SALVIATI, N1COLO
Un mot seul. Dieu chez vous m’a conduit sans défense Pour vous faire mon juge où je vous fis offense.
Me rendre aux Médicis, c’est un arrêt mortel. Fpappez-moi le premier, je suis Machiavel !
SALVIATI
Mon Dieu ! lorsqu’à mes pieds le jette ta justice.
Dis, qu’attends-tu de moi, sa grâce ou son supplice ?
Il m’a pris mon bonheur , il m’a déshonoré !
Me venger sans remords est un devoir sacré !
Vengeons-nous!...
(Il marche sur lui et s'arrête en le voyant désarmé.)
11 est seul ! sans armes ! O ma haine! Mourez irrésolue, ou vivez inhumaine !
( Haut.)
Puissant, rien de mon fer n’eût pu vous préserver ; Vaincu, je vous pardonne, et je cours vous sauver.
mcoLo.
Me sauver!
SALVIATI
Quel effroi vous saisit ?
Ah ! j’expire!
SALVIATI
De moi qu’attendiez-vous ?
Oui, j’oserai le dire !
Oui, j’attendais ma grâce en m’offrant à vos coups;
Ou, s’il fallait mourir, alors, frappé par vous,
La mort m’eût semblé juste, et ce fils que j’adore, Vous m’auriez accordé de le revoir encore.
Oui, oui, j’espérais tout d’un cœur si généreux.
Eh bien ! lorsque, d’un mot, vous dépassez mes vœpx, Je demeure accablé, brisé sous la clémence,
Et c’est de ce pardon que ma honte commence.
Ah ! comblez -moi plutôt de votre inimitié,
Je garde tous mes torts, gardez votre pitié.
Frappez-moi !... La mort seule est ma plus chère envie ! J’ai perdu le pouvoir ! j’ai perdu la patrie !
Et, supplice plus grand, quand, de tous rejeté,
Je me réfugiais dans la paternité,
Ce fils vient de m’ouvrir les replis de son àrrie,
Et mes propres leçons en ont fait un infâme ;
L’EXIL DE MACHIAVEL
Je suis son corrupteur.... Ah ! frappez! hâtez-vous ! L’arrêt le plus cruel, je l’implore à genoux !
Point de grâce !
salviati, à part.
O grandeur de la nature humaine !
Un mot de loyauté l’épure et la ramène.
Et l’homme le plus bas, s’il retrouve l’honneur,
Pour remonter à lui sait retrouver un cœur.
( Haut.)
Puisqu’à la voix de Dieu votre honneur ressuscite, Vivez pour qu’on le croie, et pour qu’on en profite.
Vivre ! quand je perds tout!
SALVIATI
Il vous reste un appui !
11 vous reste un devoir.
Minto?
SALVIATI
Vivez pour lui.
Pour lui!... pour... à ce nom ma force m’est ravie.
Il peut m’aimer encor, je subirai la vie !
Sauvez-moi ! sauvez-moi ! je ne veux plus mourir !
Je dois vivre pour lui, je dois lui conquérir Ce bien, le seul de tous qui brave la disgrâce.
L’honneur ! honneur et gloire ! Or et crédit, tout passe :
Au milieu des hasards par qui l’homme est battu,
Il n’est qu’une grandeur réelle, la vertu !
Je rendrai mon fils grand, et, déjà dans mon être.
Une secrète voix m’annonce qu’il doit l’être.
[La porte du fond s’ouvre vivement , et Minto parait suivi de
Fcrraldi.)