

ALIÉNATION MENTALL]. — MÉDECIN TRAITANT. .'J37

ment étonnants. Le jugement porte, en ellél, que le médecin a pris des précautions inutiles et que, d’autre part, il a commis une faute lourde, parce qu’il « ne suffit pas d'isoler le dément et de pourvoir à sa sécurité, mais qu’il est encore un principe admis par tous les auteurs ayant écrit sur les aflfections mentales, et d’après lequel, dès qu’un diagnostic est établi, il faut agir rapidement et avec énergie, et faire application des éléments actifs du traitement, hydrothérapie, balnéation; que L... (le médecin) a omis de recourir à de pareils procédés usuels; qu’il n’a rien prescrit, ni bains, ni réfrigérants sur la tête, qu’il n’a imposé aucun régime... » Tous ces considérants ne devaient pas figurer dans le jugement, car il me semble difficile qu’un magistrat puisse connaître le traitement de choix, destiné à apporter un soulagement au cours d’uue affection quelconque. Je (suis certain que si cette affaire était venue devant la Cour d’appel, le jugement, ainsi motivé, eût été réformé.

Je vous ai cité ce cas, car il peut vous arriver d’être obligé de prendre, chez des malades délirants, certaines mesures de contrainte; il ne faut le faire qu’au moment où cela devient absolument nécessaire et seulement lorsque la famille elle-même en aura exprimé la pensée, en voyant que le malade brise tout autour de lui ou a des tendances au suicide.

(Juand le malade sort de la maison de santé où il a été placé sur la demande de sa famille et en vertu de votre certificat, il est beaucoup plus calme qu’au moment de son internement ; ce calme n’est parfois qu’apparent. En effet, le médecin de l’établissement qui interroge et soigne les aliénés ne manque pas de demander au malade s’il continue ci avoir telle ou telle pensée; celui-ci comprend bientôt que, s il répond affirmativement, il sera gardé dans la maison de santé, tandis qu’il peut être rendu à la liberté s’il répond négativement.

Une fois libre, son premier soin est de se retourner contre le médecin qui a fourni le certificat cause de son inter- P. Brouardel. — Exercice de la méd. 22

LA RESPONSABILITE DU MEDECIN

nemeiîl et de lui demander des dommages-intérêls.

Lasègue fut ainsi poursuivi par un malade, qui trouvait foid plaisant d’uriner dans la rue du haut de son balcon et qui, pour ce fait et bien d’autres, avait été interné. Bien entendu Lasègue se retira indemne.

La cour de Rouen, dans son audience du 30 juin 1890, acquitta un médecin poursuivi par un aliéné sorti de l’asile.

Les poursuites judiciaires sont relativement peu graves, comparées à d’autres vengeances plus dramatiques que les aliénés libérés peuvent exercer contre le médecin qui a contribué à leur internement. C’est ainsi que l’on a été obligé d’interner à nouveau un officier de marine qui, une fois sorti de l’asile, voulait tuer son ancien médecin. Il y a quelques années, à Troyes, un autre aliéné mit ses menaces à exécution et tua le médecin dont le certificat avait amené son internement.

11 est un point sur lequel j’appelle toute votre attention. Vous êtes tenu, comme je vous l’ai dit, au secret professionnel, aussi bien que le Préfet, le médecin et le directeur de l’établissement d’aliénés. Cependant il arrive qu’un individu (|ui a été interné, possesseur d’une assurance sur la vie, sc suicide. Vous savez que les compagnies d’assurance ne payent la prime, en cas de suicide, que s’il est démontré que la personne assurée s’est donnée la mort au cours d’une crise d’aliénation mentale. La famille aura recours à vous pour obtenir un certificat constatant que la personne qui s’est suicidée était atteinte d’aliénation mentale et qu’elle avait été internée. Vous ne devez rien dire, car la famille ne peut vous délier du secret qui n’était pas exclusivement le sien, mais qui était en même temps celui de la personne décédée. C’est à la famille à faire la preuve de l’aliénation et non à vous.

Dans un autre cas, si iin délit est commis par un de vos clients, la justice peut vous demander des renseignements sur l’état mental de la personne inculpée. Dans ce cas éga-

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lement, vous devez observer le secret médical et ne donner aucun renseignement. Ce sont dos alïaires d’expertise médico-légale, dans lesquelles vous, médecin traitant, n’avez aucune opinion à émettre.

