‹ l` exercice de la medecineChapitre 36 sur 188 · NE A · texte numérisé non relu

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vous dis Paris, mais jé pourrais généraliser et dire aussi bien, que voyons-nous chaque jour dans les villes et les campagnes ?

Un ouvrier gagne assez aisément son existence, il est marié, à des enfants; il habite une pièce où l’on fait la cuisine, on mange et on couche. Le père de famille prend froid, tombe malade, il cherche d'abord à se soigner en continuant son travail, il ne mange plus, il maigrit, ses forces diminuent, la tuberculose suit son évolution, il est obligé de s'arrêter. Les ressources s'épuisent rapidement, l’aisance relative de la famille fait place à la misère. La femme cherche à travailler, l'homme gardeles enfants, mais bientôt la femme, à son tour surmenée, se privant de tout, même de nourriture, ressent les premières atteintes du mal qu'elle a pris aux côlés de son mari; le père et la mère sont alors admis dans un établissement hospitalier, et ne tardent pas à succomber. Les enfants restent à la charge de l’Assistance publique. Quels enfants, Messieurs! Nés débiles, élevés dans un air confiné, ils n’ont pas manqué, malgré les soins de leurs parents, de souffrir du dénüment causé par la maladie; ils ont vécu, couché dans une atmosphère remplie de bacilles qui vont se fixer et se développer sur un terrain bien préparé pour la réceptivité. L'un meurt de méningite, l’autre de phtisie pulmonaire, l’autre d'ostéite tuberculeuse. Si l’un d'eux résiste, il restera un infirme à la charge de la société. En peu d’années, Messieurs, la famille aura disparu.

Ce n’est pas tout, la famille est détruite, mais elle a semé son mal autour d'elle : les voisins, pendant la maladie du père et de la mère, leur ont confié la garde de leurs propres enfants; ceux-ci ont vécu, ont joué dans la chambre des malades, ils ont touché aux linges souillés; ils sont ensuite retournés auprès de leurs parents, leur porter les germes du mal dont on meurt dans la chambre voisine.

Cela se passe chaque jour, c’est la vie et la fin de milliers de familles. Mais, direz-vous, ceux-là habitent un taudis,

l'hygiène y est inconnue, ils en meurent, je le conçois; cependant, comment peut-il se faire que nous voyons le même fait se produire, non pas dans une famille d'ouvriers, mais chez des gens aisés, habitant, dans une avenue ou un boulevard, une maison présentant tout le confortable moderne ? La réponse est facile. L'infection règne dans ces maisons à l'extérieur princier. Où ? dans les combles. Vous n’avez sans doute, jeunes médecins, jamais vu les pièces réservées pour les domestiques, au sixième ou au septième étage de ces maisons d’aspect si confortable. Ce sont, le plus souvent, des chambres de2 mètres à 2,50 de côté, et 2 mètres de haut, sans cheminée, avec, pour donner l’air et la lumière, un simple vasistas; le plafond, en pan coupé, retire encore une part du cube d'air ; l'été, l'atmosphère y est surchauffée par le soleil qui darde ses rayons sur le zinc du toit; l'hiver, on y gèle. C’est là que les domestiques, le plus souvent des jeunes filles, à peine acclimatées à la ville, habituées au grand air de la campagne, sont obligées de se reposer des fatigues de la journée; elles dorment mal, sont surmenées, au bout de quelques mois elles sont anémiques, après-un an elles sont tuberculeuses. Messieurs, voilà un des points de départ de la contagion dans la classe aisée, la résistance à l'infection y est plus longue, parce que les soins y sont meilleurs, mais la contagion s’y exerce, et il serait facile de citer des cas dans lesquels le résultat final a été aussi funeste que celui que je vous exposais, il n’y a qu’un moment, pour la famille de l’ouvrier.

Il est certain que la tuberculose a une fréquence très variable suivant les différents quartiers d’une même ville et qu'on la rencontre surtout dans les quartiers excentriques, ceux où la population est la plus dense et où les conditions hygiéniques sont les moins bonnes. Je vous donne ici la statistique de la tuberculose dans deux quartiers de Paris et

à Saint-Ouen, que l’on peut considérer comme un de ses fauboursgs :

Décès annuels dus à la tuberculose.

ANPATIS. ne nine ee see 4 pour 10000 habitants. AS SANT OUEN MEET ee ere 83 —— Dans le quartier Popincourt....... 76-17 -

