NICOLO, FABIO
Partis!... Me voilà seul !...
Donc, je’n’ai rien à faire !
Vous vous servez vous-même?
Oui, oui, va te distraire.
Merci !
Je te rends libre ; et, jusqu’à leur retour,
Tu peux, à ton profit, employer tout le jour...
FABIO
Ah ! vous seriez, Monsieur, le plus généreux maître...
Si j’avais des valets ?
FABIO
Vous en aurez... peut-être...
Un jour... Tenez, Monsieur, voulez-vous qu’entre nous Je vous dise tout franc ce qui m’étonne en vous?
Oui.
FABIO
Vous avez, dit-on, un esprit impayable...
L’EXIL DE MACHIAVEL
Vraiment ?
FABIO
Et l’on vous croit savant... comme le diable ! Eh bien ! quand mille gens aussi bêtes que moi Ont tout,., vous n’avez rien...
Moins que rien !
FABIO
Et pourquoi
N’avez-vous pas, comme eux, maison riche et puissante? Table amplement servie et femme appétissante?
Et de l'or? beaucoup d’or !... car je me dis souvent : L’or, naturellement, doit aller au savant;...
La meilleure matière à la meilleure tète...
La matière, au contraire, est le lot de la bête : L’or est indispensable où manque le cerveau.
FABIO
Pourquoi donc n’ai-je rien?
Peut-être, Fabio,
Est-ce ta faute !
A moi?
Quelle est ton existence?
Tu vis du pain d’autrui... sans bonheur, sans aisance...
FABIO
Je vis... de ce que j’ai...
Qu’as-tu donc?
fabio . N
* Je n’ai rien !
Mais je suis sans désirs... n’est-ce pas le vrai bien?
J’ai... tout ce que je vois... j’aime tout ce qui m’aime;
Je jouis, n’ayant rien, de tout et de moi-même...
- La limite à mon droit, c’est la loi, c’est l’honneur.
Mes biens sont mes enfants, mon rêve est leur bonheur... On tenterait en vain d’exciter mon envie ;
Tranquille est mon esprit, agréable est ma vie...
Et je me ris des gens dont le cupide orgueil Amasse beaucoup d’or pour dorer un cercueil.
D’accord : mais, sur un point, je blâme ton système : L’homme qui meurt de faim jouit mal de lui-même.
Le pauvre est ridicule au jugement d’autrui.