Enfin, comme médecin traitant, vous pouvez vous trouver mêlé à des affaires de testament excessivement délicates.

Un malade atteint d’une affection cérébrale grave fait appeler un notaire et dicte un testament. Parmi les héritiers, quelques-uns, se trouvant lésés, attaquent la validité du testament, et disent que le malade était hors d’état de tester, n’étant pas compas sui. Les deux camps d’héritiers viennent alors demander au médecin un certificat. Les uns veulent qu'il affirme l’incapacité du malade, les autres demandent l’inverse. Sollicité par les deux parties adverses, le médecin doit se récuser et conseiller de faire nommer, par le tribunal, un médecin expert qui fera une enquête, et pourra donner son avis sans violer le secret professionnel.

Ces cas sont fort ennuyeux pour le médecin; il faut qu’il se gai de de laisser entrevoir sa pensée, car il pourrait fort bien se faire que le nicalade, malgré l’état de dépression dans lequel il l’a vu, ait pu faire un testament absolument valable.

Aous soignez, par exemple, une personne atteinte de sclérose généralisée; à votre visite, elle vous semble incapable d LHi effort inlellectuel quelconque, elle ne vous reconnaît même pas. Le lendemain, vous retournez la voir, vous la trouvez dans le même état. Vous êtes fort étonné quand vous apprenez que, entre vos deux visites, le malade a demandé un notaire et, en présence de quatre témoins, a dicté son testament avec une lucidité d’esprit parfaite et a soutenu, avec les personnes présentes, une conversation d’une demi-heure ou d'une heure, sans avoir présenté la moindre défaillance intellectuelle. Tous pouvez penser que ce testament a été irrégidier, que la bonne foi du notaire et des témoins a pu être surprise. Il n’en est rien.

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

Vous ne sauriez croire l’efTort qu’est capable de faire lui moribond, surtout quand c’est un paysan âpre au gain, et qu’il s’agit du partage des deniers qu’il a accumulés ou de la terre qu’il a acquise grâce à des privations supportées pendant tout le cours de son existence ; il rappelle et concentre le reste de ses forces vers ce but unique, le partage de son bien, la chose à laquelle il tenait le plus sur terre. C’est pourquoi vous ne devez pas nier d’une façon absolue qu’un testament, une question d argent, ait pu être résolue par un malade, quelque désespéré que vous ait paru son état.

Vous pourrez encore être consulté à l’effet de savoir si une personne atteinte d aphasie était dans un état mental suffisamment sain, pour faire comprendre ses volontés testamentaires. Certains aphasiques gardent longtemps leur intelligence à peu près intacte; d’autres ont une dépression cérébrale considérable; je ne puis que vous répéter ce que je vous disais tout à 1 heure : quand il s’agit d’argent, le malade peut fort bien, concentrant toute son intelligence dans un effort dont on ne l’eut pas cru capable, partager son argent lui-même entre ses héritiers.

Enfin, avant de terminer ce que je voulais vous dire au sujet du médecin traitant, je tiens à vous mettre en garde contre un danger très fréquent.

Une personne semblant avoir la plénitude de ses facultés mentales se présente dans votre cabinet et vient vous demander, pour une raison quelconque, de lui délivrer un certificat constatant qu’elle n’est pas aliénée. Ne délivrez jamais un tel certificat, éconduisez votre client avec le plus de douceur possible, mais ne lui donnez aucune pièce. En effet, que pourrez-vous certifier? Simplement ce que cette personne vous dira; vous n aurez donc aucune donnée pour faire votre diagnostic. Le plus souvent, la personne qui viendra vous consulter dans ces conditions a déjà été dans une maison de santé, elle a un dossier dont \otie ceitificat

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serait destiné à contrebalancer l’effet; comme toutes celles qui ont passé un cerlain temps dans une maison de santé, elle sait parfaitement les points sur lesquels elle délire et sur lesquels il ne faut pas appeler votre attention. Une personne saine d’esprit, pourrait-on dire sans grande exagération, ne demande jamais qu’on certifie l’intégrité de son intelligence.

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