— des Champs-Élysées. 18-21 =

Messieurs, il existe dans les villes des maisons fatales, je dirai plus, des côtés de rue, dans lesquels la tuberculose sévit constamment ; à Paris, à Rouen et dans quatre ou cinq autres villes, il nous a été possible de faire relever, maison par maison, les décès qui se produisaient, et leurs causes. Nous sommes arrivés à cette conclusion que, dans ces villes, il existait des rues et des maisons dans lesquelles on ne devrait habiter sous aucun prétexte. Il n’est pas facile de publier les résultats de ce travail, car cette publication causerait un grave préjudice aux propriétaires de ces maisons et soulèverait une question de dommagesintérêts. La publication n’a donc pas lieu. Cela est regrettable, car prévenir le public peut le mettre en garde et éviter souvent de grandes calamités. Ainsi, en janvier 1883, M. Du Mesnil (1) disait que la maison la plus malsaine de Paris était celle qui portait le numéro 21 de la rue Sainte- Marguerite, dans le quartier du faubourg Saint-Antoine, et que, si une épidémie venait à se déchainer sur Paris, le point de départ serait probablement dans cet immeuble. Dans l'été de la même anuée, éclata une épidémie de choléra. Messieurs, Du Mesnil s'était trompé de peu, c’est au numéro 19 de cette rue que l'épidémie débuta. Cette prédiction, suivie à si brève échéance d’une sanction conforme, émut les pouvoirs municipaux, et M. Alphand,exhumant une loi de 1811, put faire démolir tout un côté de la rue Sainte-Marguerite.

Je vous ai cité comme exemple Paris, mais, dans les villes de moindre importance, la mortalité causée par la tuberculose est également très considérable. Les mêmes facteurs de sa propagation entrent en jeu; ainsi, des villes comme Laval,

(1) Du Mesnil, L'habilation des pauvres à Paris(Ann. d'hyg., 1883, t. IX, p. %5), et L’hygiène à Paris, 1890.

Fougères, présentent une mortalité de 80 tuberculeux sur 10000 habitants. C’est sans doute parce que les ouvriers de ces villes qui, pour la plupart, fabriquent la toile, travaillent dans des ateliers situés dans des sous-sols ou des caves ; le plancher est en terre battue, l'air et la lumière n'y pénètrent guère.

La tuberculose est, de plus, apportée dans les villes et les villages, par les jeunes gens venant de faire leur service militaire ou par les personnes de Paris en villégiature. Le maire d'une des stations balnéaires les plus en vogue du littoral de la Manche me disait, il y a peu de temps: « Autrefois, sur les 10 000 personnes composant la population stable, on constatait, chaque année, 5 à 6 décès par tuberculose, mais depuis que l’on vient en foule de Paris passer un-mois ou deux dans notre ville, la mortalité, par le fait de la tuberculose, s’est élevée à 60 décès par an. »

Messieurs, quand, vers 1850, on a commencé à s'occuper de la question des logements insalubres, on a opposé, avec raison, les campagnes aux villes ; mais ce qui était vrai à cette époque ne l’est plus actuellement, à cause des échanges incessants qui se font entre les diverses régions, grâce aux moyens decommunication plus rapides. Sitôt qu’une personne ressent à la ville les premières atteintes de la tuberculose, son médecin ne manque pas de lui conseiller la campagne, et l'envoie respirer l'air natal; un jeune soldat prend la tuberculose au régiment, on le réforme, il retourne dans son pays. Les germes sont disséminés, et c’est ainsi qu'on voit bientôt se développer un foyer dans un endroit jusque-là indemne.

Ce fail s'est produit pour la Bretagne. Vous savez que, dans ce pays, l'hygiène fait complètement défaut, les habitations sont en général mal entretenues, les planchers sont en terre battue, les animaux domestiques entrent librement dans la maison, il n'y à pas d'air, pas de lumière, les fenêtres ayant une largeur minimum, de manière à n'être pas imposées ; aussi le bacille de Koch a-t-il trouvé dans ce milieu un terrain favorable à son développement ; c’est pourquoi nous voyons

MALADIES ÉVITABLES. — MUBERCULOSE. 113

des départements entiers, tels que le Finistère ou le Morbihan, décimés par la tuberculose.

La tuberculose est transmissible de l'homme aux animaux et réciproquement. Nous nous sommes servis de cet argument auprès des pouvoirs publics pour lâcher de les amener à prendre des mesures préventives contre cette maladie. À la suite des délibérations de l’Académie de médecine et du Conseil de surveillance de l'assistance publique, nous avons exposé la situation au Président du Conseil, M. Méline, qui; vous le savez, a la plus grande sollicitude pour tout ce qui touche à l'agriculture. Nous Jui avons rappelé que, quelques années auparavant, il avait visité une superbe installation d'élevage, aux environs du Mans, et nous lur avons appris que tous les animaux élevés dans cet établissement avaient été atteints de tuberculose, depuis qu'nm bouvier tuberculeux leur avait donné des soins. Cette communication l’a beaucoup frappé, et l'on peut espérer que des mesures sérieuses seront prises.

Il est d'autant plus triste de voir les pouvoirs publics et les particuliers se désintéresser de cette question de la tuberculose, que cette maladie est peut-être la plus curable de toutes les maladies transmissibles. On ne devient pas tuberculéux du jour au lendemain, l'évolution du lubercule est très lente et se termine souvent par la guérison.

Vous-mêmes, Messieurs, vous pouvez vous rendre comple à l'hôpital, quand vous faites une autopsie, de ce que j'ai constaté maintes fois à la Morgue. Quand j'ai pra- - Liqué l’autopsie d'individus âgés de plus de trente ans, dans plus de la moitié des cas. j'ai trouvé dans les poumons des tubercules en voie de guérison ou absolument guéris. Ces gens avaient donc, à un moment donné, été des tuberculeux : vous reconnaitrez avec moi que les personnes dont on fait la nécropsie, soit à la Morgue, soit à l'hôpital, ne sont pas de ceux qui peuvent prendre tous les soins hygiéniques désirables, et cependant ils ont guéri. Ce fait nous montre donc bien que la tuberculose est curable, et que nous

P. Brouanpec. — Exercice de la méd. 8

414 LA Loi pu 30 NovemBre 1892.

avons trop longtemps laissé de côté cette question de curabilité dans l'ombre, car, il faut bien le dire, on ne faisait pas, et on ne fait pas encore, pour les tuberculeux tout ce qui est nécessaire pour les guérir. On considère le phtisique comme un individu irrémédiablement perdu, qui encombre les salles d'hôpital et occupe un lit, souvent nécessaire à des malades atteints d’affections aiguës.

Assurément, Messieurs, le nombre des tuberculeux est

considérable, leur maladie est longue; sont-ce des motifs .

pour les abandonner? On a dit, avec juste raison, qu'ils sèment la tuberculose dans les services hospitaliers; cela est absolument certain, puisque l'on voit mourir à l'hôpital, à la suite de cette maladie, des personnes atteintes d’autres affections, des ataxiques, des cirrhotiques, alors qu'ils ne meurent pas tuberculeux en ville ou dans les campagnes ; mais cela même nous trace notre ligne de conduite. Ilest de toute nécessité que l’on construise pour les tuberculeux des établissements hospitaliers spéciaux, afin qu'il soit possible, d’une part, de les traiter d'une manière efficace, d'autre part d'éviter la contagion pour les malades occupant la même salle (1). Mais, objecterez-vous, comment se fait-il que ces précautions prophylactiques si simples ne soient pas déjà prises ? Messieurs, bien qu'il y ait déjà longtemps que l’on ait des exemples de tuberculose transmise, on s’est heurté longtemps à la théorie de l’hérédité absolue. Autrefois, on pensait, et certains médecins en sont encore maintenant trop convaincus, que la tuberculose est une maladie essentiellementhéréditaire et par là incurable. Il n’en est rien; dansles autopsies de fœtus et de nouveau-nés que nous faisons si souvent à la Morgue, il ne nous a jamais été possible de trouvertrace de tubereulose, non passeulement de lésions macroscopiques ou microscopiques, mais aussi de bacilles, avant la sixième semaine de la vie. On ne naît pas tuberculeux, mais on naît avec un terrain disposé à prendre la tuberculose.

(1) Voy. Clément Pierrhugues, Le phtisique parisien à l'hôpital. Thèse de Paris, 1898.

La prophylaxie familiale est donc nécessaire; le médecin a une mission à remplir quand on confie à ses soins un enfant né de parents tuberculeux; il doit s’efforcer d'écarter les germes tuberculeux de ce terrain qui ne derande qu’à être ensemencé. Changer la nature du terrain, cela rentre dans le domaine de la pathologie générale, nous n'en parlerons pas ici. Mais voyons ce que pourra faire le médecin, pour diminuer les chances que peut avoir son malade de prendre le bacille de Koch.

La désinfection, que nous avons préconisée comme le meilleur moyen prophylactique des maladies microbiennes, est, dansle cas qui nous occupe, bien difficile à pratiquer. Un varioleux, un cholérique, n’ont qu'une maladie passagère, accidentelle; elle dure quelques jours, au plus quelquessemaines ; il est facile de désinfecter les linges souillés et les locaux, une fois la maladie terminée. Il n’en va pas de même de la tuberculose, dont la marche est beaucoup plus lente. Le phtisique traîne pendant deux ans, parfois plus, avant de mourir; pendant tout ce temps, il sème des bacilles de tous côtés, il en imprègne ses vêlements, les pièces de l'appartement ; ce n’est donc pas une, mais des quantités de désinfections successives qu'il serait nécessaire de pratiquer, pour détruire les germes qu'il dissémine pendant des mois ou des années.

Comme je vous l'ai dit, et comme vous avez pu vous en rendre compte par les exemples que j'ai mis sous vos yeux, deux moyens sont à notre disposition pour amener la tuberculose à diminuer de fréquence. En premier lieu, l'isolement des malades dans des sanaltoriums (1), qui permettra de pratiquer utilement la désinfection et empêchera les malades d'aller porter les germes au dehors; en second lieu, l’assainissement des maisons. Je vous l’ai déjà dit, et je ne saurais trop vous le répéter, l’antidote du bacille, c'est l'air et la lumière; diminuez le nombre des logements insalubres, vous diminuerez par ce seul fait le nombre des cas de tuberculose.

(1) Voy. J. Boullet, Prophylaxie et traitement de la luberculose pulmonaire par l'hygiène et les sanataria. Thèse de Paris, 1898.

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